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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 07:11

LE MAINATE DU CORBEAU...


Joëlle Brethes


 

Louis Duval, personne ne l’aimait: petit, sec, très blanc de peau et ridé comme un pruneau d’Agen, il ne lui manquait que la faux pour incarner la mort. On le voyait à toute heure du jour, et parfois de la nuit, arpenter les rues du village. Ses soliloques grandiloquents, ponctués de refrains guerriers, inspiraient la terreur chez les gamins. Les maîtres d’école ne s’en plaignaient pas : ils avaient fait du vieillard un père fouettard très efficace. C’était bien pratique pour mettre au pas quelque vaurien irréductible que ni la crainte des taloches, ni celle des retenues n’amendait. « Si tu persistes à ne pas étudier tes leçons (à ne pas faire tes devoir... à bavarder...) je demanderai au père Duval de venir te prendre ! »

Les femmes, les jeunes surtout, craignaient aussi Duval et faisaient de larges détours pour ne pas croiser sa route. Plus d’une avait été prise de malaise en se trouvant, inopinément, face à son visage de suaire. C’est ainsi que l’Adèle avait fait une fausse couche quand le vieil homme avait surgi devant elle, un jour, au détour d’une ruelle, son mainate sur l’épaule. La jeune femme avait hurlé, le vieux lui avait lancé un regard terrible, l’oiseau (un drôle d’oiseau aussi, celui-là !) s’était mis à battre des ailes et à l’insulter... Bref, l’Adèle avait fait volte-face, s’était pris les pieds dans les pierres disjointes de la Vieille Rue et s’était étalée de tout son long. Sa grossesse étant avancée et difficile, elle avait perdu son bébé et failli en mourir. On avait dû ceinturer son mari, le gros Georges, pour qu’il n’aille pas « faire sa fête » au « saligaud » qui avait mis sa femme en cet état, et privé le jeune couple du fruit de ses amours...

Le père Duval avait été forcé de se barricader chez lui. Il avait fourbi une vieille pétoire qui lui venait de son père, sorti quelques boîtes de cartouches en piètre état et, de sa fenêtre, lâché quelques coups de feu, pour dissuader d’éventuels justiciers. Il ne se laisserait pas faire, tudieu !

Après tout, ce n’était pas sa faute si on faisait de lui un épouvantail.

Pas sa faute si la vieille rue était (mal !) pavée et non bitumée comme les autres du village.

Pas sa faute si l’Adèle avait pris ses jambes à son cou sans regarder où elle mettait les pieds...

Quant au mainate, c’était une brave bête. Pas très distinguée dans ses propos, certes, mais pacifique et affectueuse. Évidemment, il ne fallait pas lui « brailler dans les esgourdes » ! Ça lui faisait peur et elle se défendait comme elle pouvait !

Le village fut en effervescence pendant une bonne quinzaine puis, progressivement, les choses reprirent leur cours. Georges se remit à la tâche et, un trimestre plus tard, l’Adèle recommença à prendre des formes.

On ne voyait plus souvent le Père Duval, en revanche, et on ne l’entendait plus. Il ne sortait que tôt matin ou à la nuit tombée, et il rasait les murs. Pas par crainte, ni par honte, mais il haïssait de plus en plus ses concitoyens et fuyait leur commerce.

 

 

C’est dans ce contexte que les premiers coups de fil arrivèrent chez les particuliers, à la mairie et chez le correspondant local du « Courrier de S... »... Les messages étaient brefs mais parfaitement clairs bien qu’énoncés d’une voix éraillée fort désagréable :

« C’est Fernand ! C’est Fernand l’apprenti ! »

« C’est Léon le cantonnier ! C’est Léon ! ».

Tant qu’on ignora ce qu’avaient fait Fernand, Léon, Marcel, Bertrand, Martin et quelques dizaines d’autres, on haussa les épaules et on raccrocha en pensant que, décidément, le vieux Duval ne s'améliorait pas ! Faire crachouiller des inepties dans le téléphone par son mainate - car on avait parfaitement reconnu la voix de l’animal !- c’était vraiment un passe-temps stupide. On ne se donna pas la peine, non plus, d’aller lui demander de cesser ses communications idiotes : ne valait-il pas mieux recevoir de temps en temps un message imbécile que craindre jour après jour une rencontre fortuite avec celui qu’on appelait maintenant « le fou du diable » ?

Là où la situation devint embarrassante c’est quand on entendit un jour : « Marcel est cocu ! Marcel est cocu ! » Et que le délateur enchaîna avec jubilation : « C’est Bernard ! C’est Bernard le charcutier ! »

- Ça se précise et c’est fâcheux ! Il faut tout de suite faire arrêter ça ! gronda le maire.

Et il manda aux gendarmes de lui amener Duval de gré ou de force.

