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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 10:34
Dis papa, dis maman, c’est quoi vivre ?

Michel Vanstaen



    Elle pose le livre sur la table de chevet, le prix machin chose, elle ne sait plus très bien, mais elle se doit de le lire. Que montrer aux collègues de travail si ce n’est son intérêt pour la culture. Elle remonte le drap, se pose le masque sur les yeux, ferme la lumière et s’enfonce doucement dans le lit.

    Il pose le cognac sur la table, s’allume une dernière cigarette et se laisse dériver au fil de ses pensées. La journée s’est  bien passée. Les contrats en prévision ont tous été honorés. Le président lui a même souri subrepticement au détour d’un couloir. L’avenir s’annonce lumineux.

     Un bref passage à la salle de bain et il la retrouve déjà endormie. Il se blottit contre son corps et laisse ses lumières intérieures s’éteindre l’une après l’autre.

     ELLE et  LUI.

 

***

 

    Bertrand repousse du pied le caillou qui lui meurtrit la cheville, remet le carton en place et vérifie que la couverture protège au mieux Clarisse. Avec tous ses trous, tu parles d’une protection, mais ils n’ont que celle là. Heureusement, ce soir, le vent n’est pas de la partie. La pluie, ils ont appris à s’en fiche, abrités sous un porche parmi tant d’autres.

    Clarisse bouge dans son sommeil en émettant des bruits bizarres. Cela ressemble à des ronflements, mais salement rouillés. Pourvu qu’elle ne se chope pas quelque chose, c’est toujours la galère pour se faire soigner.

    Il se cale sur le côté et laisse le temps prendre possession de ses rêves.

    A ces moments là, il pense toujours à Clarisse. Elle a la chance, sans doute la dernière, de s’endormir à peine allongée. Lui attend souvent longtemps, utilisant ces longs instants à chercher le moyen de s’en sortir. Ce ne sont pas les hypothèses qui lui manquent. Les moyens de leur donner vie, il ne le sait que trop bien, sont tellement illusoires.

    Il ferme de nouveau les yeux et se laisse bercer par les gémissements de sa femme.

    CLARISSE et BERTRAND.

 

***

 

    Le réveil sonne toujours trop tôt pour lui. D’une main endormie, il trouve la bête maléfique et l’éteint d’un geste maladroit. Sept heures du matin, ce n’est pas une heure pour des gens comme eux. Ah, les délices des grasses matinées bien au chaud ! Mais aujourd’hui, le quotidien les attend.

    Elle s’est éveillée également, se glisse hors du lit et se dirige vers la salle de bain. C’est à lui de préparer le petit déjeuner, pas assez rapide !

 

***

 

    Le bruit de la circulation tire Clarisse de ces mauvais rêves. Bertrand ronfle à poings fermés. On dirait une locomotive des temps passés. Rien que la pensée d’avant lui fout le bourdon. Elle se secoue comme un animal trempé et se décide à le laisser dormir. Encore quelques minutes de bienheureuse inconscience, il ne les a pas volées.

 

***

    Un bisou vite fait et elle se dirige vers le parking. Lui préfère le métro. C’est vrai que travailler en plein centre ville... Enfin, on ne peut pas tout avoir ! Il resserre le col de son manteau, il ne fait pas chaud ce matin. Elle prend la route de la zone industrielle. Elle aime cette voiture, le chauffage est ultra rapide. Elle a horreur d’avoir froid au volant.

    Il attend quelques minutes que la rame sorte de l’ombre.

    Elle attend quelques minutes pour sortir de la ligne des feux rouges.

 

***

 

    Ils se dirigent vers l’avenue. Clarisse a tapé deux cigarettes à des lycéens en partance. Le temps est couvert et s’est bien rafraîchi. Ils resserrent leurs vieux anoraks. C’est plus symbolique qu’autre chose. Bertrand marche de son pas saccadé, un vieux problème de genou mal soigné. Comme d’habitude, le regard des gens est un mélange de fuite et de curiosité. Au début, cela les a fait rire, puis sourire. Ensuite est venue la haine. Pourquoi ? Qu’ont-ils donc de différent ? Ils respirent, ils mangent (de temps en temps), ils pissent, ils défèquent, comme tout le monde, comme le premier regard du matin, comme tous ces gens qu’ils croisent. Bon dieu, ce n’est pas vrai ! C’est çà qu’on appelle la justice sociale ?

