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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 09:45

Les migrateurs


Isabelle Makowka



Partie 1

LE SAVANT

Évidemment, je suis réveillé. Il y a des mois que je rêve d’une grasse matinée, et là évidemment, je suis réveillé. Je me sens sourire malgré moi : l’excitation – sans doute responsable de ce réveil impromptu – me gagne subrepticement et se mêle à cet orgueilleux sentiment de satisfaction. Délicieux instant. Je profite de la douce caresse des draps sur ma peau, mais l’envie de jouir d’un tel moment va dans peu de temps m’expulser du lit, je le sens ! Ahhh, divine sensation procurée par une utopie devenue réalité.

Première franche journée de vacances, mazette ! Je n’y croyais plus. Je commençais à ne plus pouvoir supporter toutes ces difficultés pour déposer un brevet. Dès lors qu’il s’agit d’un domaine qui sort de l’ordinaire et du tangible, tout devient compliqué. Bien entendu, si je n’avais pas autant redouté de me faire piquer mon idée, je n’aurais peut-être pas été obligé d’aller aussi souvent déposer des appellations, des principes suffisamment vagues pour ne pas être plagiés, mais assez précis pour m’en garantir la propriété… Stop ! Si je commence à ruminer de la sorte, ce bon moment risque d’être gâché… Le comble, tout de même, c’est d’avoir été contraint de déposer ce nom ridicule que lui ont donné mes collègues, au cas où ce soit celui qui émerge. Où ont-ils vu des anges ? C’est idiot.

Du coup, je me lève. Punaise, ce que je suis content ! Je me demande si je vais planer comme un bienheureux toute la journée. Je n’ai pas envie que ça s’arrête.

Le Prix Nobel, peut-être ? On peut rêver, mais j’ai du mal à y croire, parce que ce n’est quand même pas le genre de d’invention qui rentre tout à fait dans une catégorie du Nobel ordinaire, et je me demande qui peut décider de créer un nouveau domaine « nobélisable » – la physique cognitive, peut-être ? – juste pour moi, en plus.

Pour fêter ça, allez, j’ai le temps, je m’autorise un vrai café. Un bol, même. Le lyophilisé restera au placard, maintenant. Tiens, poubelle ! J’hésite à débrancher le téléphone… Partagé entre l’envie de rêver tout seul sur mon nuage, de ressasser mon impression de complétude, et le plaisir évident que j’aurai à recevoir les félicitations de tout le monde. Des propositions peut-être, même.

La complétude… Ouais, pas mal. Pas simple de décrire ce genre de sentiment.

 

Il y a au moins un quart d’heure que je m’amuse à faire coïncider ma petite cuillère avec les dessins de la nappe, sans penser à rien d’autre. J’ai une légère poussée d’adrénaline quand je m’en aperçois, c’est dingue. Je dois presque me forcer à me détendre, à m’habituer à vivre sans obsession en somme : quel vide!

Bon, comment s’habiller un jour pareil ? Confortable, c’est sûr, un peu classe, au cas où. J’imagine que je verrai du monde aujourd’hui. Ceci dit, des vêtements classe, je n’en ai pas des masses, à part les chaussures…

Je me demande si les gens vont croire ce que j’ai mis en évidence. Une telle découverte concerne tout le monde, mais je suis convaincu qu’elle va mettre un bout de temps à faire son chemin. Il me faudra me justifier des milliers de fois pour qu’ils l’admettent et qu’ils essayent, j’en suis certain.

Ces bottines, j’y suis tellement à l’aise que j’ai un peu l’impression de mettre des pantoufles. En plus, elles sont belles. Enfin, si ça se trouve, personne ne les admire autant que moi : je ne me souviens pas qu’on m’en ait fait des compliments.

