Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /2009 10:24


Sous le banyan rêve l'enfant :
Bateau de sève, barreaux de vent.
Sous le drapeau crèvent les gens :
Rectangle blanc, barreaux de sang.


Marie-Catherine Daniel
Par Macada - Publié dans : Poésies et chansons
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /2009 10:33

T'aimes pas mes chaussettes ?


- Non, j’les aime pas, elle a répondu.

  J’ai réfléchi un instant, un peu à la manière de Charles Bronson dans il était une fois dans l’ouest, ou si vous préférez, un peu avec le soleil dans les yeux, et puis j’ai continué à me tailler la moustache un peu n’importe comment.

- Et puis n’insiste pas, elle a encore dit, j’les trouve ridicule !

  Sur quoi, j’ai ouvert le robinet d’eau froide,

  Viré les poils du lavabo.

- Tu sais, elle a poursuivi, c’est pas comme ça qu’tu vas t’en sortir…

  En passant dans la chambre, j’ai regardé ma toute nouvelle moustache dans la grande glace de l’armoire - pas mal - je l’ai lissée de chaque côté, et je suis parti à la cuisine me dissoudre

  Une aspirine 500.

  Mais comment alors ?

- Tu dois lire l’univers, elle a dit, c’est comme ça, c’est marqué dans ton horoscope du mois d’août.

  J’ai mis mon chapeau et je suis sorti dans la cour.

  Mon téléphone a chanté.

  J’ai décroché.

  C’était Karl Marx.

- On ne va pas s’en sortir, il a dit.

 

  Et puis j’ai raccroché,

  Scellé mon cheval,

  Et j’ai fondu enchaîné

  Dans l’horizon violacé.

 


Sébastien Ayreault

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Ce texte est aussi publié  dans les revues La page blanche, Traction-Brabant, Liqueur 44, et RALM.

La fiche auteur de Sébastien se trouve : 
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Par Macada - Publié dans : Textes très courts
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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /2009 09:10
Tête de turc

Joëlle Brethes



C'est avec un sourire de triomphe que le petit homme bedonnant prit en premier le tournant qui débouchait sur la longue ligne droite conduisant aux guérites de la police. Il s'était jusqu'à présent très bien débrouillé. Il avait prétexté un malaise pour pouvoir quitter l'avion parmi les premiers passagers, il avait bousculé quelques silhouettes, écrasé quelques pieds, mais le résultat était là : il serait cette fois à temps !...

Une douleur fulgurante lui traversa tout à coup l'abdomen l'obligeant à s'arrêter quelques instants puis à adopter une allure plus conforme à ses cinquante sept ans. Il dut aussi se résoudre à se laisser dépasser par ceux-là même qu'il avait assez grossièrement doublés quelques secondes plus tôt et qui, au passage, le gratifièrent de regards peu amènes colorés d'ironie ou de dédain... Le petit homme jeta un coup d'œil en arrière et constata que le gros de la troupe des voyageurs n'était plus très loin. Il respira un bon coup et s'élança courageusement en avant malgré la douleur de ce point de côté qui ne voulait pas le lâcher. Le policier qui le vit s'installer dans sa file le détesta instantanément. Tout en faisant subir à un premier passeport l'épreuve de son vérificateur laser, il examinait discrètement cet individu anormalement impatient et sur le visage duquel alternaient une jubilation sans objet apparent et une curieuse crainte que rien ne semblait justifier... Il expédia peu consciencieusement le célibataire puis le couple âgé précédant sa future victime à qui il fit signe de s'avancer.

Le petit homme bedonnant se passa un kleenex sur le front avant de s'emparer de son sac de voyage pour se ruer joyeusement vers la guérite.

- Ca fait plaisir de rentrer au pays, fit-il aimablement en tendant son passeport au fonctionnaire.

Celui-ci se contenta de lui jeter un regard neutre tout en faisant signe à un collègue de le remplacer tandis qu'il s'installait à la guérite jumelle qui était inoccupée. Le petit homme blêmit et eut un regard de désespoir qui fit naître un vilain sourire sur les lèvres du fonctionnaire. Puis ce dernier glissa le passeport du voyageur dans le vérificateur laser et, le ressortant avec sévérité, il commença à en feuilleter les pages plastifiées incrustées de rondelles magnétiques.

- C'est quoi, exactement, votre nom ? attaqua-t-il en plissant les yeux sur une page.

- Valadinogigolopinsky...

- Pardon ?

- Valadinogigolopinsky... Paul, Lucas, Marcel Valadinogigolopinsky.

- Ah !

Le fonctionnaire eut une moue insultante et pianota sur son ordinateur.

- Vous avez pris l'airbus du 5 août 2002 pour Marseille et vous y êtes resté trois jours... Puis départ pour Bruxelles le 8, pour Londres le 12, pour Los Angelès le 19, pour Toronto le 23, et retour aujourd'hui 26 août après annulation de votre vol pour Sidney... Pourquoi avez-vous interrompu votre circuit ?...

