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18 juin 2009 4 18 /06 /juin /2009 06:28

Gramoun


Marie-Catherine Daniel



Elle sort doucement, la bouteille de dessous la pile de grenouillettes aux couleurs tendres. Lentement, elle dévisse le bouchon puis hume avec délices le vieux rhum si désiré. Elle a tout prévu : dans le bonnet de layette blanche du baptême, repose le petit verre délicat offert par la Chinoise de la boutique le jour où elle lui a annoncé l’heureux événement. Tranquillement, elle verse l’alcool. En buvant, son regard se perd loin, là-bas vers la mer. Le soleil du bonheur vient de toucher l’horizon. Elle sourit : que la liberté est chère mais qu’elle est belle !

Le deuxième verre est encore plus doux. Elle a presque envie de pleurer mais... non !, le temps des larmes, même de joie, est terminé. Terminé.


 

On frappe à la porte. Elle se fige.

« Police, ouvrez Madame, nous savons que vous êtes là ! »

Le verre se brise en éclats de sang du couchant. Stéphanie aimerait faire de même mais Gramoun ricane dans sa tête et l’en empêche.


***


L’enfant est né coiffé : « un bon signe »  a plaisanté la sage-femme, qui a crû nécessaire d’ajouter que cela porte chance. Sauf que sous la « coiffe », les cheveux étaient maillés et là, la sage-femme n’a rien dit.

Les premiers jours, Stéphanie a soigneusement lavé la tête du nourrisson avec le shampoing spécial prescrit par le médecin. Elle lui a donné le sein des heures durant sans se décourager du peu de lait qui en coulait. Elle a supporté les cris du bébé et quand, enfin, ils se sont apaisés, elle a cru que son amour de mère avait triomphé du mauvais sort. Elle a accepté, alors, de passer au biberon. Puis, comme les cheveux de la fontanelle restaient maillés malgré ses soins, elle a consulté la tisaneuse. Trois jours plus tard, les boucles libérées de leur gangue, le bébé apprenait à sourire. Stéphanie est allée remercier Saint-Expédit et tout sourire, elle a préparé le baptême.


 

Mais quand le vieux curé a eu un malaise juste au moment où il oignait l’enfant, que celui-ci a poussé un cri si puissant qu’on aurait dit celui d’un coq en train de brûler vif, Stéphanie a su que l’enfer ne faisait que commencer.


 

Pendant des jours et des nuits, elle a essayé de redonner le sein au nourrisson malgré les cris de sa mère qui la traitait de folle car le lait ne venait pas. La colère du bébé remplissait la maison de jour et de nuit, soutenue par les biberons de la mère qui menaçait Stéphanie de l’assistance sociale si celle-ci ne la laissait pas faire.

Elles sont allées voir le curé qui leur a conseillé patience et prières et s’est extasié de la ressemblance entre le garçon et Stéphanie. Elles ont fait le tour des églises et surtout des autels dédiés à Saint-Expédit. Dans les bus qui les menaient à Saint-Philippe, Saint-Benoît, Plaine des Palmistes, Saint-Gilles, des chuchotements effrayés et, une ou deux fois, des signes de croix entr’aperçus du coin de l’œil, les accompagnaient. La hargne de l’enfant, pourtant revêtu de sa robe de baptême, était si ardente quand les présences sacrées l’enveloppaient, que Stéphanie et sa mère attendaient d’être seules avec lui pour pénétrer dans l’église ou s’approcher de l’oratoire.

Stéphanie, épuisée, de ces longues nuits sans sommeil a fini par aller voir le médecin qui lui a prescrit des somnifères. Pour soulager un peu sa mère qui refusait d’en prendre aussi, elle a trouvé l’astuce du bain. Trempé longtemps dans l’eau refroidie au frigo pour cet usage, le nourrisson finissait par s’engourdir et dormait quelques heures.

