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11 juillet 2008 5 11 /07 /juillet /2008 05:44

Le vétéran
André Samie



Le cri d’alarme !

Je me réveille en sursaut.

L’épée à la main. Se ruer hors de la tente.

Des cris, des hurlements.

Une folle sarabande de torches dans la nuit. Des ombres, la lueur du métal.

Où suis-je ?

Le camp ! On est attaqué !

Les salauds ! De nuit !

Où sont-ils ?

Les guerriers courent autour de moi.

Je les suis.

La clameur du combat. Le fracas des armes, les ordres vociférés, les mugissements des combattants, les plaintes des blessés.

Nous y sommes.

Une silhouette menaçante qui se précipite.

Une esquive. Un coup de taille. Un cri. Ma lame qui fouille les chairs. Le sang qui gicle, sa chaleur sur mes mains.

Un coup d’œil. C’est bien un ennemi.

Les corps emmêlés. Le chaos.

Repérer un autre ennemi. Vite.

Le tuer. Encore.

La rage. Le désespoir.

Survivre.

Ne plus réfléchir. Pas le temps. Pas important.

Les tuer. Encore. Tous. Eux ou moi.

Une blessure. Je survivrai. Je peux encore tuer. Je veux encore tuer.

Courir vers un autre de ces salauds.

Un cri !

Que dit-il ? Mon nom ?

Un autre !

D’où vient-il ?


- MARTIN !

J’essaye de me débattre. Je suis à terre. Des mains sur moi. Ils ne m’auront pas !

- MARTIN !

Un choc sur la joue. Le goût du sang dans ma bouche. Où est-il ?

- MARTIN !

Un visage se dessine. C’est…


Mon amour. Je me calme. Un cauchemar. Encore un. Je ne dis rien. Je sanglote. La serre dans mes bras. Sa chaleur. Ses mains dans mes cheveux. Je ne suis qu’un enfant. Un petit enfant terrifié. Sa voix douce qui me réconforte. Des mots doux. Toujours les mêmes. Je m’apaise.

Enfin mes yeux remplis de larmes se lèvent vers elle.

Son regard si tendre.

Si inquiet.

Si terrifié.

Une boule dans la gorge. Des mots que je balbutie.

- Désolé… je suis désolé mon amour…

- Ce n’est rien Martin. Ne dis rien. C’est terminé. Reste dans mes bras. Ne dis plus rien…

Le soleil s’est enfin levé. Je ne me suis pas rendormi. Je suis resté blotti dans les bras de ma femme. Je sais qu’elle non plus n’a pas su retrouver le sommeil. Elle m’offre la seule et unique chose capable de me maintenir en vie : son amour.

Je m’en veux de lui imposer tout cela. La séparation a été terrible et nous pensions tous les deux qu’à la fin de la guerre tout redeviendrait comme avant. Mais ce ne fut pas le cas. Le fracas des armes résonne encore et encore dans ma tête, hantant mes nuits et obscurcissant mes jours d’un voile de douleur.

- Allons-y, mon chéri ! Le devoir nous appelle.

Sa voie est enjouée mais dans ses yeux brille la lueur de l’inquiétude. D’un vague sourire, je la rassure et me dirige vers la forge. Tandis que je me mets au travail, la ritournelle revient comme depuis quelques temps.

« Je m’appelle Martin, de Lagnac, petit village à l’embouchure de la rivière Froide. J’ai vu trente-cinq hivers et je suis forgeron. Ma femme s’appelle Marie et je l’aime. Elle est blonde comme les blés et son sourire est la plus belle chose de cette terre. Je mène une vie sans histoire. Je me lève. J’embrasse ma femme. Je déjeune. Je travaille l’acier dans la forge. La vapeur. Le marteau sur l’enclume. Le rythme régulier. Frappe. Frappe. Je m’arrête le midi. Je partage le repas avec nos amis. Nous reprenons notre labeur. Le marteau sur l’enclume. Le rythme régulier. Frappe. Frappe. Le soir venu, nous dînons puis nous nous promenons main dans la main sur la plage au pied de la falaise. La nuit tombée, nous nous enlaçons, nous nous endormons.