 

 

Ce fut de force : Duval s’était défendu bec et ongle, avait égratigné deux des pandores et balancé son pied dans l'entrejambe d’un troisième qu’il avait fallu conduire chez le médecin de garde.

- C’est pas des façons ! grommelait le vieux qu’il avait fallu menotter.

- C’est notre avis à tous ! « C’est pas des façons » de semer ainsi la zizanie dans le village... Franchement, Louis, vous deviez avoir honte !

Duval fit la lippe et se ferma comme une huître. Le brigadier de la gendarmerie venu protester contre le mauvais traitement infligé à ses hommes débita sa diatribe, sans recevoir en retour la moindre syllabe.

- Pas bavard, votre « corbeau » ! lança-t-il à l’adresse du maire.

- Oh ! Ce n’est pas lui, le corbeau ! C’est son mainate...

- Ce n’est quand même pas le mainate qui décroche le téléphone ! Ce n’est pas lui qui compose le numéro de vos administrés ni les messages dénonciateurs !

- Certes !

Duval haussa les épaules, regarda ses tortionnaires d’un œil rogue, mais n’apporta ni démenti, ni confirmation.

- Très bien, fit le maire excédé. Collez-le derrière les barreaux ! Peut-être qu’en quarante-huit heures, la parole lui reviendra.

Elle ne revint pas à Duval et il fallut bien le relâcher. Plainte avait été déposée, mais pour de telles broutilles, on ne convoque jamais la cavalerie lourde de la machine judiciaire.

- En tout cas, s’il recommence, je cours lui mettre la tête au carré ! déclara Georges qu’il allait falloir surveiller de près tant sa haine pour le vieillard était féroce, et sa rancune tenace.

- Bah ! Ça m’étonnerait qu’il nous enquiquine encore fit Bernard d’un air entendu.

Et le charcutier tourna les talons sur ces propos sibyllins.

Il n’avait pas - mais pas du tout ! - apprécié la récente délation dont il avait été victime. Ses affaires de cœur et de cul ne regardaient que lui. Les mettre sur la place publique était une grave entorse à la liberté individuelle. Il était d’ailleurs injuste de le désigner à l’ire de son rival, lui plutôt qu’un autre : la Mireille était insatiable et il n’était pas le seul à suppléer les déficiences de « ce pauvre Marcel » !


 

 

Qu’avait donc voulu dire Bernard, avec son « ça m’étonnerait etc. » ? Les regards se croisèrent, crainte et espoirs mêlés. Est-ce que par hasard il envisagerait... Impossible ! Jamais il n’oserait !

 

 

Mais lui ou un autre avaient en effet « osé » car, à peine rentré chez lui, Duval lança un hurlement terrible et s’élança à travers la ville avec le corps inerte de son mainate contre la poitrine :

- C’était pas lui ! C’était pas nous !

Le vieillard hoquetait, titubait, sanglotait et vociférait, ne s’arrêtant que pour enfouir son visage dans le plumage sombre de l’animal mort.

- Assassins ! Bande d’assassins ! C’était pas lui ! C’était pas nous !

Rassemblement devant la mairie dont Duval martelait vigoureusement la porte à double battant.

Personne.

Cortège derrière le vieil homme jusqu’à la gendarmerie.

Les plus hardis s’y engouffrèrent derrière le plaignant.

- I z’ont tué mon mainate ! pleurnichait-il.

- C’est regrettable, fit le gendarme impavide. Asseyez-vous, je vais enregistrer votre plainte.

Il glissa une feuille dans sa machine à écrire, posa les questions rituelles, enregistra les réponses... Mais il était clair que ni lui ni ses collègues ne feraient de zèle !

Tout le village poussa un soupir de soulagement.

 

 

Pas très longtemps, hélas ! Car dès le lendemain, il fallut se rendre à l’évidence : si le mainate était mort, le corbeau, lui se portait très bien ! « Marcel est cocu, Marcel est cocu ! C’est Gillou ! C’est Gillou le boulanger ! » proféra la voix rocailleuse dans une douzaine de foyers du village !

- Bon, ben le mainate n’était pas dans le coup ! reconnut le maire penaud.

Mais on lui fit remarquer que Duval et sa bestiole c’était enquiquineur et compagnie. Si le mainate n’était pas le corbeau, ce matin-là, il avait été sa voix « avant » : l’instigateur avait simplement endossé le rôle et vengeait ainsi son compagnon !

L’édile se rendit donc en personne chez Duval avec le brigadier de la gendarmerie. Une dizaine de villageois attendaient déjà devant la porte de la  maison. Le maire toqua plusieurs fois puis, ne recevant aucune réponse, poussa le battant entrouvert.

 

 

 

Prostré dans un fauteuil à bascule, Duval berçait son mainate. Il était sale, dépenaillé, et n’avait sans doute ni bu ni mangé depuis la découverte du drame.