J’ai beau être fier, je ressens toutefois une vague sensation de malaise. Trouver sans fournir beaucoup d’effort procure un sentiment de supériorité partagé : certes, on se sent meilleur, mais avec cet arrière goût de non mérité et la conviction que les autres n’ont sans doute pas donné toute leur mesure. Ceci étant, si le concept s’est laissé approcher sans trop de difficultés, son axiomatisation a représenté un sacré boulot ! Des jours, des nuits innombrables à réfléchir sans jamais baisser la garde. Ma force, à mon avis, c’est d’être capable d’une « pensée alternative » que j’ai toujours possédée. Une espèce de faculté à me détacher du présent, de la situation pour élaborer une solution originale. Je me souviens de ma surprise quand j’ai découvert cette façon de penser décrite dans un ouvrage. L’auteur donnait comme exemple celui d’une famille dont la petite fille ennuyait la grand-mère en train de tricoter en jouant avec ses pelotes. Le père suggérait alors de placer l’enfant dans son parc, quand la mère proposait plutôt d’y mettre la grand-mère qui n’avait pas besoin de beaucoup d’espace pour s’amuser. Les quatre triangles équilatéraux construits avec six allumettes procèdent du même mode de réflexion. Enfin, tout ça pour dire qu’il me semble que la « Voie des Anges », comme la nomment bêtement mes confrères, aurait pu être inventée depuis longtemps par beaucoup de monde. Il n’y a là rien de génial, mais les gens sont coincés, et leur pensée aussi.

Le journal doit être dans la boîte aux lettres, à cette heure-ci.

Il y est. Petite constriction au niveau de l’épigastre. Première confrontation de ma découverte et du public. J’ai tout fait pour ça : dans les reportages de la radio ou à la télévision, les journalistes coupent ou raccordent les phrases comme ils l’entendent, alors c’est moi qui ai contacté le quotidien avant que la rumeur ne s’ébruite. De plus, je connais depuis longtemps la fille qui a écrit l’article et j’ai bien insisté pour qu’elle transcrive avec application les données que je lui ai transmises, j’espère qu’elle aura respecté son engagement. Bon, ce qu’il faut c’est lire comme si j’étais quelqu’un qui n’y connaît rien. Est-ce que, si je le consulte plus tard, c’est mieux ? Attendre les commentaires et essayer de comprendre ensuite ce qui les a suscités. Par exemple, prendre un air blasé en disant « Ah bon ? Je n’ai pas encore lu l’article. » Ou être blindé, anticiper les réactions et avoir des arguments prêts ? De toute façon je n’ai pas assez de patience pour faire le blasé, alors…

Dernière marche en haut de l’escalier, sur le bois ensoleillé. J’adore ces rayons obliques du matin qui donnent en cette saison une chaleur blonde au parquet. D’ailleurs, ça me rappelle que Matisse ou Picasso ou un autre, mais je crois que c’était un peintre, avait posé des miroirs sur la face interne de ses volets, ce qui fait qu’en les ouvrant plus ou moins il inondait sa maison de soleil. J’ai toujours trouvé cette idée formidable.

Je me laisse glisser le long du mur pour m’asseoir sur le sol comme s’il m’était arrivé la dernière des catastrophes. N’importe quoi. Respire.

En fait, l’article n’est pas trop mal rédigé, et la journaliste s’est conformée à mes indications Cependant, je trouve curieux de me voir dans ce quotidien national. Je n’ai pas l’impression qu’on y parle vraiment de moi. Les stars, ça leur fait quoi, à force ? « Le transport sans pollution : un des problèmes majeurs de l’humanité sans doute résolu grâce à un esprit brillantissime» Le titre est mauvais, la photo est nulle. Au moins, grâce à ça, je suis sûr que personne ne viendra m’importuner dans la rue ! Méconnaissable. Même par moi. C’est moi, d’ailleurs ? Je reconnais mes pompes, en tout cas, les belles. Je les identifie sans difficulté, elles sont blanches. D’un côté, le voir écrit dans le journal semble irréel, mais en même temps, ça ancre tout ça dans la réalité : c’est indéniable, je l’ai fait. Moi. Et le public va bientôt le savoir, les autres médias ne vont pas tarder à prendre le relais. Tiens, je devrais recevoir aussi ma revue spécialisée, aujourd’hui.

Tout le monde, ça veut dire la terre entière. J’ai l’impression d’être un imposteur. Je ne me suis jamais pris pour un « esprit brillantissime », j’ai seulement réfléchi d’une autre manière. Et c’était simple : une conjoncture favorable, une sorte de révélation alors que je cherchais tout autre chose. Je me sens un peu mal à l’aise, mais par bonheur, ils n’en disent rien dans le journal.

Et si, ensuite, je n’étais pas à la hauteur de ma réputation ? Je m’imagine déjà à une conférence où on me poserait des questions auxquelles je serais incapable de répondre, ou même, une émission de télé, une interview… Les critiques acerbes si je débite des platitudes… Mon Dieu ! – est-ce, d’ailleurs, encore d’actualité ce type de juron ? Pourrai-je dire un jour que j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas ?

 

(à suivre)

 

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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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