Mais il est tombé malade et bien sûr, la mère a insisté pour que Stéphanie l’emmène chez le docteur. Celui-ci a trouvé le bébé adorable et bien éveillé quoiqu’un peu chétif. Son rhume n’était affaire que de quelques jours, de fortifiant et de mouche-bébé. Pour calmer les pleurs, il a proposé de doubler la dose de lait maternisé, a donné une pommade pour les gencives et rappelé à Stéphanie de bien prendre ses somnifères et de ne pas oublier de s’occuper un peu d’elle.

Elle a suivi les conseils. Tout le temps du rhume, le mouche-bébé a extirpé tant et tant d’infection que le petit corps se détendait de jour en jour. Et de nouveau, un doux sourire est venu de temps à autre éclairer ses yeux clairs. Stéphanie a laissé sa mère doubler la dose du biberon. Pour la première fois, le nourrisson, a dormi une nuit complète. La jeune femme  a fêté l’événement en allant chez le coiffeur.


 

Mais le rhume s’est trop vite arrêté de couler. Stéphanie a eu beau injecter et réinjecter de l’eau salée dans les narines, la saleté ne pouvait plus être atteinte. A commencé alors, une période de cauchemars : l’enfant s’est remis à hurler, partout sur son corps en commençant par les ailes du nez, sont apparues des plaques d’un eczéma purulent. Une flambée foudroyante de l’infection balayait les quelques barrières érigées par les prières et les soins : la vilenie suintait de partout. Stéphanie a repris les bains froids y ajoutant de la teinture d’aloès à dose de plus en plus forte. Chaque aube et chaque crépuscule, elle s’est prosternée, les genoux sur une règle de bois, devant la Vierge et Son Enfant. De jour en jour, de nuit en nuit, les jérémiades et les cris de sa mère lui sont devenus de plus en plus insupportables. La mégère la traitait de tous les noms, l’accusant de ne savoir rien faire, de tout mal faire, d’être souillée elle aussi, exigeant qu’elle retourne voir le curé ou « quelqu’un d’autre ».

Quand les premières dents sont sorties, c’étaient les canines !

Stéphanie est allée voir le sorcier.


 

Celui-ci l’a scruté longuement, lui intimant d’un geste de ne pas parler. Elle n’a pas pu soutenir longtemps les yeux flamboyants et sa tête s’est abaissée.

« Il y a un arbre dans ta cour, a annoncé lugubrement le mage. Et qu’y avait-il dans cet arbre ? »

Stéphanie a brusquement tout compris : Paul et elle étaient assis sous le manguier de la cour quand Paul lui a annoncé son départ pour la métropole; elle a senti son sang se retirer de tout son corps. A ce moment-là, pour nier la douleur, elle a donné à Paul les traits de Gramoun. L’invocation de son grand-père et grand-oncle tout à la fois a réussi : son amour pour Paul a immédiatement disparu et elle a regardé l’homme partir avec un sourire méprisant. Dans son ventre, l’enfant a pris le poids d’un pilon.


 

La cérémonie a eu lieu à minuit à la pleine lune suivante. Le sorcier, déjà bien imbibé de rhum, est arrivé vers 11 heures, suivi de son assistant portant le cabri et un grand sac de sport plein à craquer. Stéphanie, une heure plus tard, était trop saoule pour qu’autre chose que des scènes grimaçantes lui tiennent lieu de souvenirs : un sabot de bouc ensanglanté qu’elle glisse sous la tête de lit ; la face déformée du mage, les lèvres collées aux siennes pour lui déverser dans la bouche un alcool aux relents de vomi ; elle, faisant la même chose à l’enfant qui hurle, s’étrangle, et se tait enfin ; l’assistant impassible, qui tapote doucement le djembé lancinant.


 

Mais l’eczéma s’est à peine calmé et ce sont les molaires qui ont percé. Il fallait attendre le RMI du mois suivant pour retourner voir le sorcier.

Alors, Stéphanie, puisque l’enfant avait des dents, a arrêté le lait et l’a mis aux légumes. Elle a jeûné aussi et interdit à sa mère de stocker ou de consommer tout produit animal à l’intérieur de la maison.

