
Le bâton et le mage
Quand Celui-qui-chante fut abattu, le troisième coup de hachette ne l’avait pas encore coupé de ses racines qu’il entonnait son Chant de Mort. Celui-ci fut immédiatement repris, en canon grave et vibrant, par chaque arbre du Bosquet.
Dès le lendemain, toute la Forêt du Nord saurait que le jeune poète n’était plus. Et avant que la lune ne fut pleine, l’éloge funèbre atteindrait l’Océan du Sud.
Quant aux elfes de Salune, repoussés dans ce coin de forêt par ceux de Jurande, ils n’auraient vu dans l’arbrisseau qu’un bel épieu de bois rouge et dur, si, parmi eux, il n’y avait pas eu un mage.
Celui-ci, bien qu’ignorant du peuple des Bosquets, perçut la puissance de vie qui soudain emplissait la clairière, et dont la source la plus distincte était le bout de bois dégoulinant de sève.
Il fallait agir vite : les grisantes vibrations s’atténuaient rapidement. Sans réfléchir plus, l’enchanteur scella dans le bâton ce qui ne s’en était pas encore échappé.
L’expédition contre Jurande avait échoué. Pour faire oublier cela, quelques têtes seraient coupées en grande pompe. Pas celle du mage, de par la rareté de son espèce. Et lui jubilait de s’en retourner enfin à la cour, et de surcroît, une main pleine.
Cependant, la perche se comporta en perche tout au long de la retraite. Elle gêna son propriétaire, monté en croupe de l’un des rares officiers ayant conservé son cheval. Aussi, le mage finit-il par la confier à un guerrier auquel elle servit de canne.
Rentré chez lui à Salune, l’érudit recouvra son bien et procéda à diverses expériences.
La première fut de mettre la gaule en pot. Simple vérification qui cependant fut plus que concluante : dès le lendemain apparurent des bourgeons. L’elfe déracina le plant et récupéra pousses et radicelles. Une décoction de ceux-ci remit sur pieds sa vieille mère agonisante.
Toutefois, le renouvellement de l’expérience échoua. Le bâton dressé dans son pot, encombrant l’oriel sud - le plus ensoleillé - resta bâton.
L’enchanteur reprit donc possession de sa fenêtre préférée et relégua la gaffe derrière la porte.
Au bout d’un certain temps de réflexion quant à l’usage qu’il pouvait en faire, il l’écorça et la tailla en épieu.
Pelures et copeaux firent fureur auprès des dames de la cour de petite santé ou, chose beaucoup plus rare, désireuses d’enfanter.
L’épieu, lui, se comporta en épieu : tenu par un chasseur médiocre, il ne touchait que peu la cible de paille, que le chasseur soit bon et il s’enfonçait en plein centre.
Jusqu’au jour où le mage l’essaya à la chasse.
L’épieu n’atteignit pas le moindre sanglier. Un elfe le brandissait, s’élançait, pointait...et harponnait le vide.
En revanche, à la troisième partie de ces chasses expérimentales, l’excellent piqueur qui le manipulait fit un faux mouvement : la main droite du mage fut transpercée.
Hélas, même cela ne suffit pas au mage pour conclure qu’à l’ancien poète restait, au moins, le sens de la justice...
Petite histoire : Celui-qui-chante est un des personnages principaux
du Monde aux Neuf Coins, univers jeunesse qui se trouve dans ma
tête (et dans une flopée de fichiers ;-) ). Pour ceux qui s'inquiéteraient de son devenir, sachez qu'après un siècle ou deux d'errance, il échouera dans l'oasis du Troisième Coin d'où une
gentille sorcière le ramènera à sa clairière natale.
(A noter aussi que j'ai profité d'un jeu organisé par le forum A vos
plumes ! pour écrire ce texte.)



Derniers Commentaires