Paul eut un moment l'envie d'envoyer l'indiscret se faire faire des choses pas très orthodoxes ailleurs. Mais s'il se l'aliénait, l'autre se ferait un malin plaisir d'allonger son interrogatoire et il subirait un nouveau retard avec tous les désagréments que cela comportait. Il se maîtrisa donc et expliqua patiemment que des petits problèmes personnels l'avaient contraint à rentrer plus rapidement que prévu.

- Des "petits problèmes personnels", hein ! fit l'employé méchamment. Et il se remit à feuilleter le passeport.

Paul jeta un regard pitoyable sur les voyageurs qui, de part et d'autre de lui, avançaient, montraient leurs papiers et disparaissaient, les bienheureux ! dans le couloir menant aux tourniquets.

Il allait encore se faire avoir, comme en février précédent, c'était sûr !...

- Ca vient d'où, votre nom ?

Paul sursauta et se cabra. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, à cet employé tatillon et antipathique. Mais de nouveau il s'exhorta au calme. Il énonça humblement ses origines et reconnut bien volontiers sa naturalisation. De toute façon, il était 100 % européen, bien sûr, et français depuis plus de 25 ans.

- Je vois, fit le fonctionnaire en louchant sur le teint olivâtre de sa victime et en reprenant son exploration dans le passeport dont il commençait à connaître par cœur le contenu. Et qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois semaines hors du territoire ?...

Encore une question indiscrète qui empourpra les joues du petit homme et lui mit un éclair meurtrier dans les yeux... Il jeta un regard excédé autour de lui mais ne trouva personne à prendre pour témoin de son exaspération grandissante. Les guérites étaient désertes depuis quelques dizaines de secondes et lui, en tête à tête avec cet escogriffe glabre et blême dans cet odieux uniforme qui lui conférait tous les droits...

Un nouveau flot de passagers à dominante asiatique ne tarda pas à s'agglutiner dans son dos...

Pas de doute : quand il arriverait aux tourniquets des bagages, ce serait, de nouveau, pour y constater la catastrophe...

- Ce que j'ai fait pendant trois semaines ? cracha-t-il soudain au visage du fonctionnaire ahuri : des conférences, Monsieur ! Parfaitement : des conférences !... Si vous aviez un minimum de culture vous sauriez que nous fêtons cette année le bicentenaire de la naissance du grand Victor Hugo, et si vous aviez réellement lu mon passeport vous y auriez vu que je suis enseignant et conférencier : peut-être alors en auriez-vous tiré certaines déductions...

Fortement vexé, le policier cacha sa contrariété sous un sourcil dubitatif qui mettait en doute la parole de l'enseignant. Puis, négligeant la main impatiente qui se tendait vers le document, il décida de le soumettre à un nouveau passage au vérificateur laser assorti d'un nouveau pianotage sur son ordinateur.

- C'est parfait, conclut-il avec froideur en retirant le passeport de l'appareil et en le faisant enfin glisser vers Paul. Vous voyez bien qu'il était inutile de vous énerver, Monsieur... Monsieur...

- Valadinogigolopinsky ! fit sèchement Paul en saisissant avec avidité le petit carnet plastifié.

Puis il se rua vers le hall des bagages. Peut-être, après tout, était-il encore temps pour lui de récupérer la valise contenant les précieux documents sur son auteur préféré. On lui avait interdit, à l'enregistrement canadien, de conserver en cabine les lourds dossiers et il avait dû, à contrecœur, les ranger dans ses bagages... II avait déjà dans des conditions analogues perdu d'importantes notes sur Maupassant et, plus tard, sur Rimbaud... Au diable les nouvelles mesures appliquées dans ce maudit aéroport de Roissy depuis quelques années. Qu'est-ce qu'un aéroport où on ne peut plus flâner et où on ne dispose que d'une demi-heure pour récupérer ses affaires !

Une fois dans le fameux hall, il se précipita vers le tourniquet au dessus duquel un cadran lumineux indiquait les coordonnées de son avion. Quelques valises roulaient lentement vers lui et quelques voyageurs souriants.

II soupirait, apaisé, quand une série de déclics bouleversa les coordonnées du cadran et balaya ses illusions. C'est alors qu'il reconnut dans ces quelques passagers qu'il croyait retardataires comme lui, l'avant garde asiatique qui avait assisté à ses derniers démêlés avec le fonctionnaire de la guérite...

Trop tard ! Il était arrivé trop tard comme les autres fois !... Il eut un moment l'envie de quitter ce lieu maudit sans passer par le guichet obligatoire... Mais à quoi bon se faire infliger une amende supplémentaire ?

Une grande lassitude l'envahit tandis qu'il se dirigeait tristement vers le stand des "Bagages non réclamés/ Compactage". Il tendit son ticket à l'employé de service. Celui-ci lui fit un petit signe compatissant avant de disparaître derrière une grande porte coulissante en verre dépoli. Il en revint peu après, poussant sur un chariot un petit cube d'une vingtaine de centimètres de côté qu'il eut beaucoup de mal à transférer sur le comptoir.

- Qu'est-ce que vous aviez dans votre valise ? fit le jeune employé essoufflé par l'effort. C'est rudement lourd ! Ca va pas être facile à transporter. Vous voulez peut-être que je dédensifie ?

