Dimanche 8 juin 2008


Lettre à mon enfant à naître


Moi le boutre rêvant,                                                      

 

                                                  A toi, naviguant dans le sel de mes flancs.


Sais-tu que ?                                                                  

 

Quand j'image ta peau                                                           

En nuages de l'aube ou en moire châtaine,                           

Mes frissons te murmurent d'ouvrir tes paupières closes.      

S'il-te-plaît, souris-moi !                                                       


Quand, dans la moiteur méridienne,                                     

Je respire nos odeurs emmêlées -                                          

Sueurs un peu sucrées, un peu salées,                                  

Léger goût de manioc, effluves de cabri -                            

Je t'attends. Je rougis.                                                           


Quand, au creux de la nuit,                                                   

Tes doigts, tes cils, tes lèvres, ton corps                               

Effleurent, caressent, embrassent,                                        

La houle de mon ventre déferle.                                           


Alors,                                                                                   

Pour un instant, le désir lancinant                                        

De te serrer contre mon sein                                                 

S'apaise,                                                                              

Dans l'éclat de ma joie                                                         

De te connaître en moi.                                                       


 

 

                                                     Marie-Catherine Daniel


Petite histoire : Ce poème a gagné - avec neuf autres - le Prix du Printemps des Poètes 2007 de l'Université de la Réunion.  Autrement dit : une mise en voix par une conteuse (ourf, ça fait tout chose d'entendre son propre texte...),  quelques livres de poésie (entourés d'un ruban de rafia comme pour les remises de prix du temps lontan), et une mise en image sur une carte postale (1 500 exemplaires, tout de même ! :-) ) :

 


par Macada publié dans : Poésies et chansons
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Mercredi 4 juin 2008


L'anniversaire


Nous sommes attablés depuis bientôt deux minutes. Kevin avale goulûment ses spaghettis à la bolognaise. C’est le moment de la question annuelle :

- Kevin, que veux-tu pour ton anniversaire demain ?

Il relève la tête. Interrompu en pleine activité masticatoire, il ne pense évidemment pas à refermer la bouche. Une bouillie sanglante menace de déborder la limace molle qui lui sert de lèvre inférieure, une pâte qui s’échappe de la commissure droite s’égoutte sur le torchon qu’il s’est noué autour du cou. Son air ravi puis son désarroi quand il réalise qu’il doit trouver une réponse, je les connais par coeur. Ils m’écoeurent.

Cependant je patiente, c’est mon rôle de mère et je m’y tiens.

Enfin son regard s’illumine - si tant est qu’il peut le faire...

- Je voudrais qu’on aille manger tous les deux à la pizzeria. Dis Maman, dis oui !

Voilà, comme d’habitude, les idées, il ne les cherche pas bien loin. L’an dernier, pour la question annuelle, j’avais préparé un chop-suey :  j’avais envie d’un restau chinois.

Tout compte fait je suis sotte de lui préférer sa soeur : elle, pour ses dix-huit ans avait exigé le permis !

 

 

Petite histoire : Ce texte est le résultat d'un exercice proposé dans le forum d'écriture de Cocyclics (la Mare aux Nénuphars).  La consigne était : "Décrire un personnage masculin particulièrement niais en maximum 2000 caractères espaces comprises "

 

par Macada publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
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Dimanche 1 juin 2008

REGARDS D'UNE TOURISTE A MAURICE


1 200 000 êtres humains


 

 

 



 

 

Autant de chiens ?

 

 

 











D'étonnantes racines




...aériennes


... ou terrestres
















Du vent...



des bains


 

D'étranges conduites




Shiva et Lakshmi


 















De la canne ...

 



 

... et du thé

















Une fois de plus c'est passé trop vite


 

 




par Macada publié dans : Carnets
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Jeudi 29 mai 2008

Si on l'appelait la ville

Michel Vanstaen

Me voilà donc plongé dans les archives. J’ai pensé que comme début, cela en valait bien un autre. Seulement l’ampleur de la tâche me laisse quelque part par là. Il me faut une stratégie de recherche. La corrélation entre la montée de la population, le tissu socio-culturo-pastoujoursbo-économique, et toutes les choses qui se produisent surtout quand on n’a pas besoin d’elles, va me servir de base de départ.
Quelques semaines plus tard, une idée assez précise de la situation a fini par voir le jour. C’est très simple : j’y comprends rien ! Non pas que je patauge. Disons que j’ai la sensation de nager à reculons. Bien que pour remonter le temps, la méthode peut faire ses preuves.
 Rien d’exceptionnel n’était sorti de ces milliers de documents, numériques ou pas, poussiéreux ou pas, triés ou pas, ou pas, ou pas, ou pas. Rien de rien de pas grand-chose. Un simple aperçu de ce que je perçois comme la partie visible, soupçonnant que l’invisible en rigole encore.
En vérité, la ville avait évolué de bric et de broc au gré des fluctuations économiques, suivant une courbe que rien n’avait fait dévier d’une bonne vieille courbe ascendante. Toute l’infrastructure, les communications, les « télé » du même nom s’étaient mises au diapason avec plus ou moins de réussite. Les politiques semblaient avoir toujours été les dénominateurs communs des changements majeurs. Rien de surprenant. L’évolution avec un é comme évolution.
Pourtant, je reste sur ma faim, l’impression au ventre de tourner en rond dans la normalité la plus absolue.
Je sens qu’une décision s’impose. Entre deux cafés, la nature de celle-ci me saute aux yeux. Je dois y aller de moi-même, arpenter la ville, la toucher, la respirer, devenir une sorte de confident intime. Je dois explorer, voir comme la première fois, disparaître pour mieux ressentir les émotions. Du coup, je me sens une énergie nouvelle. Par où commencer ? Noyé sous le trop plein de l’exaltation, je manque partir au feeling, là où mes pieds me mèneraient. J’eus beau attendre, rien ne bougea. Ce fut un espoir fou. Le vieil adage ne dit-il pas « que sans la tête, les pieds, c’est pas le pied ! » ?
Le centre historique sera ma première destination. Ville crucifiée dans la ville, elle en fut l’instigatrice autant que la mémoire. Du contact velouté de ces vieilles pierres, j’attends peut-être l’illumination, ou du moins une piste.
De train en voiture, de métro aérien en souterrain métro, je me heurte à ce panneau sculpté dans le granit : « Ici, tout commença. Voyageur, imprègne-toi de mille siècles de vent et de soleil ». Justement, jamais rappel publicitaire ne m’avait aussi bien collé à la peau. Je m’imprègne ! Je m’imprègne ! Je m’imprègne !
Je marche la tête collée à la lucarne de mes espoirs. J’arpente des voies, des ruelles, j’essaie de ne penser à rien, de me laisser pénétrer par tout ce qui accepte mon hospitalité. Je croise des monuments, de toutes formes, de toutes époques ; églises, temples, ruines, je feuillette un immense ouvrage dont chaque page est recouvert du scintillement de centaines de milliers de grains de temps. Je regarde les maisons, ateliers et autres ; les toits usés et tarabiscotés semblent en échange permanent avec les cieux. Je participe à des visites organisées, mais le plus souvent, moyennant finance, je suis lâché seul dans tel ou tel endroit. Je ne sens plus mes jambes, mes pieds font corps avec les pavés, tous mes sens sont en activité permanente, la tête ne gérant plus rien, se contentant de ressentir.
Le jour commence à décliner. Je tourne un coin de rue pour me retrouver nez à mur avec un bâtiment qui, à première vue, n’a rien d’extraordinaire, mais qui me stoppe net. Va savoir pourquoi ! Il y a des messages qui n’ont rien mais qui se suffisent à eux-mêmes. Une ouverture légèrement de guingois, un peu sur ma droite ; une porte à peine entr’ouverte, que seule ma position permet de remarquer, et me voici à l’intérieur.
Une cour de petites dimensions s’ouvre sur trois portes. Curieusement, je choisis celle de droite sans même me poser la question ; la fatigue d’une journée de marche. La pénombre me surprend. Quelques secondes d’adaptation et je m’imagine dans un autre espace. Nul bruit, nul odeur, rien de l’extérieur n’a pénétré ses murs depuis,…, va savoir ! Je me sens, comment dire, reposé, physiquement et moralement. Ici, les miasmes du réel côtoient les ombres de l’intangible. Dois-je avoir peur ? Et pourquoi est-ce que je me pose cette question ? Sans doute pour l’évacuer et être plus réceptif ? Ce que je ressens est un curieux mélange de sérénité inavouée, de curiosité, et d’une sensation étrange de ne pas être seul, mais pas au sens physique du terme. Je ne peux empêcher mes mains de toucher les murs, comme un trait d’union entre ce présent et un autre, enchâssé dans les illusions du passé.
Brusquement, je me retrouve dans la rue, sans la moindre conscience du chemin parcouru. Je suis ébranlé, sans vraiment me l’avouer. Il me faut un moment pour vérifier si, de la tête aux pieds, je suis au complet. Et surtout pour retrouver ma route, la même qu’à l’aller ; alors pourquoi ce paradoxe ?
Ma chambre d’hôtel me semble d’un coup tellement reposante. Je m’allonge, les yeux paralysés dans l’encadrement de la fenêtre. Le sommeil s’insinue par tous les pores de mon corps. Un dernier éclair pour me demander quelle heure il peut bien être, me penser que je m’en fous. Et à la ligne.

