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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 05:51

Fille à marier (fin)

Silane

Une semaine de cours passa. La date des examens approchait. Khadija se sentait devenir tendue, et passait son temps à réviser. Chose étrange, ni son père, ni sa mère, ne firent le moindre commentaire. La jeune fille imaginait très bien ce qu’ils devaient se dire : « Qu’elle travaille ! Elle ne pourra aller au Lycée quels que soient ses résultats…Le mariage est prévu, elle devra s’y faire ! »


Le père était aux champs, un jeudi après-midi, et Jamila balayait la maison, quand une Khadija toute pâle passa la porte, accompagnée de Monsieur Majnoun.


« Monsieur Majnoun nous a tous raccompagnés. Il veut parler au père. » murmura l’adolescente en entrant.


Jamila lâcha son balai, et salua très poliment son invité inattendu.


« Asseyez-vous, asseyez-vous ! Vous venez d’avoir une longue route ! Je vais vous préparer du thé. Khadija, va chercher ton père ! »


Monsieur Majnoun s’assit tout en disant :


« Je ne veux pas déranger ! Laissez le faire son travail sans le perturber. Je peux attendre… »


Mais Khadija, précédée par une Fadma fébrile, était déjà sortie. Elles revinrent quelques minutes plus tard sur les talons de leur père. Le professeur se leva et après les « Salam Aleikoum » d’usage, lui et Lahcen s’installèrent à table. Jamila vint leur servir le thé, pendant que Khadija et sa sœur allaient s’occuper de l’âne que le père avait laissé aux champs. Puis elles partirent au puits remplir leurs seaux. Elles rentrèrent en silence et rejoignirent leur mère dans le patio. Jamila murmura :


« Khadija, ils parlent de toi… De ton examen… Du lycée… »


Soudain, elle se pencha et serra tendrement sa fille dans ses bras.


« Ton professeur va peut-être le décider… Peut-être que tu pourras aller au lycée... ? »


Khadija regarda sa mère d’un air ahuri.


«Tu serais d’accord pour que j’y aille ? »


Elle faillit ajouter « Et que je ne me marie pas ? » mais elle estima que ce n’était pas le moment propice. Jamila la regarda dans les yeux et répondit simplement :


« Je veux que tu sois heureuse. »


La soirée passa vite, entre les plats à préparer et les devoirs. Monsieur Majnoun resta à manger le soir et ni lui, ni Lahcen, qui étaient plongés dans une discussion animée, ne remarquèrent que les trois femmes essayaient de saisir le moindre mot qu’ils prononçaient. Le professeur repartit tard dans la nuit, sans pour autant, apparemment, avoir convaincu le père. Khadija sentit pourtant qu’une victoire, aussi infime soit-elle, avait été acquise. Son père semblait ébranlé et songeur lorsqu’il alla se coucher. Khadija, trop énervée pour aller dormir, aida sa mère à ranger ce que les deux hommes avaient abandonné sur la table. Elles s’activèrent rapidement, sans bruit, alors que Fadma et Lahcen dormaient déjà, et, lorsqu’elles se glissèrent, toujours silencieusement, sur leurs couchettes, ni l’un ni l’autre ne bougèrent. Le silence régnait dans la demeure, mais Khadija entendait encore le bourdonnement de la conversation entre son père et son professeur. Elle s’endormit difficilement pour rejoindre, dans ses rêves agités, le collège, son père, Ali et Monsieur Majnoun.


 


L’adolescente se leva tôt, fit sa prière, puis son sac, et s’habilla comme un automate. Comme tous les matins, elle prépara le petit-déjeuner, et mangea un peu. Elle balaya machinalement la salle principale, salua son père qui se préparait, sans un mot, pour aller aux champs, puis sa mère qui s’affairait au-dehors. Elle partit pour le collège, décidée à aller voir son professeur de mathématiques pour parler de la réaction de son père. Ce qu’elle fit à la pause, toute intimidée . Elle resta immobile, tête baissée devant lui, ne sachant comment commencer.


« Monsieur… Euh… »


Il lui sourit et répondit à sa question muette.


