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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 10:36
Mauvaise herbe

Marie-Catherine Daniel
 
Illustrations : Eléonore Zuber


Il y a très longtemps, il y eut une grande famine à la Réunion. Aucun bateau n’était venu jusqu’à l’Ile depuis des mois. Les magasins se vidaient de leur nourriture, les pêcheurs n’arrivaient pas à attraper du poisson et presque tous les légumes et les bêtes avaient été mangés.

 

Or, à Saint-Denis, vivait un homme très riche, nommé Saturne, qui depuis des années avait amassé dans un cabanon beaucoup de balles de riz. Bientôt, cet homme fut le seul à posséder du riz et comme il était très méchant, il n’acceptait d’en vendre qu’à des prix exorbitants que peu de gens étaient capables de payer. On raconte même qu’il avait fait un pacte avec Satan et qu’à ceux qui ne pouvaient lui apporter assez d’or, il demandait en échange d’une livre de riz un bébé nouveau-né. Certains parents voyant leurs nombreux enfants prêts de mourir de faim se résignèrent à lui donner le plus jeune pour pouvoir nourrir les autres. Personne ne revit jamais les bébés mais les soirs de pleine lune, on entendait de drôles de bruits sortirent de la case de Saturne et une fumée noire s’échappait de la cour intérieure.

 

 

Evidemment, beaucoup de parents plutôt que de sacrifier leurs bébés préférèrent se glisser jusqu’au cabanon à riz pour s’en servir quelques mesures.

 

Voyant que son riz disparaissait, Saturne devînt furieux. Il partit voir un sorcier et lui demanda un sortilège pour protéger son bien. Celui-ci lui donna un sac de graines magiques et lui dit : “plante ces graines autour de ton cabanon. Bientôt de l’herbe va pousser et va de nouveau produire des graines. Ces graines auront le pouvoir de s’accrocher à toute chose, toute bête et tout homme qui les frôlent. A toi, je te donne le pouvoir de réduire en esclavage toute chose, toute bête ou tout homme porteur d’une seule graine.” Saturne, très content retourna chez lui, fit bêcher le terrain par ses serviteurs mais attendit la nuit pour planter les graines dans le secret de l’obscurité. Cette nuit là personne ne vint se servir de riz car il monta la garde. Au matin, un tapis d’herbe magique avait poussé et entourait le cabanon. Cette herbe avait une apparence très normale et ressemblait à du trèfle, mais dans la soirée des graines commençaient déjà à se balancer au bout de courtes tiges. Saturne partit se coucher, priant Satan qu’on vint le voler car il était impatient de tester son pouvoir de réduire les hommes en esclavage.

 

 

 

Or Paul Hoarau, un veuf, vivait  non loin de là. Désespéré d’entendre ses dix enfants crier et pleurer de faim, il écouta sa plus jeune fille, Paula, qui lui disait  :  “Papa, j’ai tellement faim. Nous avons tous tellement faim. S’il-te-plaît, glisse-toi jusqu’à chez Saturne et prends-lui un peu de riz. Il en a tellement qu’il ne s'en rendra même pas compte”. Hoarau finit par accepter.

 

Il s’arma d’un bâton car il pensait devoir affronter les chiens de Saturne. Mais chez celui-ci, tout était calme, hommes et bêtes dormaient du sommeil de ceux qui n’ont pas faim. Hoarau n’eut aucun mal à traverser la cour, puis la belle pelouse devant le cabanon à riz. La porte n’était même pas fermée à clef et l’homme remplit de riz le petit sac qu’il avait apporté. Il rentra chez lui en courant et cette nuit là Paula et ses autres enfants dormirent le ventre plein.

Le lendemain, la première chose que fit Saturne fut d’aller regarder si quelqu’un lui avait pris du riz. Il sut immédiatement que c’était le cas car chaque fois que lui-même prenait du riz, il marquait le niveau de riz sur la toile du sac avec un morceau de charbon. Ce matin-là la marque était à un bon centimètre au-dessus du riz. Saturne se frotta les mains : “Ah! Ah! ricana-t-il, Voleur tu n’iras pas loin !”. Il appela son meilleur chien, lui fit sentir l’herbe et le lança sur la trace du visiteur nocturne. Le chien ne mit pas longtemps à découvrir Paul Hoarau qui marchait tranquillement dans la rue en tenant Paula par la main. Saturne lui posa la main sur l’épaule : “Holà le bougre ! Ne serait-ce pas des graines de mon jardin que je vois là sur ton pantalon. Tu es désormais mon esclave.” Mais Hoarau ne semblait pas décider à se laisser faire et Saturne commença à douter qu’il eût vraiment le pouvoir d’asservir les hommes. C’est alors qu’il eût l’idée d’ajouter : “Ecoute, si tu refuses de m’obéir, je vais aller chercher les gendarmes. Ces graines et les restes de riz qu’on trouvera sûrement chez toi, les obligeront à t’envoyer en prison où on meurt de faim encore plus vite que chez les honnêtes gens.” Hoarau pensa que s’il allait en prison ses enfants n’y survivraient pas alors que s’il était esclave chez Saturne, il arriverait peut-être à chiper quelque nourriture pour eux. Et il en fut ainsi.

 

 

 

 

Ainsi, presque chaque nuit, un homme, une femme partis prendre un peu de riz chez Saturne se retrouvaient esclaves au matin. Une fois ce fut un tang , que les chiens n’eurent aucun mal à retrouver grâce à l’odeur des graines, et qui finit à la marmite. Le pouvoir de l’herbe agissait donc aussi sur les bêtes.


