Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de l'Antre-Lire
  • Le blog de l'Antre-Lire
  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
  • Contact

Recherche

7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 00:00

Geneviève, Andriaka et le vieux tamarinier

Xavier de Viviés


Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : « Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ? ... » Et tout à coup, il s’écria : « Mais si, j’en ai un, et un bien étrange encore ; c’est une histoire fantastique. J’ai vu un miracle ! Oui mesdames, un miracle, la nuit de Noël »

Marie regarda la petite Geneviève du coin de l’œil, cherchant à déceler sur le visage de son amie un écho de son propre agacement. Elle fut effrayée par son expression : en fait d’écho elle y lisait une exaspération si ouvertement affichée qu’elle en était insultante pour le docteur. Elle en eut des fourmillements dans la peau du dos, là où achevaient de cicatriser les conséquences du dernier crime de lèse-majesté dont elle s’était rendue coupable envers le sieur Bonenfant. Mais malgré sa crainte, elle ne pouvait s’empêcher d’être admirative. Du haut de ses 17 ans, Geneviève tenait tête à ce gros porc et à tous les autres « messieurs de la dunette » avec un aplomb qui en imposait à tout le monde, y compris au capitaine.

Pourtant, après un rot magistral, le docteur Bonenfant continua son monologue sans relever l’impertinence.

-  C’était en 1659. Le 18 ou le 19 décembre. Un corsaire Anglais avait coulé une frégate de notre bon Roi à quelques encablures de l’entrée du port de Saint Malo. La Victoire elle s’appelait cette frégate. Comme quoi, la fortune de mer se fout bien de nous quand elle veut. Bref, j’étais sur les remparts, comme presque toute la ville, et nous avons assisté à la mort de tous ces braves marins sans pouvoir faire quoique ce soit. Dans les jours qui ont suivi, nous avons récupéré des dizaines de corps qui venaient s’échouer sur les rochers à marée basse. Enfin, quand je dis les corps ... c’était souvent des morceaux. Ce salaud d’anglais avait dû balancer un ou deux boulets rouges dans la sainte barbe de la Victoire. Elle avait volé en éclats et une partie de son équipage avait été transformée en viande hachée. Le 24 décembre, un pécheur est arrivé en courant sur la place de l’église. Il gueulait comme un goret ... »

Le docteur rota à nouveau et piqua brusquement du nez sur son pourpoint crasseux. Il se mit immédiatement à ronfler, presque sans altérer le rythme de son histoire.

- « Le miracle, gros cochon, c’est que tu te sois endormi avant de poser tes sales pattes sur nous. A ton âge, il faut choisir entre la gaudriole et la bouteille. De toute façon t’es aussi lamentable pour l’une que pour l’autre.

- Tais-toi Geneviève. S’il t’entend tu auras encore droit au fouet. On ne peut pas se permettre d’attraper une fièvre. Le second lieutenant m’a dit qu’on en avait encore pour près de deux semaines avant d’atteindre Fort Dauphin et au moins autant après pour arriver à l’île Bourbon. Avec la chaleur qu’il fait et les cochonneries qu’on mange on a intérêt à rester solide si on ne veut pas finir au fond de ce putain d’océan comme Mado et Agnès.

- Marie a raison. Arrête un peu Geneviève. Tu sais très bien qu’ils n’abîmeront pas ta jolie gueule, mais on en a marre de subir les effets de ta petite guerre contre tout le monde. On pourrait être comme des reines sur ce bateau si tu cessais un peu de les ridiculiser. Tu as oublié d’où on vient ?

- Non. Je n’ai certainement pas oublié d’où je viens. Mais j’ai très bien compris vers où on allait. On était des moins que rien à Nantes, mais si on se débrouille pas trop mal, on sera comme des princesses d’ici un mois ou deux. Mon ancienne vie, je l’ai jetée à la flotte quand on a passé la digue du port de Nantes. Et vous il est temps que vous le compreniez. On n’est plus des catins maintenant. Dans pas longtemps il y aura au moins trois douzaines de petits coqs qui viendront faire la roue devant nous et mettre leur fortune à nos pieds. Tant que vous vous laisserez tripoter par ce sale porc de Bonenfant ou n’importe qui d’autre, vous garderez votre condition de fille de taverne. Moi je poserai le pied sur Bourbon en princesse.

