Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de l'Antre-Lire
  • Le blog de l'Antre-Lire
  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
  • Contact

Recherche

8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 06:09

Domini cane

(L'eau est si reposante...)

Marie-Catherine Daniel


Y a des jours où on en a marre de traîner sa tronche partout.

Surtout que sa tronche à lui, non seulement elle fait peur aux gens, mais surtout elle bave. Que c'en est écoeurant même pour lui. Y a qu'à écouter son reniflement dégoûté quand ça fait splash sur la moquette ou ploc sur le carrelage.

Au moins sa trogne à elle ne bave pas. Quoique, rien que de penser au splouich que va faire le dernier-né de ses boutons en s'écrasant sur la glace ce soir, elle a de bonnes raisons d'estimer que Mido et elle, c'est kif-kik.

Et puis « Tel maître, tel chien » et inversement. De toute façon, y a plus rien à faire : c'est elle qui a supplié son père d'accepter le cadeau d'oncle Henri. Pour une fois que l'évêque ne lui offrait pas une poupée ou une bondieuserie ! Ok, ok, elle exagère un peu. Mais n'empêche, c'est bien oncle Henri qui lui a offert Les Dix Commandements pour ses dix ans, non ?

D'accord, tout petit, Mido était déjà une horreur ambulante.

— Un pitbull ! , s'est écrié son père horrifié.

— Un petit chien abandonné devant l'évêché ! a contredit Oncle Henri sur le ton  paternel-stressant avec lequel il prêche.

Pour une fois, ça n'a pas du tout énervé Domi : elle sait trop l'effet que cet air-là a sur son père. « Un pitbull ! », jubilait-elle intérieurement « Un pitbull pour une gothique ! Ça, c'est la classe ! » Et c'est comme ça qu'elle s'est retrouvée à jurer ses grands dieux qu'elle assumerait le chien à 100%.

 

Avec tout ça, le bestiau continue de se tortiller. Deux jours qu'il n'est pas sorti. Sa vessie va finir par exploser, si elle ne se décide pas à le promener.

Sauf qu'il en est hors de question.

Elle ne peut pas aller sur les quais avec cette eau... cette eau si... Mais qu'est-ce qu'elle raconte ? Si elle ne peut pas sortir, c'est parce que, là, dehors, y a Angelico. Elle lui doit dix euros pour le dernier cachet d'ecstasy. Trois jours qu'il attend. Sûr qu'il va péter un plomb si elle ne le rembourse pas aujourd'hui.

Les dix euros, elle les aura ce soir avec le reste de son argent de poche et... hum... en fait... elle sait très bien qu'Angelico n'en est pas à un jour près. Ni même a une semaine d'ailleurs. Lui, ce qu'il veut, c'est la mettre au lit. Non merci, elle a déjà donné : le beau dealer blondinet est une brute finie. Même sous ecsta.

En fait, là, dehors, elle pourrait tomber sur Dominique. Enfin peut-être... Et Dominique, c'est con, c'est débile, c'est irrationnel et pas du tout gothique, Dominique, il l'intimide. Que c'en est honteux de l'admettre et d'en être aussi terrifiée. Surtout que, elle, elle est trop ... sale pour lui. Alors à quoi bon avoir mal au ventre et se vider d'angoisse de tous les côtés ?

C'est vrai ça ? À quoi bon ?

— Allez viens Mido, viens pisser un coup.

 

***

 

En rentrant du travail, je n'en crois pas mon nez ! Ça sent la crotte de chien à en suffoquer. L'urine aussi d'ailleurs. Je ne mets pas trente secondes à découvrir sur le balcon une serpillière trempée, à moitié ensevelie sous... on devine quoi !

Je hurle : « Dominique ! »

Ma fille surgit dans la pièce à toute allure. Évidemment, elle comprend immédiatement.

— Oh, papa ! Désolée ! J'avais fermé la fenêtre pour m'en occuper après mes devoirs, mais le vent a dû la rouvrir. Attends, je vais nettoyer tout de suite.

Son ton est tellement contrit que ma colère tombe immédiatement. Je me mords les lèvres, pour ne pas lui pardonner avant qu'elle n'ait réparé sa bêtise.