***

Je sillonne la ville de sous-ville en sous-ville, de quartier en quartier, de place en parvis, de boulevard en ruelle, de tout, de rien, d’ici, de là, de nuit, de jour, de frimas en soleil, éveillé, endormi, ivre (ce qui dénote quel soin j’apporte à appréhender le problème sous tous ses aspects). Je suis crevé. Aucun moyen de transport n’a de secret pour moi. J’ai l’impression d’être le double cartographié de toutes ses étendues parcourues. J’ai vu tellement. J’ai écouté tellement. Je me suis immergé dans les moindres couches de la société (Est-ce décent de traiter les gens de couches ?).
Et je me retrouve chez moi, après je ne sais plus combien de mois d’errances. La logique aimerait que je me lance de suite dans un condensé de mes réflexions avec conclusion à la clé. Je n’ai qu’une envie. Ne plus voir les rues bouger, les maisons s’effacer, les si passer là, les ici n’en plus être l’instant d’après. Arrêtez de bouger. Stop !!!
Je sais pertinemment que je dois laisser reposer jusqu’à la moindre parcelle emmagasinée, n’en retirer que la manne. Après, on verra !

***

Je passe le plus clair de mon temps à dormir ou ne rien faire. Pourtant, je sens être dans la partie la plus concrète de mes investigations. Je travaille sous la partie immergée de l’iceberg. Pas que je le veuille. Seulement, cela s’est mis en place tout seul, le feeling, ou je ne sais quoi.
Ma chambre est lumineuse, calme et intime. Je m’y sens en retrait de moi-même, serein. Pourtant, c’est là, dans ce lieu magique, que ma vie allait prendre ce que l’on appelle un tournant ( ?).
Curieusement, ce soir, allongé tranquille, me reviennent en mémoire la plupart de mes pérégrinations. Un lien sous-jacent est en gestation. Je suis, plus que jamais, conscient de ne pas mener la danse, de n’être que le passage, choisi par je ne sais quoi, pour en penser tout autant.
Rien n’a de logique apparente, conclusion rapide de mon si long voyage. Mais l’apparat n’a d’existence que si l’on s’en contente ; pardon, que si l’on peut s’en contenter. Je me sens creuser, partir en introspection profonde. Des éléments à n’en plus espérer se mettent en transes dans les méandres de mon cerveau. Population, adéquation, économie, historique, autoroutes, climats, maladies, naissances, superficie, politique, résultats, peut-être, parce que, pourquoi ? Et bien d’autres, venus rien que pour le plaisir.
Et, d’un coup, tout prend fin, le monde peut re-respirer normalement. J’ai ma réponse. Elle ne me fait aucun effet, à peine un peu de dépit. Mais comme on dit au royaume des dépeuplés, c’est la vie ! En fin de compte, c’est impossible. Que la population se soit stabilisée, soit. Mais toutes les théories, du possible au politique, ne tiennent pas la route. La population s’est stabilisée, point. C’est la ministre qui va être ravie. Mais, désolé, c’est une réponse comme une autre.
Je ferme les yeux, quelque part satisfait que ce soit fini. Je plonge, quelques lueurs se profilent encore à l’horizon. Cependant, il me reste un manque. Oh, infime.
 Pourquoi ?

 Et l’idée s’impose d’ELLE-MÊME !  

Paralysé, mon corps n’est plus qu’un tremblement. Froid ! Froid ! Froid ! La terreur doit ressembler à un paradis comparé à ce flash d’ultime compréhension. Je ne trouve plus ma respiration. Je m’en fous. Je viens de découvrir infiniment plus effrayant. Je tente de remuer un doigt, histoire de quoi ? J’en sais rien. Faire, n’importe quoi pour ne pas sombrer. Heureusement, je sombre.
Je me réveille au sortir de la douche, non, je ne suis trempé que de sueur. Je reprends ma vocation de pèlerin, repart en quête, mais ce coup-ci avec une réponse en poche et une envie de vomir en permanence. Je dois savoir. Car si cela s’avère, je suis plus que concerné. Saleté de mission ! Saleté de ministre ! Saleté de ville !