    Ils arrivent devant le bistrot. Le patron les a pris en sympathie et leur offre le café du matin, souvent le seul de la journée.

    Une goutte d’eau dans un océan de vide.

 

***

 

    La pause de midi est son moment préféré. Du qu’en dira t on jusqu’aux discussions métaphysiques, elle se sent dans son élément. Rien ne lui échappe, ni les facéties des uns, ni les certitudes des autres. Ce qu’elle adore par-dessus tout, ce qui la fait vraiment vibrer, la publicité. Vanter les mérites de ceci, énumérer les avantages de cela, le rêve profondément ancré de ressembler à toutes ses postures, de ne faire qu’une avec cet amalgame de choix, de vies, de libertés. Elle se sent comme guidée, c’est tellement facile, tellement reposant.

    Lui n’a pas trop l’impression d’être en pause. Même au self, on parle boulot, mais il aime çà. La journée se doit d’être un long enchevêtrement de décisions, de coups de téléphone, de réunions. C’est comme cela que l’on avancera, que la société fera des bénéfices, et qu’il pourra embrasser au plus près sa carrière.

    Elle arrange son maquillage et se retrouve assise à son bureau.

    Il se regarde un instant dans la glace de l’entrée.

 

***

    Ils ont fait la manche toute la matinée, dans le froid et le mépris, tout juste de quoi se payer deux sandwiches. C’est assis sur le bord de la fontaine qu’a lieu le repas. Cela fait longtemps qu’ils ne s’occupent plus de savoir si l’eau est potable ou non. La pluie ne tombe toujours pas, mais c’est imminent. Une cigarette qui a vécu plus d’une vie de mégot leur insuffle un peu de chaleur. Bertrand observe Clarisse à la dérobée. Qu’est-elle devenue ? Que sont-ils devenus ? Elle était belle, mais tant de rudesse sont passés au-delà  de ces yeux que c’en était un autre temps. Quel chemin tortueux  les a menés là ? Et s’il était parti avant, s’il l’avait quittée alors que tout était encore normal, elle aurait pris un autre chemin, elle y serait arrivée, il en est sûr. Mais cette pensée lui déchire les tripes. L’abandonner pour qu’elle ne le devienne pas. Car ils le sont, avec ou sans étiquette. Il lui prend doucement la main. Elle a compris.

    Ils reprennent le chemin de la rue.

 

***

    La journée s’achève pour lui. Le temps de saluer ses collaborateurs et il se retrouve dans la grisaille humaine qui arpente les trottoirs. Il ne s’y intéresse pas, se dirige vers la bouche de métro.

    Elle se retrouve dans le cocon feutré de sa voiture, pensant au millier de choses à faire avant de rentrer. Elle sait très bien qu’elle n’en fera qu’une infime partie, mais cela remplit l’espace.

 

***

    L’après-midi a été salué par une pluie discontinue. Ils se sont protégés comme ils ont pu, tantôt dans une entrée d’immeuble, le plus souvent le long des murs. Le ciel se dégage en ce début de soirée. C’est le moment de demander quelques pièces. Mais les passants sont bien trop conditionnés à passer. La moisson est maigre. 

 

***

    Ce  matin, la douleur lui perfore le bas ventre. Un univers à elle seule, avec ses vagues, ses replis, son insistance. Le docteur a essayé de l’amadouer avec le mot magique : stress. Un peu de repos et tout rentrera dans l’ordre. Mais elle ne l’entend pas ainsi et le lui fait savoir de toute sa violence refoulée. Cela fait une semaine qu’il est en arrêt, ce qui ne l’empêche pas de téléphoner au bureau. Pas question de se laisser déconnecter !

    Elle a quitté la maison comme tous les jours, mais avec un passager clandestin. La peur a pris possession de ses entrailles. Si elle ne s’imposait qu’aux toilettes, cela pourrait aller. Mais elle a élu domicile dans les méandres de son ventre, se cachant, se déjouant de ses tentatives naïves. Hier soir, solitaire dans la salle de bain, elle a pleuré. Enfin, quelque chose de sérieux. La peur a momentanément reculé, la laissant profiter de la chaleur de son mari. Mais aujourd’hui, retour à la case départ.