- A 90 %, s'il vous plait ! s'impatienta Paul.

- C'est le maximum, fit remarquer l'employé. Vous connaissez les tarifs ?

Et sur un signe affirmatif de Paul excédé, il disparut de nouveau derrière la vitre dépolie avec le petit cube sur le grand chariot.

Il y eut un curieux vrombissement... Paul fit un chèque, rangea le petit cube dans son sac de voyage, et sortit héler un taxi...

 

Une demi heure après, il déposait ce triste trophée auprès de quatre autres sur une étagère de sa bibliothèque...

 

 

 

 

En savoir plus...  : 

Tête de turc a été publiée dans la revue Casse n°19-20 (octobre 2006).

La fiche auteur de Joëlle  se trouve :  ici

 

 

 


Par Macada - Publié dans : Nouvelles (SFFF)
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /2009 07:13

 
Au croisement des impossibles


                                         Au croisement des impossibles
                                            Le ciel se barde d'inutile
                                         Bleu le silence au rendez-vous
                                         L'absence et puis ce feu sans goût
                                             qui blesse la bouche

                                         Comme un rythme cassé
                                         l'intrusion brutale
                                           du métanormal
                                         dans l'illusion quotidienne
                                          dans cette parade de fantômes insipides

                                         On s'accroche un sourire
                                          comme une fosse en blanc entre les lèvres
                                              l'amertume nous plisse
                                          les pommettes tressaillent à contre-temps

                                         Mais la plume, elle, ne trompe pas
                                         La plume glisse entre les doigts
                                         Les mots s'échappent
                                            fluide vital
                                          dont la trace régénère

                                         Des mots sans façon
                                            sans palissade
                                         Des mots qui percent les façades
                                         Des mots qui creusent des tunnels
                                         Au croisement des impossibles


Scylliane Mohan


En savoir plus ... : On peut trouver Scylliane sur son blog Opalescence ou par sa fiche auteur.

Par Macada - Publié dans : Poésies et chansons
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Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /2009 07:10

(maison en Provence - Paul Cézanne 1884)


LES BRAVES GENS

Paul Arène

 


COMME LES VERS À SOIE N'AVAIENT pas réussi, la bonne madame Peyrolles se trouvait par hasard d'assez méchante humeur et M. Peyrolles, résigné, la laissait pousser ses Ave Maria sans trop oser rien dire.

- " Dix livres de cocons ! soupirait madame Peyrolles, pas même le prix de la graine; achetez-vous donc un châle avec ça !

- " Que veux-tu ? Ambroisine, tu te l'achèteras l'année prochaine. Douze mois sont vite passés.

- " L'année prochaine, qui l'a vue ? Une chose en tout cas certaine, c'est que je n'aurai pas encore le châle cette année-ci. Je peux chanter : Mon cœur soupire !... J'avais pourtant bien compté sur ce châle. "

 

        Et madame Peyrolles s'étant tue, M. Peyrolles, qui croyait à une accalmie, prit son sécateur avec l'idée d'aller faire un tour au jardin. Madame Peyrolles l'arrêta :

-" Laisse donc les arbres tranquilles, tu auras demain le temps de les éborgner ! Autrefois, sans qu'on s'en mêlât, tous les ans le vieil espalier portait. Mais depuis que le grand savant de Paris est passé par Canteperdrix et qu'il vous a fait au Cercle cette fameuse conférence, depuis qu'il a fallu s'abonner à la Revue d'Arboriculture, toujours dans ses histoires et ses méthodes, ses bourres, ses greffes, ses bourgeons à bois, ses bourgeons à fruit, tu coupes, tu rognes, tu tailles... et je ne sais plus le goût qu'ont les poires ! " Froissé par cette philippique dont il ne pouvait à part soi contester la justesse, monsieur Peyrolles quitta le sécateur, tandis que madame Peyrolles revenait au sujet de ses doléances.

 

- " Tant de peine ! Et pourquoi ? Pour rien. Voilà deux mois cependant que nous nous exterminons, sur pied de nuit comme de jour, avec Scholastique à qui j'avais promis de donner mon vieux châle lorsque j'aurais mon châle neuf et qui, l'hiver prochain, aux messes de sept heures, devra se contenter de sa pelisse d'indienne... D'abord, premier agrément : les vers à soie s'étant trop pressés d'éclore, en avance d'une semaine, sans attendre que la pousse eût verdi les mûriers, il nous a fallu chaque matin, pour leur nourriture, ramasser des feuilles de ronces, le long des fossés, comme deux bohémiennes. J'en ai encore les doigts picotés... Après leur second sommeil, quand tout à coup ils sont devenus tristes, qui est allée, au risque de se précipiter, cueillir dans les rochers du fort la lavande et la marjolaine nécessaires aux fumigations ?… Et tant d'autres tracas encore!... Enfin tout marchait bien. Alignées sur les étagères, mes cinquante cabanettes en belle bruyère de Lure, n'attendaient plus que les cocons. Mes vers à soie achevaient de dormir des rois : roux comme l'or, gonflés, transparents et suant la soie. Déjà ils grimpaient le long des brindilles; les plus braves filaient déjà, accrochant leur fil à droite, à gauche, quand est survenu cet orage. Alors au premier coup de tonnerre, j'ai vu les pauvres bêtes redescendre et venir mourir sur leur litière... Un désastre! Scholastique pleurait, j'avais envie d'en faire autant. "

 

      Monsieur Peyrolles, ému, puisa pour se donner courage une double prise dans sa tabatière en écaille qui grinça, et pendant quelques secondes, silencieusement, madame Peyrolles et lui s'entre-regardèrent.

