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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 09:39

Le Rêve de la Terre (2ème partie)

Marie-Catherine Daniel




A huit heures, c’est le téléphone qui m’a réveillée. J’avais oublié de le mettre sur répondeur la veille au soir. En croisant les doigts pour que Maman ne l’ait pas entendu, je suis allée décrocher. C’était Oncle Henri. Sur le moment j’ai cru que je rêvais. Pour me convaincre que ce n’était probablement pas le cas, j’ai dû deux ou trois fois me repasser la conversation dans ma tête :

- Allo Marianne ?

- Allo. Non, c’est Mélissa.

- C’est Henri.

- ...

- Henri, ton oncle.

- Henri ? Oncle Henri ?

- Lui-même. J’ai l’impression que je te réveille, pas vrai ?

 - ...

- Bon, je viens d’arriver à Roissy. J’attends mes bagages et je viens me faire offrir le café. Ça te laisse une heure pour émerger. C’est OK ?

- Le café ?... OK.

Et c’est moi qui ai raccroché. C’est ce détail-là qui m’a décidé à opter pour la réalité. Dans un rêve, jamais je n’aurais raccroché au nez d’Oncle Henri. Dans un cauchemar, peut-être, mais comme Oncle Henri n’a vraiment rien à faire dans mes cauchemars...

J’ai fait couler du café. Le temps qu’il soit prêt, je n’avais toujours pas bien réalisé pourquoi j’étais debout à cette heure alors que je n’avais ni examen, ni cours. C’est seulement quand je me suis surprise à sucrer mon café que la joie m’a envahie. Presque sans y penser, j’ai tourné la cuiller dans ma tasse et j’ai avalé celle-ci , à petites gorgées, sans même grimacer.

Oncle Henri me sert de père depuis que le mien est mort dans l’explosion de la plate-forme pétrolière Piper-Alpha. Rien que de savoir que, quelque part, il pense à moi, me chauffe le coeur les soirs de cafards. Je l’adore.

C’est le frère jumeau de ma mère. Il ne lui ressemble pas du tout physiquement, à part les yeux : noisette, presqu’en amande. C’est, en partie, à cause de leur regard commun, que leur gémellité saute aux yeux - si j’ose dire. Même si, pour les étrangers à la famille, il semble difficile qu’une infirmière et un anthropologue de l’Université de Darwin (Northern Territory, Australia), soient issus du même ventre et nés le même jour, pour mes grands-parents et moi-même, c’est l’évidence même. Quand, il y a quatre ans, Henri a annoncé qu’il partait dans le bush se faire aborigène et qu’il ne savait pas quand il émergerait du Temps du Rêve, il a suffi de regarder Marianne pour savoir que la décision était prise par nécessité mutuelle de s’évader du monde moderne. En quelque sorte, ma mère aussi a eu droit à un plongeon sous la surface clinquante de la société dite développée : à l’époque ma maladie couvait encore mais le départ de mon oncle chéri a fait exploser les apparences. Espérons que les séismes d’Henri n’ont pas, comme les miens, tout anéanti...

Pour réveiller Maman en douceur, j’ai mis un disque de didgeridoo. La parisienne que je suis n’en reviens toujours pas que ce tronc creux dans lequel on souffle produise des sons dignes d’un synthétiseur. Les musiques aborigènes peuvent aussi bien être aiguës que caverneuses. Elles sont très prenantes tout le temps.

Ma mère n’a pas mis longtemps à apparaître. Bien entendu, elle avait compris. Je n’ai fait que confirmer d’un grand sourire.


***


C’était un tableau. Une peinture, style aborigène évidemment, pleine de pointillés. Elle représentait des cercles concentriques aux différentes couleurs de terres, des filaments sinueux s’en échappaient. Le soleil ? Une pieuvre ? L’effet était assez hypnotisant et plus je regardais, plus je sentais que les cercles palpitaient en se rétrécissant. Ma première impression devait être la bonne : des choses s’échappaient bel et bien. Ce n’était pas des tentacules mais des ruisseaux de boues qui vidaient le disque - la boule ? - de sa substance. J’ai pris conscience que mon ventre se creusait un peu plus à chaque expiration. Je haletais presque. Oncle Henri était là, à me regarder, et j’étais en train de me décomposer. J’ai vivement retourné la toile.

- Ourf ! ais-je dit, ce tableau me donne le tournis.

Je me suis mise à rire, avant d’ajouter :

-  Vu l’effet qu’il me fait, Oncle Henri, tu sais au moins que t’as tapé en plein dans le mille ! »

Il m’a scruté d’un drôle d’air.

- Ça s’appelle « Le Rêve de la Terre » ...

 Il a fait mine d’ajouter quelque chose mais il s’est ravisé et a sorti un nouveau cadeau de son sac.