 

***

    Clarisse a les mains froides. Pas de la température ambiante qui, ce matin, leur fout la paix. Toute la nuit, Bertrand a respiré bizarrement, comme si un intrus avait squatté sa gorge. Elle ne sait comment l’exprimer, un raclement, une brûlure, un truc pas  normal. Il a beaucoup bougé dans son sommeil, se réveillant pour se rendormir aussitôt. Elle a du le déplacer pour que sa tête ne heurte pas le trottoir à chaque quinte de toux. Evidemment, c’est le moment qu’a choisi le carton pour se déchirer. Une nuit de merde ! Avec autre chose en prime, une inquiétude en sourdine. Mais pas le temps de s’en occuper, elle a décidé d’aller au centre médical. Tant pis si la queue dure toute la journée, cela fait maintenant assez longtemps que Bertrand se trimballe cette saloperie.

    Ses yeux s’ouvrent et embrassent l’espace de ceux de sa femme.

 

***

    Elle arpente la salle d’attente à l’écart des autres, n’a aucune envie de parler. Elle se mord la langue trop souvent, comme si cela pouvait ralentir les battements de son cœur. Depuis combien de temps est-il entré ? Une demi-heure, un monde ? Elle s’en fout, se concentrant sur sa démarche tremblante. Pas question de s’arrêter, la peur en profiterait pour la harceler à nouveau. Elle a découvert récemment l’existence d’un vide à l’intérieur de sa tête, à moins que ce ne soit son corps, elle ne sait pas très bien. Mais elle ne veut pas tomber. Jamais, jamais ! Le pressentiment de devoir y poser des mots la terrorise et la rassure. Mais pour l’instant, elle attend, elle attend, elle attend.

    L’horizon apporte soudain son écume de blancheur. Ce ne sont que des infirmiers. Elle se précipite, mais aucun ne s’est occupé de lui. Ils lui conseillent d’attendre. Elle connaît.

    Son regard appréhende les alentours. La blancheur de l’hospital, la couleur de la pureté pour mieux faire la nique aux armadas de microbes, de virus. Mais ce sont les images de la merde et de l’urine qui s’imposent. Elle a envie de fuir. Mais par où, tout semble se terminer dans un cocon de blanc putréfié. Sa respiration se fait haletante. Il faut se reprendre. Elle pense très fort à lui, se fait mal, a l’impression que son crâne vient de retrouver sa soupape de sécurité, et s’aperçoit que sa cheville a heurté un radiateur. Tout le monde la regarde. Merde !

 

***

    Pas simple de s’y retrouver dans ce marécage de formulaires. Clarisse n’y comprend rien. Clarisse en a marre. Clarisse est venu pour que l’on soigne Bertrand.

Une infirmière essaie de l’aider, mais elle a l’air tout aussi paumée. Elle s’excuse, précisant qu’elle est intérimaire, qu’elle s’y connaît en piqûres et compagnie, mais que la paperasse, ce n’est pas son fort. Elle va se renseigner, promis. Clarisse n’a qu’à l’attendre là. Là, en l’occurrence, est un mélange de salle de classe dépoussiérée, d’arrière cours après la pluie, et de ce que l’on voudra du moment que çà arrête de puer.

    Ils sont arrivés tôt ce matin, ce qui leur a permis de rentrer assez vite, mais pas assez. Il a fallu attendre leur tour. Attendre ! Qu’est-ce qu’ils font tout au long des jours, apeurés quand la nuit devient somnambule et menace de les dévorer. Attendre, toujours et encore ! Avec dans le regard des gens cette pitié qui cache la peur, ce mépris qui cache la peur, ce rejet qui cache la peur, cette peur pas fichue de se voir en face. Attendre !!! Mais rien ne vient. Noyés dans un amalgame d’immeubles, de rues, de porches, d’abris précaires, ils n’ont même plus droit à l’horizon. Alors, l’attente, tu parles ! Cependant, elle s’assied dans un coin, les genoux repliés sur la poitrine. L’idée de dormir lui effleure les yeux, mais pas maintenant, alors que Bertrand est quelque part, si près et déjà bien trop loin.

