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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 00:00

La Belle des Profondeurs

Claude Romashov



La pleine lune filait, disque d’argent entre les branches noires et dénudées des arbres. La terre transpirait d’humidité et la brume recouvrait les futaies d’un manteau opaque. Il avançait lentement car un tapis de feuilles boueuses alourdissait ses pas. Il arriva enfin dans une clairière et s’écroula épuisé, au pied d’un arbre. Aux alentours les bêtes se taisaient. Un calme étrange se levait, un calme annonciateur de gel et de froidure. Le ciel bleu profond au dessus de sa tête, se criblait d’étoiles.


Il s’était engagé dans cette épaisse forêt surgie devant lui par magie. Au début, il était heureux de respirer l’odeur douceâtre d’humus, de se reposer  mais il s’était perdu et sentait petit à petit les griffes de la nuit le saisir à la gorge. Il prit peur. Une sueur froide lui mouillait l’échine. Il cherchait désespérément le chemin de la sortie mais plus il avançait, plus la forêt se refermait autour de lui, oppressante et touffue. Il avait bien remarqué un panneau de bois couvert de lignes ondulées qui indiquait un cours d’eau mais il n’en comprenait pas le sens. A moins d’une nappe souterraine, il n’entendait ni les clapotis d’un étang ni le murmure rassurant d’une rivière. La seule eau qu’il sentait était celle des flaques traîtresses où il enfonçait ses pieds car il était trop occupé à scruter les étoiles pour retrouver la route providentielle qui le ramènerait au village.



La lune d’acier s’était installée au faîte des arbres. La nuit s’installait claire et froide. Il marchait toujours, talonné par la peur quand il arriva au bord de la rivière. Il s’assit sur un ponton glissant et se demanda s’il devait traverser. Il faisait assez clair pour distinguer des champs cultivés longeant la rive opposée. Il réfléchissait sur la décision à prendre quand un clapotis, un mouvement dans l’eau le fit se redresser…

 

Elle s’était déshabillée et avait caché ses vêtements dans les roseaux. Elle avançait à contre courant dans la rivière dont les eaux s’écartaient en lignes filantes. Des écharpes de particules lumineuses l’enveloppaient et parsemaient d’éclats diamantés sa chevelure rousse. Elle nageait voluptueusement en longues coulées harmonieuses et les eaux chantonnaient en refermant son sillage.

Elle avait plongé subitement en entendant le bruit de ses pas.

Les larges remous intriguèrent l’homme qui avait enfin trouvé un endroit providentiel pour échapper à la forêt obscure qui allongeait ses ombres inquiétantes derrière lui…

La pierre qui ornait son front se refléta dans l’onde, rouge sang. Intrigué, il scruta attentivement l’eau mais ne vit rien de particulier.  Il pensa à la nageoire dorsale d’un poisson. La rivière devait regorger de menu fretin argenté qui assouvirait sa faim s’il arrivait à le pêcher. Il prit son canif dans sa poche et tailla immédiatement un roseau et ce faisant, il découvrit avec surprise des vêtements de femme, richement ornés et datant d’une époque révolue. Il sourit en imaginant les jeunes vestales qui préparaient les fêtes du solstice d’hiver. On était en décembre et l’une d’elle avait, l’impudique oublié quelques pièces de sa parure par peur de se brûler au feu sacré du printemps à venir ou bien pour d’autres plaisirs secrets. Il se perdait dans des rêveries sensuelles quand un bruissement tout proche lui fit lever les yeux…

La plus éblouissante des créatures grandit devant lui. Une femme magnifique, plus belle que dans n’importe rêve terrestre. Subjugué, il la contemplait bouche bée. Elle semblait frôler de ses pieds blancs la surface de l’eau. Une chevelure flamboyante nimbait d’or son corps blanc aux formes généreuses. Elle avait de jolis petits seins hauts et fermes, les bras souples, des jambes fuselées, des hanches de vénus callipyge.