***

C’est avec une barbe de plus de vingt jours, lavé depuis peu, mais par accident, que je me présente à l’adresse que la ministre m’a communiquée. C’est elle-même qui m’accueille. Les cheveux défaits, vêtu d’un jean et d’une chemise délavée, elle ne fait plus trop membre du gouvernement, mais m’en apparaît nettement plus sympathique, et surtout nettement plus inquiétante, car son regard et toute son apparence me disent que l’on va causer vrai. Et toutes mes craintes de revenir au galop (désolé mes craintes sont quadrupèdes) !
Je la suis sur une terrasse qui offre un panorama somptueux sur cette … de ville. Nous nous installons dans des fauteuils que mon pauvre dos remercie encore. Mon ambiance intérieure n’est pas à la hausse mais je fais avec. Aucun mot n’a été échangé que je me retrouve avec ma boisson préférée dans les mains.
_ Alors, me fait-elle, on est bel et bien dans la merde ?
Cela ne fait plus du tout politique, mais çà me refout salement la trouille.
_ Oui, …et je crois bien, cent fois oui ! me « contente-je » de répondre.
_ Racontez-moi.

***

C’est vers le cinquième verre que je termine mon récit.
Son regard semble perdu dans les derniers instants du jour.
_ J’ai également, à quelques variantes près, suivi le même parcours que vous. Depuis ce bâtiment dans le centre historique jusqu’au processus mental qui nous a conduits jusqu’ici. Croyez-vous que l’on en ait encore pour longtemps ?
 A peine surpris qu’elle ait parcouru le même itinéraire, je réfléchis deux secondes ; la question a le mérite de lever toutes les ambiguïtés.
_ A vrai dire, je n’en sais rien. Mais ce n’est pas son intérêt de laisser traîner. ….Que cela nous plaise ou pas.
En disant cela, j’avais lâché mes derniers espoirs.
J’avais abandonné également le décompte des verres.
Je la regarde dans les yeux, en espérant tout en n’en ayant rien à faire, que ce ne soit pas trop suppliant :
_ Pourquoi nous ?
_ Si je le savais ! Peut-être que nos barrières de l’imaginaire sont plus flexibles. A vrai dire, je n’en sais vraiment rien et ne me pose même plus la question.
_ Alors, comment est-ce que cela a pu arriver ? J’ai des fois l’impression d’être complètement timbré de penser çà.
_ Nous ne le sommes pas, je n’irai pas jusqu’à dire, si cela peut vous rassurer, mais le coeur y est. Je ne sais pas si l’on peut parler de conscience, ou simplement d’instinct, mais le fait est là, c’est elle qui gère. La population a commencé a stagné il y a environ 400 ans. C’est à ce moment que ses actes, à ses yeux, ou ce que vous voulez, nous sont devenus visibles. Sommes-nous les premiers ? Sans hypocrisie, aucun intérêt pour nous.
Je laisse passer un moment :
_ Au point où l’on en est, vous excuserez une question bête.
_ Aucun souci.
_ Où sont les pieds et où se trouve la tête ?
_ Partout !
Je ne peux retenir un regard autour de nous.
_ C’est du moins comme cela que je l’imagine, reprend-elle. C’est un tout. Je pense qu’il faut accepter un fait : nous sommes d’elle, à l’échelle microbienne sans doute, mais on est bien là.
_ D’accord, mais si on tentait de mettre les bouts, elle n’est quand même pas universelle ?
_ Non, mais il faudrait la traverser, sous terre, sur terre ou dans les airs. Et m’étonnerait qu’elle nous laisse faire.
_ Et si on hurlait la nouvelle sur… Non, désespérais-je encore, elle aurait vite fait de nous faire sombrer dans le ridicule, avant de s’occuper de nous plus personnellement.
J’ai beau être au fin fond du fond, je remarque que les bouteilles ne sont jamais vides. Sans doute un truc de ministre, que l’on apprend en travaux pratiques à l’école des ministres. Vu les circonstances, ce ne doit pas être le moment, mais je commence à en tenir une bonne. Par contre la ministre, soit elle boit peu, soit elle tient l’alcool comme pas deux, soit elle s’en fout.
Je reprends :
_ J’aimerais quand même comprendre comment elle fonctionne. Quand sait-elle qu’il faut agir ? Quels sont ses paramètres ? Et, nom de dieu, comment s’y prend- t-elle ? Et, avec nous, quelle sera sa façon de procéder ?
La boule sur l’estomac n’a rien à voir avec l’alcool. Mes regards se perdent sur tous les horizons à la recherche d’une menace éventuelle.
Elle me regarde sans rien dire, ses yeux ont la couleur de la peur.
_ Tous les scénarios sont possibles : accident de la route, chute d’immeuble, explosion de gaz, noyade, déraillement de train, incendie, j’en passe et des moins sympas. Mais je ne sais pourquoi, je la sens douée pour l’imagination. J’ai passé des nuits blanches à me le demander. Autant se torturer avec ça.
Elle me désigne le contenu de nos verres.
_ Et si c’était comme çà, confirmais-je, ivre mort jusqu’au bout.
_ Ce serait un moindre mal, effectivement.
La nuit a rempli l’espace depuis un bon moment. Les quelques étoiles visibles sont tellement froides. Et c’est à ce moment précis que je prends la signification complète de tout cela en pleine figure. Tranquillement assis à picoler, nous l’attendons ! Il faut que je me le répète. Nous l’attendons !
J’essaie de calmer ma respiration.
_ Je sais, dit-elle.  
Le silence retombe.
_ Il y a quand même deux choses que j’aimerais éclaircir, c’en est marrant à quel point la curiosité a la vie dure. C’est quoi ce bâtiment, là-bas ? Elle nous y a testé ou quoi ? Et pourquoi elle a jugé que son expansion devait s’arrêter à ce moment précis ? Elle aurait pu remplir toute la planète sans se poser de question.
Elle pose son énième verre, regarde ses pieds comme si cela devait arriver par là.
_ Et pourquoi pas l’âge du troisième matelot au fond à droite, me répond-elle en souriant.  Son sourire me fait du bien, j’avais déjà oublié que cela existe.
_ Ce foutu bâtiment ! Comme vous l’avez dit, elle nous y a testé, ou appelez ça comme vous voudrez. En tous cas, on n’y a pas été par hasard. C’est elle qui l’a voulu. Je pense qu’elle a su à ce moment précis, bien avant que nous ne nous en rendions compte nous-même. Et ça montre à quel point elle a pris de l’avance. Quant à savoir ce que c’est exactement, il faudrait la comprendre bien mieux. Et désolé, je pense que nous n’en aurons pas le temps.
Sa voix a chuté sur ses derniers mots. Une tension palpable a remplacé l’atmosphère vivifiante de la nuit.
_ Le pourquoi du comment ? Je n’ai que des suppositions. Je rêve d’avoir sa vision de sa situation, …pardon, de notre situation. Elle est la conscience d’une sorte de dieu que nous aurions créé, avant d’en perdre complètement le fil. Elle fait partie intégrante de son environnement, ressent son impact et inversement. Elle n’a pas évolué, ni au hasard, et encore moins selon notre volonté. Nous le croyons, mais quelle importance que le cafard ou la fourmi se prennent pour le centre de monde ? J’ai l’intime conviction que tout a débuté dès la première pierre. Je sais, cela paraît complètement absurde. Mais on ne parle plus d’esprit humain, ni d’humain tout court, on parle d’elle, d’autre chose, oserais-je dire de l’avenir de l’humanité, d’une évolution à laquelle personne n’aurait pensé. Je n’en sais rien, évidemment. Donnez-moi un verre, merci.
Un léger picotement me frôle la joue.
Elle boit d’un trait et reprend :
_ Vous vous rappelez ces histoires de monde-machine qui ont été en vogue pour la énième fois il y a quelques années ? Ce qui arrive s’en rapproche, sans en être évidemment la copie conforme, ni la caricature. Nous sommes à une époque charnière de son évolution. La population ne veut plus dire la ville, elles ne sont plus en adéquation. Nous sommes devenus inutiles. Elle continuera seule. Comment, vers où, pourquoi, sous quelle forme ? Mystère ! Peut-être qu’il y aura des survivants, qui vivront dans ce corps dangereux n’ayant plus rien à voir d’avec sa mission première. Leur vie sera celle de parasites, minuscules, insaisissables. A moins qu’elle n’accepte un petit nombre d’entre nous, en souvenir, histoire de se rappeler sa genèse.
 Un imperceptible mouvement de l’air ambiant lui coupe la parole. J’ai l’impression que mon équilibre m’échappe ; machinalement, je m’accroche aux bras du fauteuil. Cela ne dure que quelques secondes, le temps d’avoir un aperçu des portes dorées de l’enfer. Nos regards se croisent. La lourde machinerie s’est mise en marche. Je pense et ne pense plus à la fois, ça fait un effet des plus bizarres.
_ Un petit dernier pour la route ?  
Mais sa voix n’y est pas, elle crève de trouille, je crève de trouille, on crève, tout simplement. Ce n’est pas de la parade, simplement une signature au bas du « part chemin ». Nous, petits humains de service, larves autodidactes, créateurs de splendides merveilles comme de monstrueuses conneries, insignifiants à côté de ce que l’on a créé, géniaux imbéciles et tarés cosmiques. Nous, qui t’avons donné la vie sans le savoir, qui t’avons nourrie, bercée, nettoyée (si j’avais su, j’aurais pisser plus souvent sur tes murs), qui t’avons applaudie plus qu’à ton tour. Nous, les moins que tout, les sans racines, les adeptes de la petitesse, les faiseurs de miracles à rebrousse poils. Nous, qui avançons sans même savoir pourquoi, mais qui le faisons le coeur léger et l’envie de vomir aux lèvres. Nous, les pareils que les différents quand nous essayons de leur inculquer nos petits mensonges éphémères de petite vie sur voie de garage. Nous, les voyeurs de cieux étoilés au péril des brouillards les plus intenses. Nous ! Qui ? Nous ! Que, quoi, lequel ? Nous ! Les rompus de l’ennui, les balafrés de l’apocalypse, les exaltés de la vie, les repriseurs de vieux rêves, les signets de l’infini, les ineffables, les sans fables au doux breuvage du poète. Nous, qui nous fourvoyons pour mieux avancer. Nous, les peut-être, nous, les jamais, nous, le contraire des autres et le négatif des uns, nous !!!
Nous, si tu savais, toi qui arrives du fin fond de ton histoire, ensorcelée de cette vie nouvelle, toi qui ne cherche que la rupture, si tu savais !
Si tu savais ce que tu nous ennuies.
Elle me regarde et lève son verre :
_ A la ville !
_ A la ville !   