 

***

    Mort ! Le mot est resté coincé dans sa gorge. Ce qu’il implique, bloqué dans les méandres de sa compréhension. D’autres mots essaient de s’agripper à elle. Tout est devenu opaque. Elle ressent les mains de sa mère qui effleure ses cheveux, la douceur de l’épaule de son père quand l’agilité des larmes la dépasse. Son enfance la tire en arrière tel un aimant. Elle voudrait revenir, faire le chemin en sens inverse, dégurgiter le temps. Mais elle transpire de plein fouet l’illusion, la fuite éperdue. Elle sent une main sur son bras. L’espoir fou ! Elle ouvre les yeux en grand. C’est le docteur, l’annonceur de la mort :

    –– Vous voulez un verre d’eau ?

    « Pour te l’envoyer en pleine gueule ! » Aussitôt, elle a honte de sa pensée. Mais pourquoi lui a t-il dit çà ? Pourquoi veut-il tout casser ? Ce n’est pas vrai. Non ! Non ! Non ! Elle ne veut pas. Qu’on lui rende LUI. Tout de suite ! Maintenant ! Mais un étau la maintient face à la réalité, la broie comme un vieux rêve inutilisé. Ses mains se posent sur ses joues. Plus jamais les siennes. Le monde se comprime encore un peu plus. Alentour, rien n’a bougé. Comme si ! Elle comprend que c’est encore une vacherie, qu’on essaie de lui faire croire. Mais en même temps, les mots font leur chemin, s’imprime en contretemps de la réalité. Cependant, le rythme est lancé, la musique se berce au sérail d’un vide qu’elle n’ose pas encore regarder. Elle se dégage de l’étreinte de tous ces gens, blancs comme la mort. Ses pas sont timides, incertains, renouvelés à chaque fois. Soudain, la folle étreinte du soleil l’enveloppe de vertiges. Elle n’en a cure. Elle avance.

    ELLE ! 

 

***

    Clarisse regarde l’eau couler de la fontaine. Le débit a changé, plus grave, chargé d’une masse de plomb. Assise sur le bord, ses mains courent sur la pierre, à la recherche de… Ses pleurs ont écrasés le silence, écartelé le peu qu’il lui reste, le rien qu’il lui reste. Les gens passent comme avant, vagues déridées d’un autre temps, pourtant si proche. Tout semble en retrait, décalé, refoulé. Les odeurs ont changées, se sont inversées, ont repris les chemins d’avant. Clarisse s’écroule une fois de plus.

    La saloperie a eu raison de Bertrand. C’est l’infirmière qui lui a annoncé, maladroite, tragique. L’intérim de la mort n’est pas non plus sa vocation. Elle a encaissé la voix serrée, comme à chaque insulte, chaque repli de son existence. Elle est partie sans un cri, ce qu’elle ressent est ailleurs, là où les choses sont cassées à jamais, là où la douleur se couche sur sa peau, se répand dans le moindre interstice de sa respiration. Clarisse n’est devenue que Clarisse.

    Elle se lève, se dirige au hasard.

    CLARISSE !

 

***

    Les deux femmes marchent sur le même trottoir. Elles se croisent, ne le savent pas. Une pluie de nuages s’agrippe aux angles cassés des toits. La nuit soigne son entrée sur deux visages cicatrisés de larmes.

    La ville, de nouveau, ferme ses portes.

 

 

En savoir plus ...Michel Vanstaen .

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commentaires

Michel de l'Antre-lire 13/06/2009 20:35

Merci et encore merci.

claude 11/06/2009 09:27

Ce texte m'a beaucoup touchée. La souffrance y est remarquablement dépeinte. Un moment fort, merci.

alpero 10/06/2009 20:11

j'ai aimé, j'ai aimé et je n'ai rien d'autre à dire, sinon que j'ai été pris du début à la fin !

azarian 10/06/2009 19:25

Une bonne claque de realisme avec ce texte tres bien ecrit.