Je m’appelle Martin, de Lagnac, petit village à l’embouchure de la rivière Froide. J’ai vu… »

 


La nuit. Je cours.

Pourquoi ?

Mes compagnons courent avec moi.

Il fait nuit. Il n’y a pas un bruit.

Suis-je devenu sourd ?

Des lueurs. Des feux de camp, des torches.

Le signal.

Un formidable hurlement poussé par des centaines de gorges.

Mes oreilles explosent

Un vacarme assourdissant.

Des corps tombent.

Une pluie de flèches enflammées s’abat sur le village fortifié.

C’est la mêlée. C’est l’heure de la vengeance.

Mon épée est déjà trempée du sang de nombreux guerriers pris par surprise et à peine réveillés.

Qu’importe.

Ils doivent mourir.

Tous.

Que tout cela finisse enfin.

Le combat fait rage.

Les masures s’embrasent. De longues flammes s’élèvent vers le ciel.

Des éclats sanglants. C’est l’enfer.

Le silence. Je n’entends plus rien. Je ne veux plus rien entendre. Ni les cris des blessés, ne les vociférations des guerriers, ni les lamentations des mourants, ni mes hurlements de dément.

Un nouvel adversaire. Encore un. Un de plus.

Qu’importe.

Un moulinet. Un ventre éventré.

Un coup d’œil indifférent.

Et des yeux bleus…

Des yeux surpris…

Des yeux qui ne comprennent pas…

Des yeux innocents…

Des yeux d’enfant…


- NON ! ! !

- Martin ! Calme-toi ! C’est fini ! Tu es réveillé ! Je t’en supplie, mon amour, calme-toi.

J’éclate en sanglots.

Mon dieu. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi.


Le soleil s’est levé. Enfin. Un jour de plus. Marie est assise près de la forge et des larmes coulent doucement le long de ce visage que j’aime tant. La pauvre. Pourquoi lui imposer cela ? Elle ne le mérite pas.

Il faut que je me remette au travail.

La ritournelle revient, tourne et retourne dans ma tête.

« Je m’appelle Martin, de Lagnac, petit village à l’embouchure de la rivière Froide. J’ai vu trente-cinq hivers et je suis forgeron. Ma femme s’appelle Marie et je l’aime. Elle est blonde comme les blés et son sourire est la plus belle chose de cette terre. Je mène une vie sans histoire. Je me lève. J’embrasse ma femme. Je déjeune. Je travaille l’acier dans la forge. La vapeur. Le marteau sur l’enclume. Le rythme régulier. Frappe. Frappe. Je m’arrête le midi. Je partage le repas avec nos amis. Nous reprenons notre labeur. Le marteau sur l’enclume. Le rythme régulier. Frappe. Frappe. Le soir venu, nous dînons puis nous nous promenons main dans la main sur la plage au pied de la falaise. La nuit tombée, nous nous enlaçons, nous nous endormons.

Je m’appelle Martin, de Lagnac, petit village à l’embouchure de la rivière Froide. J’ai vu… »


Ces yeux si innocents…

Ils ne comprennent pas. Ils ne peuvent pas comprendre. Ils ne comprendront jamais.

Je vous en supplie, ne vous fermez pas, restez ouverts.

Il y a tant de choses à voir, à découvrir. Vous ne pouvez pas vous fermer maintenant.

C’est trop tôt.

S’il vous plait, restez ouverts.

Je vous promets, je vous emmènerai voir la mer qui est près de chez moi.

Vous n’avez jamais vu la mer, hein ?

C’est un spectacle magnifique.

Vous ne pouvez pas vous fermer sans l’avoir vu.

Sans avoir vu les vagues éclater en diamants lumineux sur les rochers.

Sans avoir vu sa couleur aux nuances infinies.

Sans avoir vu les reflets du soleil couchant sur l’onde chatoyante.

Ne vous fermez pas.

Ne vous fermez pas.

Vous devez voir la mer. Au moins une fois.

Venez avec moi.

Oui.

Partons maintenant. Tout de suite.

Laissons cette folie derrière-nous.

Je vous porterai.

Vous ne pesez pas bien lourd.

Des yeux bleus. Des yeux innocents.

Partons. Fuyons.

Courrons vite.

De toutes nos forces.