Le bébé a maigri et le Mal qui se cachait sous la chair rose est apparu : le pus teintait le corps entier d’un jaune maladif, le ventre est devenu un bubon dur aux veines saillantes, mais ce que la  mère n’a pas pu supporter c’est de voir révéler le faciès de Gramoun à mesure que fondaient les joues rougies par l’eczéma.


 

Stéphanie n’a pas eu de larmes à offrir à sa mère. Elle ne voulait même pas insister auprès du curé qui refusait de mener l’enterrement mais la sœur de son père a pris les choses en main. Il n’y a pas eu de veillée, ce qui a permis à Stéphanie de ne pas montrer sa honte au grand jour. Au cimetière, elle a raconté aux voisins venus scruter son désespoir, qu’une amie s‘occupait du bébé pendant quelques jours. Même sa tante n’a pas franchi le seuil de la maison.


 

La nuit qui a suivi l’enterrement, Stéphanie a donné un biberon additionné de rhum à Gramoun. Il a ricané, plein de joie mauvaise, fêtant sa victoire en se vautrant dans le lit de sa fille morte de sa réincarnation.

Quand il s’est endormi le sourire aux lèvres, Stéphanie s’est glissée dans l’obscurité jusqu’à la maison du sorcier.

Elle lui a offert sa jeunesse et a obtenu l’ultime rite d’exorcisme.


 

Gramoun dormait toujours quand elle a glissé le lacet autour de sa tête et la petite croix de buis mouillée d’eau bénite a scintillé d’un éclat rouge en touchant la poitrine cacochyme mais cela ne l’a pas réveillé.

Gramoun dormait toujours quand Stéphanie s’est glissée avec lui dans la nuit sombre et bruissante.

Gramoun dormait toujours quand sa petite fille l’a jeté dans la ravine. Un coup de vent et de pluie a étouffé le bruit de sa chute en enfer.


 

***


 

Mais le sorcier n’est pas aussi puissant que Gramoun. Ou peut-être la jeunesse de Stéphanie était trop entamée pour être suffisante ?

Les policiers sont là et, dans les bras de l’un d’eux, Gramoun gazouille comme un bébé.

Stéphanie réalise alors ce qu’Ils doivent penser. Des larmes de soulagement embuent ses yeux. Non ! Le sorcier est puissant ! Son calvaire est terminé et celui de Gramoun va commencer. Pour lui l’assistance sociale et, pour elle, la liberté d’être… même si c’est en prison.


 

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commentaires

Macada 29/06/2009 08:01

Très sympa ton com, Nessae. Je suis contente que le flou entre rationnel et irrationnel soit si bien perçu.

JP : J'espère qu'il y a un calepin et un crayon dans ton observatoire... ;-)

Nessae 28/06/2009 02:00

Très chouette texte dans lequel, en effet, on cherche constamment où se placer entre le "réel" et le fantastique (dans son sens moderne). Puis on comprend qu'il suffit de rêver éveillé pour que tout devienne clair…
Merci de l'avoir partagé avec nous! Sombre, dérangeant et fascinant…

JP 24/06/2009 11:24

@Macada: Je n'ai jamais vraiment disparu, juste caché dans un repli du rideau de fond de scène en attendant d'avoir quelque chose à dire. J'ai en effet reçu plusieurs invitation de sorciers 100% efficaces! Par chez moi (un quartier métissé d'une ville à proximité de Londres), ce sont plutôt des femmes d'ailleurs.

Macada 20/06/2009 20:17

Merci, NB. Au moins des histoires pareilles devraient déculpabiliser pas mal de parents qui ne s'estiment pas assez bien pour leurs petits. ;-)

Azarian, tu as dû lire ce texte sur le site (et non le blog) de l'Antre. Je ne me rappelle pas l'avoir publié ailleurs. Quoiqu'il en soit, merci de ton com.

Azarian 20/06/2009 16:44

J'avais deja lu ce texte quelque part ;)
dure, destabilisant avec toujours deux points de vue qui peuvent etre adoptes celui du rationnel et de l'irrationnelle. Beau travail.