Mardi 1 juillet 2008
(photo J. Laval)

Impalpable

Jean-Philippe Drécourt


Notre amour était tellement impalpable que le jour où il nous a quitté, je ne l’ai pas remarqué. C’était comme le soleil couchant un jour de temps gris. Il faisait déjà nuit avant la nuit. Notre amour s’est ainsi dissout dans la grisaille de notre vie, il s’est envolé dans la tempête des événements.

Nous partions en vacances. Tu étais assise à l’arrière de la voiture. Tu lisais un livre à Téo pour passer le temps. Et d’un coup tu as fermé le livre et m’a demandé de m’arrêter, devant ce restaurant, au beau milieu de nulle part, sur une nationale déserte. Tu es sortie, tu as pris les valises, le petit. Tu étais arrivée. Moi pas.

Pas de scène, pas de dispute. J’ai croisé ton regard dans le rétroviseur. Je ne me suis pas retourné. Téo n’a rien dit, comme s’il avait compris et déjà accepté. La porte a claqué mais je ne l’ai entendue que bien plus tard, lorsque j’étais seul sur la route, sous l’influence hypnotique des ombres des platanes.

Alors j’ai pris une grande inspiration. J’étais libre. Pendant une fraction de seconde, l’impalpable s’est matérialisé. J’ai compris ton amour. Tu avais accepté ce que j’étais : un rêveur solitaire et égoïste. Et tu m’avais sauvé. En me quittant devant ce restaurant, en me laissant continuer sans vous. Pour la première fois, j’ai ressenti la connexion. J’ai découvert que l’amour était possible même pour l’handicapé de l’altruisme que je suis. Tu m’as donné espoir. Avec une autre peut-être, mais grâce à toi.

 


Petite histoire : Jean-Philippe est trouvable sur son site.

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Mercredi 25 juin 2008

(photo Inachisio.com)

Un Petit Bistrot

Célia Deiana


    Je me suis trompé de rue, je le sens.

    Elle m'avait dit la troisième à droite après le magasin de chaussures. J'ai pourtant bien compté, mais visiblement, je ne suis pas du tout au bon endroit. Déjà, je suis sorti de la galerie commerciale, et la boutique que je cherche est censée être en plein dedans. En plus Mari m'avait parlé d'un grand bâtiment qui bouchait la fin de la rue, très éclairé la nuit à cause des magasins situés en contre bas et ouverts jusqu'à minuit. D'ailleurs elle m'avait aussi parlé de tubes de R'nB déversés à plein volume dans la rue.

    Ici c'est quand même plutôt silencieux.

    Très silencieux.

    Et puis il fait bien nuit hein.

    C'est pas encore très glauque, mais ça, c'est uniquement parce qu'il fait très chaud et qu'il ne pleut pas.

    Bon, si je rebrousse chemin, j'arriverai sans doute à retourner dans la galerie commerciale.

    ...

    Visiblement pas.

    Une légende dit que les villes japonaises sont construites en grands carrés posés les uns à côté des autres.

    C'est faux.

    Je n'avais pas souvenir qu'il y avait un distributeur de cigarettes avant. J'ai encore dû me tromper de rue. Mais où et quand ?

    Je fais encore cinquante mètres et me retrouve devant un distributeur de boissons. Je glisse 130 yens dans la fente et rafraîchit mon palais avec une eau citronnée (super vitaminée d'après l'étiquette). J'ai besoin de boire pour avoir les idées plus claires.

    Je suis perdu.

    Je ne sais pas où je suis.

    Et j'ai refusé d'emprunter le portable de Mari parce que ma fierté de mâle me l'interdisait.

    Je suis un grand con.

    Il faut que je trouve soit un téléphone, soit un taxi. Donc il faut que je sorte de cette rue qui change d'apparence à chaque fois que je tourne la tête. Comme je l'ai déjà dit, ça pourrait être pire : il pourrait pleuvoir. Mais ça pourrait être encore pire : je pourrai ne plus avoir d'argent sur moi. Et cauchemardesque : je pourrai croiser des types louches. Faut pas rire avec ça, j'en ai déjà vu. D'habitude, les gaijin, ils s'en foutent. Mais s'ils en croisent un (qui en plus a l'air d'un grand con) la nuit dans une ruelle sombre...

    Ca y est je me fais peur tout seul.

    J'ai encore changé de rue et là, je me dis que les types louches, je vais pas tarder à les croiser.

    Je déchiffre les enseignes d'une maison de massage et de deux boîtes pour adultes.

    Youpi.

    Tout ce que je voulais au début, c'est aller dans une boutique d'éventails, pour acheter des souvenirs. Je veux pas aller dans une boîte pour mec !

    Allez, du calme, si je marche tout droit, tout le temps, je vais forcément arriver quelque part. Une cabine téléphonique, un taxi, une station de métro. Quelque chose ! Une station de flics ! Il est censé y'en avoir plein dans ce foutu pays !

    Un restaurant !

    J'ai réussi à déchiffrer les machins, on dirait un bouiboui bizarre, mais ils doivent avoir un téléphone !

