Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de l'Antre-Lire
  • Le blog de l'Antre-Lire
  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
  • Contact

Recherche

1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 11:44

Weil-du-Lac

Marie-Catherine Daniel


- On raconte qu’Il venait du Lac. Oui, qu’Il venait du Lac.

- Druide, de quel lac parlez-vous ? Pas du nôtre n’est-ce-pas ?

- Non, pas du nôtre. Ni du Grand Lac. Ni même du Lemane. Le lac dont il venait, était à l’ouest d’ici. Et ce lac n’avait besoin d’autre nom que « le Lac ». Car, il est dit...


Il est dit qu’au temps de la naissance du Monde, bien avant l’apparition des Helvètes, le Grand Serpent Femelle confia son oeuf à ses eaux pures. De cet oeuf sortit le peuple qui n’avait besoin d’autre nom que « Ceux-du-Lac ». En eux était la puissance de leur mère : ils commandaient aux eaux et aux poissons, ils étaient maîtres des pierres, ils étaient maîtres du feu. Ceux-du-Lac prospérèrent et chantèrent.

Mais voici ce qui est encore dit...

Un jour, l’Envieux rencontra le Grand Serpent Femelle. Il voulut aussitôt la prendre pour épouse. Or, celle-ci refusa et se moqua. L’Envieux, dans sa colère, avala d’une seule lampée le Lac et ses habitants. Le Grand Serpent Femelle, dans sa douleur, s’arracha les yeux un à un. Ce qui calma l’Envieux, qui rota, et quelques uns du Lac furent recrachés dans un flot d’eau.

C’est ainsi que, sur ses quatre yeux, le Grand Serpent Femelle n’en garda qu’un et devint la Vouivre. C’est ainsi que presque tous Ceux-du-Lac disparurent. Et c’est pourquoi, quand l’Unique donna la terre aux Helvètes, ceux-ci eurent pitié des survivants et les accueillirent comme serviteurs.


Voilà, ce qui devait être dit sur le Grand Serpent Femelle et Ceux-du-Lac. J’ai dit.


- Druide, et celui qui venait du Lac ?

- Celui qui venait du Lac ? Pour Celui qui venait du Lac, voici ce qui est raconté...


Il s’appelait Weil. Il venait du Lac par sa mère. Par son père, il était Tigurin. La famille habitait  au bord du Chalain, un de ces lacs recrachés jadis par l’Envieux. Elle vivait de la pêche.

Weil n’était pas brun et râblé comme les celtes d’autrefois ; il était grand, blond et ses yeux étaient bleus. Avec cette apparence, il était difficile de ne pas le traiter comme un serviteur. Weil ne s’en offusquait pas. Au contraire, en grandissant, il devint le sapin sur lequel glissent la pluie et le gel sans jamais atteindre le tronc, il poussa tout droit, s’emplissant de la sagesse de ceux qui lient la terre au ciel. Il était la fierté de sa mère. Il était la fierté de son père.


Quand il atteignit l’âge adulte, il fut temps qu’il assistât au Rassemblement du Solstice d’Eté. A l’époque, celui-ci avait lieu à Kofran, à quelques jours de marche de Chalain.


Alors que Weil pêchait en prévision du voyage, il remonta dans sa nasse une grosse boule gélatineuse formée, visiblement, des oeufs de tous les poissons du lac. Fort étonné de cette prise, il décida de l’amener au Grand Druide et l’empaqueta soigneusement pour la garder au frais.


Quand Weil et son père arrivèrent au Rassemblement, la nuit du solstice était tombée. Les druides officiaient déjà, la cervoise abondait et l’assemblée bourdonnait sourdement.

Or, à peine le jeune homme fut-il assis en bordure du cercle des orants que le Cerf s’empara de lui.  Le dieu mena Weil dans les danses puis le dieu mena Weil aux jeunes filles. Et parmi elles, il choisit Lmar, la fille du Grand Druide,comme épouse.

Au matin, quand les brumes de la cérémonie se dissipèrent, les druides se réunirent. Que signifiait que le Cerf eût choisi Un-du-Lac ? Pour un Tigurin, même pêcheur, l’interprétation eût été aisée : un nouveau druide aurait, ainsi, été désigné. Mais ce ne pouvait être le cas du jeune homme blond. Non, certainement les dieux devaient demander que Celui-du-Lac leur fut envoyer comme serviteur !

Or, Lmar assistait au conseil : elle servait la tisane qui éclaircit les esprits.

Or, Lmar était toute emplie de l’amour du Cerf, et aussi, toute emplie de l’amour de Weil.

Elle alla prévenir celui-ci.

Mais voilà que le Grand Druide surprit le dessein de sa fille et ameuta les hommes.

Les amants s’enfuirent. Ils coururent, coururent. Et atteignirent le Grand lac. Sur la berge reposait une unique barque de roseau. Ils bondirent dedans et s’éloignèrent à la rame.

Alors le Grand Druide en appela au Cerf. Mais le Cerf ne pouvait mettre Lmar en danger car dans son sein un fils avait été conçu.

Alors le Grand Druide invoqua le Guerrier. Mais le Guerrier et l’Envieux ne font qu’un et l’Envieux ne peut faire de mal à ceux qui ont séjourné dans son ventre.

Alors le Grand Druide appela l’Ours. Et l’Ours répondit.

