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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 07:39


Et si, quelque part au milieu des 12 000 kilomètres qui séparent Bueno Aires de Saint-Denis de la Réunion, les trajectoires  de Sergio Gaut Vel Hartman et de Silane s'étaient frôlées...






Et si, un jour,  le cours du temps avait été changé

Silane

Les feuilles qui s’amassaient sous les arbres à moitié dénudés donnaient une rougeur flamboyante à mes jeux enfantins dans ce jardin de Linz. L’automne offre toutes sortes de distractions, mais celle que je préférais était de loin sauter dans les feuilles mortes, et je me régalais de leurs craquements et froissements secs.

L’été n’était déjà plus là mais l’hiver encore bien loin, et lorsque ma mère m’appela, petite voix fragile dans la violence de mes assauts, je la rejoignis en sueur, mais un sourire satisfait aux lèvres. Elle me recoiffa tendrement, me prit la main et m’entraîna vers la rue. Ma joie retomba quelque peu : je savais que dans quelques instants, une ribambelle de jeunes enfants allaient venir nous remplacer dans le parc, accompagnés de leurs vénérables mères ou nurses.

Je traînai des pieds afin de tenter de les croiser, ou au moins de les apercevoir, mais ma mère me tira plus fort. De dépit, je donnai un coup de pied rageur dans un gros galet, qui alla valser sur la chaussée irrégulière.

À ce moment, le roulement d’un cabriolet tiré par deux chevaux retentit sur les pavés de la rue. Je le vis arriver à une allure folle : urgence ou perte de contrôle ? Je poussai ma mère sur le côté, et me tins près d’elle pour laisser passer la voiture.

Là, le cours du temps me parut devenir flou, laissant apparaître plusieurs avenirs.



La voiture prise de folie heurta le galet que j’avais jeté sur la route et se renversa à l’endroit exact où nous nous trouvions. Ma mère mourut sur le coup sous le poids de la voiture, me protégeant de son corps. Blessé à la tête, tout devint rapidement flou. Je mourus avec l’image des garçons blonds jouant dans les feuilles tombées que j’avais laissées sous l’arbre du parc.


Les roues de la voiture évitèrent de peu le caillou sur les pavés, et continuèrent leur route à la même allure. Ma mère porta une main à son cœur, affolée et pâle. Ses doigts se crispèrent sur les miens puis elle me serra sur son sein.

— Nous l’avons échappé belle.

Une mère de famille blonde, arrivant essoufflée du coin de la rue avec deux enfants de mon âge, s’arrêta à nos côtés.

— J’ai vu ce qui vient de se passer, vous n’avez rien ? Voulez-vous venir vous remettre de vos émotions chez nous ?

Lorsqu’elle vit tout l’espoir que cette question mettait sur mon visage, ma mère n’osa pas refuser. La maison de la dame sentait le thé et les gâteaux. Les enfants m’entraînèrent dans le jardin, où nous restâmes jusqu’à l’heure de rentrer.

Malgré ma petite taille, les enfants m’acceptèrent naturellement comme l’un des leurs. Le garçon, Mark avait mon âge. Il  me proposa même, lorsque j’enfilai mon manteau pour suivre ma mère, de le retrouver à l’école le lendemain et de m’asseoir à ses côtés.

De retour chez nous, ma mère sourit en voyant mon visage transfiguré par la joie.

Le destin avait été changé. Je réussis ma scolarité, et bien qu’ayant quelques désaccords sur ma carrière avec mon père, je réussis à concilier art et métier de fonctionnaire J’épousai une charmante jeune Autrichienne et vécut ma vie à ses côté, père de famille, puis grand-père. Heureux.



La voiture ralentit avant de passer à notre niveau, puis reprit sa course folle. Nous en fûmes quittes pour une petite frayeur, mais tout de suite, ma mère reprit son chemin, moi pendu à ses basques. De loin, à quelques mètres de la maison, nous entendîmes les cris des premiers enfants qui avaient atteint le parc. Mon cœur se serra.

À peine la porte d’entrée se fut-elle refermée sinistrement dans mon dos que Griselda, la bonne, m’appela pour le bain. Dans l’eau presque bouillante, je retenais une fois de plus à grand peine mes larmes.

— Pourquoi Mère ne veut-elle pas que je joue avec les autres ?

— Monsieur ne veut pas. Vous n’êtes pas du même niveau.

Mon cerveau d’enfant enregistra la réponse comme un reproche, et du haut de mes six ans, mon cœur se gela. Je jurai de faire payer un jour cette différence qui m’excluait. Il était cependant acquis dans mon orgueil d’enfant que c’était eux qui m’étaient inférieurs.



***



Le professeur s’approcha dans mon dos, et un coup de baguette cuisant atteignit mes doigts fautifs de dessiner au lieu d’écrire.

Je repris le cours de la leçon, mais, de retour à ma table de travail dans ma chambre, le soir même, je fis une caricature de mon tortionnaire de tous les jours.

Sur une feuille encore vierge de toute écriture, j’accentuais ses traits, associant inconsciemment « baguette » et « douleur » à « professeur ». Je grandis alors dans la haine de l’autre et la peur des représailles.



