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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 05:51

Fille à marier (partie 2)

Silane


Peu à peu, la vie reprit un cours à peu près normal pour Khadija. Il lui semblait pourtant que tout avait changé. Ses notes baissèrent. Elle n’arrivait plus à se concentrer en cours, et laissait ses pensées flotter vers ce mariage qu’on lui imposait.


Mais le temps passait et personne ne parlait plus d’une union prochaine, si bien qu’elle chassa son anxiété et retrouva son entrain.


 


La visite d'Ali, un dimanche matin, lui fit l’effet d’un bain glacé.


Khadija était sur la place du village, près du puit, avec sa sœur et quelques autres adolescentes quand une fourgonnette 404 bâchée inconnue traversa Ifri. Elle s’arrêta près des jeunes filles, et un homme d’une trentaine d’années en descendit. Il salua poliment tout le groupe et demanda d’une voix aimable : « Pourriez-vous m’indiquer la maison de Lahcen s’il vous plait ? »


Khadija se sentit subitement très faible et laissa sa sœur répondre à l’homme avec un sourire Puis, dès que l’homme fut remonté dans le véhicule, Fadma tira sa sœur par le bras.


« C’est sûrement Ali ! Oh ! Rentrons à la maison ! Il doit être venu pour te voir ! »


Elle prit les seaux d’eau, en donna un à sa soeur et l'entraîna sur ses talons. Khadija la suivit machinalement. Il lui semblait évoluer comme dans un rêve ou dans de l’eau. « Cela ne peut être réel… » pensa-t-elle.


Sa sœur la fit courir, et elles arrivèrent essoufflées devant leur demeure. Fadma voulut entrer sans prendre le temps de se recoiffer et de reprendre son souffle, mais Khadija la retint.


« Calme-toi et arrange-toi un peu ! Veux-tu qu’on te prenne pour une petite folle ? »


Elle réajusta son foulard et sa gandoura, récupéra les seaux et entra posément, le regard baissé.


Les trois hommes - les deux inconnus de la fourgonnette et son père - venaient de s’asseoir à table pour prendre le thé. Ils s’étaient installés confortablement sur des coussins colorés et soyeux qu’on ne sortait que très rarement, et uniquement à l’occasion de fêtes. Khadija se sentit mal, mais Jamila prit brusquement l’eau des mains de sa fille et la mit à bouillir.


« Fais le service, ma fille ! » lui dit-elle.


Elle ajouta plus doucement : « Observe, il sera sûrement ton futur mari. »


Khadija obéit. Elle disposa les plus beaux verres que sa mère possédait sur la table basse et, quand le thé fut prêt, le versa à chacun. Le plus âgé des deux hommes, Razi, lui adressa poliment un signe de tête, sans la regarder, mais Ali la dévisagea grossièrement. Il avait un visage fin, un long nez aquilin, et des yeux très foncés. Il n’était pas mal de sa personne et l’on sentait qu’il savait qu’il était beau et qu’il en profitait. Khadija se dit qu’il ne manquait pas de charme mais son regard la mit très mal à l’aise.


Khadija sortit et alla rejoindre Fadma qui avait retrouvé ses amies près du puits, avec les chèvres. Elle sentait encore sur elle le regard impudent de l’homme. « Comment ose-t-il me regarder comme ça ? Me jauger ! Suis-je un animal à acheter pour qu’il me regarde comme ça ! Je ne veux pas me marier ! Surtout pas avec lui ! »


Une chèvre lui donna un coup de tête, attendant sans doute une gâterie ou une caresse. Khadija l’écarta brusquement. « Laisse-moi ! » Sa sœur, surprise, cessa de décrire leurs invités aux autres enfants et la regarda, étonnée. Khadija répéta : « Laisse-moi ! » et s’enfuit, pour ne plus voir les regards stupéfaits des enfants.


Tout l’après-midi, elle erra sans but dans les champs et les ruelles du village, ne voulant ni retourner avec les jeunes, ni aller aux champs et encore moins rentrer chez elle. Pourtant elle dut regagner la maison pour le repas.


« Razi et son fils restent à manger. Nous, femmes, resterons dans la cuisine. Viens m’aider à préparer le repas. » l’accueillit sa mère.


Khadija obéit. Elle se mit à l’œuvre, assistée de sa sœur et prépara les boissons – citronnade, lait d’amande et thé vert- puis elle participa avec sa mère à la préparation du tajine qui fut bientôt mis à cuire. Le dessert avait été amené par Razi : des douceurs au miel et aux amandes dont l’odeur enchanta Fadma mais écoeura son aînée. Préparées par l’épouse de Razi, il s’agissait évidemment d’impressionner Lahcen par le savoir-faire des femmes et la richesse de la famille. Le repas en lui-même était plus copieux et meilleur que l’ordinaire de la famille de Lahcen, et Fadma murmura :« C’est un vrai repas de fête ! ». Puis ajouta à voix basse à l’adresse de sa sœur, d’une voix un peu jalouse :« C’est sûr que tu lui plais ! Regarde-le ! »Elle désigna leurs invités d’un signe imperceptible de la tête.


En effet, à travers l’ouverture de la porte, Ali ne se privait pas d’observer les trois femmes. Il détournait la tête quand celles-ci lui rendaient involontairement son regard, puis recommençait. Le père avait lui aussi remarqué son manège, mais ne disait rien. Jamila murmura rageusement: « Je sais qu’il est seul depuis plus d’un an, mais ce n’est pas une raison pour nous insulter ! N’a-t-il pas honte de nous de nous dévisager ainsi ? ». Elle fulmina encore plus lorsque, pendant que Khadija et Fadma apportaient le repas, Ali eut un long regard pour la cadette et lui sourit. « En plus, il ose s’intéresser à la sœur de sa future épouse ! ».


