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8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 12:05

 

 

Gare à moi !

Michel Vanstaen


     L’escalator m’emmène au niveau supérieur. Il a une fâcheuse tendance à avancer par à-coups, ce qui rend encore plus oppressante la chaleur collée à la peau. Je regarde alentour. Ce ne sont que visages dégoulinants, inondés de sueur. Certains coulent comme des lambris humains. Je dépose mon sac sur la marche supérieure. L’air que je respire est brûlant, sec et sans saveur. Je laisse mon regard errer au hasard. Les tags sur les murs ont un air blafard. Subitement, je me demande comment ils s’y sont pris. Les escalators ne sont immobiles que lorsque la station est fermée. Des artistes doublés de funambules courant sur les mains courantes, peut-être ! Quoi qu’il en fut, nous arrivons au terme de notre ascension. Et tout ce joli monde se déverse dans le hall frémissant de voyageurs, de partants, de revenants.

Je me laisse guider par le tumulte environnant. Un méli-mélo intense de femmes, d’hommes, d’enfants, de tout âge, de tout sexe, de tout en un, de toutes les odeurs, de toutes les frayeurs. Un énorme maelstrom d’énergies à l’état brut, un cloaque de sentiments refoulés, de dégoûts irrémédiables. Je me sens envahi, exacerbé à fleur de peau, noyé de tous mes blocages volant en éclats. J’oblige mes pieds à rester collés au sol, à ne plus bouger. Je ferme les yeux. Les vents de mon cerveau se chargent d’évacuer les parasites. Je me sens mieux. La pression sur ma poitrine se fait plus légère.

Je m’avance vers les quais. La nuit tombe à l’extérieur, lentement, sans échéance. L’intérieur semble préservé ; tant de lumières font illusion. Les longues rames sont au repos, engluées sur les rails, infinis rubans métalliques comme pour amadouer le bout du monde. Je ne peux empêcher mon esprit de s’aventurer le long de ces sentiers modernes de l’aventure, d’iriser l’infini de courses folles, libéré du poids de toutes les pesanteurs. De la pluie fine au soleil écrasé, ce ne sont qu’éphémères pour ces lames d’acier lancées à toute vitesse.

Des voix serpentent sur des chemins de courants d’air, se frayant un passage dans les interstices du vacarme environnant. Quelques mots arrivent indemnes à mon oreille. « Provenance de…quai…2 …espérons…voyage bon ! » ou quelque chose dans le genre.

Le poids s’abat de nouveau sur mes épaules. Etrange comme les gens se déplacent sans aucune souplesse. On dirait que leurs corps ne sont pas en corrélation avec leurs cerveaux, qu’il existe un décalage que leur instinct est incapable de sublimer. J’ai l’impression que si je ne bouge pas, je vais m’engluer. Mon dieu, que ces quelques pas sont lourds. Néanmoins, le bien-être est imminent. Encore un, deux ! Mes enjambées sont plus fluides. Et en même temps mon esprit s’affine. Mon environnement se fait plus perceptible. D’abord violent, puis profondément limpide ! Je m’insinue dans une autre dimension de mon univers, serein mais vigilant, à l’écoute du moindre chuchotement. Je me retrouve à proximité des guichets. Un mélange de voix s’approprie mes neurones. Les sons sont d’une clarté étouffante, les mots se prolongent le long des murs comme un ballet d’ombres chinoises. Instinctivement, je m’éloigne ! Quelque part, le mot « danger » brille de mille feux.

Mon allure s’est accélérée, mais sans même voir où je vais, je ne heurte personne. Une rame s’impose devant moi, terrifiante dans son armure médiévale mais rassurante dans cette immobilité en attente. L’idée me prend de me hisser à l’intérieur, rien que pour ressentir. Mais le personnel m’en interdit l’accès. Pas maintenant, ce n’est pas l’heure, allez prendre un café au buffet. Pourquoi pas !

Les tasses sont alignées comme de pauvres débris d’un autre monde. Le liquide qui coule dans ma gorge est chaud et revigorant. Jusqu’à la dernière goutte.