    Ni une ni deux, avant qu'un rabatteur s'attaque à moi, je grimpe l'escalier étroit et je pousse la porte du bistrot.

    Un bruit de clochette tellement étrange dans une ville où toutes les portes s'ouvrent sur des voix suraiguës  de Irrashaimase!!!!

    Minuscule. Deux bancs, quatre chaises et deux tables.

    Et soudain j'ai très faim.

    Il faut savoir vivre dangereusement. Je ne sais pas ce qu'il y aura sur la carte du menu, je ne pourrai même pas la lire. Mais je ne sais pas. D'un coup, je suis très content de m'être perdu.

    Le cuistot me jette un regard plein de curiosité par-dessus ses casseroles, puis retourne ) ses beignets. Un vieil habitué a fait de même avant de reprendre une bière.

« Osutorarian ?

    — Furansu », que je réponds avec un accent à couper au couteau.

    Un sourire. On me donne une table et un menu qui ressemble à un rébus pour génie de 320 de QI.

    « Bi~ru, kudasai. »

    Oh oui une bonne bière. Et puis quelques beignets. Une fois le ventre rempli, je demanderai le téléphone au patron. Mais là j'ai le temps.

    Tout mon temps.

 

 

Petite histoire : Célia est trouvable sur son site, et aussi sur FictionPress.

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Lundi 16 juin 2008


LA MORT DU CHIEN

Octave Mirbeau


Dans les petites villes, on connaît tous les chiens, de même qu’on connaît tous les citoyens, et l’apparition d’un chien inconnu est un événement aussi important, aussi troublant que celle d’un étranger.

Le chien passa devant la fontaine qui se dresse au centre de la Promenade, et ne s’arrêta pas.

– Oh ! oh ! se dit M. Bernard, ce chien, que je ne connais pas, ne s’arrête point à la fontaine. Oh ! oh ! ce chien est enragé, évidemment enragé…

Tremblant, il se munit d’une grosse pierre. Le chien avançait, trottinant doucement, la tête basse.

– Oh ! oh ! s’écria M. Bernard, devenu tout pâle, je vois l’écume. Oh ! oh ! au secours… l’écume !… au secours !

En se faisant un rempart du platane, il lança la pierre. Mais le chien ne fut pas atteint. Il regarda le notaire de ses yeux doux, rebroussa chemin, et s’éloigna.

 

* * *


En un instant, la petite ville fut réveillée par cette nouvelle affolante : un chien enragé ! Des visages encore bouffis de sommeil apparurent aux fenêtres ; des groupes d’hommes, en bras de chemise, de femmes en camisole et en bonnet de nuit, se formèrent, animés sur le bas des portes. Les plus intrépides s’armaient de fourches, de pieux, de bêches, de serpes et de râteaux ; le menuisier gesticulait avec son rabot, le boucher avec son couperet ; le cordonnier, un petit bossu, au sourire obscène, grand liseur de romans en livraisons, proposait des supplices épouvantables et raffinés.

– Où est-il ? où est-il ?


Pendant que la petite ville se mettait en état de défense, et que s’exaltaient les courages, M. Bernard avait réveillé le maire et lui contait la terrible histoire :

– Il s’est jeté sur moi, monsieur le maire, la bave aux dents ; il a failli me mordre, monsieur le maire ! s’écriait M. Bernard, en se tâtant les cuisses, les mollets, le ventre. Oh ! oh ! j’ai vu bien des chiens enragés dans ma vie, oui, bien des chiens enragés ; mais, monsieur le maire, jamais, jamais, je n’en vis de plus enragé, de plus terrible. Oh ! oh !

Le maire, très digne, mais aussi très perplexe, hochait la tête, réfléchissait.

– C’est grave ! très grave ! murmurait-il. Mais êtes-vous sûr qu’il soit si enragé que cela ?

– Si enragé que cela ! s’écria M. Bernard indigné, si vous l’aviez vu, si vous aviez vu l’écume, et les yeux injectés, et les poils hérissés. Ce n’était plus un chien, c’était un tigre, un tigre, un tigre !

Puis, devenant solennel, il regarda le maire bien en face et reprit lentement :

– Écoutez, il ne s’agit plus de politique, ici, monsieur le maire ; il s’agit du salut des habitants, de la protection, du salut, je le répète, des citoyens. Si vous vous dérobez aux responsabilités qui vous incombent, si vous ne prenez pas, à l’instant, un parti énergique, vous le regretterez bientôt, monsieur le maire, c’est moi qui vous le dis, moi, Bernard, notaire !

M. Bernard était le chef de l’opposition radicale et l’ennemi du maire. Celui-ci n’hésita plus et le garde champêtre fut mandé.

 

* * *


Turc, réfugié sur la place, où personne n’osait l’approcher, s’était allongé tranquillement. Il grignotait un os de mouton qu’il tenait entre ses deux pattes croisées.

Le garde champêtre, armé d’un fusil que lui avait confié le maire, et suivi d’un cortège nombreux, s’avança jusqu’à dix pas du chien.

Du balcon de l’hôtel de ville, le maire qui assistait au spectacle avec M. Bernard, ne put s’empêcher de dire à celui-ci : « Et cependant, il mange ! » de la même voix que dut avoir Galilée en prononçant sa phrase célèbre.