      Monsieur et madame Peyrolles, ou - comme on les appelait plus communément dans le pays en manière d'affectueuse familiarité - monsieur Victrice et madame Ambroisine étaient, dans toute la force du terme, des personnes de l'ancien temps. Bien portants quoique très âgés (leur mariage s'était fait alors que Charles X régnait encore) ils vivaient de petites rentes, de ces toutes petites rentes qui autrefois suffisaient à constituer la fortune. Pauvres au fond, ils ne s'en apercevaient pas, ayant vieilli sans se créer aucun des besoins de la société nouvelle. Et ils étaient heureux, à la manière d'il y a cinquante ans, dans leur maisonnette de la Grand'Place, où les meubles fanés peu à peu, les glaces lentement ternies gardaient pour eux, grâce au souvenir, une même et immuable fraîcheur. Seulement, à chaque retour d'avril, madame Ambroisine, dans un haut grenier blanchi à la chaux et transformé en magnanerie, faisait une once ou deux de vers à soie; et, quand la réussite était bonne, cela leur permettait de s'offrir quelques douceurs.

 

      L'élevage des vers à soie n'est pas considéré à Canteperdrix comme travail artisan, et la bourgeoisie attardée et appauvrie de ce coin de province aime à se créer ainsi, sans croire déroger, un modeste supplément de revenu.

      Mais, hélas ! les vers à soie de madame Ambroisine n'avaient pas réussi cette année.

 

Soudain, la bonne figure préoccupée de monsieur Victrice s'éclaira.

- " Sommes-nous bêtes ? et je n'y pensais seulement plus ! mais je peux te l'acheter, ton châle... Notre rente du Jas de Brame-Faim, nous ne l'avons jamais touchée depuis l'héritage du pauvre oncle. Voilà deux années de cela : à cent cinquante francs par an, le total monte à trois cents francs sans les intérêts, juste ce que tu espérais de tes cocons. "

Là-dessus, monsieur et madame Peyrolles s'exaltèrent :

- " Peut-on se laisser lanterner ainsi? Trois cents francs, mais c'est une somme. " Et ce fermier, ce Médéric, dont ils n'avaient jamais seulement aperçu la figure !

      Une semaine durant, monsieur et madame Peyrolles ne parlèrent que du voyage. Car ce n'était pas précisément chose commode que d'atteindre le domaine de Brame-Faim, perché dans la montagne, au-dessus du village d'Entrepierres lui-même déjà perché haut. Quatre heures pour monter, autant pour redescendre : une absence de tout un jour !

 

Le dimanche, on se trouva prêts. Une voisine avait prêté son âne, et le boulanger son charreton où, sur deux chaises solidement amarrées, monsieur et madame Peyrolles s'installèrent tant bien que mal au milieu des bagages et des provisions accumulés par Scholastique.

- " Vous irez droit jusqu'à Entrepierres, disait Scholastique qui connaissait le pays ; à Entrepierres, on quitte la grand'route, mais tout le monde vous indiquera le sentier qu'alors il faudra prendre. Vous détellerez à mi-montée, pour déjeuner, près d'une source qui est sous un chêne. Là vous laisserez le charreton, parce que les voitures ne vont pas plus loin, et Madame montera sur l'âne. Saurez-vous bâter l'âne, au moins ? J'ai attaché le bât à l'arrière de l'équipage."

 

...Après quatre bonnes heures de montée, moitié roulant, moitié trottant, conformément au programme de Scholastique, à travers buissons et pierrailles, les voyageurs enfin arrivèrent devant le Jas perdu de Brame-Faim.

- " Ce n'est pas beau ! " dit Mme Ambroisine, tirant sur le bridon pour considérer à loisir la masure rougeâtre, en cailloux roulés, avec son toit bas d'où sortait un peu de fumée.

" Les blés sont clairs, reprit M. Victrice, j'y vois dedans les grillons courir. " Et madame Ambroisine conclut :

" Dame ! pour cent cinquante francs par an, on ne peut pourtant pas avoir le château du marquis de Carabas. "

 

M. Victrice aidant, madame Ambroisine mit pied à terre, et tous les deux s'avancèrent, suivis de l'âne.

Mais ce qu'ils voyaient, ce qui les entourait avait un tel air de misère, qu'à l'idée de demander de l'argent ils se sentaient déjà gênés.

- " Tu t'expliqueras le premier, Victrice ! "

- " Il vaudrait peut-être mieux que ce fût toi, Ambroisine ! "

A leur approche, deux galopins ébouriffés qui jouaient dans un tas de paille prirent la fuite. Leur mère, en train de filer sa quenouille sur un tronc d'arbre, se dressa.