 

Petite histoire : Michel est l'un des habitants de l'Antre-Lire. Ce texte y est "à paraître" mais d'autres s'y trouvent déjà...

par Macada publié dans : Nouvelles (SFFF)
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Jeudi 29 mai 2008

Si on l'appelait la ville

Michel Vanstaen


Je sors du cabinet de la ministre. Ce n’est pas que j’ai du mal à mettre un pied devant l’autre. En fait, je suis assis dans le métro. Par contre, j’ai un peu de mal à mettre un mot derrière l’autre, et le tout en pensée. J’ai accès à pratiquement tous les documents concernant la ville, toutes les portes doivent s’ouvrir à l’énoncé de mon nom (toutes, je demande à voir), les péages étant programmés pour m’ouvrir grand les bras. L’entrevue n’a guère duré. Simplement le temps a un fifre de donner ses instructions à un sous.
 (-fifre... pardon !).
 L’étrange pourtant est présent, tapi dans l’essence même de son ombre. Je passe bien cinq minutes à me demander quelles bonnes raisons pourraient pousser l’étrange à se configurer une ombre, faillis me dire des choses et choisis de revenir à mon nouveau travail.
La question a été simple, la ministre l’a posé en termes simples qui sous-entendent que la réponse ne le serait pas. Et me voici parti avec sous le bras cette bonne vieille question des familles qui n’aurait pu être que routine, mais que quelques regards placés sous quelques mots clés avaient rendue plus que mystérieuse.

La puissance du regard et ma première rencontre avec « une » membre du gouvernement m’auraient-elles troublé ? Non, et cela hurle là-dedans (« dans de moi »), non, je n’avais pas été le leurre de mes sens. Ce genre de certitude qui ne s’appuie sur rien de concret, mais que rien ne peut faire douter. Notre chère ministre m’avait dit entre les mots : « Va, trouve et discret pour la réponse ! ».
Notre ville compte 3 253 850 224 habitants et couvre les deux tiers de la planète habitable. Son développement s’est déroulé uniformément. Telle la fuite du robinet, la population fit tache et se répartit sur une superficie adéquate à la tache. Et ce durant un temps que l’on peut qualifier de « c’est pas demain qu’on verra le bout de la veille où çà a commencé ! ». Evidemment, ce genre de phénomène ne pouvait s’éterniser. Aussi, tous les gouvernements successifs s’attelèrent au boulot. Et victoire de la politique tonitruante. Ou miracle. Ou ce qu’on voudra. Un beau jour, la population se stabilisa. Inutile de dire que les gouvernants en place à ce moment ont vu leur avenir, …au moins, eux, ils l’ont vu.
Donc tout est pour le mieux dans le machin du truc quand survinrent ma ministre et son grain de sable spatio-temporel. En fait, pour elle, cela ne colle pas, cela ne peut pas être aussi simple. Quelques plans de procréation assistée dans le sens que l’on veut, et l’affaire est pliée. Non, pas à une telle échelle. Au plus une ville grandit, au plus  les paramètres qui la régissent se multiplient de façon exponentielle. Et plus les interactions deviennent insaisissables. Voilà résumé le point de vue ministériel. A moi de trouver la fin de la phrase : « le début étant ce qu’il y a de plus simple : Pourquoi ? ».