Elle était splendide certes, mais lui ne voyait que l’énorme rubis en escarboucle sur son front. Un rubis qui lui jetait mille invites colorées au visage. Il avança la main pour toucher la pierre des délices, puis sauta à pieds joints dans l’eau et plongea tout habillé à la poursuite de la belle nageuse qui ayant compris ses intentions, filait vite entre deux eaux.

La cupidité lui donnait des forces surhumaines, il rejoignit en quelques brasses, l’éblouissante naïade. Elle se débattit avec rage mais il était fort et musclé. Il l’entoura de ses bras puissants et tenta de dessertir la pierre incrustée dans la peau fine de son front.

Pierre magique qui allait lui assurer gloire et fortune pour la vie entière.



Elle ne tentait plus de se débattre. Ses yeux de châtaignes mûres s’emplirent de lames de haine. Sa langue rose et humide s’allongea et la pointe s’ouvrit en fourche. Le muscle hideux et démesuré tournait vite dans la bouche ravissante où des crocs acérés expulsèrent les dents perlées. Des moignons d’ailes si légères et si transparentes que l’homme ne les avait pas remarquées, se développèrent à une vitesse effroyable. Elles se couvrirent d’écailles cornées de couleur bistre. Il distingua sur chacune des écailles de minuscules dents aiguisées et dures comme du silex. Tout doucement elles commencèrent à grignoter les bras à la chair tendre. Une odeur putride le frappa de plein fouet. Il vit avec horreur la peau laiteuse du corps de la femme monstre se craqueler et noircir. Maintenant les chairs pendaient tristement et glissaient gluantes sous une peau de reptile. La tête de la créature, yeux sanguinolents se balançait au dessus de la sienne. Il hurla de panique. La langue bifide cherchait le tendon d’Achille de l’humain cuirassé de bêtise et de cupidité. Les bras si ronds de la femme sensuelle étaient devenus ces ailes terminées de griffes qui frappaient l’eau avec puissance et rage. Sa tête de dragon à la chevelure écailleuse soufflait par des narines béantes le feu de l’enfer. Les yeux hypnotiques fixaient froidement leur proie. La proie à la peau blanchâtre, aux muscles tétanisés et dont le sang alimentait la beauté pourpre d’une pierre qui enflait à en éclater sur le front du monstre aquatique. Une pierre maléfique et mortelle.



L’homme se débattait entre les griffes affûtées comme des dagues, il cherchait son souffle, livide mais la femme reptile l’enserrait de ses anneaux constrictors. L’eau éclaboussait de vagues irisées la scène tragique. La lune glaciale lançait des rayons de métal bleutés.

Après une lutte perdue d’avance, l’homme entraîné par le monstre des profondeurs disparut dans un dernier tourbillon teinté de sang…



La rivière capricieuse et enfantine serpente et murmure, le soir des écharpes lumineuses et languides caressent la surface de ses eaux. Le garde pêche avertit les promeneurs imprudents. Cette eau douce et transparente le jour se transforme en courants furieux les nuits de pleine lune. Personne n’en connaît la raison !





En savoir plus...  : 

Bienvenue dans le blog de l'Antre-Lire à Claude Romashov !

(et, si je peux me permettre, bienvenue à elle dans le blog de Magali Duru où un autre de ses textes, Salle d'attente, est paru cette semaine.)
Sa fiche auteur sur l'Antre-lire se trouve : 
ici




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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Régine 04/02/2009 14:21

J'aime beaucoup la poésie du texte qui se termine dans le sang...

Blackwatch 03/02/2009 19:18

Jolie écriture très visuelle! J'apprécie cette vision de la vouivre ;-)

Silane 03/02/2009 14:21

j'ai beaucoup aimé :)

Claude Romashov 03/02/2009 12:37

Merci à tous les deux pour vos commentaires et particulièrement à Dominique dont j'apprécie énormément les nouvelles.
C.R.

dominique guérin 03/02/2009 04:30

Ou comment revisiter la légende... Mi-ondine, mi-Lorelei, et pourtant autre. Superbement écrit.