
Journal d’un vagabond
Xavier de Viviés
Premier jour.
Je suis sorti de la ville ce matin très tôt. Je suis passé par la petite porte, celle dont j’avais parlé un soir, au bord du fleuve, à une bande d’excités qui voulaient savoir ce qu’ils devaient
faire de leur vie, s’ils pourraient continuer leurs petites combines sans avoir à rendre de compte ou s’ils devaient commencer à préparer leurs arrières. C’est marrant, ils venaient me demander
ça à moi, moi qui me balade depuis près de trois ans avec mes sandales ma besace et mes vêtements troués. Un vagabond comme il y en a tant depuis que les soldats sont arrivés. Je leur avais
répondu comme à tous les autres, en leur racontant des histoires puisque c’est ça qui me fait vivre. C’était quoi cette histoire d’ailleurs ? Il était question d’un royaume lointain, il y avait
un chameau aussi qui ne pouvait pas passer par cette porte ... Hé hé, je suis moins gros qu’un chameau moi.
J’ai pu marcher rapidement pendant une bonne heure, tant que la route était déserte. Quand le jour s’est levé, je suis allé me planquer dans les ruines, derrière la colline où ces enfoirés
exécutent tout ceux qui leurs résistent. D’ailleurs, vu comment les choses ont tourné en quelques heures, j’aurais sans doute fini là-haut d’ici peu si je ne m’étais pas fais la malle.
C’est peut-être pas vraiment malin finalement de m’être caché ici. Ça va grouiller de soldats tout à l’heure. J’imagine que ceux qui me cherchent vont plutôt aller retourner les villages des
environs, c’est plus lucratif de fouiller des maisons que de battre la campagne en plein cagnard. Quand même, c’est un peu merdique ce refuge. C’est dégueulasse mais j’espère que les victimes
d’aujourd’hui vont agoniser bruyamment, ça les occupera ces salauds. De toutes façons il fait trop jour pour que je change de planque maintenant. Et puis ma p’tite Mado essaiera peut être de me
retrouver si elle apprend que je m’en suis tiré. Si c’est le cas elle viendra sûrement traîner par ici.
Bon, je vais essayer de dormir maintenant. In manus tuas comme on dit vulgairement.
Deuxième jour.
Je me suis réveillé dans l’après-midi. Vu l’état de ma gorge, j’avais dû ronfler copieux mais apparemment personne n’a entendu. Mado n’est pas venue.
Ni Pierrot ou un de la bande d’ailleurs. Ils m’ont bien laissé tomber ceux-là. Bien cool quand on taillait la route ensemble, ça y’à rien à dire. Tant que tout allait bien on a bien rigolé tous
ensemble. Ils profitaient de ce que je ramassais avec mes petites histoires mais finalement j’étais mieux avec eux que tout seul, et puis ils me faisaient une bonne petite pub quand on arrivait
dans les villages. Mais dès que ça a commencé à tourner au vinaigre ils se sont débinés comme des poulets ces foireux. Bande de clodos péteux.
J’ai attendu que la nuit tombe et je suis parti. D’abord j’ai cherché de l’eau. Le ruisseau qui passe sous les ruines est déjà presque à sec mais j’ai pu boire. Je vais essayer d’atteindre la
mer. Je trouverai bien un bateau pour me barrer le plus loin possible de ce pays de fous. Tant pis pour Mado, ça craint trop pour moi par ici.
Je n’ai rien mangé. J’aurais pu essayer de braquer quelques œufs sous le cul des poules, j’ai suffisamment battu la campagne pour savoir comment on négocie en douceur ce genre de transaction.
Mais bon. On n’est jamais à l’abri d’un corniaud ou d’une oie. Il vaut mieux que je m’éloigne encore avant de risquer de me faire attraper par un cul-terreux. On ne sait jamais, si les soldats
m’ont cherché par ici ils ont dû promettre une récompense. Demain, je tenterai d’acheter quelque chose dans une auberge, je serai suffisamment loin de la ville pour risquer le coup.
J’ai bien marché cette nuit, j’ai coupé à travers les collines pour éviter la route. La lune est presque pleine en ce moment, c’était du gâteau. C’est drôle mais ça faisait très longtemps que je
ne m’étais pas senti aussi bien. Je suis condamné à mort, pourchassé par des tueurs en uniforme, je me suis fait plaquer par tous les miens, j’ai mal aux pieds et je crève de faim. Et pourtant
j’aurai voulu que cette nuit ne s’arrête jamais.
J’ai l’impression d’être en train de me réveiller d’un long cauchemar. Ma vie ne m’appartenait plus, je me suis peu à peu laissé griser par mes petites histoires et par l’effet qu’elles
produisaient. Pierrot me disait que j’étais un enchanteur, que les gens pouvaient marcher des heures, juste pour le plaisir de rêver en m’écoutant. C’était bien agréable cette vie de
saltimbanque. Et le partage des tâches me convenait parfaitement : je ne m’occupais de rien, Pierrot s’occupait de tout. Il organisait l’intendance, récoltait l’argent et la nourriture, il nous
trouvait un toit partout ou on s’arrêtait. Un vrai bonheur cet homme là pour un rêveur comme moi. Il a même eu la présence d’esprit de limiter la taille de la bande qui se formait dans notre
sillage, histoire de ne pas trop inquiéter les bons bourgeois qui nous voyaient arriver chez eux. J’aurais du me méfier quand ils se sont mis à m’appeler maître, c’est à ce moment là que j’ai
commencé à perdre le contrôle de ma vie. Mais je suis comme tout le monde moi, quand on me gratte le nombril je ronronne.