- " Vous vous êtes perdus ?... Vous alliez sans doute visiter Pierre-Écrite ?... Alors, c'est plus bas, près de la source, qu'il fallait tourner... "

Victrice regarda Ambroisine, Ambroisine regarda Victrice. Pourtant le courage leur manqua; ils laissèrent croire qu'ils s'étaient perdus et qu'ils allaient visiter Pierre-Ecrite.

 

La fileuse parut soulagée et dit :

" J'avais eu peur d'abord que vous ne fussiez monsieur et madame Peyrolles, parce que le bien est à eux et que nous leur devons de l'argent. "

Puis elle appela son mari :

" Tu peux te montrer, Médéric, ce n'est pas ceux que nous craignions. "

Médéric descendit du grenier, suivi par les enfants dont les yeux timides luisaient.

Il offrit aux visiteurs du lait - il n'avait pas de vin - du miel en rayon, des noix et des pommes.

- " C'est tout ce que l'on trouve ici, la terre est si pauvre !

Heureusement que les nouveaux maîtres ne nous tracassent pas pour payer; sans cela, on n'aurait qu'à mettre la clef sous la porte. De bien bonnes gens que nous n'avons jamais vus. Mais vous devez les connaître, si vous êtes de la ville ? " Ambroisine et Victrice dirent qu'en effet ils connaissaient un peu les Peyrolles.

 

Cependant le soleil baissait, il fallait prendre une décision.

- " Parle, " disait Madame Ambroisine.

- " Non, parle, toi ! " disait M. Victrice.

Ils ne parlèrent ni l'un ni l'autre.

Bien mieux, quand madame Ambroisine remonta sur l'âne, alors la femme s'approchant :

- " Vous pourriez peut-être vous charger d'une petite commission, puisque vous retournez à la ville. Il s'agirait de porter cela, de notre part, à ce brave monsieur, à cette brave madame Peyrolles. "

C'était un grand coq, maigre et sec, qui protestait, lié par les pattes.

On le suspendit au crochet du bât... Et le soir, quand les deux vieux firent leur rentrée dans Canteperdrix, sur le charreton, les gens disaient devant les portes, avec une nuance d'envie :

- " Voilà madame Ambroisine et M. Victrice qui s'en reviennent en voiture de toucher leurs rentes de Brame-Faim ! "

 

 

En savoir plus... : 

Pour une présentation de Paul Arène (1843-1896), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

 



Par Macada - Publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /2009 07:19

Ne me demandez pas comment je suis enfin parvenu à réaliser ma première invocation.

Pour commencer, je m’approchai prudemment de la chose qui, plus qu’elle hantait les ténèbres, paraissait s’y cacher peureusement. Ce n’était ni griffu, ni cornu, ça ne puait pas le soufre ou le bouc.

Ça sentait juste l’humidité.

— À quoi tu sers ? demandai-je.

— Euh…

— Qu’est-ce que tu es ?

— Un élémental de nuage, déclara l’être magique d’une voix trébuchante.

Super, pensai-je, avec ça, je vais asservir les nations, devenir le maître du monde, je vais…

— Tu sais lancer des éclairs ? m’enquis-je soudain.

— Euh… Non… Je suis un élémental de nuage, tout simple, pas un élémental d’éclair.

Je caressai ma barbichette, farfouillai dans mon grimoire d’invocation, sans but précis, telle la ménagère feuilletant les recettes de son livre de cuisine, sans vraiment savoir ce qu’elle veut préparer.

— Hum… Tu vas pouvoir déclencher des tempêtes, ravager des vallées et des coteaux, démonter la mer ?

La vision d’apocalypse voluptueuse se profila, bulle fragile dans ma tête.

— Bah… Non… Faudrait plein d’élémentaux pour faire ça… Je peux rien faire tout seul.

Je grinçai des dents et balançai le livre qu’un boutiquier d’un soi disant magasin de magie m’avait refourgué.

— Mais tu ne me sers à rien alors ! m’écriai-je en voulant empoigner l’être vaporeux.

Mes deux mains traversèrent sa substance éthérée. La chose se contenta de renifler bruyamment, atterrée par la révélation fracassante de sa propre nullité… Et se mit à me pleuvoir dessus de chagrin, me trempant

jusqu’aux os.


Jacques Fuentealba



En savoir plus...  :  

Cette micro-nouvelle provient du recueil de Jacques Fuentealba, Invocations et autres élucubrations, qui est disponible sur Net aux Ediciones Efimeras (une version en espagnol est également disponible).

Vous pouvez aussi consulter la  fiche auteur de Jacques.

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Mercredi 18 novembre 2009 3 18 /11 /2009 00:00
Oiseaux de malheur ?

Marie-Catherine Daniel


Quand je pousse la trappe du toit, la nuit est moins sombre que l’escalier de secours.

