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4 avril 2008 5 04 /04 /avril /2008 12:47


Le billet de Laurence

Laurence est assise à la deuxième table à gauche de l’entrée. La troisième aurait été préférable : elle est dans l’angle du mur et de la vitrine, on s’y sent moins exposé et on y voit tout aussi bien la rue. Seulement, elle est occupée par un ballon de rouge et un vieux à casquette écossaise dans les tons gris. Hier, Laurence l’aurait épié à la dérobée. Elle lui aurait inventé une vie d’ouvrier - de contremaître, à cause de la qualité de la flanelle du couvre-chef - un veuvage déjà ancien et trois copains pour jouer à la belote, quelque part dans un autre bistrot - pas celui-ci, trop fréquenté, qui doit plutôt servir d’étape à une promenade quotidienne. Ce matin, elle a autre chose à rêver. Bien autre chose !
D’ailleurs, elle a le coeur qui bat à cent à l’heure. Elle dirait même plutôt cent dix, cent quinze. Parce que cent, elle a l’habitude et ça ne l’essouffle pas autant. C’est à cause de l’hypothyroïdie ; « l’hippopotamie », comme elle l’appelle. Une plaisanterie qu’elle n’a encore partagée avec personne, alors que cela fait quinze ans qu’elle trimballe ses trente kilos de trop et sa tachycardie. Dans ses bons jours - aujourd’hui en est un ! - elle remercie l’inaptitude du cachet quotidien de thyroxine à réguler ses formes et ses palpitations. Ainsi, personne ne peut deviner à quel point elle se sent malingre, et son coeur s’émoustille à la moindre émotion.
Cependant il ne serait pas raisonnable de boire le café qu’elle vient de s’offrir à la place du chocolat habituel. Rien que d’en humer l’arôme et de caresser des yeux le camaïeu de beiges de la mousse compacte, son rythme cardiaque a augmenté de quatre ou cinq battements-minute. Malgré son manteau et son foulard pliés sur le siège à sa gauche, malgré l’hiver maussade derrière la vitre, elle sait qu’elle est toute rose et qu’elle transpire. Quand elle travaillait encore, ce genre d’état attirait le regard de ses collègues. Commisération, pitié, dégoût. De toute façon, elle partait aux toilettes cacher sa honte. Depuis qu’elle est à la retraite, personne ne la regarde plus - même quand elle est bien en vue à la deuxième table. C’est étrange mais quelquefois son travail lui manque.
Pas aujourd’hui ! Ah non, pas aujourd’hui alors qu’elle respire un bon coup et se décide enfin à ne plus tourner autour du pot - autour du rêve ! Elle se détend enfin, ferme à demi les yeux pour mieux voir, et imagine ce qu’il se passe à deux rues de là...

Quelqu’un trouve le billet. Est-ce un homme ? Une femme ? Qu’importe ! Il s’est approché de la devanture de « Geneviève Lethu » pour admirer le ravissant tête-à-tête en porcelaine fine ; la grande tasse vert pomme pour monsieur, la rouge framboise pour madame, toutes les deux veinulées d’or, trônant sur leur sous-tasse assortie où flambe délicatement une petite cuiller au manche voluté de vermeil. Soudain, la personne a remarqué le billet, sur le rebord de pierre où s’enchâsse la vitrine, à l’abri de la pluie et des pieds des passants. Elle a été intriguée par le caillou qui empêche le feuillet de bristol de s’envoler. Un galet de la lointaine mer du Nord ; souvenir du seul voyage organisé par le comité d’entreprise que Laurence ait jamais fait. C’était il y a vingt ans au moins. Il fallait partager à deux les chambres d’hôtels et madame Chaudun, la chef de service, était la seule autre célibataire. Une grande femme imposante, en plus d’être cadre. Or, à l’époque, pas d’hippopotamie pour contrebalancer une telle présence ! La mer et la plage brumeuses sont les seuls bons moments que Laurence a ramenés d’Ostende. Elle les offre avec plaisir à l’inconnu/e qui... oui, vient de soulever la pierre, a compris qu’elle venait de bien loin et l’empoche pour l’examiner plus tard. Car, tout de suite, c’est le billet qui retient vraiment son attention. Il est tenu délicatement du bout des doigts pour ne pas être froissé. Il est tourné et retourné, admiré. L’invitation est lue, plusieurs fois. L’invité/e lève la tête, sa silhouette au sexe oscillant pivote sur elle-même pour s’assurer que ce n’est pas une blague, recommence avec, cette fois-ci, le vain espoir d’apercevoir celle qui lui fait ce cadeau. « Patience ! Mais, oui, Monsieur, Madame, ce rendez-vous est pour vous. Pensez à la bonne soirée qui s’annonce. Venez ! »

***

Laurence est arrivée très en avance. Un long moment, elle a scruté les personnes autour d’elle. Les petits groupes d’amis qui se retrouvent en parlant fort, les couples plus discrets qui chuchotent des commentaires sur la décoration, les solitaires, comme elle, qui attendent leur rendez-vous. Il y a eu un homme à la vieillesse distinguée qui l’a longuement regardée en souriant. Elle n’a pas osé bouger et, au moment où lui s’y décidait, une jeune femme l’a hélé : « Papa, je suis là ! J’ai retrouvé tes lunettes, elles étaient juste tombées dans la voiture. ». Laurence a détourné les yeux. Elle a décidé que toute cette foule qui grossissait de plus en plus devenait un peu oppressante pour son hippopotamie. Elle s’est réfugiée dans les toilettes.
Là, elle a contemplé les deux billets qui lui restent. Les numéros D59 et D63. Son invité/e s’assiéra à la place D61, elle en bordure d’allée, en D63, le fauteuil vide D59 les isolera des autres spectateurs. Ainsi, tout le théâtre saura qu’ils/elles sont ensemble. Et c’est ensemble qu’ils/elles regarderont « Le  lac des cygnes ».

Quand la seconde sonnerie retentit, Laurence se glisse hors des WC. Les lumières sont déjà éteintes, une ouvreuse la guide vers sa place en éclairant la moquette épaisse et cramoisie avec une lampe de poche. Le fauteuil à ses côtés n’est pas occupé. Il reste trois minutes avant la fermeture des portes. Plusieurs centaines de battements de coeur pour émietter son  rêve...



* ce texte est paru dans l'Antre-Lire (le site) en avril 2008

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commentaires

Macada 20/04/2008 12:15

Salut Michel,
Bienvenue chez toi !
Merci tout plein de ton commentaire.
Bises

Michel de l'Antre Lire 18/04/2008 21:57

Bonjour, bravo et merci pour ce café rempli d'émotions.

Marie-Catherine 08/04/2008 13:21

Et une petite chicorée, une !
...
vrai que la pointe de caramel est délicieuse!
:-))

Chicorée 07/04/2008 20:10

Dans ce café des amis, je veux bien une petite chicorée au lait pointe caramélisée. J'aime cette histoire , tendre et pleine d'humanité.

Marie-Catherine 05/04/2008 18:07

Salut Silane,
bien contente de te voir débarquer dans le coin.
J'espère bien que tu nous y feras le café de temps en temps ;)
Bisous, bisous