***



Père mourut. J’avais quatorze ans, et des idées pleines de rêves en tête : je voulais être artiste, et bien sûr mon père me voulait fonctionnaire. Sa mort ne fut pourtant pas un soulagement, au contraire. Son départ me laissa une impression de vide immense, d’inachevé. Et ce jour-là, quelque chose en moi mourut. Même à l’agonie, je ne réussis pas à le convaincre de me laisser vivre ma passion. Cette ultime confrontation hanta mon esprit des années durant.

Je ne travaillais plus, rien ne comptait, que la peinture.

Je dus aussi faire ma communion. La religion ne m’importait pas énormément, mais, déjà rejeté, je n’osais pas la laisser de côté. Le vieux prêtre crut prendre sa revanche sur l’élève peu attentif au catéchisme, mais il comprit très vite, alors même qu’il posait l’hostie dans ma bouche ouverte, que je n’étais qu’à demi sincère. Cela l’aigrit encore plus à mon égard.

L’année de mes dix-sept ans fut la pire de toute ma vie. Cet ange qui veillait sur moi depuis mes premiers instants, cet être parfait et aimant qui m’avait tant donné et protégé - parfois malgré moi - suivit mon père dans la tombe.

Pour la soigner, le docteur Bloch fit de son mieux. Il tenta même de convaincre ma mère de suivre un « traitement révolutionnaire », mais elle refusa.



Sous son insistance et celle de sa famille, elle finit par céder. Elle s’épuisa rapidement, puis, la foi aidant, la santé revint peu à peu. J’étais rassuré, je lui promis de travailler plus et tins parole. Elle vécut, entourée des siens, encore quelques années, puis s’en alla sans trop souffrir. À ce moment, mon deuil était déjà fait, et son départ, bien que douloureux, ne laissa pas le sentiment d’injuste toute-puissance de la mort, mais une résignation triste.

Peu après l’enterrement, je décidais de la rejoindre en entrant au Séminaire de Vienne. J’y finis ma vie pieusement, pas vraiment heureux mais serein.



Bien que l’homme eût tout fait pour la sauver malgré ses faibles possibilités, le décès de ma mère sembla emporter avec lui une partie de ma raison. Plusieurs semaines durant j’errais dans la maison aux volets fermés, cloisonné dans ma douleur.

Puis la vie reprit son cours. Je repartis pour Vienne, mais j’échouai au concours des beaux-arts.



Malgré la souffrance, je travaillais d’arrache pieds et obtins le concours. Cela m’aida à supporter le choc de la mort de ma mère, même si la douleur, lancinante comme une infection interne, continua à me détruire intérieurement…

Après la fin de mes études, un de mes tableaux plut à un général, qui m’aida à me faire une clientèle.

Un jour, en regardant la photo de ma mère que je portais constamment sur moi, j’eus l’illumination. Je commençais une toile la représentant, côté ange, côté femme, l’immortalisant par la peinture.

Je léguais cette toile à la seule femme que j’ai jamais aimée après ma mère. Un soir d’automne, pareil à celui où elle et moi avions échappés à la voiture folle, je pris mon revolver et me tirai un coup dans la tempe, n’ayant plus envie de vivre après l’achèvement de mon oeuvre.



Les membres du jury qui me recalèrent étaient juifs. Le médecin qui n’avait pas sauvé ma mère était juif. Le professeur de mon enfance était juif. Par association d’idées, la « race juive » devint ma bête noire. Je sombrais définitivement dans la folie. La Seconde Guerre mondiale eut lieu.







Trajectoire

Sergio Gaut Vel Hartman

Adolphe Hitler (1889-1965) fut un peintre aquarelliste qui jouit d’une certaine célébrité après sa mort, grâce à la frivolité des collectionneurs. Hier, dans une vente aux enchères qui a eu lieu dans la Galerie Sobiewski de Varsovie, son aquarelle « Four crématoire à Dachau » a été adjugée pour 42 millions de zlotys après une forte enchère entre le magnat armateur Karol Wojtyla et l’industriel avicole Arnold Schwarzenegger. La principauté de Linz a présenté une plainte formelle contre le gouvernement polonais, alléguant que la toile citée fut volée par des officiers de ce pays durant la Grande Guerre Esteuropéenne de 1948, mais la protestation a été déboutée. A sa mort dans sa maison de Malibu, après une vaste carrière comme metteur en scène de films de deuxième zone, Hitler n’était parvenu à vendre aucune de ses peintures.


(Traduction : J. Fuentealba.
Parue en version originale dans Letras de Chile )

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commentaires

alpero 12/01/2009 19:52

c'est fantastique de se dire que sans doute, dans des univers qui nous touchent, toutes les possibilités que nous venons de lire se sont réalisées...

liliba 06/01/2009 18:45

Ca me fait penser au superbe livre de EE Schmidt : La part de l'autre, sur la vie de Hitler (le vrai) et sa vie imaginée par l'auteur s'il avait été reçu aux Beaux Arts. Un livre passionnant à lire absolument !

Silane 05/01/2009 12:25

Le texte de Sergio est excellent... Incroyable comment deux êtres aussi différents l'un de l'autre peuvent se retrouver, comme ça, dans l'écriture et dans les idées!! =)