Surpris, le maire et le brigadier se regardèrent. La Mélanie qui, autrefois, avait eu un sentiment pour Duval et lui gardait quelque affection, se planta au milieu de la pièce, mains sur les hanches, telle une poissarde :

- Qu’est-ce que vous lui voulez encore, au Louis !

Le maire l’invita à se taire et à laisser la gendarmerie faire son office : si le mainate était mort mais que le phénomène perdurait, il fallait se rendre à l’évidence ce ne pouvait être que...

La vieille les interrompit avec colère :

- Votre corbeau, il a besoin d’un téléphone, non ?

Comment aurait-il pu, en effet, inonder le village de ses messages délétères s’il n’avait pas été équipé par les télécoms ? ! Le maire loucha vers le combiné bordeaux posé entre deux cadres représentant les parents de Duval et Duval soldat. La vieille fut prise d’un rire hystérique :

- Il est coupé, le téléphone du Louis ! Depuis plus d'un an. Il l’utilisait presque pas, et les taxes étaient trop chères. Alors il a refusé de payer et on l’a coupé. C’est chez moi qu’il venait quand il avait une urgence, et il en avait pas souvent ! Et je peux vous dire qu’il a jamais sali mon téléphone avec les saloperies que vous lui reprochez ! Ils doivent pouvoir vérifier, ça, les télécoms, avec leurs ordinateurs !...

Le maire et le brigadier se regardèrent de nouveau. Le combiné dûment décroché n’émit aucune tonalité. Il faudrait contrôler les dates auprès des services compétents, évidemment, mais l’édile et le gendarme savaient déjà que la vieille avait dit la vérité. Tout de même ! Pourquoi, mais pourquoi ce bougre d’âne de Duval ne s’était-il pas expliqué, justifié, au lieu de s’enfermer dans un mutisme stupide ! ?

Les deux hommes ne s’attardèrent pas dans la maison. Ils étaient très embarrassés de s’être aussi grossièrement trompés. Sans compter qu’un nouveau problème se posait : si Duval et son mainate étaient hors de cause, « qui » était le corbeau qui les narguait ainsi ? Allait-il falloir se méfier de tout le monde ? Surveiller tout le monde ?

Les services sociaux vinrent chercher Duval ; il s’éteignit le soir même : on lui avait arraché le cadavre du mainate qu'on avait jeté sans ménagement dans la benne à ordures.

 

 

 

Les villageois reprirent leurs occupations s’épiant désormais les uns les autres pour essayer de démasquer le délateur qui, périodiquement, reprenait du service.

Puis, au bout de quelques mois, les choses se calmèrent définitivement : eh oui ! le corbeau se fit muet et on enterra l’affaire.

 

 

 

Ce n’est qu’une bonne année plus tard, et tout à fait pas hasard, que le maire eut le fin mot de l’histoire. Il passait devant le local des jeunes quand il entendit une voix éraillée reconnaissable entre toutes qui disait : « C’est à Muriel ! C’est à Muriel, ces jolis yeux-là ! » Puis il y eut une cascade de rires féminins.

L’édile passa la tête par la fenêtre ouverte : un homme d’une trentaine d’années, marionnette au poing, faisait le joli cœur au milieu d’une cour d’adolescentes...

Julien ! Le fils de la Mireille ! Revenu de son service militaire l’avant-veille !... Tout s’éclairait !

Julien rougit sous le regard sévère du maire. Il soupira, son front se plissa et il sortit sans prendre congé de son auditoire interloqué.

 

 

Le maire aussi soupira et il reprit sa route en secouant la tête... Il savait qu’il garderait cette révélation pour lui. À quoi bon exhumer cette pénible affaire ? Et pour quel profit ?

 

 

 

En savoir plus...  : 

"Le mainate du corbeau... " est aussi publié sur le site de l'écrivain  Jean Calbrix  (une fort bonne adresse de lecture en ligne...).

La fiche auteur de Joëlle se trouve : 
ici.


 

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commentaires

alpero 18/06/2009 17:09

non, Joelle, simplement, je n'y ai pas pensé... et puis, est-ce indispensable ?

Joelle Brethes 18/06/2009 15:50

Euh... je réalise soudain, là, que tu parles de ton grand âge... Est-ce la raison pour laquelle tu n'as pas mis ta photo sur le blog ;-)))

alpero 14/04/2009 08:37

non, ça m'a fait penser à un film de Cayatte...
mais c'est vrai qu'il faut être âgé comme moi pour avoir ce genre de référence... et pourtant, la province n'a pas beaucoup changé...

Joëlle Brethes 14/04/2009 06:45

Merci, Alpeo, pour ce retour : je craignais d'agacer et de me faire accuser d'avoir un peu forcé le trait ; me voici rassurée... Joëlle

alpero 13/04/2009 18:59

j'aime beaucoup cette histoire de corbeau...
belle plongée dans la bonne vieille province...