Oncle Henri nous a laissé vers midi. Il devait se rendre à la Sorbonne pour une conférence, impromptue mais qui promettait d’attirer le Tout Paris Anthropologue. Il reviendrait dormir chez nous et partirait le lendemain matin chez ses parents - étant donné l’état du coeur de Mamie, eux étaient prévenus de son arrivée depuis une semaine ! Il nous a proposé de venir nous aussi, quelques jours en Franche-Comté. Maman travaillant ce week-end et les deux suivants, elle a promis que nous ferions un saut le mois prochain. Elle ne m’a pas consultée. Ça doit être pour cela que j’ai réservé ma décision quant à accompagner, ou non, Henri dès le lendemain. Quelques fois, j’en ai assez qu’elle sache toujours ce que j’ai envie, je voudrais trouver la force de la surprendre.


Elle m’a forcée à grignoter un bout de pain avec du fromage et une tomate. Ensuite, elle a attendu une bonne demi-heure avant d’aller faire la sieste. Trop tard pour un petit tour à la salle de bain.

Je n’étais pas encore remise de ma crise de la veille et l’arrivée d’Oncle Henri m’avait fait oublier la littérature comparée : moi aussi j’ai dormi.


Quand Oncle Henri est revenu, ma mère a décidé d’aller faire quelques courses pour cuisiner un repas de fête. Cette pensée m’a révulsée, ce qui m’a donné l’idée de proposer :

-  Non, non, non ! Ça fait des années que vous ne vous êtes pas vus. Allez tous les deux au restaurant ce soir. Moi je me débrouillerai.

Maman a blêmi. Je venais de la coincer en beauté : pas le moment de mettre ses intuitions inquiètes sur la table ! Cependant, elle s’est défendue :

- Toi non plus tu ne l’as pas vu depuis longtemps et demain il part tôt. Viens avec nous.

Et c’est là que j’ai pris ma décision :

- Justement pour demain. J’ai décidé d’accompagner Oncle Henri chez Papi et Mamie.

Elle en est restée bouche bée. J’ai vu défiler plein de choses dans ses yeux. Plein de choses à propos de mes quinze ans. De mes seize ans aussi. Je l’ai revue sur le quai de la gare, hâve et amaigrie, me faisant de vagues signes d’au revoir, un sourire fou d’inquiétude et d’espoir lui dévorait les yeux. Ce jour-là, sur le conseil des psys, je partais sans elle, terminer ma convalescence chez mes grands-parents. Elle était sur un quai bien semblable quand, à la fin de l’été, je suis rentrée avec mes 56 kilos de miraculée.

J’ai vu passer tout ça sur son visage. J’ai vu comme un semblant de nouvel espoir y poindre. Et si Henri n’avait pas approuvé mes propositions juste à ce moment-là, j’aurais fait marche arrière immédiatement. Moi, je savais bien que c’était reparti et ce que cela signifiait. A quoi bon faire croire à Maman que, cette fois-ci aussi, je m’en sortirais ?

Mais je n’ai même pas eu le courage de lui faire remarquer que, de toute façon, je rentrais dimanche soir puisque j’avais un examen lundi. Elle venait visiblement de décider de mettre sa fille de côté pour la soirée et regardait son double de frère avec une attendrissante complicité. Sûr qu’elle méritait bien un peu de Temps du Rêve ma pauvre maman !


***


Dans le train, nous sommes restés un long moment à regarder le paysage. Oncle Henri semblait s’alléger au fur et à mesure que les immeubles se clairsemaient, que les champs remplaçaient les terrains vagues. Je l’enviais que quelques herbes et quelques arbres puissent lui faire cet effet-là. Le bush ? Le « retour à la nature » ? Ce fameux Temps du Rêve des aborigènes ? A moi, cela ne pouvait suffire, cela ne suffirait jamais à nettoyer ma trouble transparence. Même le ciel, dégagé des murs et des toitures s’entachait de nuages. Et le soleil m’engluait plus qu’il ne m’attirait.

Le mal-être menaçait de déborder et j’étais en train de me demander si j'avais prévu assez de mouchoirs en papier, palliatifs des insuffisances hygiéniques des toilettes du train, quand Oncle Henri a pris la parole :

- Je suppose que la chose rectangulaire dans ton sac à dos, c’est le « Rêve de la Terre » ?

J’ai acquiescé, refoulant la nausée de café sans sucre.

- Je suis content que tu l’aies emmené...

J’ai supposé qu’il aurait aimé que je lui explique pourquoi je m’encombrais du tableau pour un rapide aller-retour à Guillon. Moi aussi, j’aurais aimé avoir la réponse...

J’ai haussé les épaules. Alors, il m’a raconté.

