
Jeudi 26 novembre
Elle, c’est Gertrude. Y’a pas idée d’avoir un tel nom et ça lui pose problème depuis la maternelle. Il y a peu, elle a décidé, qu’en fait, c’était pas son vrai nom. Elle a décidé que son vrai nom, c’était Cunégonde. Elle a un humour particulier, Gertrude !
Il y a trois semaines, elle a débarqué à la Réunion. Il y a trois semaines, elle a aussi commencé à travailler à Champion. Non, elle n’est pas caissière. Pas non plus femme de ménage – pardon : technicienne de surface – ni magasinière. Parce que, figurez-vous, ce ne sont pas les seuls boulots pour une femme dans un grand magasin. Elle est comptable. Elle a un bureau dans la partie Administration-Gestion, au-dessus de l’entrepôt. Elle l’appelle son bocal nocturne parce qu’il n’a pas de fenêtre et qu’il est vitré côté couloir. Toutefois, c’est quand même un bureau pour elle toute seule, alors elle hésite encore à le détester franchement.
Pour se fondre dans son vivarium, elle a pensé qu’il serait seyant de ne s’habiller qu’en gris-souris. Mais c’est pas vraiment évident d’assurer chaque jour : le gris-souris n’est pas à la mode ces temps-ci et elle n’a trouvé qu’un T-shirt et une jupe chez Sildy, l’équivalent local de Tatie. Elle a acheté le T-shirt en double mais elle n’ose pas se présenter deux jours d’affilée avec. Des fois qu’on croit qu’elle ne se change pas tous les jours. « On », c’est messieurs de Fondaumière et Ramsimy, le grand chef et le manager. Pour l’instant, ils n’ont pas l’air d’avoir remarqué ses efforts. Ni d’ailleurs de s’offusquer qu’elle alterne le gris-souris avec le rose-thé du boulot précédent. Elle persévère pourtant à vouloir améliorer sa garde-robe. C’est un projet professionnel qui, dans son expérience, tient bien la route. Samedi matin, elle ira faire la galerie du Cora-Sainte-Marie.
***
Lui, c'est Dégage. C’est un chien bien élevé, alors quand on l'appelle, il obéit : il va planquer sa gale dans les cartons sous l'auvent. Il y a encore l'odeur de ses colocataires. Mais à peine désormais. Parce que les humains ont arrosé l'endroit avec leurs produits détergents mais aussi parce que tous les vieux cartons ont disparu avec la meute. Ça fait trois jours. Trois jours que Dégage se sent vaguement coupable de ne pas avoir insisté pour que les autres restent avec lui dans la chambre froide.
Ça a été une belle fête la première nuit : du poisson en veux-tu en voilà. Et bien résistant, même si les crocs finissent par avoir mal de froid. Et la pagaille qui a suivi le festin quand la porte s'est ouverte lui fait encore dresser la queue de rire. N'empêche, ils sont couillons tous les autres Dégage de ne pas avoir compris qu'il fallait rester dans l'entrepôt, tapis comme lui entre des cageots de poireaux et d'oignons (miraculeusement intacts après la fête). Du coup, au lieu de profiter encore de l’aubaine, il a passé une seconde nuit si affreuse de solitude et de froid qu'il s'en est résigné à aller rejoindre le Clan.
Sauf qu'il n'y avait plus personne.
Ils ont tous déménagé il ne sait où, en ne lui laissant qu’une pile de cagettes et deux cartons – neufs en plus ! – et à peine quelques odeurs qui ont du mal à se faire entendre dans la cacophonie javellisée répandue par les humains.
Depuis trois jours, Dégage laisse souvent ses sanglots s’échapper.
Toujours jeudi 26 novembre
Par la porte ouverte de son bureau, Gertrude vient d'entendre que les chiens de l'entrepôt ont tous été éradiqués. « Eradiqués », c'est ainsi que Monsieur de Fondaumière a exprimé la chose. Un terme certainement adéquat du point de vue du patron, qui doit avoir du mal à digérer la tonne de marchandises que les cabots – Ah c'est vrai ! On ne dit pas « cabots » à la Réunion, c'est obscène, bref, que les corniauds – ont bousillée dans la chambre froide lundi soir. Du point de vue de Gertrude, « éradiqués » ne sonne pas mal non plus. Pas à cause de la compta à remettre au point, ce qui est plutôt rigolo, mais parce qu'elle va pouvoir utiliser l’escalier de service pour rejoindre et quitter son bocal. Elle ne va plus être obligée de traverser tout le magasin pour cela. À quatre heures et demi, ça lui stresse la tête tous ces gens qui achètent, achètent, achètent. À peine plus supportable que d'être terrorisée par les clébards galeux qui traînent – non, traînaient – derrière l'entrepôt.
Mais dans la vie, tout n'est pas toujours rose. Et ça n'étonne guère Gertrude qu'au moment où elle se dirige vers la sortie savourée toute la journée, Monsieur de Fondaumière la croise :
— Ah, au fait Mademoiselle Tarrier ! Ça ne vous dérangerait pas trop de venir un peu le samedi matin ? Avec cette histoire de chambre froide et Noël qui approche, ça nous aiderait vraiment que vous acceptiez. Vous pourriez récupérer vos heures en février-mars après l’inventaire...
« Autant dire à la Saint-Glinglin » repartit silencieusement Gertrude qui connaît aussi bien le droit du travail que la réalité d’une période d’essai.
— D’accord Monsieur, répond-elle tout haut.
Et pour ne pas être totalement défaite, elle brandit son cynisme le plus hypocrite :
— Après tout, quand on n’a pas d’enfant, pas de mari, c’est normal que le travail soit la priorité, n’est-ce pas ?
