Lundi 26 mai 2008


Différent familial ?

 
La première fois que je suis montée chez Estelle, on m'a installée sur une chaise. Une belle chaise droite en bois acajou. La seule chaise ! Dehors, dans la cour entre l'habitation principale et la cuisine extérieure. Je vous dis pas le malaise !

Assise sur ma chaise, plus droite que son dossier, je trônais. C’était dimanche, jour de la famille. Toute celle d’Estelle a défilé me faire la bise. Je ne comprenais pas grand' chose au protocole : mioches et adultes se succédaient sans ordre apparent. Ils ne se présentaient pas. Ou juste le prénom. A moi de deviner qui était tante, grand-père ou cousin ? Certains me demandaient si ça allait. D'autres non. Je répondais poliment, plus guindée qu'un guidon.

Les réceptions c'est pas mon truc.

Je pensais qu'Estelle aurait dû me prévenir, m'expliquer. Au moins rester près de moi. Mais elle avait disparu dès mon arrivée. Pour elle, bien sûr, tout ça était évident.

Je l'ai cherchée désespérément des yeux. Introuvable.

Puis il n'y a plus eu personne à me saluer. J'étais seule. Raide sur mon ilôt-trône. A dix mille kilomètres de chez moi. Abandonnée. Ou presque : derrière moi, trois, disons des frères d'Estelle, s'occupaient à bricoler une moto. Ils parlaient vite entre eux. De moteurs sans doute. Pourtant je sentais, c'était palpable, qu'ils me jetaient des coups d'oeil intrigués. Certainement persuadés que je ne pouvais pas les comprendre, ils avaient cependant la politesse de ne pas parler de moi. Du moins, j'en étais presque sûre.

Immobile sur la chaise abhorrée, je n'avais aucune idée de ce que j'aurais dû faire. Je me suis donc abstenue. Déjà à moitié persuadée qu'au grand jamais, je ne comprendrais les coutumes créoles. Je me consolais en me disant que mon éducation ne le permettait pas. Après tout, dans ma campagne à moi, le protocole n'existe pas. Aller chez une copine, c'est pas si compliqué. On y va. On est accueilli dans la cuisine. On s'assoit à table. Et voilà tout est dit. Personne n'en fait un drame, quoi !

Estelle est enfin réapparue. Elle est sortie de la cuisine en portant une cafetière. Sa mère la suivait avec un plateau laqué noir chargé de trois verres fins décorés de volutes dorées, trois toutes petites cuillers, dorées elles aussi, et un sucrier de porcelaine blanche. Les verres, j'ai reconnu : c'étaient les mêmes que ceux de Mémé. Et visiblement, comme Mémé, on les sortait pour les grandes occasions. Sauf que pour Mémé, la grande occasion, c'était la visite annuelle de Monsieur le Curé. Quand il venait chercher le denier.

Me prenait-on pour un curé ? J'ai souri malgré moi. L'hystérie me guettait.

La mère d'Estelle m'a rendu mon sourire. Elle a articulé soigneusement, comme si j'étais sourde : "Voulez-vous du café ?".

C'est à ce moment-là que j'ai fait une croix sur mon intégration et ma curiosité ethnologique. Royale, j'ai répondu en articulant encore plus exagérément : "Bien volontiers, Madame. Pourrais-je avoir deux sucres ?".

Estelle m'a fixée, interloquée. Les mécanos, derrière, ont ricané. J'ai pas compris, sauf, très clair, un "zoreille" méprisant. La mère a regardé sa fille avec gêne. Et aussi de la tristesse. Estelle a froncé les sourcils. Elle a dit : "Tu connais pourtant : ici le sucre n'est pas en morceau !".

J'ai su qu'elle croyait, qu'en plus du ton condescendant, j'avais fait exprès de demander "deux sucres".

Et c'est là que le "zoreille" des frangins a fait tilt. Evidemment que pour eux, j'étais Monsieur le Curé. Et même plus étrange encore : une extraterrestre. Pas de protocole compliqué. Juste un essai d'inventer le mien. Pour me faire honneur.

J'ai ri. Franchement.

Je me suis levée de mon trône. J'ai pris la cafetière des mains d'Estelle. J'ai rempli les trois verres. J'ai dit : "Chez moi, ce sont les filles qui servent les mères." et j'ai tendu un café à mon hôtesse.

Elle a hésité, m'a regardée intensément, puis le plateau qu'elle tenait toujours à deux mains. Elle a ri, elle aussi, en posant le plateau sur la chaise et en acceptant le café.

Elle a terminé le service en ajoutant elle-même le sucre et en distribuant les cuillers.

Estelle m'a pris par le bras et a fait signe de l'autre - portant son verre - à sa mère : "Allons s'asseoir sur les marches devant la mer. C'est là qu'on boit le café."

Plus tard je leur ai raconté Mémé.


 

 

*zoreille : métropolitain(e)

 

par Macada publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
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