Je replonge dans le hall, dans cette danse du n’importe quoi savamment orchestrée. Je me paralyse. Les choses ont changé, évolué, sont différentes, mais seulement en préambule d’autres changements. Je porte la main à mon front. De la sueur, de la chaleur, de la vie ! Je souffle abondamment et respire plus calmement. Je me contente d’observer. D’abord, je romps le charme qui m’attache au troupeau. Du plus profond de mon âme, je quémande l’horizon illimité de ma solitude. Je ne suis plus là, mon décor est ailleurs. Je peux ouvrir les yeux. Tout est si étrange, les gens marchent, courent, sillonnent l’espace en s’appropriant le temps, en devenant eux-mêmes ce temps qu’ils compriment, qu’ils repoussent, qu’ils rejettent. Même l’inconscience de leurs gestes ne les étouffe pas. Les murs ont un contraste d’immobilité, mais seulement en apparence. Ils se déplacent sur d’autres harmoniques, communicant entre eux sur d’autres silences. Les rails qui s’élancent, comme les cordes de ce gigantesque instrument, s’accordent d’eux-mêmes au gré des vents nocturnes. Les rames ne bougent pas, mais par contraste, en sont plus impressionnantes. En réalité, en vérité, en fuite ou en construction, je ne sais pas. Mais cela a son importance, je le pressens comme le sensibilité au bout de mes doigts. Je reprends mon errance. Je me sens fluide, agrippant le moindre son telle une sonde d’éternité. Les hauts parleurs sonnent faux, comme si les voix devaient traverser la sombre étendue de marais putrides : « Leee… en…diirectiioon…dee…là-baas…partiira…iiccci !!! ». Aucune importance. Imperceptiblement les rames se rapprochent de mon regard, anesthésiant les perspectives, détruisant quelques dimensions au passage. Elles passent un accord tacite avec la vie, un emprunt de quelques heures. Je m’éloigne des quais. Mes pas me ramènent vers la sortie du métro qui crache indéfiniment son lot de gens venus de la terre, des « déterre gens ». J’ai les mains moites. La salle d’attente ! Je l’avais oubliée. Un refuge, quelque chose qui annihile la venue de la terreur. Je la sens, genèse de mes cauchemars, visage de mon oubli. Mes pas me portent, me tirent inexorablement vers le salut. Je franchis la porte et m’effondre sur un banc. A peine quelques regards, même pas curieux. Tant mieux, je ne suis pas en état de monter sur scène. Mon coeur se rappelle à moi, batteur déchaîné frappant ses caisses du fin fond des temps. Il faut…Je le sais ! Mais quoi ? Je n’en ai que l’instinct, tellement infime que je ne peux m’en saisir. Les murs ! Merde, pas ici ! La même impression de déplacement indicible, et pourtant tout est à sa place. ET POURTANT ! Je dois me concentrer sur quelque chose, revenir à la réalité, celle d’avant, celle d’il y a quelques minutes, celle d’avant la venue des siècles. Le sac à main ! Oui, c’est çà ! Un vulgaire sac à main, un génial sac à main qui va me prendre la main et me sortir de ce trou. La dame est concentrée sur sa lecture, autant pour moi. Mes yeux extirpent de ce sac le sel de la vie de tous les jours. Le temps du dehors, des bus remplis, des magasins bondés, des rues avenantes et des avenues rutilantes. Rien que le quotidien cultivé aux arômes de la dépendance. Je dois me fondre, devenir partie intégrante de ce sac. Mon univers se situe là, pour l’instant et pour les quelques qui suivent. Je ne demande que çà ! Mais, au moment où je plonge dans les plis du tissu, une avalanche de signes à l’état brut me tétanise le regard. Un resserrement de la conscience, un étau me broie le cerveau, comme si je renaissais, mais le passage est si étroit. Cela fait si mal. Je meurs, je vis, qu’est-ce que j’en sais ! Stop. Comme c’est arrivé, c’est reparti, me laissant