***

Me voilà donc plongé dans les archives. J’ai pensé que comme début, cela en valait bien un autre. Seulement l’ampleur de la tâche me laisse quelque part par là. Il me faut une stratégie de recherche. La corrélation entre la montée de la population, le tissu socio-culturo-pastoujoursbo-économique, et toutes les choses qui se produisent surtout quand on n’a pas besoin d’elles, va me servir de base de départ.
Quelques semaines plus tard, une idée assez précise de la situation a fini par voir le jour. C’est très simple : j’y comprends rien ! Non pas que je patauge. Disons que j’ai la sensation de nager à reculons. Bien que pour remonter le temps, la méthode peut faire ses preuves.
 Rien d’exceptionnel n’était sorti de ces milliers de documents, numériques ou pas, poussiéreux ou pas, triés ou pas, ou pas, ou pas, ou pas. Rien de rien de pas grand-chose. Un simple aperçu de ce que je perçois comme la partie visible, soupçonnant que l’invisible en rigole encore.
En vérité, la ville avait évolué de bric et de broc au gré des fluctuations économiques, suivant une courbe que rien n’avait fait dévier d’une bonne vieille courbe ascendante. Toute l’infrastructure, les communications, les « télé » du même nom s’étaient mises au diapason avec plus ou moins de réussite. Les politiques semblaient avoir toujours été les dénominateurs communs des changements majeurs. Rien de surprenant. L’évolution avec un é comme évolution.
Pourtant, je reste sur ma faim, l’impression au ventre de tourner en rond dans la normalité la plus absolue.
Je sens qu’une décision s’impose. Entre deux cafés, la nature de celle-ci me saute aux yeux. Je dois y aller de moi-même, arpenter la ville, la toucher, la respirer, devenir une sorte de confident intime. Je dois explorer, voir comme la première fois, disparaître pour mieux ressentir les émotions. Du coup, je me sens une énergie nouvelle. Par où commencer ? Noyé sous le trop plein de l’exaltation, je manque partir au feeling, là où mes pieds me mèneraient. J’eus beau attendre, rien ne bougea. Ce fut un espoir fou. Le vieil adage ne dit-il pas « que sans la tête, les pieds, c’est pas le pied ! » ?
Le centre historique sera ma première destination. Ville crucifiée dans la ville, elle en fut l’instigatrice autant que la mémoire. Du contact velouté de ces vieilles pierres, j’attends peut-être l’illumination, ou du moins une piste.
De train en voiture, de métro aérien en souterrain métro, je me heurte à ce panneau sculpté dans le granit : « Ici, tout commença. Voyageur, imprègne-toi de mille siècles de vent et de soleil ». Justement, jamais rappel publicitaire ne m’avait aussi bien collé à la peau. Je m’imprègne ! Je m’imprègne ! Je m’imprègne !
Je marche la tête collée à la lucarne de mes espoirs. J’arpente des voies, des ruelles, j’essaie de ne penser à rien, de me laisser pénétrer par tout ce qui accepte mon hospitalité. Je croise des monuments, de toutes formes, de toutes époques ; églises, temples, ruines, je feuillette un immense ouvrage dont chaque page est recouvert du scintillement de centaines de milliers de grains de temps. Je regarde les maisons, ateliers et autres ; les toits usés et tarabiscotés semblent en échange permanent avec les cieux. Je participe à des visites organisées, mais le plus souvent, moyennant finance, je suis lâché seul dans tel ou tel endroit. Je ne sens plus mes jambes, mes pieds font corps avec les pavés, tous mes sens sont en activité permanente, la tête ne gérant plus rien, se contentant de ressentir.
Le jour commence à décliner. Je tourne un coin de rue pour me retrouver nez à mur avec un bâtiment qui, à première vue, n’a rien d’extraordinaire, mais qui me stoppe net. Va savoir pourquoi ! Il y a des messages qui n’ont rien mais qui se suffisent à eux-mêmes. Une ouverture légèrement de guingois, un peu sur ma droite ; une porte à peine entr’ouverte, que seule ma position permet de remarquer, et me voici à l’intérieur.
Une cour de petites dimensions s’ouvre sur trois portes. Curieusement, je choisis celle de droite sans même me poser la question ; la fatigue d’une journée de marche. La pénombre me surprend. Quelques secondes d’adaptation et je m’imagine dans un autre espace. Nul bruit, nul odeur, rien de l’extérieur n’a pénétré ses murs depuis,…, va savoir ! Je me sens, comment dire, reposé, physiquement et moralement. Ici, les miasmes du réel côtoient les ombres de l’intangible. Dois-je avoir peur ? Et pourquoi est-ce que je me pose cette question ? Sans doute pour l’évacuer et être plus réceptif ? Ce que je ressens est un curieux mélange de sérénité inavouée, de curiosité, et d’une sensation étrange de ne pas être seul, mais pas au sens physique du terme. Je ne peux empêcher mes mains de toucher les murs, comme un trait d’union entre ce présent et un autre, enchâssé dans les illusions du passé.
Brusquement, je me retrouve dans la rue, sans la moindre conscience du chemin parcouru. Je suis ébranlé, sans vraiment me l’avouer. Il me faut un moment pour vérifier si, de la tête aux pieds, je suis au complet. Et surtout pour retrouver ma route, la même qu’à l’aller ; alors pourquoi ce paradoxe ?
Ma chambre d’hôtel me semble d’un coup tellement reposante. Je m’allonge, les yeux paralysés dans l’encadrement de la fenêtre. Le sommeil s’insinue par tous les pores de mon corps. Un dernier éclair pour me demander quelle heure il peut bien être, me penser que je m’en fous. Et à la ligne.


***

Je sillonne la ville de sous-ville en sous-ville, de quartier en quartier, de place en parvis, de boulevard en ruelle, de tout, de rien, d’ici, de là, de nuit, de jour, de frimas en soleil, éveillé, endormi, ivre (ce qui dénote quel soin j’apporte à appréhender le problème sous tous ses aspects). Je suis crevé. Aucun moyen de transport n’a de secret pour moi. J’ai l’impression d’être le double cartographié de toutes ses étendues parcourues. J’ai vu tellement. J’ai écouté tellement. Je me suis immergé dans les moindres couches de la société (Est-ce décent de traiter les gens de couches ?).
Et je me retrouve chez moi, après je ne sais plus combien de mois d’errances. La logique aimerait que je me lance de suite dans un condensé de mes réflexions avec conclusion à la clé. Je n’ai qu’une envie. Ne plus voir les rues bouger, les maisons s’effacer, les si passer là, les ici n’en plus être l’instant d’après. Arrêtez de bouger. Stop !!!

Je sais pertinemment que je dois laisser reposer jusqu’à la moindre parcelle emmagasinée, n’en retirer que la manne. Après, on verra !

 


(à suivre...)

 



par Macada publié dans : Nouvelles (SFFF)
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Lundi 26 mai 2008


Différent familial ?