Il y a un oiseau sur le local de l’ascenseur. Il est brun ; grisaillant aussi ; quelconque de toute façon. Pas le genre de couleur qui rend intéressant. Pour cela, des plumes jaunes, ou rouges, ou vertes sont nécessaires. Un perroquet, un geai, un bouvreuil sont des oiseaux dignes d’attention. Mais pas celui-ci ; même si en regardant mieux, le brun va du marron au beige, et le gris du presque noir à une jolie tache blanche sur le plastron. Seulement, il faut n’avoir rien d’autre à faire pour s’en rendre compte. Il faut que l’animal soit là, tout seul sur le toit avec moi, pour faire plus que l’effleurer des yeux. Tiens d’ailleurs, les siens sont clairs. Ça c’est bien, beaucoup mieux que les yeux foncés. Dommage cependant qu’ils ne soient pas bleus mais miel. On dirait le regard d’un loup. Pas d’un chat, à cause des pupilles rondes et non fendues. Cet oiseau-là n’attire pas les caresses. Pourtant, je trouve qu’il n’est pas inquiétant, il n’y peut rien si son regard est fixe et sa face immobile. Et puis un tout petit effort suffit pour comprendre que ce n’est qu’apparence : un frémissement de vent et le plumetis de duvet dévoilerait sa douceur aérienne. Alors pourquoi mes ancêtres l’ont-ils cloué aux portes des granges ? Pourquoi maintenant l’ignore-t-on ? Parce qu’il n’a rien d’un perroquet, parce que la clarté de ses yeux n’est pas celle du ciel ensoleillé ? Peut-être à cause de ses oreilles ? Je sais, ce ne sont pas des « oreilles », juste deux plumets qui surplombent son masque. Deux antennes étranges qui le mettent à l’écart des oiseaux que l’on voudrait apprivoiser. Deux excroissances incongrues.

Inversement proportionnelles à mes deux bras atrophiés.

Ces deux moignons qui m’autorisent à peine à me gratter le nombril ; ces deux machins qui, quoiqu’en disent mes parents, ne me permettront jamais de m’envoler. Qui, ce matin encore, dans le regard bleu auréolé de blondeur de Léa, m’ont relégué au rang d’oiseau de malheur. « Ne me touche pas, sale corbeau rabougri ! » a-t-elle sifflé, quand j’ai essayé de lui prendre la main.

Un corbeau ?

Qu’hululerait-elle pour un hibou ?

Celui qui m’observe cligne des paupières puis hoche la tête. Je crois qu’il me sourit. Avec son bec, il réajuste son plumage. Habile et gracieux, lui qui n’a même pas de main ! Il est superbe et il le sait. L’avis de mes ancêtres, des perroquets et de Léa le laisse sereinement indifférent.

Quand il prend son essor pour voguer vers la lune, je souris à mon tour. Puis moi aussi je m’en vais ; par l’escalier bien sûr.

La prochaine fois que je viendrai sur le toit, ce sera pour rendre visite à l’oiseau.

 

 

Petite histoire  : 

Ce texte a été écrit pour répondre à l'appel à texte "Les oiseaux" de Magali Duru. Il a été publié sur le blog de Magali en avril 2008.
Par Macada - Publié dans : Textes courts
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Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /2009 09:21
A quoi bon …


« …moi je vomis en groupe
Et l’ordre et les bourgeois et l’horrifique troupe
De gens très bien pensants dont l’unique étendard
Est, sur champ de velours, une tête de lard
»

J’avais juste vingt quand j’écrivis la phrase
Et le monde pour moi n’était que noir ou blanc.
D’un coté les blessés, de l’autre les méchants.
Lors je n’imaginais la société que rase
Afin de reconstruire l’univers souriant.

J’ai vieilli désormais et je sais l’existence
Moins rigide que ça. Pourtant je n’oublie pas
Lorsque nous mangeons trop, que d’autres sans repas
Mais voulant subsister, partagent leur pitance
Dans des dépôts d’ordure avec des cancrelats.

Je n’oublie pas non plus qu’au nom des bénéfices,
Dont on les veut plus gros, on licencie des gens.
Bien sûr je m’en souviens, on nous dit que l’argent
Ne fait pas le bonheur, mais je vois l’édifice
Qu’on a construit pour lui. Je le vois en tremblant.

J’ai vieilli, j’ai changé, mais je garde, tenace
Au fond de moi l’envie de voir se transformer
Pour devenir meilleur, plus facile à chanter
Le monde où nous vivons et qui, je crains, menace
De s’écrouler sur nous qui oublions d’aimer.

Alpéro

En savoir plus ... : Alpéro .

Par Macada - Publié dans : Poésies et chansons
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 05:28

Y a-t-il un dieu dans l’ascenseur ?

