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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 17:05
Jeff Laraclure
(fin)

André Samie


C’est une nuit sans lune. Une nuit parfaite pour un assassin. Sans un bruit, Jeff Laraclure s’avance dans les couloirs du palais du Prince. Les vétérans du Roi lui ont rendu son précieux matériel et il porte sur lui de quoi donner la mort de cent manières différentes. Pénétrer à l’intérieur du bâtiment n’a été qu’une formalité. Maintenant qu’il s’approche des appartements princiers, les gardes se font plus nombreux et Jeff doit mettre à profit tout son savoir-faire. Se dissimuler est une seconde nature chez lui et, depuis son enfance, il est bien plus familier des ombres que de la lumière.

Il arrive enfin en vue du couloir passant devant la porte de la chambre du Prince. Il est brillamment éclairé et deux guerriers en armure montent la garde. La distance est de quatre mètres et Jeff n’a droit qu’à une seule chance. Il s’avance. Les deux hommes ouvrent la bouche, mais il est trop tard pour eux.

Les deux dagues lancées avec une précision diabolique se sont fichées dans leur gorge. Le venin de Gorgone agit à une vitesse fulgurante et leur peau prend la texture de la pierre. Ils restent figés sur place, statues sans vie. Pas un bruit. Si ce n’est le souffle de Jeff. Il s’approche de la double porte en chêne massif. Elle est fermée à clé de l’intérieur et deux autres gardes se trouvent dans l’antichambre.

L’assassin sort de son sac une poire en cuir ciré se terminant par un long tube en boyau de porc. Il glisse délicatement l’extrémité sous la porte et, pressant la poire, casse la fiole de gaz qui se trouve à l’intérieur. Le poison mortel va s’infiltrer dans la salle et neutraliser les soldats. Jeff espère que ceux-ci seront assis quand ils sentiront les premiers effets de la toxine. La chute de leur corps pourrait alerter le Prince. Il compte lentement jusqu’à cent. Toujours pas de bruit. La chance est avec lui.

Il s’attaque alors à la serrure qui ne résiste pas bien longtemps à ses mains expertes. Tous ses sens en alerte, il entrouvre les battants en prenant le soin de retenir sa respiration. Bien qu’il soit immunisé depuis longtemps au poison qu’il vient d’utiliser, il ressent toujours une légère appréhension. Les gardes sont bien là et ont succombé. Tout se passe comme prévu. La partie la plus facile reste à faire.

Enfin, il pénètre dans la chambre à coucher du Prince. L’homme est allongé dans son lit, plongé dans un lourd sommeil. Jeff sort la fameuse dague. Au moins, sa victime ne souffrira point. La lueur d’une chandelle fait jouer de sanglants reflets sur la lame et dans les yeux impassibles du tueur. Le sang écarlate gicle sur les draps blancs. Le Prince passe du sommeil à la mort en silence.


La nuit est bien entamée quand Jeff est de nouveau accompagné par les soudards du Roi dans la salle du trône. L’impitoyable monarque est seul, penché en avant et plongé dans une profonde réflexion. Il lève la tête quand ses hommes encadrant l’assassin font irruption. Il leur adresse un bref signe de tête. Brutalement, ils désarment Jeff et le privent de son équipement. Le scélérat n’oppose aucune résistance. Il s’approche du trône et lance aux pieds du Roi un sac poisseux. La besace roule sur le marbre et délivre son sinistre contenu. Le souverain plonge son regard dans les yeux vides de son frère. Un sourire sans joie se dessine sur ses lèvres.

- Bien. Tu es un homme efficace Jeff Laraclure.

- Je ne fais que mon travail.

- Mais tu vas mourir.

- Vous m’avez promis l’antidote.

- Je n’ai rien promis. J’ai réfléchi et je préfère te regarder mourir à petit feu.

Jeff relève la tête et, pour la première fois, son regard se fixe dans celui du Roi. Ses yeux noirs n’expriment rien. Le monarque frissonne. Le condamné parle lentement, d’une voix détachée, comme si cette affaire ne le concernait déjà plus.

- On ne joue pas avec un Maître Assassin, Roi. Dans le domaine de la mort, c’est moi qui mène la danse.

- Que dis-tu ?

A ce moment, des cris retentissent. Le Roi a à peine le temps de se lever et de se saisir de sa lame, que la lourde porte s’ouvre en grand, laissant la place au Juge Suprême entouré par les gardes du Grand Conseil. Les fidèles du Roi se saisissent de leurs armes. Le Juge pousse un cri.

- Roi ! Quelle est donc cette trahison ?

Le vieil homme aperçoit le macabre trophée gisant toujours aux pieds du Roi.

- C’était donc vrai ! Gardes ! Par ordre du Grand Conseil, saisissez-vous du Roi ! Il est coupable d’assassinat sur la personne du Prince.

Consterné, le Roi répond rageusement.

- Quelle est donc cette mascarade ! Je suis le Roi et je règne en maître !