Une grande tempête survint. Les vagues se ruèrent sur la barque. Elles inondaient, elles boutaient, elles mordaient. Même l’habileté de pêcheur de Weil ne pouvait résister longtemps. Pourtant il fit face et quand l’Ours lui arracha une des rames, il godilla. Cependant, les flancs de roseaux se démantelaient et l’esquif allait sombrer, quand brusquement, il se stabilisa. La Vouivre était là. Sa tête plate de dragon sur laquelle le flamboiement de son unique oeil défiait la noirceur de l’orage, émergeait des flots. Elle nageait nonchalamment dans le lac en furie entraînant dans son calme sillage le bateau et ses occupants.


Quand Weil et Lmar abordèrent l’est du Grand lac, le soleil était revenu et le Serpent s’était fondu dans sa lumière.


En ce temps-là, cette rive était inhabitée car la région était le repaire de l’Ours. Les marécages succédaient aux marais, les tertres n’étaient que rochers pelés, les avens étaient l’antre de fauves sanguinaires.

C’est dans ce territoire que les jeunes gens s’engagèrent.

Au soir, ils s’installèrent dans une grotte béant sur le flanc d’une grande moraine. Ils avaient faim. Weil se rappela la boule de fraie dans son sac. Mais voici qu’en écartant la mousse humide qui l’entourait, une vipère se dressa. Lmar s’en saisit d’un geste vif et voulut lui briser la nuque.

C’est alors que Weil reconnut dans l’amas globuleux, le premier Oeil du Serpent. Il dit à son épouse de lâcher la vipère.

Celle-ci ne se dressa plus, celle-ci ne s’enfuit pas, celle-ci fit comprendre à Celui-du-Lac qu’il devait la suivre. Il fit une torche et elle l’emmena à travers les entrailles de la terre jusqu’à une vaste salle dont les piliers de cristaux blancs faisaient cercle autour de l’eau fuligineuse d’une vasque parfaitement ronde. Le second Oeil. La vipère se glissa dans le liquide métallisé. Weil, à sa suite, y plongea le bras. Quand il l’en ressortit, il tenait une épée de fer.

Il revint seul à la grotte. Pour découvrir sa bien-aimée aux prises avec un ours gigantesque. Elle brandissait une pierre acérée mais l’issue du combat ne faisait aucun doute. Weil se précipita. Mais voilà qu’il trébucha et que l’épée lui échappa. Heureusement, l’arme tomba aux pieds de Lmar qui s’en saisit et frappa le fauve. Blessé il rugit de fureur et mit toute sa puissance dans l’attaque suivante. La fille de druide brandit le fer à deux mains...et l’ours vînt y transpercer son coeur.

Les époux du solstice surent alors qu’ils devaient s’engager dans le boyau d’où l’animal avait surgi. Ils marchèrent longtemps et longtemps, suivant le lit souterrain et chaotique d’une rivière tarie. Enfin, ils atteignirent l’antre de l’ours, le fond de la caverne, la fin de la rivière. La fin de la rivière ? Cela ne pouvait être ! Weil étudia le gros rocher sphérique qui obstruait le passage. Il trouva la griffe qui le bloquait. Il sut que la griffe était à l’Ours, il sut que la boule de marbre était le troisième Oeil du Grand Serpent Femelle. Il mobilisa toutes ses forces pour repousser la Griffe.

C’est ainsi que l’Oeil continua son chemin et trouva enfin la veine de flot pur qu’il devait garrotter.


Au matin, au pied de la grande moraine, un lac était né. Weil et Lmar y déposèrent les oeufs du premier Oeil et les flots furent ainsi fécondés.


Et mon histoire finit ainsi, j’ai dit.


- Druide, est-ce bien le Wulmor que vous venez de conter ?

- Oui, c’est bien notre lac ! Et demain, je vous apprendrai la légende du premier fils de Weil et Lmar, celui qui se nommait Tène et qui fonda notre capitale.


FIN




Petite histoire : cette légende, issue de la mythologie celtique et de l'histoire des helvètes, mais totalement inventée, a été écrite pour répondre à un appel à texte sur le thème de la région suisse du Vully (festival "Vully Celtic" 2007). Elle n'a pas été retenue pour le concours - ce qui n'est pas le cas du conte d'Anthony Boulanger ;-) - mais je l'aime bien tout de même. Et quoi de plus adéquat pour fêter l'aube d'une nouvelle année, que de se retrouver à l'aube d'un nouvel âge (celui du fer)... ;-)


Partager cet article

Repost 0
Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
commenter cet article

commentaires

Macada 05/01/2009 18:28

GROSSES bises à toi aussi, Blacky ! :-)

Blackwatch 05/01/2009 18:24

yes! Trouvé un moment pour lire cette nouvelle qui m'intriguait depuis un moment ;-)
J'aime bien l'ambiance ainsi que le mythe que tu narres ici (ma culture des mythes celtes étant ce qu'elle est) Beaucoup de poésie dans ce texte. J'espère que 2009 verra ta plume prolifique ;-)

Macada 04/01/2009 13:54

GROSSES bises, Janine. :-)

janine laval 04/01/2009 13:45

merci déjà pour ta visite sur mon blog, merci ensuite pour tous tes textes qui me font rêver,
Merci pour tous les auteurs que tu m'as fait connaître, Et tous mes meilleurs voeux pour l'année à venir.
Bises,
Janine

Macada 02/01/2009 13:00

Merci, Joséphine. Très bonne année à vous aussi. :-)