Jeudi 17 avril 2008

Le Rêve de la Terre (Fin)

Marie-Catherine Daniel




Papi est venu nous chercher à la gare de Baume-les-Dames. J’ai adoré sa façon de m’embrasser distraitement sur les deux joues comme si nous nous étions quittés la semaine précédente. Son fils a eu droit à un peu plus d’effusions : après tant d’années sans contact, l’un et l’autre devaient craindre que leur lien se soit un peu distendu.

Assise à l’arrière de la vieille Ford Taunus, je les ai laissé renouer ce qui avait peut-être besoin de l’être.

Les derniers kilomètres qui mènent au village de mes grand-parents serpentent au fond de l'étroite vallée du Cusancin. Ils m’ont emplie d’une émotion si apaisante que je n’ai pas eu la moindre envie de ravaler les deux larmes d’enfance heureuse qui ont longuement sillonné mes joues. Je rentrais chez moi. Et l’exubérance de la forêt ensoleillée et du torrent d’eau claire m’a à peine fait frissonner.


Mamie a été, elle aussi, à la hauteur de mon attente : un grand sourire, deux bises et un « Va voir dans ta chambre, il y a une surprise. ». La surprise c’était sa vieille robe de chambre, celle qu’elle n’avait jamais voulu me prêter, arguant que c’était le seul cadeau de Papi dont il n’avait pas aussi profité. J’ai deviné que mon grand-père avait dû renouveler la prouesse et j’ai eu un grand élan d’amour pour ma grand-mère qui m’en offrait la confidence, en même temps qu’un des objets auquel elle tenait le plus.


J’ai réussi à manger toute une tranche de miche tartinée de pâté et de cornichons sans avoir de nausée. Toute fière, je m’en suis tenue là, de façon si naturelle que personne ne s’est aperçu de la brièveté de mon appétit.


L’après-midi s’est passé en papotages. Oncle Henri n’a pas parlé de son « mariage ». A l’heure du goûter - heureusement oubliée par Mamie - Papi s’est esquivé pour aller à la pêche. Il a besoin de beaucoup de tranquillité, Papi.

Il est revenu vers dix-sept heures. Bredouille. Ouf ! Mais rien que de penser à l’odeur de poisson frit, je suis montée prendre une douche. Au calme, le malaise a fait un retour en force. Me laver m’a un peu soulagé. Puis j’ai déballé mes affaires comme si je m’installais pour des semaines. J’ai accroché le « Rêve de la Terre », à la place du crucifix, que je ne manque jamais d’enfouir au fond d’un tiroir et que Mamie ne manque jamais de retrouver, pour le remettre au-dessus de la commode. Je me suis allongée sur le ventre et j’ai épié les cercles de terres qui palpitaient en saignant de l’ocre et du goudron.

Quand la bile a envahi ma gorge, les haut-le-coeur ont enfin interrompu ma fascination malsaine.

Je suis partie me réfugier au fond du jardin.


***

Les corneilles croassent une dernière fois avant de rejoindre la falaise où elles nichent. Elle s’assoit dans l’herbe au bord du ruisseau. Ce soir, aucune envie d’y tremper les pieds, les tourbillons soyeux ont quelque chose de tentaculaire dans l’ombre qui s’installe. Ne serait-ce le repas qui s’annonce, l’humidité noire et froide qui envahit la vallée, la chasserait vers la cheminée du salon.

Encore quelques respirations oppressées, encore quelques reflets rosés dans un nuage gris-souris, puis l’étau de la nuit claque ses mâchoires monstrueuses.

Statufiée, elle ne peut même plus suffoquer. Glacée, l’angoisse a éteint les battements de son coeur, arraché les quelques masques qui couvraient sa folie, rendu insoutenable son besoin d’être pure. Figée, elle ne nie plus le suif honteux de son corps.


Quelque part, ailleurs, elle appréhende un autre magma. Fangeux. Délirant. Son abomination est semblable à la sienne. Osmose. Au-delà de la conscience, c’est le Rêve de la Terre. Le Cauchemar de la Terre. Qui se débat. Encore. Encore et encore. La gangue semble céder, mais c’est pour mieux laisser suinter des égouts dioxydés, des déjections polluées, des ruisseaux de boues nucléaires, nauséabondes. Les vomissures jaillissent, le fiel déferle, engloutissant les vies dont elle est responsable. Inondations, séismes, déluges, avalanches, tsunamis. La multitude de ses blessures suppure. Encore. Encore et encore.


