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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 08:44


LA MORT DU CHIEN

Octave Mirbeau


Dans les petites villes, on connaît tous les chiens, de même qu’on connaît tous les citoyens, et l’apparition d’un chien inconnu est un événement aussi important, aussi troublant que celle d’un étranger.

Le chien passa devant la fontaine qui se dresse au centre de la Promenade, et ne s’arrêta pas.

– Oh ! oh ! se dit M. Bernard, ce chien, que je ne connais pas, ne s’arrête point à la fontaine. Oh ! oh ! ce chien est enragé, évidemment enragé…

Tremblant, il se munit d’une grosse pierre. Le chien avançait, trottinant doucement, la tête basse.

– Oh ! oh ! s’écria M. Bernard, devenu tout pâle, je vois l’écume. Oh ! oh ! au secours… l’écume !… au secours !

En se faisant un rempart du platane, il lança la pierre. Mais le chien ne fut pas atteint. Il regarda le notaire de ses yeux doux, rebroussa chemin, et s’éloigna.

 

* * *


En un instant, la petite ville fut réveillée par cette nouvelle affolante : un chien enragé ! Des visages encore bouffis de sommeil apparurent aux fenêtres ; des groupes d’hommes, en bras de chemise, de femmes en camisole et en bonnet de nuit, se formèrent, animés sur le bas des portes. Les plus intrépides s’armaient de fourches, de pieux, de bêches, de serpes et de râteaux ; le menuisier gesticulait avec son rabot, le boucher avec son couperet ; le cordonnier, un petit bossu, au sourire obscène, grand liseur de romans en livraisons, proposait des supplices épouvantables et raffinés.

– Où est-il ? où est-il ?


Pendant que la petite ville se mettait en état de défense, et que s’exaltaient les courages, M. Bernard avait réveillé le maire et lui contait la terrible histoire :

– Il s’est jeté sur moi, monsieur le maire, la bave aux dents ; il a failli me mordre, monsieur le maire ! s’écriait M. Bernard, en se tâtant les cuisses, les mollets, le ventre. Oh ! oh ! j’ai vu bien des chiens enragés dans ma vie, oui, bien des chiens enragés ; mais, monsieur le maire, jamais, jamais, je n’en vis de plus enragé, de plus terrible. Oh ! oh !

Le maire, très digne, mais aussi très perplexe, hochait la tête, réfléchissait.

– C’est grave ! très grave ! murmurait-il. Mais êtes-vous sûr qu’il soit si enragé que cela ?

– Si enragé que cela ! s’écria M. Bernard indigné, si vous l’aviez vu, si vous aviez vu l’écume, et les yeux injectés, et les poils hérissés. Ce n’était plus un chien, c’était un tigre, un tigre, un tigre !

Puis, devenant solennel, il regarda le maire bien en face et reprit lentement :

– Écoutez, il ne s’agit plus de politique, ici, monsieur le maire ; il s’agit du salut des habitants, de la protection, du salut, je le répète, des citoyens. Si vous vous dérobez aux responsabilités qui vous incombent, si vous ne prenez pas, à l’instant, un parti énergique, vous le regretterez bientôt, monsieur le maire, c’est moi qui vous le dis, moi, Bernard, notaire !

M. Bernard était le chef de l’opposition radicale et l’ennemi du maire. Celui-ci n’hésita plus et le garde champêtre fut mandé.

 

* * *


Turc, réfugié sur la place, où personne n’osait l’approcher, s’était allongé tranquillement. Il grignotait un os de mouton qu’il tenait entre ses deux pattes croisées.

Le garde champêtre, armé d’un fusil que lui avait confié le maire, et suivi d’un cortège nombreux, s’avança jusqu’à dix pas du chien.

Du balcon de l’hôtel de ville, le maire qui assistait au spectacle avec M. Bernard, ne put s’empêcher de dire à celui-ci : « Et cependant, il mange ! » de la même voix que dut avoir Galilée en prononçant sa phrase célèbre.

– Oui ! il mange… l’horrible animal, le sournois ! répondit M. Bernard ; et, s’adressant au garde champêtre, il commanda :

– N’approche pas, imprudent !

L’heure devint solennelle.