« Le... peintre s’appelle Robert Tjampajarri. C’est un... conseiller de la tribu Putunti. Je l’ai rencontré à la galerie d’art où il vient déposer ses toiles, deux ou trois fois par an, et récupérer l’argent des dernières ventes. Ensuite, il fait les courses pour son clan avec sa femme et une de ses brus. Puis ils retournent chez eux, à une semaine de marche de Alice Spring. Il y a trois ans, c’est avec eux que je suis parti. Cela a été très dur les premiers mois. Je ne comprenais rien. Pas seulement parce qu’ils ne parlaient pas anglais, mais surtout parce que je ne discernais aucun rythme dans la façon de vivre. On mange quand il y a à manger ou qu’on a faim. Pareil pour dormir. Une famille ne se quitte pas pendant plusieurs jours, puis soudain les membres semblent s’ignorer, chacun va vivre avec son groupe d’âge ou de sexe. Tant que j’ai essayé d’expliquer, j’étais complètement perdu. Puis j’ai décidé de lâcher prise... et ça a marché. Toutes mes tensions ont disparu. J’ai senti que tout le clan respirait mieux lui aussi, et j’ai su que Bob avait dû plus d’une fois les inciter à la patience. Peu après, j’ai découvert les charmes de Shirley. Elle m’a dit plus tard qu’elle était tombée amoureuse de moi dès le premier jour mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Je ne cherche pas à vrai dire : c’est ainsi et c’est bien. Pour que nous puissions nous marier - Oui, Mélissa, tu as une tante désormais - nos clans devaient être compatibles. C’est comme ça que j’ai dû raconter mes parents, Marianne... et toi. Une journée de chasse aux kangourous, puis une journée de festin et de palabres pour chaque membre de ma famille. Et un rêve de Tjampajarri pour accepter chacun d’entre vous. Pour Marianne, il a fallu trois rêves avant que le clan n’admette que bien qu’étant ma jumelle, elle n’était pas qu’une ébauche de moi-même. Pour toi, le rêve était le suivant :

Tu étais un oiseau-cendre - un animal mythique dont je n’ai pas encore bien senti toute la symbolique. Tu volais au-dessus du désert, puis des champs, puis des forêts et tu refusais de te poser parce que partout le Blanc était en train de salir la Terre. Tu volais en silence et tu n’avais plus d’oreilles. Tu montais de plus en plus haut.

Tjampajarri était très inquiet de ce rêve car les oiseaux-cendre n’ont pas d’ailes et vivent sous la terre. Ce sont eux qui fécondent les saatinurri  qui sont des tubercules très nourrissants. Il est parti plusieurs jours méditer dans le désert. Il en est revenu avec le « Rêve de la Terre ». Il m’a dit qu’un jour je devrais te l’apporter. Il a aussi exigé que le mariage se fasse immédiatement, il espérait que cela adoucirait la peine de l’oiseau-cendre. »

Oncle Henri s’est tu. Je ne savais pas trop quoi dire. Tout ça me rappelait beaucoup les histoires qu’il me racontait petite. Je les trouvais étranges et belles. J’étais sous le charme. « J’étais ». Là, dans le train, je me tortillais sur la banquette. Gros comme une maison que Maman avait profité de leur tête-à-tête de la veille, pour faire des confidences à son frère. Bien de lui de vouloir prendre les choses en main avec un petit conte bien psychanalytique. Clap ! Clap ! Clap ! pour Mélissa-oiseau-cendre souffrant du mal planétaire de la pollution humaine et qui, bien entendu, est la seule à pouvoir redonner l'appétit à la Terre – et à elle-même par-dessus le marché. Complètement à côté de la plaque!

A la profondeur de mon amertume, j'ai pris conscience de ma déception : sans m'en rendre compte, Oncle Henri avait été le dernier espoir que quelqu'un puisse remettre mes sens à l'endroit. Et voilà que – mais comment pourrait-il en être autrement ? - cette ultime chimère se dissolvait, avant même d'avoir eu une consistance à laquelle, même mensongère, j'aurais pu me raccrocher, me reposer.

Heureusement, j'avais encore mon masque : je me composais un air heureux pour féliciter Henri de son mariage, tout en me demandant ironiquement pourquoi sa « femme » n’avait pas eu envie de connaître le « clan » de son époux. Comme s’il avait entendu ma pensée, mon oncle répondit :

« Shirley a deux grands fils qui vivent dans la famille de leur père mais elle voudrait avoir un enfant de moi. Depuis deux ans que nous sommes mariés, elle s’inquiète de ne toujours pas être enceinte. Elle m’a priée de t’apporter le tableau. Elle est persuadée que si tu le contemples, nous pourrons avoir un bébé et que ce sera une fille. Pendant tout mon voyage ici, elle va chercher les rêves de fécondité, seule dans le désert. Elle te transmet toutes ses salutations et t’assure qu’elle viendra te présenter ta cousine dès que celle-ci sera en âge de supporter le voyage. »

Là, j'ai eu vraiment du mal à ne pas lui vomir dessus. J'ai prétexté un brusque mal de ventre pour courir aux toilettes. Il cherchait quoi ? A me culpabiliser encore plus ?

 

 

(suite)

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