 
La première fois que je suis montée chez Estelle, on m'a installée sur une chaise. Une belle chaise droite en bois acajou. La seule chaise ! Dehors, dans la cour entre l'habitation principale et la cuisine extérieure. Je vous dis pas le malaise !

Assise sur ma chaise, plus droite que son dossier, je trônais. C’était dimanche, jour de la famille. Toute celle d’Estelle a défilé me faire la bise. Je ne comprenais pas grand' chose au protocole : mioches et adultes se succédaient sans ordre apparent. Ils ne se présentaient pas. Ou juste le prénom. A moi de deviner qui était tante, grand-père ou cousin ? Certains me demandaient si ça allait. D'autres non. Je répondais poliment, plus guindée qu'un guidon.

Les réceptions c'est pas mon truc.

Je pensais qu'Estelle aurait dû me prévenir, m'expliquer. Au moins rester près de moi. Mais elle avait disparu dès mon arrivée. Pour elle, bien sûr, tout ça était évident.

Je l'ai cherchée désespérément des yeux. Introuvable.

Puis il n'y a plus eu personne à me saluer. J'étais seule. Raide sur mon ilôt-trône. A dix mille kilomètres de chez moi. Abandonnée. Ou presque : derrière moi, trois, disons des frères d'Estelle, s'occupaient à bricoler une moto. Ils parlaient vite entre eux. De moteurs sans doute. Pourtant je sentais, c'était palpable, qu'ils me jetaient des coups d'oeil intrigués. Certainement persuadés que je ne pouvais pas les comprendre, ils avaient cependant la politesse de ne pas parler de moi. Du moins, j'en étais presque sûre.

Immobile sur la chaise abhorrée, je n'avais aucune idée de ce que j'aurais dû faire. Je me suis donc abstenue. Déjà à moitié persuadée qu'au grand jamais, je ne comprendrais les coutumes créoles. Je me consolais en me disant que mon éducation ne le permettait pas. Après tout, dans ma campagne à moi, le protocole n'existe pas. Aller chez une copine, c'est pas si compliqué. On y va. On est accueilli dans la cuisine. On s'assoit à table. Et voilà tout est dit. Personne n'en fait un drame, quoi !

Estelle est enfin réapparue. Elle est sortie de la cuisine en portant une cafetière. Sa mère la suivait avec un plateau laqué noir chargé de trois verres fins décorés de volutes dorées, trois toutes petites cuillers, dorées elles aussi, et un sucrier de porcelaine blanche. Les verres, j'ai reconnu : c'étaient les mêmes que ceux de Mémé. Et visiblement, comme Mémé, on les sortait pour les grandes occasions. Sauf que pour Mémé, la grande occasion, c'était la visite annuelle de Monsieur le Curé. Quand il venait chercher le denier.

Me prenait-on pour un curé ? J'ai souri malgré moi. L'hystérie me guettait.

La mère d'Estelle m'a rendu mon sourire. Elle a articulé soigneusement, comme si j'étais sourde : "Voulez-vous du café ?".

C'est à ce moment-là que j'ai fait une croix sur mon intégration et ma curiosité ethnologique. Royale, j'ai répondu en articulant encore plus exagérément : "Bien volontiers, Madame. Pourrais-je avoir deux sucres ?".

Estelle m'a fixée, interloquée. Les mécanos, derrière, ont ricané. J'ai pas compris, sauf, très clair, un "zoreille" méprisant. La mère a regardé sa fille avec gêne. Et aussi de la tristesse. Estelle a froncé les sourcils. Elle a dit : "Tu connais pourtant : ici le sucre n'est pas en morceau !".

J'ai su qu'elle croyait, qu'en plus du ton condescendant, j'avais fait exprès de demander "deux sucres".

Et c'est là que le "zoreille" des frangins a fait tilt. Evidemment que pour eux, j'étais Monsieur le Curé. Et même plus étrange encore : une extraterrestre. Pas de protocole compliqué. Juste un essai d'inventer le mien. Pour me faire honneur.

J'ai ri. Franchement.

Je me suis levée de mon trône. J'ai pris la cafetière des mains d'Estelle. J'ai rempli les trois verres. J'ai dit : "Chez moi, ce sont les filles qui servent les mères." et j'ai tendu un café à mon hôtesse.

Elle a hésité, m'a regardée intensément, puis le plateau qu'elle tenait toujours à deux mains. Elle a ri, elle aussi, en posant le plateau sur la chaise et en acceptant le café.

Elle a terminé le service en ajoutant elle-même le sucre et en distribuant les cuillers.

Estelle m'a pris par le bras et a fait signe de l'autre - portant son verre - à sa mère : "Allons s'asseoir sur les marches devant la mer. C'est là qu'on boit le café."

Plus tard je leur ai raconté Mémé.


 

 

*zoreille : métropolitain(e)

 

par Macada publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
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Dimanche 25 mai 2008

Maëva (9 ans, donneuse de voix)



ECOUTER



Audiolivres présente de petites histoires drôles lues par Maëva :

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Une souris enrhumée dit à son amie : "Ne t'approche pas, j'ai un chat dans la gorge."

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Bébé kangourou demande à sa maman : "Dis-maman, je peux mettre un ver luisant dans ta poche ? Je voudrais lire un peu avant de dormir."

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...

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- Guillaume, dit la maîtresse, je t'ai dit qu'une antilope ne prenait pas deux "t" !
- Elle prendra bien un chocolat ?

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...



Petite histoire : Audiolivres, site de l'association Ouïe-lire, produit des livres audio à destination des malvoyants et de tous ceux qui aiment écouter des romans, nouvelles, contes,... du domaine public ou avec autorisation de l'auteur. On peut télécharger gratuitement 1 fichier par jour - parmi une sélection du catalogue; ou bien, pour 20 euros annuel (le prix d'1 livre audio !), télécharger tout ce qu'on veut pendant 1 an. 
Ah, aussi : les donneurs de voix sont les très bienvenus... ;-)





par Macada publié dans : Histoires (enfant, jeunesse)
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Mardi 20 mai 2008

Journal d’un vagabond
Xavier de Viviés

Premier jour.
Je suis sorti de la ville ce matin très tôt. Je suis passé par la petite porte, celle dont j’avais parlé un soir, au bord du fleuve, à une bande d’excités qui voulaient savoir ce qu’ils devaient faire de leur vie, s’ils pourraient continuer leurs petites combines sans avoir à rendre de compte ou s’ils devaient commencer à préparer leurs arrières. C’est marrant, ils venaient me demander ça à moi, moi qui me balade depuis près de trois ans avec mes sandales ma besace et mes vêtements troués. Un vagabond comme il y en a tant depuis que les soldats sont arrivés. Je leur avais répondu comme à tous les autres, en leur racontant des histoires puisque c’est ça qui me fait vivre. C’était quoi cette histoire d’ailleurs ? Il était question d’un royaume lointain, il y avait un chameau aussi qui ne pouvait pas passer par cette porte ... Hé hé, je suis moins gros qu’un chameau moi.
J’ai pu marcher rapidement pendant une bonne heure, tant que la route était déserte. Quand le jour s’est levé, je suis allé me planquer dans les ruines, derrière la colline où ces enfoirés exécutent tout ceux qui leurs résistent. D’ailleurs, vu comment les choses ont tourné en quelques heures, j’aurais sans doute fini là-haut d’ici peu si je ne m’étais pas fais la malle.

