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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 08:24


LA MORT DU CHIEN

Octave Mirbeau


Son maître l’avait appelé Turc.

Il n’avait pourtant rien d’un Turc, le pauvre : bien au contraire. Il était maigre, jaune, triste, de mise basse et de museau pointu, avec de courtes oreilles mal coupées, toujours saignantes, et une queue qui se dressait sur son derrière comme un point d’interrogation.

L’été, Turc allait aux champs, gardait les vaches, aboyait le long des routes après les voitures et les passants, ce qui lui attirait force coups de pied et force coups de pierre. Sa grande joie, c’était, au milieu d’un chaume, tapissé de trèfle naissant, de lever un lièvre qui détalât devant lui et, à travers haies, douves, ruisseaux et fossés, de le poursuivre en bonds énormes et en courses folles, dont il revenait essoufflé, les flancs sifflants, la langue pendante et ruisselante de sueur.

L’hiver, alors que les bestiaux restaient à l’étable, engourdis sur leur litière chaude, Turc, lui, restait à la niche : un misérable tonneau défoncé et sans paille, au fond duquel, toute la journée, il dormait roulé en boule, ou bien, longuement, se grattait. Il mangeait une maigre et puante pitance, faite de créton et d’eau sale qu’on lui apportait, le matin, dans une écuelle de grès ébréchée, et chaque fois que quelqu’un qu’il ne connaissait pas pénétrait dans la cour de la ferme, il s’élançait d’un bond, jusqu’au bout de sa chaîne, et montrait les crocs en grondant.

Il accompagnait aussi son maître dans les foires, quand celui- ci avait un veau à vendre, un cochon à acheter, ou des stations à faire dans les auberges de la ville.

D’ailleurs, résigné, fidèle et malheureux, comme sont les chiens.


* * *


Une fois, vers le tard, s’en revenant d’une de ces foires lointaines, avec son maître, arrêté à un cabaret de village, il le perdit. Pendant que le maître buvait des petits verres de trois-six, le chien s’était mis à rôder dans les environs, fouillant avidement les tas d’ordures, sans doute pour y déterrer un os ou quelque régal de ce genre. Quand il rentra dans le cabaret, tout honteux de son escapade et les reins prêts déjà aux bourrades, il ne trouva plus que deux paysans, à moitié ivres, qui lui étaient tout à fait inconnus et qui le chassèrent à coups de pied. Turc s’en alla.

Le village était bâti sur un carrefour. Six routes y aboutissaient. Laquelle prendre ? Le pauvre chien parut d’abord très embarrassé. Il dressa l’oreille, comme pour saisir dans le vent un bruit de pas connu et familier, flaira la terre comme pour y découvrir l’odeur encore chaude d’une piste ; puis poussant deux petits soupirs, prestement il partit. Mais bientôt il s’arrêta, inquiet et tout frissonnant. Il marchait maintenant de biais, avec prudence, le nez au ras du sol. Il s’engageait quelques mètres seulement dans les chemins de traverse qui débouchent sur la grande route, grimpait aux talus, sentait les ivrognes étendus le long des fossés, tournait, virait, revenait sur ses pas, sondait le moindre bouquet d’arbres, la moindre touffe d’ajoncs.

La nuit se faisait ; à droite, à gauche de la route, les champs se noyaient d’ombre violette. Comme la lune se levait, montait dans le ciel, rose et triste, Turc s’assit sur son derrière, et le col étiré, la tête droite vers le ciel, longtemps, longtemps, il cria au perdu :

– Houou ! Houou ! Houou !

Il y avait partout un grand silence épandu.

– Houou ! Houou ! Houou !

Seuls les chiens des fermes voisines répondirent des profondeurs de la nuit aux sanglots du pauvre animal.


* * *

 

M. Bernard, notaire, sortait de chez lui, à pointe d’aube et se disposait à faire sa promenade accoutumée. Il était entièrement vêtu de casimir noir, ainsi qu’il convient à un notaire. Mais, comme on se trouvait au plus fort de l’été, M. Bernard avait cru pouvoir égayer sa tenue sévère d’une ombrelle d’alpaga blanc. Tout dormait encore dans la petite ville ; à peine si quelques débits de boissons ouvraient leurs portes, si quelques terrassiers, leurs pioches sur l’épaule, se rendaient, d’un pas gourd, à l’ouvrage.

– Toujours matinal, donc, mossieu Bernard ! dit l’un d’eux, en saluant avec respect.

M. Bernard allait répondre – car il n’était pas fier – quand il vit venir, du bout de la Promenade, un chien si jaune, si maigre, si triste, si crotté et qui semblait si fatigué, que M. Bernard, instinctivement, se gara contre un platane. Ce chien, c’était Turc, le pauvre, lamentable Turc.

– Oh ! oh ! se dit M. Bernard, voilà un chien que je ne connais pas ! oh ! oh !

 

 

(suite)

 


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