Papi est venu nous chercher à la gare de Baume-les-Dames. J’ai adoré sa façon de m’embrasser distraitement sur les deux joues comme si nous nous étions quittés la semaine précédente. Son fils a eu droit à un peu plus d’effusions : après tant d’années sans contact, l’un et l’autre devaient craindre que leur lien se soit un peu distendu.
Assise à l’arrière de la vieille Ford Taunus, je les ai laissé renouer ce qui avait peut-être besoin de l’être.
Les derniers kilomètres qui mènent au village de mes grand-parents serpentent au fond de l'étroite vallée du Cusancin. Ils m’ont emplie d’une émotion si apaisante que je n’ai pas eu la moindre envie de ravaler les deux larmes d’enfance heureuse qui ont longuement sillonné mes joues. Je rentrais chez moi. Et l’exubérance de la forêt ensoleillée et du torrent d’eau claire m’a à peine fait frissonner.
Mamie a été, elle aussi, à la hauteur de mon attente : un grand sourire, deux bises et un « Va voir dans ta chambre, il y a une surprise. ». La surprise c’était sa vieille robe de chambre, celle
qu’elle n’avait jamais voulu me prêter, arguant que c’était le seul cadeau de Papi dont il n’avait pas aussi profité. J’ai deviné que mon grand-père avait dû renouveler la prouesse et j’ai eu un
grand élan d’amour pour ma grand-mère qui m’en offrait la confidence, en même temps qu’un des objets auquel elle tenait le plus.
J’ai réussi à manger toute une tranche de miche tartinée de pâté et de cornichons sans avoir de nausée. Toute fière, je m’en suis tenue là, de façon si naturelle que personne ne s’est aperçu de
la brièveté de mon appétit.
L’après-midi s’est passé en papotages. Oncle Henri n’a pas parlé de son « mariage ». A l’heure du goûter - heureusement oubliée par Mamie - Papi s’est esquivé pour aller à la pêche. Il a besoin
de beaucoup de tranquillité, Papi.
Il est revenu vers dix-sept heures. Bredouille. Ouf ! Mais rien que de penser à l’odeur de poisson frit, je suis montée prendre une douche. Au calme, le malaise a fait un retour en force. Me laver m’a un peu soulagé. Puis j’ai déballé mes affaires comme si je m’installais pour des semaines. J’ai accroché le « Rêve de la Terre », à la place du crucifix, que je ne manque jamais d’enfouir au fond d’un tiroir et que Mamie ne manque jamais de retrouver, pour le remettre au-dessus de la commode. Je me suis allongée sur le ventre et j’ai épié les cercles de terres qui palpitaient en saignant de l’ocre et du goudron.
Quand la bile a envahi ma gorge, les haut-le-coeur ont enfin interrompu ma fascination malsaine.
Je suis partie me réfugier au fond du jardin.
Les corneilles croassent une dernière fois avant de rejoindre la falaise où elles nichent. Elle s’assoit dans l’herbe au bord du ruisseau. Ce soir, aucune envie d’y tremper les pieds, les tourbillons soyeux ont quelque chose de tentaculaire dans l’ombre qui s’installe. Ne serait-ce le repas qui s’annonce, l’humidité noire et froide qui envahit la vallée, la chasserait vers la cheminée du salon.
Encore quelques respirations oppressées, encore quelques reflets rosés dans un nuage gris-souris, puis l’étau de la nuit claque ses mâchoires monstrueuses.
Statufiée, elle ne peut même plus suffoquer. Glacée, l’angoisse a éteint les battements de son coeur, arraché les quelques masques qui couvraient sa folie, rendu insoutenable son besoin d’être pure. Figée, elle ne nie plus le suif honteux de son corps.
Quelque part, ailleurs, elle appréhende un autre magma. Fangeux. Délirant. Son abomination est semblable à la sienne. Osmose. Au-delà de la conscience, c’est le Rêve de la Terre. Le Cauchemar de
la Terre. Qui se débat. Encore. Encore et encore. La gangue semble céder, mais c’est pour mieux laisser suinter des égouts dioxydés, des déjections polluées, des ruisseaux de boues nucléaires,
nauséabondes. Les vomissures jaillissent, le fiel déferle, engloutissant les vies dont elle est responsable. Inondations, séismes, déluges, avalanches, tsunamis. La multitude de ses blessures
suppure. Encore. Encore et encore.
Jusqu’à... jusqu’à ce que... enfin... l’oiseau-cendre entende ses supplications de planète bâillonnée. Jusqu’à... jusqu’à ce que... enfin... l’oiseau-cendre se pose.
Et ses serres suturent les gouffres qui béaient.
Il se pose. Dans le creux de son ventre. Sa trille de phénix est emplie d’un douloureux désir.
Je tenais une poignée de glaise dans chaque main. La terre était grasse, abondante, puissante. Grâce à moi ? même si déjà, je ne pouvais y croire. Et pourtant... j’avais faim !
Petite histoire : "Le Rêve de la Terre" a obtenu le 6ème Prix
du Concours Calipso 2007 . Il est donc paru
dans l'anthologie papier Sens dessus dessous. J'ai reçu mon exemplaire pour Noël et
j'en suis encore toute émue... surtout que les neuf autres nouvelles sont de vrais bijoux (Au sommaire :
Françoise Bouchet, André Fanet, Guy Vieilfault, Carole Menahem-Lilin, Claire de Viron, Françoise Guérin, Alain Emery, Emmanuel Renart, Sylvette Heurtel) . Calipso étant une association à but non lucratif, ses anthologies sont vendues à prix coûtant (moins de 6 euros), N'hésitez pas
;-)
"Le Rêve de la Terre" est aussi paru dans l'Antre-Lire (le site) en décembre
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