 

Elles étaient parties depuis près de 5 mois. Enrôlées, de gré ou de force, dans les bouges du port et dans les cachots de l’évêché, pour participer activement au peuplement de l’île Bourbon. Les marins et les soldats qui y vivaient depuis plusieurs décennies déjà se transformaient doucement en paysans, et le Roi lui-même avait ordonné que soient envoyées des femmes afin d’assurer une descendance à ces colons. Plutôt que de se lancer dans une hasardeuse recherche de candidates a l’exil, le docteur Amédée Bonenfant, à qui cette mission de recrutement très particulière avait été confiée, avait préféré la solution de facilité. Il avait invité douze jeunes filles qui ne pouvaient invoquer ni le roi ni l’église pour les défendre, à embarquer sur un trois mâts de la compagnie des Indes. Pour s’éviter le déplaisir d’essuyer des refus, le docteur accompagnait ses invitations d’une escouade de gardes aimablement prêtés par la compagnie elle-même.

La Garonne avait appareillé vers la mi-juillet 1683, avec à son bord de l’outillage, des animaux de ferme et des semences, ainsi que « ces dames » comme le docteur se plaisait à les appeler. Elles avaient été installées dans la partie arrière du bateau, dans une grande pièce qui se trouvait sous la dunette. Sans contact avec l’équipage à l’exception des matelots qui étaient de corvée à l’arrière, elles étaient par contre régulièrement soumises aux ardeurs viriles des officiers qui avaient bien vite troqué leur mépris envers ces filles à matelot, pour des manières grivoises assez inhabituelles à bord d’un navire de la Compagnie.

La descente le long des côtes africaines avait été interminable. Une fièvre foudroyante avait emporté Madeleine avant qu’ils ne passent la ligne. Puis ça avait été au tour d’Agnès, qui s’était discrètement laissée tomber dans le sillage du bateau, un soir ou la mélancolie qui ne la quittait pas depuis le départ s’était faite un tout petit peu plus pesante qu’à l’habitude.

Ils avaient passé le Cap au début du mois de novembre, et avaient entamé leur remontée vers la grande île sous une chaleur étouffante. Ils atteignirent Fort Dauphin le 4 décembre, avec plus d’un mois de retard sur les prévisions les plus pessimistes du capitaine. L’escale qu’ils avaient prévue relativement longue afin de débarquer les animaux survivants pour les faire paître, fut réduite au strict minimum. Les alizés, ces précieux et fidèles auxiliaires de la marine à voile avaient entamé leur pause estivale. La saison des cyclones commençait et il devenait urgent d’arriver à Bourbon avant que la navigation ne s’apparente à une partie de colin-maillard avec le diable.

A Fort Dauphin, ils embarquèrent une dizaine de soldats et un prisonnier. Un grand malgache qui avait conduit une expédition de guerriers à l’assaut du camp retranché Français, et qui s’était fait prendre alors qu’il essayait de s’enfuir avec une partie du troupeau. Il n’avait dû la vie sauve qu’à la cupidité du commandant de la place qui pensait, à raison d’ailleurs, qu’un gaillard de ce calibre se monnayerait sans doute fort cher chez les gros paysans de Bourbon.

  - Marie, tu as vu cet homme sur la plage près du docteur ? On dirait qu’ils l’embarquent, ils vont l’emmener sur le bateau. C’est la première fois que je vois un noir. Il est loin mais il ne ressemble pas à un singe comme on voyait sur les gravures du vieil Antoine. Tu crois qu’on pourra le voir de près ? Lui parler ?

- Ça m’étonnerait. A mon avis ils vont le mettre dans la cale avec une ou deux grosses chaînes aux pieds. Et c’est mieux comme ça, ils me font peur à moi ces gens-là. D’abord on ne sait même pas s’ils ont une âme. Et ils ne savent pas parler, c’est l’abbé Gringoire qui l’a dit. Et puis regarde-le, il est presque nu.

- C’est vrai qu’il est presque nu. Je ne sais pas s’il a une âme ou s’il sait réciter des Pater mais en tout cas, vu d’ici il est moins laid que ce gros lard de Bonenfant.

- Ma pauvre Geneviève, ta haine envers le docteur te brouille le sens commun. Comment peux-tu dire une chose pareille ? C’est un sauvage. Prie plutôt pour qu’il ne s’échappe pas pendant la traversée. Je préfèrerai me jeter à l’eau comme Agnès plutôt que de le laisser m’approcher.

