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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 12:48
Les Oiseaux-Brume et les Tigurins
Anthony Boulanger



Aujourd'hui est assurément un grand jour, car je vais vous livrer un secret. Oh, ce n'en était pas un auparavant, du temps où nos ancêtres croyaient encore aux druides et aux dieux. Mais notre siècle est ainsi, et ce qui autrefois était Histoire est devenu Légende ou Mythe.
Pourquoi vous raconter ce secret en ce lieu et en cette heure ? Et bien, je ne pense pas qu'il y ait de meilleur moment que celui-ci, car les gens s'intéressent de nouveau à l'oppidum du Vully et à son mur. Oui, je vais vous conter ce qui advint autrefois à nos ancêtres helvètes pour qu'ils construisent ce rempart et cette forteresse.

Notre histoire prend place ici même, dans notre pays d'eau et de montagne. Lorsque vous regardez les Trois Lacs aujourd'hui, que vous évoquent-ils ?  Volupté, sérénité ? Il n'en était pas ainsi, autrefois, pour les Tigurins qui vivaient dans cette région. Car ces Lacs étaient les palais des Oiseaux-Brume et de leurs serviteurs.
Nul ne sait aujourd'hui comment sont apparues ces créatures. Etaient-elles déjà là avant l'installation des premiers celtes ? Sont-ils descendus des montagnes en même temps que nos aïeux s'implantaient ? La réponse importe peu en vérité.
Les Oiseaux-Brume étaient faits d'eau et de brouillard, terrifiants dans leur majesté. Ils ressemblaient à de grands rapaces, de près de sept mètres d'envergure. Imaginez ces êtres prenant leur envol au-dessus des lacs, tandis que les premiers frimas touchaient les rivages. Imaginez ces corps nébuleux fendre l'air. Quel spectacle ce devait être... Mais plus terrifiant encore, imaginez ces mêmes Oiseaux s'élever au-dessus des troupeaux et fondre en piqué sur les bêtes, les saisirent dans leurs serres et les dévorer en vol. Tandis que les Oiseaux attaquaient les pâtures et se rassassiaient, leur corps grisâtre comme la brume se teintait de rouge sang. Quand les créatures ne trouvaient pas leur content dans les prairies, elles attaquaient alors les villages et décimaient les populations impuissantes, secondées par leurs servants, d'immondes Golems de vase et d'eau que les lacs laissaient alors surgir de leurs profondeurs.

C'était une époque de peur et de souffrance...
Nous pourrions croire que, dès la première attaque, les Tigurins auraient pris la fuite, quittant ces contrées verdoyantes et ces lacs majestueux qu'aujourd'hui nous aimons. Mais leur coeur de celtes étaient déjà conquis par ces paysages, ils étaient par trop attachés à cette région. Obstinés, fiers, ils décidèrent de combattre ces fléaux.

Entre chaque attaque, plusieurs années s'écoulaient. Et c'est pendant une de ces acalmies que les Tigurins construisirent l'oppidum du Vully et le mur. La place forte surplombait les eaux, et permettait ainsi de guetter la surface de l'onde. Au moindre frémissement inquiétant, au moindre banc de brouillard qui naissait et persistait trop longtemps, l'alerte était sonnée et les villageois se réfugiaient sur la colline. Si de nombreuses fois, les alarmes retentirent en vain, cinq ans après l'érection du rempart, l'oppidum sauva de nombreuses vies. Les Oiseaux-Brume vinrent, accompagnés de leur Golems, et ne trouvèrent aux abords des rivages aucune nourriture, ni humain, ni bétail. La colère des créatures fut terrible, et on dit que leurs cris résonnèrent jusqu'à Lutèce. Mais la Forteresse n'était pas encore découverte.

Les druides appelés au Pays des Trois Lacs pour libérer définitivement les Tigurins avaient beau chercher, nulle solution ne semblait poindre. Il fallut un évènement des plus malheureux pour enfin trouver la seule arme efficace, la seule arme que redoutaient ces créatures d'eau et de magie. Des traces nous sont parvenues de la bataille que j'évoque. Il s'agit du grand incendie de l'oppidum... Oui, seul un brasier intense pouvait défaire les Oiseaux.
La nuit était tombée, et depuis deux jours déjà, les Tigurins vivaient dans la crainte et le froid, assiégés dans leur forteresse. Le brouillard n'avait eu de cesse de croître et de s'étendre au-dessus des eaux, et tous craignaient que les Oiseaux-Brume ne reparaissent, de la même façon qu'ils étaient venus des années auparavant.
La troisième nuit, le cri lancinant d'une des créatures se fit entendre. Juste au-dessus du mont Vully... Les Celtes levèrent les yeux pour découvrir avec une fascination horrifiée les ailes impalpables les surplomber. Le mur se noircissait de Golems. C'était la nuit, à l'orée d'un massacre, et dans la précipitation, un brasero dut être renversé. Les Oiseaux descendirent en piqué, les flammes montèrent soudain à l'assaut des étoiles avant de s'attaquer à la forêt environnante.
Si de nombreux Tigurins moururent cette nuit là, asphyxiés par la fumée ou dévorés par le feu, il y avait pour la première fois des pertes du côté des créatures des Lacs. Les Oiseaux et les Golems venaient d'essuyer leur première défaite...