Michel Vanstaen


    Connaissez-vous le grand bouthan ? C’est une des figures majeures de la mythologie de par chez moi. Le grand bouthan est…Comment dire ? Fidèle à lui-même me semble une juste définition. Les présentations ainsi faites, que fait-il, d’où vient-il ? Tant de questions pour si peu de réponses, la frustration rôde. Malheureusement, peu savent et très peu parlent. Le moindre que la tradition populaire nous en ait laissé se résume à ceci :  « Si tu vois le grand bouthan,…Tu ne me connais pas ! ». Ce qui est sûr, c’est que le grand bouthan est l’antichambre de la mort. Aïe, voilà qui corse singulièrement les débats. Et d’abord, d’où vient-il ? Là encore, mystère ! Un jour pas là, le lendemain, grand bouthan. La genèse n’est pas son fort. Et surtout, le plus important et de loin, que fait-il ? Des blagues, des conneries, et ad patres. Regardez autour de vous, dans la rue par exemple. Vous voyez quelqu’un soudainement se mettre à courir en zigzag sans la moindre raison. Ne vous méprenez pas sur son état mental. C’est un coup du grand bouthan. Un autre perché sur un pied essaie vainement de se gratter la tête de l’autre tout en chantant à tue-tête. Re grand bouthan ! La liste est longue et remonte au fil du temps. Mais là ne serait qu’un moindre mal. Tous ces comportements bizarres ne sont que la réponse aux hallucinations engendrées par le susdit grand bouthan. Et peu de temps après, c’est la fin. Pourquoi donc tout ce simulacre et ce bla-bla. D’autres civilisations ont rationalisé la chose. Une lettre recommandée, un coup de téléphone, la visite d’un machin encapuchonné qui jongle avec une faux, enfin, rien que de très normal. Mais un grand bouthan issu de nulle part, et qui en plus vous fait passer pour un(e) con(ne), non, quand même ! Et ben si, tout de même ! Et re pourquoi ? Essayons de découvrir le message subliminal qui s’inscrit en aparté de la dérivation conceptuelle de l’espace-temps vu par le grand bouthan. Vaste programme, je conçois. Soyons donc logiques à défaut d’être éclairés. Il y a un avant, il y a un après. Avant et après quoi ? A coup sûr un truc dérangeant. Demandons-nous d’abord s’il n’existerait pas un endroit virtuel, genre restaurant, où la vie et la mort pourrait collaborer, voire déjeuner à moindre coût ? Cela étant fait, qu’est ce qui nous empêche de le réfuter aussi sec ? Je sais, c’est mal barré. Mais qui tient la barre dirige ce qu’il y a par-dessous, en l’occurrence le bateau. Et comme le grand bouthan ne veut pas se barrer, le grand bouthan n’est pas un bateau. Vous voyez, on progresse.

    Le fil conducteur ! Voilà donc du consistant. Quel est le fil conducteur que suit le grand bouthan ? D’où vient-il et où va-t-il ? Le fil, pour l’autre on verra plus tard. Issu de quelque part, aille, non, pourquoi ne serait-il pas issu de nulle part d’abord ? Pourquoi le quelque part qu’une crédule société de consommation nous a vendu à un prix défiant toute chance de s’en sortir aurait-il plus de chance d’être en accord, voire infime, avec la réalité d’un grand bouthan qui ne se vend pas au plus offrant, ni ne s’offre au plus vendu (Je ne sais même plus quelle ponctuation est de rigueur, mettez ce que vous voulez «… »)

    Ah, grand bouthan,quand tu nous tiens !

    Revenons donc à nos boutons. Il peut bien venir d’où il veut, ce grand bouthan, que grand bien lui fasse. Conceptuons l’espace-temps dans un univers dimensionnellement infini. Voilà qui plaira, je le sens. Et si le grand bouthan, dans un jour de grande paix intérieure, ne se fut transformé en courant d’air de couleur irisée fluo beige clair, on aurait l’air de quoi ? Donc rien n’est clair, ni beige, ni fluo, ni risée (je sais !), ni coloré, ni d’air, ni d’hareng (il est 22h, j’ai des excuses). Le temps et l’espace se rencontrent , se plaisent, ont plein de petits enfants, dont le père Noël et le grand bouthan. Non ! Bon d’accord.

    Devant, la vie ; derrière la mort. Ça y est, j’y suis ! Le grand bouthan est un panneau de signalisation pour notre ego parano cosmique, ou une sorte de GPS de l’au-delà. Mais son surnom n’est pas  « bouthan futé ». Laissons tomber. Et étudions une autre piste. Pourquoi s’y prend-il de la sorte et pourquoi s’y prend-il tout court ? Il arrive : « Coucou, je me présente : grand bouthan, je suis venu vous prévenir que, bientôt, il sera trop tard. Un seul sucre dans le café, merci. » Fade, non ? Eh ben si, dixit grand bouthan. Vous vous rendez compte, aucune envolée lyrique, aucune chute métaphysique, rien, même pas un petit je ne sais d’ailleurs pas quoi histoire de ! Soyons sérieux. Et d’ailleurs, pourquoi prévenir ? La blague suprême :  « Tu connais pas la dernière, c’est l’histoire d’un mec qui va…C’est toi !!! » Désopilant. Ou des os pilés, va savoir. 

    Donc, où en sommes-nous ? A coup sûr quelque part dans l’irradiation cosmique. Sommes-nous plus avancés pour autant ? Résumons notre savoir :

    1 - Grand bouthan

    2 - P’tet que oui, p’tet que non !

    3 - Je passe mon tour

    4- Je connais une super recette de cuisine

    A ce stade de notre étude physico-chimique de la bébête, pouvons-nous, en notre grand désespoir, risquer une subtile question :

    --— Et si je gagne au loto, ça marche aussi ?