C’est peut-être pas vraiment malin finalement de m’être caché ici. Ça va grouiller de soldats tout à l’heure. J’imagine que ceux qui me cherchent vont plutôt aller retourner les villages des environs, c’est plus lucratif de fouiller des maisons que de battre la campagne en plein cagnard. Quand même, c’est un peu merdique ce refuge. C’est dégueulasse mais j’espère que les victimes d’aujourd’hui vont agoniser bruyamment, ça les occupera ces salauds. De toutes façons il fait trop jour pour que je change de planque maintenant. Et puis ma p’tite Mado essaiera peut être de me retrouver si elle apprend que je m’en suis tiré. Si c’est le cas elle viendra sûrement traîner par ici.
Bon, je vais essayer de dormir maintenant. In manus tuas comme on dit vulgairement.


Deuxième jour.
Je me suis réveillé dans l’après-midi. Vu l’état de ma gorge, j’avais dû ronfler copieux mais apparemment personne n’a entendu. Mado n’est pas venue.
Ni Pierrot ou un de la bande d’ailleurs. Ils m’ont bien laissé tomber ceux-là. Bien cool quand on taillait la route ensemble, ça y’à rien à dire. Tant que tout allait bien on a bien rigolé tous ensemble. Ils profitaient de ce que je ramassais avec mes petites histoires mais finalement j’étais mieux avec eux que tout seul, et puis ils me faisaient une bonne petite pub quand on arrivait dans les villages. Mais dès que ça a commencé à tourner au vinaigre ils se sont débinés comme des poulets ces foireux. Bande de clodos péteux.
J’ai attendu que la nuit tombe et je suis parti. D’abord j’ai cherché de l’eau. Le ruisseau qui passe sous les ruines est déjà presque à sec mais j’ai pu boire. Je vais essayer d’atteindre la mer. Je trouverai bien un bateau pour me barrer le plus loin possible de ce pays de fous. Tant pis pour Mado, ça craint trop pour moi par ici.
Je n’ai rien mangé. J’aurais pu essayer de braquer quelques œufs sous le cul des poules, j’ai suffisamment battu la campagne pour savoir comment on négocie en douceur ce genre de transaction. Mais bon. On n’est jamais à l’abri d’un corniaud ou d’une oie. Il vaut mieux que je m’éloigne encore avant de risquer de me faire attraper par un cul-terreux. On ne sait jamais, si les soldats m’ont cherché par ici ils ont dû promettre une récompense. Demain, je tenterai d’acheter quelque chose dans une auberge, je serai suffisamment loin de la ville pour risquer le coup.
J’ai bien marché cette nuit, j’ai coupé à travers les collines pour éviter la route. La lune est presque pleine en ce moment, c’était du gâteau. C’est drôle mais ça faisait très longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien. Je suis condamné à mort, pourchassé par des tueurs en uniforme, je me suis fait plaquer par tous les miens, j’ai mal aux pieds et je crève de faim. Et pourtant j’aurai voulu que cette nuit ne s’arrête jamais.
J’ai l’impression d’être en train de me réveiller d’un long cauchemar. Ma vie ne m’appartenait plus, je me suis peu à peu laissé griser par mes petites histoires et par l’effet qu’elles produisaient. Pierrot me disait que j’étais un enchanteur, que les gens pouvaient marcher des heures, juste pour le plaisir de rêver en m’écoutant. C’était bien agréable cette vie de saltimbanque. Et le partage des tâches me convenait parfaitement : je ne m’occupais de rien, Pierrot s’occupait de tout. Il organisait l’intendance, récoltait l’argent et la nourriture, il nous trouvait un toit partout ou on s’arrêtait. Un vrai bonheur cet homme là pour un rêveur comme moi. Il a même eu la présence d’esprit de limiter la taille de la bande qui se formait dans notre sillage, histoire de ne pas trop inquiéter les bons bourgeois qui nous voyaient arriver chez eux. J’aurais du me méfier quand ils se sont mis à m’appeler maître, c’est à ce moment là que j’ai commencé à perdre le contrôle de ma vie. Mais je suis comme tout le monde moi, quand on me gratte le nombril je ronronne.
Maintenant que je suis en fuite, je ne peux aller nulle part, je ne peux pas me montrer au grand jour, je serais sans doute obligé de voler pour manger, et pourtant je me sens plus libre que jamais.

La lune s’est couchée il y a quelques minutes, je me suis arrêté dans un bois. Je suis suffisamment loin de la route pour dormir tranquille. Il y a peut être des bergers dans le coin mais avec eux je sais que je ne risque rien.


