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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 07:40


La fin du film


Delphine Kilhoffer

 


L’asphalte semblait sur le point de se liquéfier. Sur le point, mais pas tout à fait. Il avait néanmoins cette impression un peu déstabilisante que le trottoir collait à ses chaussures, qu’il y avait cette petite résistance supplémentaire, au-delà de la force de gravité, à laquelle il devait s’ajuster à chaque pas. Putain d’été. Il avait envie de verdure, tout en sachant que chez lui, ce désir était illusoire. Il était un homme à la Woody Allen, ce citadin qui n’aimait que trois villes au monde, Manhattan, Paris et Venise, et était terrorisé par des homards lorsqu’il s’aventurait pour un court séjour à la mer. Sauf que ses villes à lui avaient des noms moins porteurs de rêve et que des homards, il n’en avait jamais mangé, et encore moins rencontrés de vivant.

Il était déprimé. Comme tout type qui s’est fait largué, se disait-il, rien de bien original. Alors il faisait la seule chose qu’il savait faire quand il n’allait pas bien : il marchait, il arpentait les rues les unes après les autres, sans autre but que de faire avancer le temps. Il pensait à elle, bien sûr, à elle avec qui il venait de passer un an, trois mois et dix-sept jours avant d’être abandonné pour un autre. Cette précision des chiffres, il l’aimait, car elle rendait les choses plus réelles. C’est solide un chiffre ; ça ne ment pas. On peut manipuler son interprétation, mais le chiffre lui-même, il reste là, factuel et inchangeable. Par contre, les femmes, elles sont indéchiffrables justement. Il lui semblait avoir fait de son mieux, mais cela n’avait pas suffit. Souvent, il repensait aux films de Pedro Almodovar, remplis de femmes belles et déterminées, tout à la fois attirantes et terrifiantes – et il se demandait si seuls les homosexuels pouvaient en fait comprendre la féminité. Non, évidemment, non, mais c’était presque dommage, car cela n’aurait-il pas été d’une superbe ironie ?

Au moins il lui restait la ville. Elle lui servait d’album photos, à lui qui n’avait jamais pris la peine d’enregistrer une quelconque image, un son, ou simplement de garder un écrit. Il était comme ça, refusant de reconstruire des souvenirs à partir d’un instant arrêté de façon artificiel ; pour lui sa vie était dans sa mémoire et dans les lieux. Là, par exemple, sur ce banc, il avait attendu plus d’une demi-heure pendant qu’elle faisait la queue pour retirer un chéquier à la banque. Il avait grillé deux cigarettes, en observant l’équilibre précaire des déchets empilés sur la poubelle d’à côté, poubelle condamnée de peur que l’on vienne y déposer une bombe. Bizarrement, dans ce qui représentait la menace et la saleté, il avait vu une forme de poésie urbaine. Il était amoureux. Aujourd’hui, la poubelle en métal avait finalement été remplacée par un sac transparent.

Ici, ils avaient dîné ensemble en février, pour la Saint Valentin. Il ne put s’empêcher de sourire : ils avaient pas mal bu, et il la revoyait menaçant de rejouer la fameuse scène du restaurant dans Quand Harry rencontre Sally au milieu de cet établissement chic et branché. Elle l’avait fait d’ailleurs, mais en sourdine, pour de faux, juste pour lui. Un faux orgasme joué pour de faux : ils avaient ri de cette idée, se demandant si deux faux égalaient un vrai…

Le deuil avançait avec lui dans sa topographie improvisée, en revivant chaque souvenir jusqu’à ce qu’il devienne  indolore, inoffensif.

Donc, oui, il lui fallait prendre cette rue dont le nom l’amusait elle, car « Baudélique » sonnait presque comme « bordélique », ce qui contrastait avec l’alignement de petites maisons blanches de ce coin résidentiel. Repasser près du parc où ils aimaient flâner l’été, cet autre été, celui de l’année dernière, lorsqu’ils venaient de se rencontrer et que le monde leur appartenait. Longer la rue piétonne, avec le bar où ils prenaient parfois un verre, l’immeuble avec la façade art déco qu’elle aimait tant et, bien sûr, le cinéma. Elle appréciait de voir un film de temps à autre, mais c’était lui qui insistait pour venir plus souvent. Très souvent. Tous les jours en fait.