Maintenant que je suis en fuite, je ne peux aller nulle part, je ne peux pas me montrer au grand jour, je serais sans doute obligé de voler pour manger, et pourtant je me sens plus libre que
jamais.
La lune s’est couchée il y a quelques minutes, je me suis arrêté dans un bois. Je suis suffisamment loin de la route pour dormir tranquille. Il y a peut être des bergers dans le coin mais avec
eux je sais que je ne risque rien.
Troisième jour.
J’ai mal dormi. Des rêves d’arrestation et d’interrogatoires me réveillaient continuellement et la faim m’empêchait de me rendormir. « Qui dort dîne », mon œil ! C’est sûrement un poète repu qui
a inventé cette légende, entre deux rôts.
En début d’après-midi il y a eu un coup de tonnerre étrange. Très lointain mais énorme, ça m’a complètement réveillé. Il n’y avait pas un nuage dans le ciel, ça m’a intrigué. Je suis monté sur un
arbre et j’ai vu au loin, du coté de la ville, un gigantesque nuage, comme une grosse chape de plomb gris-noir. Il est resté immobile quelque temps et il s’est dissipé d’un seul coup. Très
bizarre ce truc. Après ça il m’a été impossible de me rendormir. J’ai profité des quelques heures de jour qu’il me restait pour essayer de repérer une auberge un peu isolée. J’avais besoin de
manger et surtout je voulais essayer d’en savoir un peu plus sur les risques que je courrais. Après tout les soldats ont peut être d’autres chats à fouetter que de courir après moi.
J’en ai trouvé une, parfaite. Je pouvais l’observer sans sortir des bois et j’avais une vue imprenable sur la route, des deux cotés de l’auberge. J’ai attendu en surveillant la route. Quelques
soldats sont passés mais ils ne semblaient pas chercher quelque chose, juste les patrouilles habituelles entre la ville et port. Un peu avant la nuit, un groupe d’une quinzaine de personnes est
apparu, venant de la ville. J’ai fais le pari qu’ils s’arrêteraient à l’auberge et je me suis mêlé à eux. Ils s’y sont effectivement arrêtés. Et comme ils n’étaient ensemble que pour faire la
route, je suis complètement passé inaperçu.
Ça a été une excellente opération. J’ai pu manger à volonté sans trop entamer ma maigre bourse : il y a beaucoup de pèlerins qui rentrent chez eux en ce moment, l’aubergiste avait prévu le coup
et avait préparé une sorte de gros rata a l’attention de cette clientèle de morts de faim fauchés qu’il doit voir passer tous les ans. Mais le plus intéressant n’était pas dans la marmite. Tous
ces types qui arrivaient de la ville racontaient une histoire que j’ai encore du mal à croire. S’ils disent la vérité je suis complètement tiré d’affaire.
Non seulement personne ne me recherche, mais en plus il paraît que j’ai été exécuté, et en public encore. Aujourd’hui. Avec la fournée des malchanceux du jour. Il y en a même quatre ou cinq parmi
mes voisins de table qui disent avoir tout vu, et d’après ce qu’ils racontent ça a été une grosse affaire. Il y avait des centaines de personnes, certaines qui insultaient ce pauvre type qui
s’est retrouvé à ma place je ne sais pas comment, d’autres qui pleuraient et qui essayaient de l’aider. Il y avait des femmes près de lui. C’est incroyable mais il semble que Mado était parmi
elles, et ma mère aussi ; et elles l’appelaient par mon nom !
C’est pas possible qu’elles m’aient confondu avec un autre. C’est dingue cette histoire. Et puis de toutes façons ça n’expliquerait pas comment ce type s’est retrouvé à ma place. C’est pas pour
me vanter mais il a bien défrayé la chronique mon petit procès éclair. J’ai quand même été la vedette des cachots du palais pendant quelques jours. On ne perd pas un prisonnier politique de mon
calibre quand on est un tyran responsable ! Quand à le confondre avec un autre, c’est carrément du délire ...
Pour corser le tout il paraît que le type est mort juste au moment ou cet orage bizarre a éclaté. Ça a tellement impressionné la foule que les soldats ont interrompu la « représentation » en
catastrophe, ils ont achevé ceux qui n’étaient pas tout a fait mort et ont dispersé tout le monde.
J’ai quitté l’auberge en douce, au moment ou tout le monde s’installait pour la nuit. Je ne savais pas trop à quoi m’en tenir à propos de toutes ces histoires. Peut être que je ne risque plus
rien mais je préfère quand même ne pas tenter le diable. On n’est jamais trop prudent.
