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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 05:44

                                    (Murillo, Le jeune mendiant (détail))


LE PETIT MENDIANT

Octave Mirbeau


– Veux-tu bien t’en aller, petit misérable, criait dans le jardin la Renaude, qui s’était armée d’un balai, attends, attends ! je vais t’apprendre à rôder autour des maisons.
Et elle menaçait de son terrible balai un petit mendiant qui, appuyé contre les planches du clos, la regardait, en lui faisant la grimace.
– Qu’y a-t-il ? la Renaude ? demandai-je.
– Vous ne voyez donc pas cet effronté, monsieur ? répondit la domestique. Voilà plus de dix minutes qu’il tourne autour de la maison… Sans compter qu’il n’a pas l’air bon, le vaurien… Je les connais, moi, ces vagabonds de malheur !… Il y a trois jours, la grange à Heurtebize, vous savez bien, elle a brûlé sans qu’on sache pourquoi, ni comment… Qu’est-ce que qui vous dit que ce n’est pas ce mauvais garnement, ou quelqu’un de sa bande ?… Attends, attends ! je vais t’en faire brûler, moi, des granges !
Je m’approchai du petit mendiant, et d’une voix sévère, je lui dis :
– Que fais-tu ici ?
– Je regarde, répondit l’enfant avec assurance.
– Mais que veux-tu ?
– Je voudrais bien du pain, ou n’importe quoi t’est-ce.
– Allons, viens, on te donnera du pain.
Mais l’enfant ne bougea pas. Sa figure, devenue grave tout à coup, avait pris une expression de méfiance.
– Viens donc, lui dis-je à nouveau.
Il me regarda avec de grands yeux craintifs.
– Vous ne me ferez pas de mal, dites, monsieur ? murmura- t-il.
– Mais non, petit imbécile !
– Ni la grosse femme, non plus, avec son balai, dites ?
– Mais non.
– Alors je veux bien venir.
Il remonta sur ses épaules un bissac plein de croûtes de pain qu’il avait déposé près du clos, et me suivit à la maison.
Je fis servir une tranche de boeuf froid, du pain bien frais et une bouteille de cidre au pauvre petit qui se mit à manger gloutonnement, mais non sans regarder autour de lui avec inquiétude. Ses yeux, vifs et mobiles, examinaient tout, fouillaient tout. On eût dit qu’il avait peur que quelque chose de menaçant n’apparût soudain sortant des meubles, de la cheminée, de dessous les pavés, du chaudron de cuivre jaune dont la panse reluisait comme un soleil au fond de la cuisine.
Il pouvait avoir treize ans. Sa figure bistrée était charmante et fine ; ses yeux, très noirs, largement cernés de bleu, avaient une expression à la fois gamine et nostalgique ; ses cheveux, noirs aussi, longs et plats, lui eussent donné l’air d’un page, comme on en voit dans les romans de chevalerie et sur les vieux vitraux, n’étaient la pauvreté de sa veste de toile déchirée en dix endroits, et la misère de son pantalon rapiécé et trop court qui montrait le bas des mollets, les chevilles délicates, les pieds nus racornis par la marche et jaunis dans la poussière des chemins. Il avait d’ailleurs une apparence de bonne santé et de force.
Quand il se fut rassasié, je l’interrogeai :
– De quel pays es-tu, petit ?
– Moi, je suis bohémien, c’est-à-dire que mon père était bohémien ; parce que moi, je ne suis de nulle part. Je suis né dans une voiture sur une route, loin d’ici, dans je ne sais plus quel pays.
– Tu as encore tes parents ?
– Mon père est mort.
– Et ta mère ?
– Je ne sais pas.
– Mais comment es-tu seul, ainsi ?
– Ah ! bien, voilà ! Mon père avait une grande voiture jaune, qui était notre maison. Nous allions de ville en ville. Mon père raccommodait la porcelaine et raiguisait les couteaux. Moi, je soufflais la forge, et je tournais la meule, et le chien gardait la voiture. On s’arrêtait à l’entrée des pays ; les chevaux mangeaient l’herbe des talus, et puis, quand on avait gagné une bonne journée, on faisait cuire la soupe au bord de la route… et mon père me battait. Mais il y a bien longtemps de ça ; je n’étais pas grand comme aujourd’hui. Puis mon père s’est cassé les deux jambes, puis après, comme il ne pouvait plus travailler, il s’est mis à mendier, et moi aussi. Il avait vendu la voiture, les chevaux ; il n’avait gardé que moi et le chien.