    La réponse est OUI !!! Le grand bouthan n’a que faire des jeux de hasard du grand bazar, la fuite étant comme il se doit fortement déconseillée. D’abord, ça fatigue ; et puis cela risque de l’énerver. Et Dieu sait qu’un grand bouthan énervé vous sort de ces solos de guitare à ne pas mettre un boulanger dehors à quatre heures du matin. Et si on discutait ? Impossible, le grand bouthan ne parle pas. Est-il atteint de mutisme aigu ? Sais pas ! Remarquez que certains s’y sont essayé :

    — Eh, grand bouthan, déconne pas, on a été à la maternelle ensemble.

    Mais rien n’y fait. Crac !!!

    Métaphysiquons donc la chose. Sommes-nous réduits, nous, fruits de la longue gestation d’une grande civilisation à caractère commercial, à finir ainsi, dans le giron d’un grand bouthan de passage ? Notre égo, venu du fin fond de notre moi-moi, hurle que non, que ce n’est pas prendre en compte la défiscalisation précédant l’ascension sociale de certains bénéfices dus au placement irrégulier dans un système de valeur (pas trop ajoutée) qui engendre que l’équinoxe d’hier fasse pencher la balance de ces susdites valeurs vers un contexte anéantissant l’espoir que mon café soit encore chaud.

    Voilà, le destin est scellé. Les scellés du destin sont posés. Et la pause, c’est pas pour demain. Alors, avant d’aller bien sagement nous coucher, posons nous l’ultime, le seule, LA question :

    — Ai-je bien lu, ai-je vraiment bien lu ?

    Parce que moi, je vous jure, je n’ai jamais rien écrit.

 

Signé : Qui vous savez.

 

 

 

 

En savoir plus ...Michel Vanstaen .

 

 

Par Macada - Publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
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Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /2009 07:34
Le soleil raconte
Hans Christian Andersen


Maintenant, c'est moi qui raconte ! dit le vent.

- Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour à présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de souffler de votre mieux.

- Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les parapluies, j'en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi !

- C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s'exprima si fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se coucha et cessa de mugir et de grogner ; la pluie le secoua en rouspétant : «Est-ce que nous devons nous laisser faire ! Il nous suit tout le temps. Nous n'allons tout de même pas l'écouter. Cela n'en vaut pas la peine.» Mais le rayon de soleil raconta : Un cygne volait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d'un jeune homme qui surveillait la marchandise ; on l'appelait supercargo. La plume de l'oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui pouvait se permettre d'acheter des éperons d'or et échanger un tonneau d'or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'éclairais, ajouta le rayon de soleil. Le cygne survola un pré vert. Un petit berger de sept ans venait juste de se coucher à l'ombre d'un vieil arbre. Le cygne embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se détacha et tomba dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois, dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garçon les miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y avait lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'école et à la table du grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le soleil. Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui les bordent, là où nichent les coucous et les pigeons sauvages. Une pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses bras, elle aperçut un cygne d'or, le cygne de la fortune, s'élever des roseaux près de la rive. Mais qu'est-ce qui brillait là ? Un oeuf d'or.

La femme le pressa contre sa poitrine et l'oeuf resta chaud, il y avait sans doute de la vie à l'intérieur ; oui, on sentait des coups légers. La femme les perçut mais pensa qu'il s'agissait des battements de son propre coeur. À la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa l'oeuf sur la table.» Tic, tac» entendit-on à l'intérieur. Lorsque l'oeuf se fendilla, la tête d'un petit cygne comme emplumé d'or pur en sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses enfants. À cet instant le petit oiseau d'or s'envola. La femme embrassa les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien ; elle appliqua chaque anneau contre son coeur et le leur mit au doigt. Un des garçons prit une motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu'à ce qu'il en sortît la statue de Jason portant la toison d'or. Le deuxième garçon courut sur le pré où s'épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa très fort. Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après, dans la grande ville, on parlait d'un grand peintre. Le troisième des garçons mit l'anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un écho du fond du coeur. Des sentiments et des pensées s'élevèrent en sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le maître des sons et chaque pays au monde peut dire à présent : oui, il m'appartient. Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la pépie et qu'à la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi, je lui ai donné un baiser qui valait dix baisers humains. Le garçon devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses pensées s'élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de l'immortalité.

- Quel long récit ! bougonna le vent.

- Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m'en remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta :

- Le cygne de la fortune vola au_dessus d'un golfe profond où des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux songeait à se marier, et aussi se maria-t-il bientôt. Le cygne lui apporta un morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive et il attira dans sa maison la force du coeur humain. Tous dans la maison vécurent heureux dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil.

 - Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien longtemps. Je me suis ennuyé ! Et nous, qui avons écouté le récit du rayon de soleil, que dirons-nous ? Nous dirons : «Le rayon de soleil a fini de raconter».

 

 

En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Hans Christian Andersen (1805-1875), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a   In Libro Veritas .

 

 


Par Macada - Publié dans : Nouvelles (SFFF)
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