dépité, épuisé, ravagé. Je me relève tant bien que mal et me met à errer au hasard, les gens sont devenus flous, désincarnés. L’horizon ne se borne qu’au reflet de mes mains. Mes jambes sont lourdes et ne me déplacent que par la force de l’habitude. Une lueur orangée se déplace de long en large devant mes yeux. Les murs, le sol en font étrangement parties. Les rames, au loin, si loin, semblent aux aguets, sereines dans leur attente millénaire. Mes souvenirs sont vagues, quelque chose émerge de ma mémoire, luttant pour accéder à ce fatras d’existence. Je pose mon sac et m’assieds par terre. Aussitôt, mon corps me remercie. Je mets l’accent sur ma respiration, je la veux stable, unie. Doucement, imperceptible maintenant, l’orangé disparaît, ne laissant de son étreinte que la vision de la réalité, de celle que je connais. Je ne sais qui remercier, mais c’est de bon coeur. J’ignore si je marche ou si mon corps est à l’arrêt. Curieusement, cela n’a aucune importance. Comme si la gravité avait pris ses aises sur les ailes de l’inconscient. Je suis perdu et retrouvé à la fois. Du regard, je fais le tour de la gare. De la normalité dévorée au mythe de l’irréel, affublé de dimensions subtiles à tendances suicidaires. Les gens existent comme en surimpression, évanescents, intangibles. Le reste est en déplacement perpétuel, ceinturant l’horizon immédiat de centaines de mythes disparus. Je ne sais où aller. Je m’aperçois que la dimension sonore a disparu. Depuis quand ? Quelle importance ! Je me noie dans le silence. Je regarde partout, à la recherche de je ne sais quoi. Et soudain, je la vois, immense dans l’éphémère, pleine à en éclater. Sa lumière envahit inexorablement les moindres sanctuaires des ombres. J’ai envie de m’agenouiller, non par respect, non par crainte, presque par hasard. Je suis paralysé, toutes mes cellules sont en attente. Je la regarde. Non, elle me regarde, sphère intemporelle, un temps pour moi. Ses cratères se soulignent de coups de crayons magiques. Je perçois des détails que l’oeil humain ne peut supporter. J’ai si mal ! Le temps s’est enfui depuis longtemps. L’orangé l’a remplacé, guidant les murs, peuplant les voies, subjuguant le néant. De je ne sais où, un souvenir se fraye un chemin de torture. Ils existent ! Tout peut leur devenir. Loin des légendes, enjambant le temps et les mythes, ils nous observent et nous ignorent. Jusqu’à ce moment ! Cachés derrière les raideurs de nos civilisations, nous croyant à l’abri, que de naïveté dans nos gestes. Ils peuvent exacerber le rationnel jusqu’à l’holocauste, se métamorphoser dans le vivant, dans la matière, dans toute matière. Les murs ont disparus au rythme d’une danse folle, les gens sont, ne sont pas, ne sont plus. Elle est là, seule, unique, immobile, s’appropriant l’espace et les douleurs de tous les temps. C’est moi qu’elle regarde ! Et les murs n’en peuvent plus de me lacérer de leurs éclairs. La gare n’est plus. Elle leur ressemble. La lune est omniprésente, elle est leur symbole, leur signe, leur futur. Le monde des garous existe depuis bien avant l’avènement de la pensée. Il ressurgit pour lui-même. Il porte son sourire en guise d’éternité. Et les rames, si proches, me déchirent de leurs crocs. La douleur est un fétu de paille, la peur comme seule existence. La gare ! Pourquoi ? J’ai mal ! j’ai mal ! j’ai mal !

 

Je sors de l’ignominie du cauchemar. J’ouvre les yeux sur le bleu éperdu du jour. Pourquoi tous ces gens autour de moi ? Pourquoi suis-je nu ? Et pourquoi tant de sang sur mes mains ?

 

 

Petite histoire : Michel est l'un des habitants de l'Antre-Lire. Ce texte y est "à paraître" mais d'autres s'y trouvent déjà...

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