Les villageois laissèrent passer deux jours de deuil. Ils enterrèrent leurs morts, promirent de les venger, et se réunirent devant ce que nous avons baptisé le lac de Neuchâtel.  Là, les druides écoutèrent les témoignages de ceux qui avaient vu les Oiseaux-Brume se volatiliser au contact de l'incendie, de ceux qui les avaient vu foncer à travers le rideau de flammes étouffantes sans jamais le traverser. Les hommes de magie demandèrent conseil aux dieux qui étaient les leurs, et déclarèrent ceci :
- Que les Tigurins se mettent en quête des Oiseaux-Feu, par delà les Terres de la Colère, jusqu'à l'île de glace et de volcans où ils demeurent. Que les Tigurins leur demandent aide et protection. Qu'ils aillent humble et sans honte, car leurs ennemis ne sont pas à leur portée et les Oiseaux-Feu n'aideront pas des hommes arrogants.
Et ainsi nos ancêtres helvètes se réunirent, et parmi les habitants de la région, choisirent deux personnes : un homme et une jeune fille. Le premier, Miril, devait protéger la demoiselle, Armiel, car c'est à elle qu'incombait la lourde responsabilité de plaider la cause de son peuple auprès des Phénix islandais. Ils avaient été choisis pour la force d'une part et l'innocence d'autre part. On dit qu'ils partirent un matin, en direction du soleil couchant.
Ils mirent deux ans à revenir.

Ils arrivèrent dans le Pays des Trois Lacs par une nuit sans lune, mais ils allaient sur les chemins comme si le jour les éclairait. Au bras de chacun des Tigurins, un Oiseau-Feu était perché, le regard fier, le port altier. Ils ressemblaient en tout point aux Oiseaux-Brumes, si ce n'était que leur taille était celle des aigles que nous connaissons tous. Leur corps resplendissait de flammes contenues. Les gens se massaient sur le passage d'Armiel et de Miril, silencieux, mais le visage en liesse. Tous comprenaient la portée de cet évènement. Ils n'auraient bientôt plus rien à craindre des lacs qu'ils chérissaient tant.

Les deux Tigurins et leurs compagnons aviens continuèrent leur route jusqu'au mont Vully. Ils montèrent sur le mur, firent face au lac, et comme répondant à une déclaration de guerre silencieuse, le brouillard se répandit à une vitesse inimaginable au-dessus de l'eau.
Les deux Oiseaux-Feu prirent leur envol tandis qu'une vingtaine d'Oiseaux-Brume émergeaient du brouillard. Le ciel accueillit alors une bataille mémorable. Les corps des Phénix s'embrasèrent face à leurs ennemis, et les rapaces gris semblaient disparaître tandis que le Feu gagnait en puissance. Si le combat fut de courte durée, il en fut autrement de la joie des Tigurins.

L'on dit de ces Phénix qui nous libérèrent autrefois, qu'ils continuent de vivre en chacun de nous, nous donnent notre courage et notre force, notre fierté d'être celtes !


Petite histoire : ce texte a été primé au festival "Vully Celtic" 2007. Félicitations Anthony !

Autre info : Anthony, en plus d'être un nouvelliste prolifique (dommage qu'il n'ait toujours pas eu le temps de faire sa biblio... ;-) ) s'est lancé, avec quelques copains, dans le webzinat.
Ca s'appelle le
Codex Poeticus, la ligne éditoriale est la poésie de l'Imaginaire (SFFF), et deux superbes numéros sont déjà téléchargeables.


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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Silane 15/03/2009 08:12

J'ai toujours adoré cette nouvelle et la relire m'a fait très plaisir!

Macada 13/03/2009 13:14

Et moi aussi je te remercie, Alpero ! :-))

Anthony 13/03/2009 10:26

Merci Alpero !!

alpero 11/03/2009 19:43

Macada, tu fais toujours de découvertes fantastiques...je suis vraiment très heureux que tu m'aies invité, un jour, sur ton blog...
Tout ce que j'y découvre est un vrai bonheur et ce récit des temps anciens l'est particulièrement !