Troisième jour.
J’ai mal dormi. Des rêves d’arrestation et d’interrogatoires me réveillaient continuellement et la faim m’empêchait de me rendormir. « Qui dort dîne », mon œil ! C’est sûrement un poète repu qui a inventé cette légende, entre deux rôts.
En début d’après-midi il y a eu un coup de tonnerre étrange. Très lointain mais énorme, ça m’a complètement réveillé. Il n’y avait pas un nuage dans le ciel, ça m’a intrigué. Je suis monté sur un arbre et j’ai vu au loin, du coté de la ville, un gigantesque nuage, comme une grosse chape de plomb gris-noir. Il est resté immobile quelque temps et il s’est dissipé d’un seul coup. Très bizarre ce truc. Après ça il m’a été impossible de me rendormir. J’ai profité des quelques heures de jour qu’il me restait pour essayer de repérer une auberge un peu isolée. J’avais besoin de manger et surtout je voulais essayer d’en savoir un peu plus sur les risques que je courrais. Après tout les soldats ont peut être d’autres chats à fouetter que de courir après moi.
J’en ai trouvé une, parfaite. Je pouvais l’observer sans sortir des bois et j’avais une vue imprenable sur la route, des deux cotés de l’auberge. J’ai attendu en surveillant la route. Quelques soldats sont passés mais ils ne semblaient pas chercher quelque chose, juste les patrouilles habituelles entre la ville et port. Un peu avant la nuit, un groupe d’une quinzaine de personnes est apparu, venant de la ville. J’ai fais le pari qu’ils s’arrêteraient à l’auberge et je me suis mêlé à eux. Ils s’y sont effectivement arrêtés. Et comme ils n’étaient ensemble que pour faire la route, je suis complètement passé inaperçu.
Ça a été une excellente opération. J’ai pu manger à volonté sans trop entamer ma maigre bourse : il y a beaucoup de pèlerins qui rentrent chez eux en ce moment, l’aubergiste avait prévu le coup et avait préparé une sorte de gros rata a l’attention de cette clientèle de morts de faim fauchés qu’il doit voir passer tous les ans. Mais le plus intéressant n’était pas dans la marmite. Tous ces types qui arrivaient de la ville racontaient une histoire que j’ai encore du mal à croire. S’ils disent la vérité je suis complètement tiré d’affaire.
Non seulement personne ne me recherche, mais en plus il paraît que j’ai été exécuté, et en public encore. Aujourd’hui. Avec la fournée des malchanceux du jour. Il y en a même quatre ou cinq parmi mes voisins de table qui disent avoir tout vu, et d’après ce qu’ils racontent ça a été une grosse affaire. Il y avait des centaines de personnes, certaines qui insultaient ce pauvre type qui s’est retrouvé à ma place je ne sais pas comment, d’autres qui pleuraient et qui essayaient de l’aider. Il y avait des femmes près de lui. C’est incroyable mais il semble que Mado était parmi elles, et ma mère aussi ; et elles l’appelaient par mon nom !
C’est pas possible qu’elles m’aient confondu avec un autre. C’est dingue cette histoire. Et puis de toutes façons ça n’expliquerait pas comment ce type s’est retrouvé à ma place. C’est pas pour me vanter mais il a bien défrayé la chronique mon petit procès éclair. J’ai quand même été la vedette des cachots du palais pendant quelques jours. On ne perd pas un prisonnier politique de mon calibre quand on est un tyran responsable ! Quand à le confondre avec un autre, c’est carrément du délire ...
Pour corser le tout il paraît que le type est mort juste au moment ou cet orage bizarre a éclaté. Ça a tellement impressionné la foule que les soldats ont interrompu la « représentation » en catastrophe, ils ont achevé ceux qui n’étaient pas tout a fait mort et ont dispersé tout le monde.

J’ai quitté l’auberge en douce, au moment ou tout le monde s’installait pour la nuit. Je ne savais pas trop à quoi m’en tenir à propos de toutes ces histoires. Peut être que je ne risque plus rien mais je préfère quand même ne pas tenter le diable. On n’est jamais trop prudent.
Cette dernière étape a été très dure. L’exaltation qui m’habitait la nuit dernière a complètement disparue, il ne reste qu’une grosse trouille rétrospective à l’idée de ce qui aurait dû m’arriver ; et un sentiment de gâchis infini. Je ne suis pas un criminel pourtant, même pas un fauteur de trouble. Je me suis simplement efforcé de faire rêver les gens que je rencontrais, de les encourager à s’aimer les uns les autres. Ce monde est donc malade au point d’avoir peur de l’amour ?
Je me suis arrêté juste avant l’aube. De là ou je me trouve je vois la mer et quelques nuages au loin qui commencent à rougir. Je vais dormir un peu pour récupérer mais j’ai décidé de me montrer au grand jour à partir de maintenant. Si je veux trouver un embarquement il faudra bien. Avec un peu de chances, demain je serais sur l’eau.


Cinquante quatrième jour.
Je viens de retrouver les notes que j’avais prises au cours de ma fuite. Maintenant que nous sommes vraiment en sécurité je vais pouvoir relater la façon dont elle s’est finie.

A mon réveil j’ai vu que j’avais presque atteint le port qui relie la ville au reste du monde. J’atteignais les premières maisons bien avant midi. Je n’ai pas traîné en ville, j’avais envie d’en finir aussi vite que possible. J’ai acheté un pain et quelques poissons séchés à un petit marchand et j’ai filé vers l’embarcadère. Juste en arrivant sur les quais j’ai vu une patrouille qui me venait dessus. Je ne pouvais pas risquer de partir en courant, c’est la meilleure façon de prendre un mauvais coup par les temps qui courent. J’essayais de me faire une bonne figure de crétin satisfait en priant pour que mes compagnons de la veille ne m’aient pas menti. Ils sont passés devant moi. Sur moi presque, en m’engueulant parce que j’étais au milieu. Je me suis excusé, servilement comme il se doit et je les ai regardé disparaître dans un tintamarre de ferraille et de sandales claquantes.
Il m’a fallu quelques minutes pour reprendre pieds dans la réalité. La peur qui venait de m’étreindre était sans commune mesure avec celle que j’avais rencontrée dans les cachots du palais. Une peur brute, une peur de bête sauvage. J’étais encore complètement sonné quand j’ai entendu sa voix, son rire plus exactement. Mado ! Mado était là, elle venait de voir la scène et se moquait de moi comme elle le fait toujours, comme si rien n’était arrivé.
Elle m’a expliqué tout ce qui s’était passé. Elles ont appris, elle, ma mère et quelques autres, que je devais être exécuté la veille. Elles m’ont attendu à la porte du palais pour m’accompagner jusqu’au mont du Crâne. Quand elles ont vu que ce n’était pas moi qui sortais avec les condamnés elles ont failli demander à l’officier ou j’étais. Mais il parait que mon pauvre « remplaçant » arborait une pancarte avec une formule moqueuse et mon nom. Après quelques secondes ma mère s’est jetée à ses pieds et s’est mise à hurler et à se griffer le visage comme une pleureuse de première classe. Mado l’a imitée et les autres ont suivi. Elles m’ont sans doute sauvé la vie à cet instant. Et elles ont condamné ce pauvre malheureux.
Mado a profité de la pagaille causée par l’orage pour laisser les pleureuses terminer leur numéro, elles devaient dépendre le supplicié et lui donner une sépulture, comme elles l’auraient fait pour moi, et elle est partie vers la ville. Elle a filé chez un de ces gros marchands qui ne peuvent rien lui refuser et, moyennant une ou deux allusions, elle a obtenu une litière rapide pour le port et un rôle d’embarquement pour deux personnes sur n’importe quel navire dans lequel il avait des parts. La vénérable corporation des prostituées étant, dit-on, la plus ancienne du monde, il est normal qu’elle offre à ses représentantes une fort riche palette de moyens. Ma très charmante Mado sait les utiliser en virtuose quand le besoin s’en fait sentir.
On a décidé d’embarquer sur le premier bateau qui prendrait la mer, pourvu qu’il n’aille pas à Rome. On est donc parti le lendemain, sur une grosse barque pontée qui devait charger à Alexandrie puis tirer directement sur Massalia, aussi loin de ce pays qu’il est possible. Ça nous convenait parfaitement.
On a débarqué il y a quelques jours. Il y a des Romains ici aussi mais de toutes façon ils sont partout de nos jours. Au moins par ici ils sont chez eux pour ainsi dire, ce qui les rend moins agressifs à défaut de les rendre sympathiques. Nous ne sommes pas resté longtemps au bord de la mer. Après quelques jours où nous avons consacrées nos dernières monnaies de cuivre à l’achat d’un couple d’ân