Elle ne cessa de grommeler que lorsqu’elle et ses filles s’installèrent ensemble près du feu pour manger. En mère attentive, elle avait gardé un peu de chaque plat pour elles car Khadija ne devait pas se coucher trop tard : le collège commençait de bonne heure. D’ailleurs, épuisée par toutes ces émotions et ce travail, déprimée à l’idée de son futur mariage, la jeune fille ne tarda pas à rejoindre sa couche.


De sa chambre, allongée près de sa soeur, Khadija en profita pour écouter ce que se disaient les trois hommes. Fadma et elle les entendirent discuter de dot, puis de Khadija, et enfin du mariage. Khadija comprit à ce moment qu’elle devrait incontestablement abandonner l’espoir d’aller au lycée. Elle commença à pleurer doucement. Fadma s’en étonna.


« Il est riche, a l’air attentionné. Il sera un bon mari ! Pourquoi pleures-tu ? »


La jeune collégienne essuya ses larmes et essaya d’expliquer sa peur, mais Fadma ne pouvait pas comprendre. Malgré leur peu de différence d’âge, Fadma était aussi dissemblable de Khadija que le Soleil de la Lune. Si Khadija pensait que les études seraient son avenir, Fadma, elle, ne jurait que par le mariage. Mais, bien que ne saisissant pas bien la cause des larmes de Khadija, elle voulut consoler sa sœur.


« Si c’était possible, je l’épouserais bien, moi, et tu continuerais tes études. »


Les deux jeunes filles, trop fatiguées pour continuer de discuter, s’endormirent sur cette parole.


 


Khadija avait envie de pleurer, mais n’osait pas. Cela ne se faisait pas de laisser apparaître son chagrin en public. Toutefois, sa peine transparaissait sur son visage et dans ses yeux noirs. Tant, qu’à la fin de son cours de maths, Monsieur Majnoun, le professeur, lui fit signe de rester. La jeune fille se sentit très mal à l’aise de devoir se retrouver seule avec lui mais obéit.


« Jeune fille, que se passe-t-il ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette, et tu n’as pas parlé du tout en cours, aujourd’hui. »


Khadija ne savait pas quoi dire. Pouvait-elle se confier à cet homme qu’elle connaissait si peu ? Et surtout, étant un homme, comprendrait-il ? Le professeur semblait avoir un sixième sens, car il ajouta : « Si ça te gêne de me parler, je comprendrai. »


Ce fut sans doute ce qui la décida à se confier et elle bredouilla:


« Je … Je veux aller au lycée ! Mais je dois me marier ! Avec un homme qui regarde ma petite sœur ! »


Monsieur Majnoun la regarda pensivement et lui répondit gentiment :


« Passe ton examen et réussis-le. Je parlerai à ton père ! »


Khadija le remercia d’un sourire, un peu consolée, bien que n’y croyant pas vraiment, puis s’enfuit dans les couloirs pour rejoindre le cours suivant.


 


Quand elle rentra chez elle, Fadma et Jamila l’accueillirent avec des exclamations joyeuses.


«C’est décidé ! Tu épouseras Ali !»


Khadija baissa la tête tristement, sans même faire semblant de se réjouir. Consternée, sa mère la prit par les épaules et s'écria : « Tu auras une position sociale bien plus élevée qu’ici ! Des douceurs, de beaux tissus, une grande maison plus grande… N’es-tu pas heureuse ? Ton avenir est assuré ! »


Mais Khadija secoua la tête, une larme coulant sur sa joue brune.


« Si je faisais mes études, mon avenir serait aussi assuré ! Et… »


Son père entra à ce moment et s’exclama :


« Tu es une fille ! Le meilleur moyen d’assurer ton avenir, c’est de te marier ! Et la place d’une femme n’est pas au lycée ! Tu n’iras pas ! »


Il se laissa tomber brusquement sur les coussins du salon, en demandant à boire à Jamila.


Khadija, ainsi congédiée, alla déposer ses affaires dans la chambre des filles, puis aida Fadma à aller chercher l’eau, comme chaque soir. Son cœur était plein de chagrin et elle retenait avec peine les larmes qui lui venaient aux yeux. Fadma se taisait, et marchait à ses côtés, attristée par la réaction de sa sœur, et aussi par celle de son père. Puis Khadija lui rapporta ce que Monsieur Majnoun lui avait dit.


« Promets-moi de ne rien dire à personne ! Si je réussis cet examen, je pourrai avoir la bourse. Et tu te marieras, toi, avec Ali. Tu auras la grande maison, les tissus, et le reste, et moi je ferais ce qui me plait le plus : étudier ! »


La jeune fille s’emporta, s’empourpra et haussa la voix.


« Je ne veux pas de ce mariage pour moi ! Le père ne peut-il pas comprendre cela ? »


Un oiseau effrayé s’envola et Khadija baissa le ton.


« Fadma, si j’ai cette bourse et que je ne peux pas aller au lycée, je m’enfuirai, et le père sera forcé d’accepter que j’y reste ! »


Alors même où elle prononçait ces mots, l’adolescente sentit que son père ne comprenait pas cette rage d’apprendre, qu’il croyait faire ce qui serait le mieux pour elle et elle sut qu’elle n’aurait jamais le courage de le défier ainsi. Cette idée la déprima plus encore que l’idée de ses épousailles. Elle ne parla plus de toute la soirée, et le lendemain, partit de la maison toujours sans un mot. « S’ils ne me comprennent pas, alors pourquoi leur parler ? » pensa-t-elle quand sa mère essaya de lui soutirer quelques mots avant qu’elle ne sorte du logis.


Elle s’anima un peu plus lorsqu’elle fut avec ses amies au collège, mais la journée lui parut longue et sans intérêt.


(à suivre)

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