« Ton père n'est pas convaincu. Mais passe ton concours, comme je te l’ai dit, on verra après. »


Hélas, quand Khadija revint chez elle, la fourgonnette de Razi était garée devant chez elle. Elle se mit à trembler, mais entra bravement, sans montrer son trouble. Elle les salua rapidement d’un signe de tête, et se pressa vers sa mère qui était de nouveau aux fourneaux. Ali n’avait pas accompagné son père, ce qui était de plus mauvais augure encore.


« Maman… Pourquoi… ? »


Elle remarqua l’air anxieux de Jamila, comprit et s’affola. « Non ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas me marier ! », puis se précipita dans la salle où discutaient les deux hommes et se mit à genoux devant Lahcen.


« Père ! Je t’en supplie ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas me marier ! Je ne veux pas ! »


Le père se leva d’un bond.


« Honte à toi, ma fille ! Tu déshonores notre famille ! Tu te marieras avec l’homme que je te choisirai, et tu n’as rien à dire ! Disparais de ma vue ! »


Khadija cacha ses larmes derrière son foulard et s’enfuit de la maison. Elle courut jusqu’à la route, à l’endroit où elle attendait habituellement Omar Boutanoute et s’assit sur une pierre. Maintenant qu’elle s’était déshonorée, qu’en avait-elle à faire de sa tenue, ou de ses gestes ? Razi avait dû la prendre pour une fille indigne, et tout le monde serait bientôt au courant de son humiliation ! Elle observa longuement la route ocre, le ciel encore bleu, les nuages, et songea de nouveau à partir. Elle rêva d’un monde où les femmes pouvaient étudier et être les égales des hommes, d’un monde où elle choisirait sa destinée, où elle se marierait avec qui et quand elle le voudrait. Elle n’entendit pas Fadma arriver, mais sentit qu’elle s’asseyait à ses côtés.


« Papa n’a pas arrêté de s’excuser… Il est très fâché… Razi … Tu vas être contente Khadija ! Razi a dit que tu n’étais pas la seule fille de la famille en âge de se marier…»


La jeune fille s’enflamma.


« C’est moi qui vais me marier ! Tu vois, tout s’arrange ! Tu étudieras, je me marierais ! »


Khadija sursauta et serra les mains de sa sœur.


« C’est vrai, Fadma ? Tu ne plaisante pas ? Et le père ? Qu’a-t-il dit ? »


« Il a dit que… Si cela pouvait racheter l’honneur de la famille… Que moi je serai plus calme, docile et polie… Que l’école n’est pas bonne pour les femmes… »


Khadija la coupa.


« C’est bon, j’ai compris ça ! »


Puis toute la signification de ce que venait de dire Fadma lui apparut. D’un coup, toute sa peur s’échappa d’elle en gros sanglots où la joie se mêlait. Sidérée, sa sœur ne savait plus si Khadija pleurait ou riait. Mais puisque elle-même était toute excitée à l’idée de devenir la femme du bel Ali, elle décida que c’était de bonheur que son aînée pleurait. Elle poussa un cri de joie, ce qui calma sa grande sœur.


« Chut, chut, Fadma ! Ou tout le village sera au courant de… »


Puis se rappelant brusquement la scène avec son père, elle sentit l’inquiétude l’envahir.


« Le père doit être encore en colère ! Tu crois que je pourrai rentrer quand Razi sera parti ? »


Fadma haussa les épaules.


« Bien sûr que tu pourras rentrer… Mais Maman a dit d’aller dormir chez cousine Leïla, pour ce soir. Et en fait, tu as arrangé tout le monde, je crois ! Maman et moi, on pense que Papa est content de pouvoir t’éviter ce mariage et te laisser aller au lycée, qu’il veut ton bonheur et qu’Ali sera plus content de me prendre, moi, pour femme.»


Sa soeur acquiesça, et se leva.


« Dis merci à Maman. Et pardon à Papa. »


Elle retourna au village, sa cadette sur les talons, l’âme allégée d’un grand poids.


 


Khadija était plongée dans ses livres, alors que le soleil n’était pas encore levé. Elle tremblait un peu, mais pas vraiment de froid. Étalés autour d’elle, il y avait tous ses cours. Il lui semblait qu’aujourd’hui était pour elle le jour le plus important de sa vie.


