Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de l'Antre-Lire
  • Le blog de l'Antre-Lire
  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
  • Contact

Recherche

10 juin 2008 2 10 /06 /juin /2008 06:30

 



Retour à la page blanche


Anthony Boulanger

 


Assis devant l'ordinateur, mains crispées sur l'accoudoir, yeux écarquillés et humides, dents serrées. Visage blafard. Tel était le spectacle qu'offrit Antoine à Marie lorsque celle-ci rentra du travail. Elle ne dit rien, ne posa aucune question. Elle se contenta de mettre son sac contre la commode. Elle accrocha sa cape au porte-manteau et alla se servir un verre d'eau. Antoine n'avait pas bougé. Surprise, la jeune femme décida de claquer à nouveau la porte d'entrée, guettant une éventuelle réaction.

Rien du tout…

- Antoine, hasarda-t-elle d'une voix inquiète. Antoine ?

Marie s'approcha du bureau, le contourna et mit sa tête à la hauteur de celle de son homme. A l'écran, il n'y avait rien d'autre que le traitement de texte ouvert sur une page blanche.

- Antoine ?

- Je l'ai perdue. Je l'ai perdue.

- Quoi donc ?

- Je l'ai perdue, s'énerva-t-il, tu ne comprends pas ?

- Et bien, non, je ne comprends pas !

Après une journée comme celle qu'elle venait de passer, avec entre autres, la patiente de la 301 et sa flasque de rhum cachée sous les draps, l'aide soignant hypochondriaque, pourquoi fallait-il que ce soir, Antoine soit si agressif ? Exaspérée, elle alla s'enfermer dans la chambre.

"Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir perdu pour le mettre dans un tel état, se demanda Marie. Un texte ? Une idée ? Impossible, il note tout sur son petit bloc et il a trois sauvegardes de tous ses textes."

- Je suis désolé ma puce, je ne voulais pas m'énerver.

Antoine se tenait dans l'embrasure de la porte, la mine déconfite.

- C'est pourtant ce que tu as fait.

Pendant plusieurs secondes, un silence des plus oppressants s'abattit, jusqu'à ce qu'enfin Antoine se résigne à murmurer :

- Je crois que je l'ai vraiment perdue cette fois-ci…

- Mais quoi ?

- Pas quoi, Marie, qui. J'ai perdu Calliope. C'est une véritable catastrophe…

Il s'assit à même le sol, le dos au mur et les jambes repliées. Il s'appuya au chambranle de la porte et tourna son regard vers sa fiancée. L'indécision se lisait sur le visage de Marie.

- Calliope. La muse de l'épopée. Ma muse.

- Ah bon, parce que ce n'est pas moi qui t'inspire ?

- Ne plaisante pas avec ça, rétorqua Antoine.

- Oh, tu ne vas pas me refaire le coup de l'écrivain en détresse, si tu…

- Mais arrête, coupa-t-il. J'étais devant ma page et rien ne sortait. J'avais les mains sur le clavier, mais je ne savais pas quoi leur dicter ! J'ai l'impression d'être vide. Desséché de l'intérieur. Une idée m'est soufflée, je la saisis, mais ce n'est qu'une énième déclinaison d'un thème ressassé par des dizaines d'autres auteurs. Ou pire ! Je commence à jeter des intrigues sur le papier pour m'apercevoir que je suis pratiquement en train de plagier un livre que j'ai lu ! C'est un désastre ! Je ne peux plus rien créer!

- Ecoute. Tu sais que je te soutiendrai toujours, je connais ton talent et j'aime ce que tu écris. Peut-être qu'il serait bon de faire une pause, de ne pas faire de l'écriture une obligation, mais que cela reste le fruit de ta passion. Tu as eu la même impression deux ou trois fois auparavant, ce n'est pas si grave. Tu as toujours su repartir.

- Mais je sens que c'est différent cette fois. Calliope est vraiment partie. Je l'ai vue en rêve de toute façon. Elle se tenait devant moi, son front ceint d'une couronne d'or, son visage majestueux. Elle me parlait mais je ne l'entendais pas. Alors qu'auparavant, elle me dictait mes nouvelles et mes romans d'une voix claire et haute, voilà qu'aucun son ne franchissait ses lèvres. Elle m'a regardé, ses yeux étaient des miroirs de désillusions. J'ai alors douloureusement compris que c'était moi qui ne l'entendais plus… Comment vais-je faire ? Même "cataclysme" est trop faible pour décrire ce qui m'arrive. Je dois absolument envoyer un texte à ce concours, et pour demain, désespéra Antoine en tendant une feuille à sa compagne.

- "Quelle catastrophe" ? C'est ça le thème de ton concours ? Et bien, l'idée est toute trouvée, lâcha Marie en sortant de la chambre. Tu n'as qu'à leur raconter ton point de vue sur cette soirée…

 

 

Petite histoire : Anthony est l'un des habitants de l'Antre-Lire. Ce texte y est paru en décembre 2007.

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

liliba 15/06/2008 21:15

Génial, j'ai l'impression de m'y voir... mais la chute est parfaite : c'est vrai qu'on arrive souvent à écrire sur le fait qu'on ait rien à dire... et ça fait parfois des textes extras !

nathalie 12/06/2008 22:16

Amusant! :-)

D.K. 11/06/2008 10:33

Et c'est vrai que parfois c'est la non-inspiration qui est source d'inspiration... Les voies de Calliope sont vraiment impénétrables ;-)