Jusqu’à... jusqu’à ce que... enfin... l’oiseau-cendre entende ses supplications de planète bâillonnée. Jusqu’à... jusqu’à ce que... enfin... l’oiseau-cendre se pose.

Et ses serres suturent les gouffres qui béaient.


Il se pose. Dans le creux de son ventre. Sa trille de phénix est emplie d’un douloureux désir.


***

Je tenais une poignée de glaise dans chaque main. La terre était grasse, abondante, puissante. Grâce à moi ? même si déjà, je ne pouvais y croire. Et pourtant... j’avais faim !


En retournant vers la maison, j’ai décidé de ne pas me présenter à l’examen lundi. Je venais de comprendre que Maman, aussi, rirait de ce premier zéro.

 


 

 

 

Petite histoire : "Le Rêve de la Terre" a obtenu le 6ème Prix du  Concours Calipso 2007 .  Il est donc paru dans l'anthologie papier Sens dessus dessous. J'ai reçu mon exemplaire pour Noël et j'en suis encore toute émue... surtout que les neuf autres nouvelles sont de vrais bijoux (Au sommaire : Françoise Bouchet, André Fanet, Guy Vieilfault, Carole Menahem-Lilin, Claire de Viron,  Françoise Guérin, Alain Emery, Emmanuel Renart, Sylvette Heurtel) . Calipso étant une association à but non lucratif, ses anthologies sont vendues à prix coûtant (moins de 6 euros), N'hésitez pas ;-)


"Le Rêve de la Terre" est aussi paru dans l'Antre-Lire (le site) en décembre 2007

par Macada publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
ajouter un commentaire commentaires (8)    recommander
Retour à la page d'accueil

Commentaires

un vrai plaisir d'avoir tout relu...!
Encore chapeau!
commentaire n° : 1 posté par : Silane de L'Antre Lire le: 17/04/2008 17:17:56
Un grand plaisir de lecture (avec, en tout petit bémol, l'avant-dernier paragraphe qui abandonne le "Je" narratif pour passer à une dimension tellurique. J'ai un court instant déconnecté.)
Vraiment poignant.
commentaire n° : 2 posté par : djin le: 17/04/2008 18:04:35
une très grande qualité d'écriture, on est pris par cette histoire , par le mal être de la narratrice puis cet espoir et guérison que l'on devine, la vie...Je n'ai pas été génée par ton avant-dernier paragraphe, au contraire, on vogue ainsi sur un autre tempo pour récupérer une chute pleine d'avenir et de promesses et quasi lumineuse. vraiment bravo, j'apprécie. c'est fort et aisé.Beaucoup de travail
commentaire n° : 3 posté par : Chicorée (site web) le: 17/04/2008 21:44:10
Merci Silane, Merci Djin, Merci Chicorée.

Djin, j'ai mis le passage "perte-du-je" en italique pour prévenir le lecteur de la déconnexion. Peut-être est-ce pour cela que Chicorée ne voit rien à y redire ;-)

Très touchée de vous avoir touchées.
Bises mesdames.
commentaire n° : 4 posté par : Marie-Catherine (site web) le: 18/04/2008 15:46:11
Je suis en pleine séance de rattrapage de lecture après quelques jours d'absence - et qu'il est bon de reprendre ma tournée des blogs avec un texte de qualité ! La publication en était bien méritée :-)
commentaire n° : 5 posté par : D.K. (site web) le: 20/04/2008 18:13:24
Merci tout plein D_K. Bonne bloguenade !
commentaire n° : 6 posté par : Marie-Catherine (site web) le: 21/04/2008 11:56:51
Que dire, sinon OUI et OUI et ENCORE?
commentaire n° : 7 posté par : Michel de l' Antre Lire le: 23/04/2008 11:20:42
Merci, merci et encore merci, Michel :-)
commentaire n° : 8 posté par : Marie-Catherine (site web) le: 24/04/2008 08:24:01
Blog : Philosophie sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus