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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 07:45

Raoul et Lucette

André Samie


Oyez oyez, gentes dames et gentils damoiseaux, les tristes aventures du Raoul et de la Lucette !

Notre héros, le Raoul, était un rude paysan de nos campagnes, humble et laborieux, un caractère bourru dissimulant une âme généreuse et un cœur d’or. Ce cœur, justement, palpitait pour la Lucette. La Lucette était une vache. Mais pas n’importe quelle vache. Il s’agissait de la meilleure laitière du village de Glayou, voire du royaume entier. Du moins c’est ce que prétendait son heureux propriétaire, le brave Raoul. Il l’aimait d’un amour pur et intense, d’un amour bien au-delà de ce qu’un homme peut ressentir pour une femme. Surtout quand cette femme s’appelle Marcelle, qu’elle a de la moustache et le caractère d’un corniaud enragé, ce qui était le cas de l’épouse de notre fermier.

Ainsi, le Raoul, il la bichonnait sa Lucette. Il lui fournissait le meilleur foin du pays, lui prodiguait de tendres caresses, lui susurrait des mots doux à l’oreille. Cette idylle aurait pu durer jusqu’à la fin des temps mais le destin, à coup sûr jaloux d’une telle félicité, décida d’y mettre son grain de sel.

    Or donc, un tragique matin, le Raoul revenait des champignons, son panier bien rempli et le cœur empressé de rejoindre sa mie. Au sortir de la forêt, un bien triste spectacle le figea de consternation. Sous ses yeux éberlués, deux armées s’étripaient avec férocité sans ressentir la moindre compassion pour les cultures piétinées et les sillons dévastés. Au milieu de ce courtois carnage, la pauvre Lucette lançait des regards désespérés vers son Raoul. Las, il lui était impossible de se frayer un passage dans cette mêlée pour porter secours à sa belle. La poitrine saisie d’angoisse, il dut donc attendre que les combattants en finissent avec leurs belliqueuses civilités. Celles-ci virent, par chance, la soldatesque royale emporter la victoire… et la malheureuse Lucette. Ni une ni deux, notre valeureux paysan se porta au devant des ravisseurs.

— Fiers chevaliers, cette vache est ma chère Lucette,

Je vous en conjure, rendez-moi cette noble bête !

— Que nenni, maraud, il s’agit là d’un butin de guerre,

Ôtes-toi de notre chemin, si tu ne veux tâter du fer !

    Face aux mines encore rougies de leurs récentes démêlées, le Raoul jugea qu’il n’était point opportun d’insister. Ainsi, fort désappointé, il ne put que lancer un appel désespéré vers sa tendre et douce.

— Ma Lucette, je t’aimeuh !

— Meeeeeeuuuuuuuuuuuh !

 

Mais notre héros n’était pas homme à se laisser abattre aussi aisément. Sans tarder, il s’en alla quérir le maire de Glayou et lui conter ses mésaventures. Le dignitaire, fort occupé à comptabiliser les victimes des débordements accidentels de la soldatesque, lui prêta une oreille aussi attentive que possible. Il avait la lourde charge de veiller au bien-être de ses administrés et ne pouvait décemment pas ignorer les doléances du Raoul. Il lui tint donc ces propos.

— Brave Raoul, cette injustice doit être réparée,

Saches que je m’engage à faire tout le nécessaire,

Mais d’abord, signes-moi ces quelques formulaires,

Que je vais transmettre de ce pas aux autorités.

Réjoui de voir sa requête entendue, le Raoul s’exécuta et apposa sa plus belle croix au bas des différents parchemins. Le notable s’empara des précieux documents et assura qu’ils parviendraient entre les mains compétentes au plus vite. Nulle inquiétude, il se ferait un devoir d’informer le paysan des progrès de la procédure. Se félicitant de l’efficacité de l’administration, le brave Raoul s’en retourna chez lui et attendit.

Au bout d’un mois, l’inquiétude le taraudait. N’y tenant plus, le Raoul se permit donc d’interpeller à nouveau le maire. Ce dernier, quelque peu embarrassé, consulta des piles et des piles de papier avant de pousser un soupir augurant de cruelles nouvelles.

— Mon pauvre Raoul, le sort s’acharne sur toi,

Je crains que ton dossier ne se soit égaré,

Signes-en un nouveau que je vais emporter,

Et celui-là, je le soutiendrai de tout mon poids.

    Bien que fort contrarié, le Raoul obtempéra. Contrit, le dignitaire s’excusa de ce fâcheux contretemps mais, après tout, les retrouvailles avec la Lucette n’en seraient que plus intenses.

    Un nouveau mois s’écoula et notre héros se mit à soupçonner que le maire cherchait à l’éviter. Ainsi, ce jour-là, alors qu’il allait chez le forgeron, il le découvrit par hasard au fond d’un tonneau. Le notable bafouilla.

— Oh Raoul, mais quelle bonne surprise !

— Cher maire, avez-vous des nouvelles ?

— Justement, il fallait que je vous dise…

— Ne soyez pas timide comme pucelle !

— Votre requête m’a été renvoyée,

Car déposée en dehors des délais.

— Foutredieu je n’y suis pour rien !

— Mon ami ne vous emportez point !

— Je me retrouve complètement marron.

— Vous pouvez faire appel de la décision…

— La peste soit de vos satanées procédures,

Cela fait bien trop longtemps que ça dure !

 

    C’est ainsi que notre Raoul s’éloigna, le courroux ceignant son front. En chemin, sa route croisa celle d’un preux chevalier. Touché par le désarroi du paysan, celui-ci s’enquit des raisons de telles émotions. Notre héros s’expliqua et conta l’odieux enlèvement de sa chère Lucette.

— Mon ami, ta cause est juste et sincère,

Elle sera ton arme dans cette quête,

Va de ce pas ravir ta promise de ses fers,

Et à ses ravisseurs, fends leur la tête.

    Sur ces mots bien sentis, le chevalier s’éloigna, satisfait du secours apporté à un pauvre hère. Notre Raoul jugea que ces paroles sonnaient vrai. Si la justice ne pouvait intercéder en sa faveur, il ferait justice lui-même. Fort de cette décision et persuadé que la noblesse de ses motivations lui permettrait de surmonter tous les obstacles, il s’arma de sa fourche, salua la Marcelle et se mit en route vers la capitale.

    Ainsi, trois jours écoulés, il parvint à la royale citadelle. Non loin de là, sa Lucette trônait dans un enclos au milieu d’autres congénères, telle une reine entourée par sa cour. Sur-le-champ, il franchit la clôture et se hâta vers sa mie. Après de longues et poignantes embrassades, il l’attira à sa suite mais se trouva aussitôt nez à nez avec quelques gardes courroucés.

— Ôtez-vous de mon chemin,

Cette vache est mon bien !

Persistez et je vous botte le fondement,

Mon amour me donne force de géant !

    Quelques instants plus tard, le malheureux Raoul fut jeté dans les douves après avoir été rossé de belle manière. La douleur de son cœur occultait celle de ses os et il se laissa aller à un excès de désespoir. Jamais il ne reverrait sa Lucette.

 

    Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner tout penaud, son regard se posa sur le donjon royal. Il eut soudain une illumination. Le monarque éclairé, père du petit peuple, ne saurait rester insensible à sa peine. L’espoir gonfla à nouveau son cœur et il alla promptement réclamer audience. Un numéro lui fit remis, un siège indiqué dans une vaste salle encombrée. Après quelques dizaines de cent pas parcourus avec anxiété, la voix rugueuse d’un garde l’appela. Enfin, le Raoul fut présenté à sa royale majesté. Il s’expliqua avec toute l’humilité et la déférence possible. La tête courbée, ses mains froissant son chapeau, il attendit la sentence.

— Brave Raoul, nous t’avons écouté,

Mais nous ne pouvons t’exaucer.

La Lucette produit un lait divin,

Dont nous raffolons sans modération,

Tu as bien su t’occuper de ce bovin,

Et il est juste de t’en offrir rétribution.

    D’une auguste chiquenaude, le roi lança une pièce d’or au Raoul. Celui-ci voulut exprimer son désaccord mais deux gardes l’entraînaient déjà dehors. Il se retrouva donc sur le pavé, une pièce d’or entre les mains en lieu et place du doux museau de sa Lucette. Las, il avait épuisé tous les recours possibles. A moins d’espérer un miracle, il n’avait plus qu’à se morfondre seul, avec son malheur et la Marcelle.

 

    Un miracle ? Telle était l’ultime solution ! L’entêté Raoul avisa le clocher le plus proche et s’y dirigea à grandes enjambées. Il ferait appel à la justice divine qui, elle, saurait reconnaître la pureté de ses intentions. Sans tarder, il se retrouva à genoux face à l’autel, les mains jointes, le visage tourné vers les pieux symboles. Il se mit à prier de toute son âme. Et le miracle se produisit. Dans un rayon céleste, un ange descendit à lui. Baigné de l’aura lumineuse, le Raoul pleura de félicité. La divine apparition lui tint ce discours.

— Le Raoul, la force de ton amour m’a touché,

Quel est ton souhait que je puisse l’exaucer ?

— De tout mon cœur, je souhaite ma Lucette,

La retrouver aussitôt et lui conter fleurette !

L’ange écarta les bras et s’apprêta à accomplir le prodige tant espéré. Mais de prodige, il n’y eut point et c’est un regard sévère qui accabla le pauvre Raoul.

— Le Raoul, ta Lucette est une vache !

— Oui, mais en quoi cela vous fâche ?

— Aimer une vache est péché mortel,

Tu encours la damnation éternelle !

— Mais que faire pour la serrer enfin dans mes bras ?

— Comme dirait l’autre, aides-toi et le ciel t’aidera.

Sur ce message plein de bon sens, l’ange disparut, abandonnant un Raoul désemparé.

 

Après toutes ces mésaventures, le brave Raoul ne ressentait plus que colère et frustration. De son poing dressé, il invectiva l’armée, l’état, le pouvoir, la religion et la Marcelle pour faire bonne mesure. Effrayé par cet acte de rébellion inconsidéré, il se reprit aussitôt. Mais, dissimulé dans l’ombre, un homme l’avait vu. Il s’approcha du Raoul non sans jeter de fréquents coups d’œil aux alentours.

— Camarade, j’ai entendu ta rage.

Saches que tu n’es point solitaire.

Une armée de forçats de la terre,

Se prépare et couve un juste orage.

Rejoins donc la révolution,

Ensembles, nous vaincrons !

Il n’en fallait guère plus pour décider un Raoul qui n’avait plus rien à perdre. A défaut de pouvoir enlacer sa vache dans ses bras, il saisirait le taureau par les cornes. La révolution fut menée tambour battant et abattit les privilèges et la royauté sans coup férir. Des nobles furent décapités, des soldats massacrés, des prêtres pendus et des innocents assassinés par mégarde. Le Raoul distribua force coups de fourche et même si toute cette violence outrageait sa nature placide, il savait qu’au terme de ce ténébreux sentier, sa chère Lucette l’attendait.

    Et c’est ainsi que son vœu le plus cher se réalisa enfin. La Lucette était là, face à lui. Il l’embrassa, la caressa, la bichonna. Passée l’émotion de ces émouvantes retrouvailles, le Raoul prit le chemin du retour avec sa tendre et douce. Mais, au sortir de la ville, il fut arrêté par des révolutionnaires.

— Camarade, où vas-tu donc avec ce bovin ?

— Je rentre chez moi et cet animal est mien.

— Fichtre non, nous allons le réquisitionner.

— Mais en l’honneur de quel injuste décret ?

— N’es-tu pas au courant, pauvre fol ?

Camarade, la propriété c’est le vol !

 

    Ainsi, notre malheureux Raoul revint à Glayou, sans sa Lucette et toutes ses illusions perdues. Mais rassurez-vous, l’épilogue de cette dramatique histoire n’est point si triste qu’il n’y paraît. Longtemps, le Raoul se morfondit, accablé de tristesse, mais il retrouva enfin le grand et véritable amour auprès de Germaine. Germaine était une truie, mais pas n’importe quelle truie. Son groin était si affûté qu’il percevait la truffe à des lieues à la ronde. Ainsi, chaque jour, le Raoul s’en allait aux champignons aux côtés de sa douce compagne, loin du mépris ou de l’avidité des puissants de ce monde.

 

    La moralité de cette histoire, mais peut-être en trouverez-vous une meilleure, est que l’amour est bien plus précieux que le pouvoir ou la puissance, que vous soyez amoureux d’une truie ou d’une vache.

 


 

 

 

 

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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Tristeplume 09/10/2009 16:43


Merci à toutes et à tous ! Content que ce texte vous ait plu. J'ai pris énormément de plaisir à l'écrire.

(et toutes mes confuses pour ce retour tardif, je m'étais perdu dans les passionants rebondissements de la législation sociale en France)

@ Solenne et Chloé : ce texte n'est pas forcément représentatif de mon style (au cas où j'aurai un "style" d'ailleurs" ^^)

@ Joelle Brethes : eh bien, voilà de luxueux relents, j'en ai le nez tout émoustillé !

(je remercie au passage messieurs Proudhon et Schmoll pour leur aimable contribution à ce texte ^^)

@ NB et Black : merci les copines !

@ Freef : merci ! T'es pas la seule à avoir apprécié cette formulation dont je ne suis pas peu fier. ^^

@ Macada : merci, ô gracieuse hôte !


Joelle Brethes 29/09/2009 06:16


Totalement déjanté et super, avec relents Jarry/Voltaire...
Joëlle


Black 23/09/2009 13:05


Excellente nouvelle !


solenne&chloé 05/09/2009 15:23

Trop drôle ! Nous n'écrivons pas dans ce style mais on trouve ton histoire bien poilante. Bonne continuation.

NB 05/09/2009 13:59

Ah ça faisait longtemps que j'attendais le retout de Raoul et Lucette... bien contente de les voir ici !