Le garde champêtre, le képi sur l’oreille, les manches de sa chemise retroussées, le visage animé d’une fièvre héroïque, arma son fusil.

– Ne te presse pas ! dit une voix.

– Ne le rate pas ! dit une autre voix.

– Vise-le à la tête !

– Non, au défaut de l’épaule !

– Attention ! fit le garde champêtre qui, sans doute gêné par son képi, l’envoya, d’un geste brusque, rouler derrière lui, dans la poussière. Attention !

Et il ajusta le chien, le pauvre chien, le lamentable chien qui avait délaissé son os, regardait la foule de son oeil doux et craintif et ne paraissait pas se douter de ce que tout le monde voulait de lui. Maintenant un grand silence succédait au tumulte ; les femmes se bouchaient les oreilles, pour ne pas entendre la détonation ; les hommes clignaient des yeux ; on se serrait l’un contre l’autre. Une angoisse étreignait cette foule, dans l’attente de quelque chose d’extraordinaire et d’horrible.

Le garde champêtre ajustait toujours.

Pan ! pan !

Et en même temps éclata un cri de douleur déchirant et prolongé, un hurlement qui emplit la ville. Le chien s’était levé. Clopinant sur trois pattes, il fuyait, laissant tomber derrière lui de petites gouttes de sang.

Et pendant que le chien fuyait, fuyait, le garde champêtre, stupéfait, regardait son fusil ; la foule, hébétée, regardait le garde champêtre, et le maire, la bouche ouverte, regardait M. Bernard, saisi d’horreur et d’indignation.

 

* * *


Turc a couru toute la journée, dansant affreusement sur ses trois pattes, saignant, s’arrêtant parfois pour lécher sa plaie, repartant, trébuchant ; il a couru par les routes, par les champs, par les villages. Mais partout la nouvelle l’a précédé, la terrifiante nouvelle du chien enragé. Ses yeux sont hagards, son poil hérissé ; de sa gueule coule une bave pourprée. Et les villages sont en armes, les fermes se hérissent de faux. Partout des coups de pierre, des coups de bâton, des coups de fusil ! Son corps n’est plus qu’une plaie, une plaie horrible de chair vive et hachée qui laisse du sang sur la poussière des chemins, qui rougit l’herbe, qui colore les ruisseaux où il se baigne. Et il fuit, il fuit toujours, et il bute contre les pierres, contre les mottes de terre, contre les touffes d’herbe, poursuivi sans cesse par les cris de mort.

Vers le soir, il entre dans un champ de blés, de blés hauts et mûrs, dont la brise balance mollement les beaux épis d’or. Les flancs haletants, les membres raidis, il s’affaisse sur un lit de bluets et de coquelicots, et là, tandis que les perdrix égaillées rappellent, tandis que chante le grillon, au milieu des bruissements de la nature qui s’assoupit, sans pousser une plainte, il meurt, en évoquant l’âme des pauvres chiens,

Qui dorment dans la lune éclatante et magique.

 


Petite histoire : Ce texte est paru dans "Les  Contes de la Chaumières" (1894).

Pour une rapide présentation d'Octave Mirbeau (1848-1917), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Quant aux "contes de la Chaumière", vous en trouverez la version intégrale sur  Ebooks libres et gratuits (un vrai trésor, cette bibliothèque en ligne de livres du domaine public...).

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commentaires

Marie-Catherine 20/06/2008 07:35

Aux grands maux, les grands remèdes, Sandrine. Il y avait justement une souricette toute tendre qui pointait son museau entre 2 étagères de l'Antre. Je viens de l'installer sur la table de la cuisine. ;-)

Sandrine 19/06/2008 21:32

ça fait plusieurs fois que je viens pour faire un p'tit coucou, mais y'a rien n'a faire, 'la mort du chien', ça me bloque et j'arrive pas à lire !

Marie-Catherine 19/06/2008 20:08

@Nathalie : je plussoie ! ;-)

@Chicorée : très contente d'être aussi bien tombée, alors ! Bises m'dame.

Chicorée 19/06/2008 19:19

C'est un de mes auteurs préférés, si acide et si moderne , si maudit. Merci, à bientot, marie catherine.

nathalie 18/06/2008 08:31

Ce texte est magnifique... tant par le fond que par la forme.