Il avait essayé de lui expliquer combien il lui était important d’aller au cinéma, que sinon, il ne pouvait pas vivre. C’était comme une drogue. Elle avait essayé de comprendre et il avait espéré, mais, comme toutes les autres avant elle, elle avait fini par brandir ce mot maudit : com-pro-mis. Oui, elle acceptait de changer ses habitudes, de venir à des projections plus souvent, mais pas tous les jours. Non, là, il ne fallait pas pousser, il exagérait et il ferait mieux de voir un psy avec ses fichues lubies ! (Un dixième de seconde, il crut qu’elle avait dit « Lubitsch » et allait se récrier, mais il réalisa son erreur et se tut.) La vraie vie n’était pas comme ça, il y avait d’autres choses à faire que de passer son temps assis devant un écran ! Touché à vif, il avait répliqué :

- Ah oui ? Comme regarder la télé par exemple ?

Elle l’avait toisé d’un regard froid et était partie en claquant des talons :

- Toi, tu te crois dans un film, mon pauvre vieux !

La porte, derrière les talons, avait elle aussi claqué.

À partir de ce jour, les choses allèrent de mal en pis dans leur relation. Elle ne voulait plus discuter cinéma avec lui, et il se mit à aller voir des films en cachette. Les derniers temps, il n’avait d’ailleurs plus vraiment à se cacher, car elle n’était presque plus jamais là. Il comprenait maintenant que c’était à cette période qu’elle avait dû rencontrer l’Autre, celui pour lequel elle l’avait laissé tomber.

Au moins il lui restait la ville et ses rues à parcourir. Mais Dieu qu’il faisait chaud… Il était seul dehors, le reste de l’humanité se protégeait de la chaleur en restant à l’intérieur. Il avançait lentement, face à cette rue vide qui montait en pente douce. Bien que le décor ne s’y prêtait pas, il se dit qu’il pourrait être dans un western, et que son opposant allait bientôt apparaître à l’autre bout, pour le défier une dernière fois et… et, tiens, qu’est-ce que c’est ? Il y a bien un truc qui semble apparaître au loin, tout au fond de cette fichue rue… Mais ? Qu’est-ce que c’est que ces machins ? Ce sont des lettres ! Des lettres qui avancent maintenant à toute vitesse vers lui ! Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que…

Il ne voit pas pourquoi le mot « Fin » a soudainement déboulé de nulle part et vient maintenant se sur-imprimer sur lui.

Il se dit qu’il doit continuer d’avancer, c’est juste qu’il fait si chaud…

Et puis il comprend, mais trop tard. Il faut qu’il se rappelle, pour la prochaine fois… pour la prochaine… projection… il faut que…

Il perd conscience. Tout est noir.


FIN


 

 

Petite histoire :

Delphine Kilhoffer est trouvable sur son blog où elle raconte - très bien - les péripéties de sa vie d'auteur.

Pour lire d'autres textes d'elle sur le Net, allez  voir, par exemple, Une attachante rupture sur Mot Compte Double ou son Bref entretien avec le Grinch chez Monsieur Toussaint Louverture (rien que lui !).


 

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commentaires

Black 21/09/2008 12:43

Chouette texte, avec une fin qu'on ne voit vraiment pas venir ^^ Bravo à l'auteur !
Décidément, que des bonnes surprises sur ce blog!

Jean-Philippe 19/09/2008 15:06

Allez, je me joins aux applaudissements. J'aime beaucoup ce genre de mise en abime. Je me rends sur ton blog pour d'autres découvertes!

Marie-Catherine 19/09/2008 10:33

Ah Delphine, c'est moi qui te remercie d'avoir accepté que je publie "La fin du film". :-)))

D.K. 19/09/2008 10:19

Merci encore à Marie-Catherine pour m'avoir accueillie dans l'Antre, et merci à chacun d'entre vous pour vos encouragements :-)

Posuto-Kiki 18/09/2008 18:03

J'aime beaucoup ! Oh, est-ce que je l'ai déjà dit que j'aime beaucoup ? C'est bien enlevé, fluide, émouvant. Que demande le peuple, alors hein ?
(à part de la brioche, bien sûr)