Paula, la fille de Hoarau, passait ses journées à se morfondre et ses nuits à pleurer. Elle se disait que c’était elle qui avait poussé son père à aller chercher le riz et que c’était donc de sa faute s’il était esclave. De plus il était tombé malade et elle s’inquiétait beaucoup car à chaque fois qu’elle arrivait à le voir, son état semblait s’être aggravé. Pourtant, il lui souriait, lui glissait quelques poignées de nourriture qu’il avait réussi à cacher dans ses poches et lui disait de ne pas perdre espoir.

Elle avait beau réfléchir et encore réfléchir, elle ne voyait pas de moyen qui puisse libérer son père et ses malheureux compagnons. Jusqu’au jour où elle entendit une vieille qui venait de voir son fils asservi par Saturne qui criait “Maudite Herbe mauvaise qui nous prend nos enfants”. “Herbe mauvaise, mauvaise herbe” pensa Paula “et la mauvaise herbe pousse partout”.

Cette nuit là, ce fut Paula qui se rendit chez Saturne. Mais elle ne prit pas de riz et ne chercha pas à éviter les graines. Bien au contraire, elle se roula dans l’herbe. Puis elle rentra chez elle. Avec ses frères et soeurs, elle décolla les graines de sa peau, de ses vêtements, de ses cheveux. Mais pas toutes car il en restait toujours un peu, toujours assez pour que le chien de Saturne les détecte. Puis les dix enfants parcoururent la ville en tous sens, semant les graines, ça et là.

 

Le lendemain, Saturne ne partit pas à la chasse aux esclaves puisque personne n’avait touché à son riz. Mais le surlendemain, quelqu’un était venu se servir et Saturne appela son chien. Dans la rue, le chien sauta sur la première personne qu’il rencontra. C’était une vieille femme qui avait bien du mal à marcher et Saturne fut étonné que ce soit elle qui ait pris son riz. Mais la vieille femme refusa d’admettre le vol malgré les graines sur sa robe. Elle cria si fort qu’un attroupement se forma. Et le chien devînt comme fou. Il courait de l’un à l’autre en aboyant car chacun avait quelques graines sur lui. L’herbe plantée par Paula et ses frères et soeurs avait poussé, avait produit des graines qui s’étaient accroché à tous les habitants de Saint-Denis. Saturne ne pouvait pas rendre esclave tous les gens car les gendarmes, dont les uniformes portaient des graines, ne croiraient jamais que tout le monde lui ait pris du riz.

 

 

 

 

 

Paula qui observait la scène non loin de là, courut chez Saturne prévenir son père et les autres esclaves qu’ils étaient libres car rien ne les différenciait plus des autres habitants. Ils rentrèrent tous chez eux en courant annoncer la bonne nouvelle à leur famille. En partant, un des jeunes garçons qui aidait la cuisinière à préparer le cari , renversa, sans le faire exprès, le pot d’huile sur le feu. Comme tout le monde avait déserté la maison, personne ne vit l’huile s’enflammer, le feu se propager à la varangue  en bois. Mais beaucoup de monde fut là pour regarder la case de Saturne et son cabanon à riz brûler allègrement dans le soleil du matin. Chacun pensa que c’était une punition divine et personne n’essaya d’éteindre le feu. Quand Saturne rentra chez lui, il était devenu pauvre.

 


Le même jour, un bateau s’ancra dans la baie de Saint-Denis et son équipage commença immédiatement à décharger des tonnes et des tonnes de riz. La famine était terminée.

Le père de Paula, grâce à du repos et de bons caris, guérit vite. Paula devint une belle jeune fille et épousa un jeune homme qui se lança dans la culture du riz. Elle et sa famille n’eurent plus jamais faim et Paula n’eût plus jamais à demander à quelqu’un d’aller voler du riz.

L’herbe est devenue si commune dans toute l’île que beaucoup croient qu’elle a toujours été là. Elle ressemble toujours à du trèfle et ses graines collent toujours autant. C’est pourquoi on l’appelle la colle-colle. Cependant elle pousse un peu moins vite qu’à sa première apparition et si vous tondez régulièrement votre jardin, les tiges n’ont pas le temps de s’allonger et de se couvrir de graines.

 

 

FIN

 

 

En savoir plus...  : Mauvaise herbe a été  publiée en 2006 par l'association IDEE (qui produit des logiciels multi-handicaps), dans un CD multimédia à destination des adhérents.

C'est pour cette occasion que Eléonore Zuber, graphiste professionnelles, a accepté très gentiment de l'illustrer.

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commentaires

Macada 08/05/2009 08:45

Merci, Reine !
:-)

bataillou 07/05/2009 15:05

belle histoire. j'aime bien quand les méchants sont punis.

alpero 05/05/2009 00:36

Macada, j'étais en vacances loin d'internet... mais, ça m'a permis de lire d'un seul coup un tas de textes intéressants... c'est chouette !

Black 04/05/2009 19:51

Chouette conte, et belles illustrations! En plus, je sens d'ici l'ambiance réunionnaise, cette toucbe d'exotisme fait plaisir!

Macada 04/05/2009 15:51

Contente de te lire, alpéro ! :-)
Et contente que mon conte t'ait amusé.
Les colle-colle continuent de dénoncer dans quels coins des jardins ont joué les enfants, mais de leur côté les parents continuent de ne pas les gronder pour ça. ;-)