Cette dernière étape a été très dure. L’exaltation qui m’habitait la nuit dernière a complètement disparue, il ne reste qu’une grosse trouille rétrospective à l’idée de ce qui aurait dû m’arriver
; et un sentiment de gâchis infini. Je ne suis pas un criminel pourtant, même pas un fauteur de trouble. Je me suis simplement efforcé de faire rêver les gens que je rencontrais, de les
encourager à s’aimer les uns les autres. Ce monde est donc malade au point d’avoir peur de l’amour ?
Je me suis arrêté juste avant l’aube. De là ou je me trouve je vois la mer et quelques nuages au loin qui commencent à rougir. Je vais dormir un peu pour récupérer mais j’ai décidé de me montrer
au grand jour à partir de maintenant. Si je veux trouver un embarquement il faudra bien. Avec un peu de chances, demain je serais sur l’eau.
Cinquante quatrième jour.
Je viens de retrouver les notes que j’avais prises au cours de ma fuite. Maintenant que nous sommes vraiment en sécurité je vais pouvoir relater la façon dont elle s’est finie.
A mon réveil j’ai vu que j’avais presque atteint le port qui relie la ville au reste du monde. J’atteignais les premières maisons bien avant midi. Je n’ai pas traîné en ville, j’avais envie d’en
finir aussi vite que possible. J’ai acheté un pain et quelques poissons séchés à un petit marchand et j’ai filé vers l’embarcadère. Juste en arrivant sur les quais j’ai vu une patrouille qui me
venait dessus. Je ne pouvais pas risquer de partir en courant, c’est la meilleure façon de prendre un mauvais coup par les temps qui courent. J’essayais de me faire une bonne figure de crétin
satisfait en priant pour que mes compagnons de la veille ne m’aient pas menti. Ils sont passés devant moi. Sur moi presque, en m’engueulant parce que j’étais au milieu. Je me suis excusé,
servilement comme il se doit et je les ai regardé disparaître dans un tintamarre de ferraille et de sandales claquantes.
Il m’a fallu quelques minutes pour reprendre pieds dans la réalité. La peur qui venait de m’étreindre était sans commune mesure avec celle que j’avais rencontrée dans les cachots du palais. Une
peur brute, une peur de bête sauvage. J’étais encore complètement sonné quand j’ai entendu sa voix, son rire plus exactement. Mado ! Mado était là, elle venait de voir la scène et se moquait de
moi comme elle le fait toujours, comme si rien n’était arrivé.
Elle m’a expliqué tout ce qui s’était passé. Elles ont appris, elle, ma mère et quelques autres, que je devais être exécuté la veille. Elles m’ont attendu à la porte du palais pour m’accompagner
jusqu’au mont du Crâne. Quand elles ont vu que ce n’était pas moi qui sortais avec les condamnés elles ont failli demander à l’officier ou j’étais. Mais il parait que mon pauvre « remplaçant »
arborait une pancarte avec une formule moqueuse et mon nom. Après quelques secondes ma mère s’est jetée à ses pieds et s’est mise à hurler et à se griffer le visage comme une pleureuse de
première classe. Mado l’a imitée et les autres ont suivi. Elles m’ont sans doute sauvé la vie à cet instant. Et elles ont condamné ce pauvre malheureux.
Mado a profité de la pagaille causée par l’orage pour laisser les pleureuses terminer leur numéro, elles devaient dépendre le supplicié et lui donner une sépulture, comme elles l’auraient fait
pour moi, et elle est partie vers la ville. Elle a filé chez un de ces gros marchands qui ne peuvent rien lui refuser et, moyennant une ou deux allusions, elle a obtenu une litière rapide pour le
port et un rôle d’embarquement pour deux personnes sur n’importe quel navire dans lequel il avait des parts. La vénérable corporation des prostituées étant, dit-on, la plus ancienne du monde, il
est normal qu’elle offre à ses représentantes une fort riche palette de moyens. Ma très charmante Mado sait les utiliser en virtuose quand le besoin s’en fait sentir.
On a décidé d’embarquer sur le premier bateau qui prendrait la mer, pourvu qu’il n’aille pas à Rome. On est donc parti le lendemain, sur une grosse barque pontée qui devait charger à Alexandrie
puis tirer directement sur Massalia, aussi loin de ce pays qu’il est possible. Ça nous convenait parfaitement.
On a débarqué il y a quelques jours. Il y a des Romains ici aussi mais de toutes façon ils sont partout de nos jours. Au moins par ici ils sont chez eux pour ainsi dire, ce qui les rend moins
agressifs à défaut de les rendre sympathiques. Nous ne sommes pas resté longtemps au bord de la mer. Après quelques jours où nous avons consacrées nos dernières monnaies de cuivre à l’achat d’un
couple d’ânes et de quelques provisions, nous nous sommes enfoncés dans le pays. Au bout de deux jours nous avons trouvé une belle grotte, une baume comme disent les habitants du coin, dans une
forêt de chênes sur les contreforts d’une belle montagne de rochers blancs. J’ai commencé à défricher un petit terrain en dessous, la terre à l’air bonne, le pays est superbe. Nous serons heureux
ici.
* Xavier est l'un des habitants de l'Antre-Lire.