– Mais comment pouvait-il mendier avec les deux jambes cassées ?
– Ah ! bien, avec l’argent de la voiture, il s’était fait faire une machine à roulettes. Vous comprenez, il était comme assis sur sa machine à roulettes, qu’il poussait comme ça, avec ses deux mains… Ça ressemblait à un bateau… Vous avez bien vu des bateaux ?… Ah bien, mon père était comme qui dirait le bateau, et ses bras, comme qui dirait les avirons… Et puis, il est mort… Alors j’ai continué à mendier tout seul. Seulement, je n’aime pas les villes, je ne vais que dans les campagnes.
– Et tu n’es pas malheureux ?
– Non, monsieur. J’aime beaucoup ça. Quelquefois, on me permet de coucher dans des granges ; quelquefois aussi, on me chasse… Alors, voilà, je m’arrange toujours à trouver un abri… Dans les bois, monsieur, ça vaut mieux que dans les granges… Il y a de la bonne mousse, des bonnes feuilles sèches, et puis ça sent bon, et le matin, les oiseaux chantent, et je vois des lièvres, ou bien des biches, ou bien des écureuils…
– Mais comment fais-tu pour manger ?
– Quelquefois on me donne, alors c’est bien ; quelquefois on ne me donne pas, alors je vole.
– Comment, tu voles, petit misérable !
– Mais puisque je suis bohémien !
– Tu n’as pas peur qu’on te fourre en prison ?
– On ne peut pas, puisque je suis bohémien… Tout le monde sait ça.
– Qu’est-ce qu’on sait ?
– Qu’il est permis aux bohémiens de voler. Vous ne savez pas, vous ?… Mais c’est très vieux… Un jour, un bohémien passa auprès de la croix où se mourait Notre Seigneur. Il arracha les clous enfoncés dans les pieds de Notre Seigneur et les emporta. Depuis ce temps-là, Notre Seigneur a permis à tous les bohémiens de voler… Ah ! j’ai fini, dit l’enfant, en se levant… Je vas m’en aller, mais vous êtes un bon monsieur.
Le pauvre petit m’avait ému. Je lui demandai :
– Voyons, mon ami, ne voudrais-tu pas t’instruire, apprendre un métier ?
– Ah non ! répondit-il vivement… Pourquoi faire ?… J’aime mieux mes routes, mes champs, mes belles forêts, et mes bons amis les oiseaux… J’aurai toujours un lit de mousse pendant l’été ; des carrières bien chaudes, pendant l’hiver, et la charité du bon Dieu qui aime les petits bohémiens… mais vous êtes tout de même un bon monsieur… Adieu, monsieur… Merci, monsieur…
Je lui donnai quelques sous, bourrai son bissac de pain et de viande.
Et gaîment, comme saute un jeune chien, il franchit le seuil de la porte.

Je le vis qui s’était arrêté, à la haie prochaine. Il cueillit une branche de coudrier dont il se fit un bâton ; puis m’ayant envoyé un joyeux bonjour de la main, il galopa dans le chaume et disparut.

Pauvre enfant ! Peut-être a-t-il raison ! Et peut-être, autrement, serait-il devenu banquier, ou ministre !




Petite histoire : Ce texte est paru dans "Les  Contes de la Chaumières" (1894).

Pour une rapide présentation d'Octave Mirbeau (1848-1917), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Quant aux "contes de la Chaumière", vous en trouverez la version intégrale sur  Ebooks libres et gratuits (un vrai trésor, cette bibliothèque en ligne de livres du domaine public...).

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commentaires

Marie-Catherine 18/10/2008 17:50

Entièrement d'accord : Mirbeau est un invité de choix que je suis bien contente d'avoir découvert (grâce au "journal d'une femme de chambre" qui doit être son roman le plus connu).
Bises D_K

D.K 18/10/2008 09:22

Je me souviens d'un précédent texte de Mirbeau (sur un chien) que tu avais mis en ligne il y a quelque temps... Merci de continuer de nous faire découvrir cet auteur, c'est un vrai plaisir :-)