***
Dégage est toujours aussi triste mais il n’est pas découragé. S’il n’a pas bougé de son poste d’observation depuis longtemps, c’est simplement qu’il réfléchit. S’il ne va plus quémander son besoin d’un clan auprès de chaque humain qui sort de l’entrepôt, c’est qu’il a compris que c’est inutile : il n’y récolte que son nom et ses variantes. Cependant, il reste évident que c’est la stratégie employée qui est inadaptée, pas l’idée de se faire adopter par une meute humaine. Sûr que des chiens, ça serait mieux, mais en leur absence... Comme l’ancien Dominant a préféré partir avec un vieil humain plutôt que de ruminer sur sa place usurpée par un mâle à peine aussi rusé mais plus fort, Dégage sait que les clans mixtes, c’est possible. Donc il réfléchit. Il regrette que l’ancien Dominant et son ami humain ne soient plus dans le coin : ça aurait été un clan tout trouvé. Mais le regret aussi est inutile et ça fait pleurer de penser aux autres Dégage. Alors, voyons, comment doit-il s’y prendre ?
Quand l’humain sort de l’entrepôt, le chien ne réagit pas vraiment. Il faut que l’odeur lui parvienne pour que sa comprenette s’illumine : c’est une femelle, et lui un mâle, et il est plus facile de séduire le sexe opposé. Surtout, il sent qu’elle non plus n’a pas de clan. Cependant il retient son premier élan : l’odeur transporte aussi pas mal d’agressivité. Mais ce n’est que de la colère, ça va passer. Il ne retient pas son deuxième élan. Il se précipite en gémissant et en remuant le bout de sa queue tout en la laissant basse. La femme s’arrête en le voyant puis détourne les yeux et se remet à marcher régulièrement. Elle refuse de le regarder ? Ce n’est pas si grave... c’est même bon signe : ça veut dire qu’elle ne veut pas se battre. D’ailleurs, elle ne dit rien. Elle ne l’appelle pas. Ça aussi c’est prometteur. Toutefois il ne s’approche pas trop : elle s’est mise à sentir la peur alors... on ne sait jamais. Elle passe devant lui et lui tourne le dos. Dégage a compris : elle n’est pas contre l’idée de faire connaissance mais pas trop vite, pas ici. Tout heureux, il la suit.
C’est la première fois qu’il quitte le Territoire. Il est adulte désormais.
***
« Comptable ! » maugrée Gertrude en descendant l’escalier qui mène à l’entrepôt. Ce n'était pas rien à l’époque pour elle. Fallait avoir le Bac, fallait un BTS, fallait un DECF, fallait... Elle a tout fait ce qu’il fallait et voilà, elle est comptable. Et puis... et puis quoi ? Elle est traitée comme une BEP compta. Et elle n’a rien à dire, parce que c’est dégueulasse comment on traite les BEP compta. Et qu’y’a pas d’raison qu’elle soit traitée différemment. À ce stade de ronchonnement, comme d’habitude, elle tilte. Trop débile tout ça. Si j’essayais le Couscous à la Tunisienne de Garbit, ce soir ?
Une décision qu’elle n’a pas le temps de prendre : un horrible bâtard, plus rose que gris tant il est eczémateux, lui fonce dessus. Absurdement, elle pense : « rose-thé et gris-souris ! Il a les bonnes couleurs. » Et absurdement, ça fait reculer la panique. Assez pour se rappeler Tao lui racontant son clebs et les façons de se faire respecter. C’est le moment de se souvenir de ses « contées » : faire semblant de rien, ne pas montrer sa peur... Elle se remet en marche
Bingo ! le chien s’est arrêté. Elle accélère un peu et serre les fesses quand elle ne le voit plus. Quand elle sortira de son terrain de chasse, ça devrait aller.
C'est pas vrai ! Non mais c'est pas vrai ! L'affreux clébard la suit. L'affreux clébard la suit ? Elle augmente encore l’allure. Dans dix pas, non dans vingt pas, elle regardera encore.
Y a rien à faire : vingt pas, cinquante, dix, vingt, dix-neuf,... il est toujours là. Heureusement, il ne s'est pas rapproché. C'est en courant presque que Gertrude franchit le premier porche de son immeuble, traverse la première cour, franchit le second porche et gravit l'escalier extérieur à l’entrée de la seconde cour en fouillant dans son sac à la recherche de la clé. Premier étage, deuxième porte. Elle tremble plus de colère que de peur en farfouillant dans la serrure. C'est déjà ça.
N'empêche, il veut quoi ce pouilleux ?
Petite histoire : Gertrude et Dégage sont les deux personnages principaux d'un roman court : "Y'a pas idée de s'appeler Gertrude !". La première version finale (si je puis dire) a été mise au point, il y a quelques mois, grâce à quatre relecteurs acharnés que je remercie toujours et encore de leur travail. Les encouragements d'une dizaine de lecteurs non-correcteurs ne sont pas pour rien non plus, et loin de là, dans l'aboutissement de cette première version. L'ayant envoyé à deux "grands" éditeurs, j'ai eu la joie - les auteurs me comprendront ;-) - d'obtenir un commentaire détaillé pour l'un des deux refus. Actuellement, j'hésite entre produire une deuxième (!) version finale à destination de l'éditeur qui ne s'est pas contenté d'une lettre-type, ou tenter ma chance auprès de "petits" éditeurs en espérant que l'un d'eux me propose une direction littéraire qui faciliterait grandement l'amélioration de cette novella...
Et vous, vous en pensez quoi de cette Gertrude ?
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