Regardez, mes chers yeux bleus ! Ils essayent de nous en empêcher ! Ils se mettent sur notre chemin ! Ils nous interpellent !

Ce ne sont que des ombres, n’ayez pas peur.

Elles ne nous attraperont pas. Plus maintenant. Plus jamais.

Nous courons plus vite que le vent.

Ne nous retournons pas. Il n’y a plus rien à voir derrière nous. Plus rien.

Regardez !

Nous approchons !

Vous allez enfin contempler la mer !

Plus que quelques pas…


Vous la voyez maintenant ?

C’est beau, n’est-ce pas ?

Oui, je vois l’émerveillement briller en vous.

Vous voyez, j’ai tenu ma promesse. Je ne vous ai pas menti.

Non ! Restez ouverts ! Encore un peu !

Envolons-nous au dessus des flots, dans le ciel infini, dans le bleu de vos yeux.


Je me sens si léger. Enfin.

Mes os se brisent et ma chair éclate mais ce n’est pas si grave.

Les yeux innocents ont enfin vu la mer, comme je leur avais promis.

Pourquoi tous ces cris ? Je suis si bien maintenant.

 - MARTIN ! Pourquoi ? Pourquoi ? Je t’en supplie, reste avec moi… mon amour… pourquoi as-tu fais ça ?

Marie. Elle est triste.

Mais où suis-je donc ?

Où sont passés les yeux bleus ?

Ça n’a plus d’importance. Ils ont vu la mer.

- Martin ! Je t’en prie, dis quelque chose…

Pourquoi est-elle si triste ?

Ça me revient maintenant. Je cours. La falaise. La chute.

Oh mon pauvre amour ! Qu’ai-je fait ?

- Marie. Je suis désolé. Tu n’y es pour rien. Je t’aime. Ne l’oublie jamais. Je t’aime…

Elle crie, elle pleure, mais je n’entends plus rien.

C’est mieux ainsi.

La ritournelle revient. La ritournelle d’une vie qui aurait pu être heureuse.


« Je m’appelle Martin, de Lagnac, petit village à l’embouchure de la rivière Froide. J’ai vu trente-cinq hivers et je suis forgeron. Ma femme s’appelle Marie et je l’aime. Elle est blonde comme les blés et son sourire est la plus belle chose de cette terre. Je mène une vie sans histoire. Je me lève. J’embrasse ma femme. Je déjeune. Je travaille l’acier dans la forge. La vapeur. Le marteau sur l’enclume. Le rythme régulier. Frappe. Frappe. Je m’arrête le midi. Je partage le repas avec nos amis. Nous reprenons notre labeur. Le marteau sur l’enclume. Le rythme régulier. Frappe. Frappe. Le soir venu, nous dînons puis nous nous promenons main dans la main sur la plage au pied de la falaise. La nuit tombée, nous nous enlaçons, nous nous endormons. »


 

Petite histoire : "Le vétéran" a été publié dans  le fanzine Dragon & Microchips n°21 (en 2004) :




que vous pouvez commander
ICI .


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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Tristeplume 19/08/2008 09:34

Merci Jean-Philippe ! :o)

Jean-Philippe 24/07/2008 12:27

Difficile d'être original devant un tel texte. C'est superbe d'émotions. J'ai l'impression de sentir le sang couler sur mes mains.

Tristeplume 16/07/2008 12:40

Héhé, merci Xavier !
Et non, ce coup ci, il n'y a pas "d'astuces" cachées dans ce texte. ;o)

xavier 15/07/2008 17:21

Tiens tiens tiens ... Qui voilà ? Salut Tristeplume (et là tu le mérites, ton pseudo). Très beau texte, je viens de me prendre une grosse bouffée d'émotion dans la tronche. Il faudra que j'y revienne pour une lecture qui s'adresse à la tête, la première, c'était pour les tripes.

Tristeplume 15/07/2008 11:07

Huuu merci Garulfo ! Mais bon, ce texte est certainement mon meilleur... c'est de la publicité mensongère. ;p
Pour le roman, j'vais y réfléchir pendant mes vacances... mais c'est bien pour vous faire plaisir. ^^

(tiens j'ai écrit n'importe comment hier soir ^^)