Les gardes s’avancent mais se heurtent aux fidèles. En un instant, la salle du trône est le théâtre d’un sanglant carnage. Mais les soldats consulaires sont de plus en plus nombreux et bientôt le Roi est emprisonné. Le visage tordu par la fureur, il est amené face au Juge Suprême.

- Vos accusations ne tiendront jamais ! Et je vous ferai alors torturer et écarteler.

- Vos menaces ne changeront rien. Nous avons le témoignage de votre épouse, la Reine.

- Comment ?

La Reine apparaît alors sur le seuil de la grande salle. Son visage ruisselle de larmes et elle a l’air bouleversée.

- Traîtresse ! Mais qu’as-tu fait ?

- Mon amour ! Tu es allé trop loin… tuer son propre frère ! Je ne pouvais pas laisser faire cela… j’aurai pu être la prochaine…

- Mais tu étais là ! Tu n’as rien dit !

- Je suis désolée, mon amour…

Le Juge Suprême intervient.

- Tout est fini, Roi. Vous allez être jugé, destitué et condamné. C’est la fin de votre règne. La Reine assurera la régence. Gardes ! Amenez-le ! Et emparez-vous de son homme de main !

Mais les soldats ont beau chercher, Jeff Laraclure a disparu.


La Reine est dans ses appartements, assise sur le bord de son lit, un mince sourire de satisfaction sur les lèvres. Elle profite du calme de sa chambre après le tumulte de cette nuit. Un courant d’air la fait frissonner. Elle sent une froide présence près d’elle. Levant le visage, ses yeux se fixent sur l’ombre qui se tient debout à ses côtés.

- Tu as tenu tes engagements, Jeff. Je te félicite. Grâce à toi, je peux enfin régner seule.

- Je respecte toujours mon contrat. Jusqu’au bout. Si vous voulez bien me donner l’antidote avant que nous ne réglions les détails de mon paiement.

- Oui, bien sûr, mon cher. Je sens que cette nuit marque le début d’une étroite collaboration.

Après avoir examiné le liquide contenu dans la petite fiole de cristal, Jeff l’avale d’un trait. La Reine s’approche et se colle à lui. A travers les vêtements, il sent la chaleur de son corps qui le brûle comme un brasier. La Reine lui parle dans un souffle.

- Je te propose un petit acompte. Laisse-moi te soulager de l’angoisse de cette journée…


Jeff fixe le plafond richement décoré de la chambre royale. Il a remis ses vêtements et s’est allongé sur le lit, près du corps sans vie de la Reine. Perdu dans ses pensées, il se redresse quand la porte s’entrouvre. Reconnaissant le visiteur, il rassemble ses affaires et se dirige vers la fenêtre.

Le Juge Suprême s’approche du corps de la Reine.

- Quelle tristesse. Accablée de remords et de douleur, la Reine s’est donnée la mort. Nous observerons une semaine de deuil en son honneur et en celui du Prince. Le pauvre ! C’était le seul innocent dans cette macabre histoire.

Le vieil homme se retourne vers l’assassin.

- Vous pouvez être fier de vous, votre plan a parfaitement fonctionné. Grâce à votre intervention, la famille royale n’est plus. Le Grand Conseil va prendre la régence, faire durer en longueur le problème de la succession et mettre en place la République dans la douceur. Nous pourrons enfin nous consacrer au bien-être du peuple et au progrès social.

Jeff hausse les épaules.

- Epargnez-moi votre baratin de politicien. Je veux être payé.

Le Juge a un rire de mépris.

- Oui bien sûr. C’est tout ce qui compte pour vous. Tenez. Avec les joyaux contenus dans cette bourse vous pourrez vous acheter un petit royaume loin d’ici et prendre votre retraite.

L’assassin s’empare de l’escarcelle et en vérifie le contenu. Avant de disparaître, il se retourne vers le Juge et, d’une voix vide d’émotion, lui adresse quelques mots.

- Ma retraite ? Tant que des gens comme vous existeront, j’aurai toujours du travail.




Petite histoire : André est l'un des habitants de l'Antre-Lire. Ce texte y est à paraître.


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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Tristeplume 17/11/2008 08:58

Tiens, NB ! Bienvenue par ici ! :o)
Merci pour le commentaire. Comme dit un peu plus haut, ce (vieux) texte est un peu un de mes "fondamentaux" dont je m'inspire régulièrement. ;o)

NB 15/11/2008 19:22

Wouahou, didon, elle est super cette nouvelle !!
(le début me rappelle un certain papyrus, fort bien exploité ici !), joli !

Tristeplume 14/11/2008 09:32

Merci Bataillou ! :o)

bataillou reine marie 14/11/2008 09:09

très jolie histoire mais terrifiante.

Tristeplume 12/11/2008 14:04

Merci Freefounette !

Bah, nouvelles et romans ont des atouts différents.
A vrai dire, cette nouvelle est une sorte d'approche (avec quelques autres) d'un projet de roman. ;o)