- Le sens commun ! Non mais regarde les tous sur la plage. Le seul qui se tienne comme un prince c’est lui justement. Tous les autre, ils ressemblent à de gros sacs emplumés à côté de lui.

 

Ils reprirent la mer le 6 décembre, avec une navigation éprouvante en perspective. Eprouvante pour les hommes et le bateau puisqu’il leur faudrait naviguer au près pendant 15 à 20 jours, contre une méchante petite mer qui les secouerait jour et nuit. Eprouvante pour les âmes surtout car ils savaient tous, du capitaine au plus jeune des mousses, qu’ils risquaient à tout moment de croiser la route d’un cyclone. Et croiser la route d’un cyclone c’était pire que de rencontrer le hollandais volant. C’était la mort assurée. Tout de suite ou au bout de longues semaines d’errances dans ces mers désertes.

Ils naviguèrent sans problèmes pendant 17 jours, en prenant bien soin de rester sur la bonne latitude. Le moindre écart risquait de leur faire rater l’île Bourbon qui n’était finalement rien d’autre qu’un pois au milieu de l’océan. Et s’ils ne tombaient pas dessus, ils ne sauraient pas s’ils devaient continuer ou rebrousser chemin, n’ayant aucun moyen d’estimer leur longitude. Si le beau temps se maintenait toutefois, le risque de manquer l’île était minime. Elle était très montagneuse d’après ce qu’en avait dit le commandant de Fort Dauphin, ce qui lui assurait un chapeau de nuages qui ne serait pas difficile à repérer. Depuis deux jours déjà, il y avait trois matelots postés en permanence à la vigie, du lever au coucher du soleil ; et le capitaine faisait mettre le bateau en panne pendant la nuit pour ne pas courir le risque de la doubler sans la voir.

 

Ce 23 décembre 1683, dans les hauts du quartier Saint-André, à l’est de l’île Bourbon, Benjamin Hoareau défrichait une nouvelle parcelle du terrain qui lui avait été attribué par le gouverneur 3 ans auparavant. Après une parenthèse maritime de 20 ans, il avait finalement retrouvé la profession qu’il avait cherché à fuir en quittant sa Bretagne natale.

Alors qu’il retournait vers sa case, il remarqua une nuée trouble très loin à l’est et il perçu le bruit, inhabituel à une telle distance de la mer, que faisaient les galets de la côte sous l’effet de la houle qui grossissait. Un cyclone arrivait. Rapidement à en croire la vitesse à laquelle le ciel se couvrait. Il pressa le pas pour remiser ses poules dans sa case et protéger ce qui pourrait l’être et il se prépara à subir une nouvelle fois cette calamité du ciel.

 

 

(suite)

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Nessae 09/05/2009 13:27

Vu selon les termes de l'exercice de style, finalement, je dois reconnaître que le texte est original. ^^
Pas évident de partir de ce premier paragraphe "dickensonien" pour en faire un récit qui louche davantage du côté de L'Île au trésor et autres récits d'aventures maritimes!

Macada 08/05/2009 18:32

Pas Macada, Alpéro, c'est Xavier qui a écrit cette histoire. Mais moi aussi je me suis demandée à quel point elle rejoignait la réalité. En tout cas même si Geneviève et Andriaka n'ont pas existé, c'est tout à fait dans ce genre d'"atmosphère" que j'imagine la colonisation de la Réunion peu après que l'esclavage y ait été institué.

alpero 08/05/2009 16:11

j'ai attendu d'avoir le total pour lire et commenter, j'aime bien ton histoire, Macada... un beau roman, même si c'est sans doute tiré d'un évènement réel !

xavier 08/05/2009 08:37

Merci pour ce commentaire Nessae, j'espère que la seconde partie répondra à tes attentes. Mais tu as raison, l'intrigue ne brille pas par son originalité. En fait, ce texte est le fruit d'un exercice proposé par un atelier d'acriture, il fallait donner une suite au premier paragraphe qui était imposé.

Nessae 07/05/2009 09:54

Ouais, un récit de marins! ^__^
Ça fait bien plaisir, c'est rare et j'aime ça, comme une petite friandise (style fraise quand l'été arrive et qu'on en a été privé tout l'hiver). En plus, l'histoire m'a l'air sympa, sans vraiment d'originalité, mais d'un rythme enlevée! ^^
Vivement la partie deux!