Elle est déjà partie et revenue de la cuisine avec un sachet en plastique. Un peu éberlué, je vois ma fille, si délicate habituellement, saisir la chose à pleine main et la fourrer dans le sac en expliquant :

— Je suis vraiment désolée. C'est de ma faute. J'ai oublié de sortir Mido ce matin. Le pauvre toutou a eu l'intelligence d'aller sur la serpillière du balcon. Et quand je suis rentrée du lycée, tout à l'heure, je me suis dit que ça attendrait bien que j'ai fini mes devoirs. Je ne t'attendais pas si tôt.

Je sais fort bien ce que signifie ce petit ton précipité et enjoué. Dominique craint que je ne m'en prenne au chien. Elle a promis de s'en occuper seule et depuis trois mois qu'il est là, c'est la première fois qu'elle manque – et encore le terme est trop fort – à sa parole. En fait, une bouffée de fierté paternelle m'envahit : ma fille vient à peine d'avoir quinze ans et tient bien mieux ses promesses que la plupart des adultes.

— Pour cette fois, ça ira Dominique. Finis de nettoyer et va jeter tout ça dans la poubelle du porche.

Je pars m'enfermer dans mon bureau pour échapper à l'odeur. Je m'assieds dans mon fauteuil et accuse enfin le coup.

Ces temps-ci, ma fille m'inquiète. Elle multiplie les distractions. La semaine dernière, elle a laissé brûler les pommes de terre. Avant hier, elle a mal fermé le robinet de la douche et la bonde était close. Et comme je suis rentré du conseil d'administration à onze heures du soir...

J'ai raconté l'affaire à Caroline pendant la pause de midi. Elle dit qu'il n'y a rien d'inquiétant, que Dominique est désormais adolescente et que j'ai bien de la chance qu'elle m'en fasse si peu baver. Elle explique aussi par son âge son goût pour le noir. Elle dit que tant que Dominique n'est pas constamment tout en deuil – et il est vrai qu'elle porte toujours quelque chose de couleur qui égaie sa tenue – je n'ai pas à me faire de mouron. Elle m'a raconté que sa fille à elle, il y a trois ans, passait son temps soit à hurler, soit à faire la tête. Je conçois très mal Dominique avec un tel comportement !

Cependant, je me demande si j'ai bien fait d'accepter la direction du service à cette époque de la vie de ma petite « Domimoiselle »…

 

***

 

Là, y a plus le choix : si elle ne descend pas cette foutue puanteur, son père va se douter de quelque chose. Et faut qu'elle se magne, parce que, franchement, elle va finir par dégueuler avec cette odeur. Dégueuler ? Peu de chance quand même, avec ce qu'elle a déjà dégusté aujourd'hui.

Elle reste plantée là. Vide.

— Bouge-toi, ma fille ! Ta fatigue, t’as qu'à l’assumer. Faut dormir la nuit espèce de déjantée !

Gentil Mido qui la sort de sa torpeur en remuant son arrière-train de porcelet et en gémissant… Quoi ? Il a encore envie ? Oh, et puis merde, là c'est un moment où elle se fout de tout alors autant en profiter.

— Papa, crie-t-elle, je descends la poubelle et je sors le chien !

Elle n'attend pas de réponse en mettant la laisse, il n'y en aura pas, son père est de nouveau plongé dans ses dossiers.

 

 

(à suivre)



Partager cet article

Repost 0

commentaires

D.K. 09/10/2008 17:46

Tudiou ! Comment avais-je pu louper un truc pareil ??? Trop fort !

Marie-Catherine 08/10/2008 20:36

et le nom du chien, t'as pas remarqué le nom du chien ? ;-)

D.K. 08/10/2008 19:54

Dominique ET Dominique : tu as manqué m'égarer l'espace d'une phrase... J'espère que tu ne vas pas trop nous faire attendre pour la suite :-)

Marie-Catherine 08/10/2008 15:25

...et il y en aura d'autres ;-)

Jean-Philippe 08/10/2008 14:25

Je suis curieux de connaître la suite... même si tous ces changement de point de vue m'ont fait un peu tourner la tête !