« Je veux réussir ! Je dois réussir ! » murmura-t-elle soudainement.


Elle révisait depuis des semaines, décidée à réussir. Elle n’avait même pas envisagé la possibilité d’échec depuis qu’elle savait qu’elle n’aurait pas à se marier : il fallait qu’elle réussisse ! Malgré cela, ce matin-là, l’angoisse l’envahissait : « Je ne suis qu’une fille ! Est-ce que j’ai réellement une chance de réussir ? Nous sommes tellement dans ce collège à vouloir cette bourse, et il y a si peu de place… »


Quand vint l’heure de rejoindre Omar Boutanoute, elle rangea ses affaires d’un mouvement nerveux, qui fit tout tomber sur le sol et suivit, involontairement, ses feuilles. Sa mère la releva, l’aida à tout ramasser, lui rajusta son foulard, et murmura : « Tout va bien se passer. Allah est avec toi ! »


Au collège, toutes les dernières années étaient surexcitées : qui réussirait ce jour-là ? Les trois bourses seraient uniquement accordées aux plus méritants. En arrivant dans la salle d’examen, Khadija se sentit étrangement apaisée, contrairement à la plupart de ses camarades qui avaient bien du mal à cacher leur affolement. Une fille se mit même à pleurer, sans souci de sa dignité.


 Khadija, quant à elle, s’assit tranquillement à la table qui lui était assignée, et dès qu’on lui remit sa feuille d’examen, commença à lire, s’étonnant un peu de comprendre vraiment le sujet.


« C’est tellement facile… Comment ai-je pu douter d’arriver jusqu’ici ? »


Elle haussa les épaules, se sourit à elle-même et se mit au travail.


 


Khadija était assise entre sa cousine Leïla et sa mère dans la vieille fourgonnette d’Omar Boutanoute. Son père et le commerçant, à l’avant, discutaient avec verve de la situation d’Ifri. À l’arrière du véhicule, près des affaires que Khadija emmenait pour le pensionnat, la mère avait placé les tapis du village qu’elle voulait vendre à Marrakech. Jamila tenait soigneusement sur ses genoux un plat remplis de gâteaux : il fallait rendre la politesse à la famille d'Ali et montrer que la mère de la fiancée savait, elle aussi, cuisiner d’exquises douceurs. Car Lahcen avait décidé de rendre visite à Razi et au futur époux de Fadma et d’en profiter pour accompagner Khadija. Mais peut-être était-ce plutôt l’inverse ?


Khadija ferma les yeux quelques secondes, les rouvrit et sourit.


Devant elle, sur la route inégale, il lui semblait percevoir des morceaux ensoleillés de son avenir.


En savoir plus... : Silane est une habitante de l'Antre-Lire. Vous pouvez aussi la trouver sur son blog.



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commentaires

Silane 18/11/2008 12:19

J'iria faire un tour bien volontier. Merci, Djin.

djin 18/11/2008 11:42

Belle nouvelle, simple et forte, sur un sujet qui nous reste très "étranger". A lire pour une approche vécue (d'une turque vivant en Allemagne ce qui induit d'autres connotations), ce livre très instructif :
http://neclakelek.wordpress.com/2007/05/01/%C2%AB-la-fiancee-importee-%C2%BB-par-necla-kelek/

Silane 16/11/2008 12:54

ravie d'avoir pu susciter un peu d'espoir, Freefounette!
Mais, comme Reine-Marie le dit, les coutumes peuvent être haïes et dépassées, ou acceptées, voire aimées, et on compose avec.

clem 15/11/2008 23:40

le mariage forcé est un sacré drame qui a de nombreuses conséquences.
les jeunes ne le dénoncent pas, car elles ont peur.. dommage
clem

alpero 13/11/2008 10:24

Freefounette, pour connaître des marocains et des algériens, je crois bien que leurs coutumes ne sont pas exactement les mêmes... et qu'ils en sont contents les uns et les autres d'ailleurs !
L'amour n'est pas vraiment étouffant entre ces deux peuples si proches... Hélas !