– Oui ! il mange… l’horrible animal, le sournois ! répondit M. Bernard ; et, s’adressant au garde champêtre, il commanda :

– N’approche pas, imprudent !

L’heure devint solennelle.

Le garde champêtre, le képi sur l’oreille, les manches de sa chemise retroussées, le visage animé d’une fièvre héroïque, arma son fusil.

– Ne te presse pas ! dit une voix.

– Ne le rate pas ! dit une autre voix.

– Vise-le à la tête !

– Non, au défaut de l’épaule !

– Attention ! fit le garde champêtre qui, sans doute gêné par son képi, l’envoya, d’un geste brusque, rouler derrière lui, dans la poussière. Attention !

Et il ajusta le chien, le pauvre chien, le lamentable chien qui avait délaissé son os, regardait la foule de son oeil doux et craintif et ne paraissait pas se douter de ce que tout le monde voulait de lui. Maintenant un grand silence succédait au tumulte ; les femmes se bouchaient les oreilles, pour ne pas entendre la détonation ; les hommes clignaient des yeux ; on se serrait l’un contre l’autre. Une angoisse étreignait cette foule, dans l’attente de quelque chose d’extraordinaire et d’horrible.

Le garde champêtre ajustait toujours.

Pan ! pan !

Et en même temps éclata un cri de douleur déchirant et prolongé, un hurlement qui emplit la ville. Le chien s’était levé. Clopinant sur trois pattes, il fuyait, laissant tomber derrière lui de petites gouttes de sang.

Et pendant que le chien fuyait, fuyait, le garde champêtre, stupéfait, regardait son fusil ; la foule, hébétée, regardait le garde champêtre, et le maire, la bouche ouverte, regardait M. Bernard, saisi d’horreur et d’indignation.

 

* * *


Turc a couru toute la journée, dansant affreusement sur ses trois pattes, saignant, s’arrêtant parfois pour lécher sa plaie, repartant, trébuchant ; il a couru par les routes, par les champs, par les villages. Mais partout la nouvelle l’a précédé, la terrifiante nouvelle du chien enragé. Ses yeux sont hagards, son poil hérissé ; de sa gueule coule une bave pourprée. Et les villages sont en armes, les fermes se hérissent de faux. Partout des coups de pierre, des coups de bâton, des coups de fusil ! Son corps n’est plus qu’une plaie, une plaie horrible de chair vive et hachée qui laisse du sang sur la poussière des chemins, qui rougit l’herbe, qui colore les ruisseaux où il se baigne. Et il fuit, il fuit toujours, et il bute contre les pierres, contre les mottes de terre, contre les touffes d’herbe, poursuivi sans cesse par les cris de mort.

Vers le soir, il entre dans un champ de blés, de blés hauts et mûrs, dont la brise balance mollement les beaux épis d’or. Les flancs haletants, les membres raidis, il s’affaisse sur un lit de bluets et de coquelicots, et là, tandis que les perdrix égaillées rappellent, tandis que chante le grillon, au milieu des bruissements de la nature qui s’assoupit, sans pousser une plainte, il meurt, en évoquant l’âme des pauvres chiens,

Qui dorment dans la lune éclatante et magique.

 


Petite histoire : Ce texte est paru dans "Les  Contes de la Chaumières" (1894).

Pour une rapide présentation d'Octave Mirbeau (1848-1917), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Quant aux "contes de la Chaumière", vous en trouverez la version intégrale sur  Ebooks libres et gratuits (un vrai trésor, cette bibliothèque en ligne de livres du domaine public...).

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Lundi 16 juin 2008


LA MORT DU CHIEN

Octave Mirbeau


Son maître l’avait appelé Turc.

Il n’avait pourtant rien d’un Turc, le pauvre : bien au contraire. Il était maigre, jaune, triste, de mise basse et de museau pointu, avec de courtes oreilles mal coupées, toujours saignantes, et une queue qui se dressait sur son derrière comme un point d’interrogation.

L’été, Turc allait aux champs, gardait les vaches, aboyait le long des routes après les voitures et les passants, ce qui lui attirait force coups de pied et force coups de pierre. Sa grande joie, c’était, au milieu d’un chaume, tapissé de trèfle naissant, de lever un lièvre qui détalât devant lui et, à travers haies, douves, ruisseaux et fossés, de le poursuivre en bonds énormes et en courses folles, dont il revenait essoufflé, les flancs sifflants, la langue pendante et ruisselante de sueur.

L’hiver, alors que les bestiaux restaient à l’étable, engourdis sur leur litière chaude, Turc, lui, restait à la niche : un misérable tonneau défoncé et sans paille, au fond duquel, toute la journée, il dormait roulé en boule, ou bien, longuement, se grattait. Il mangeait une maigre et puante pitance, faite de créton et d’eau sale qu’on lui apportait, le matin, dans une écuelle de grès ébréchée, et chaque fois que quelqu’un qu’il ne connaissait pas pénétrait dans la cour de la ferme, il s’élançait d’un bond, jusqu’au bout de sa chaîne, et montrait les crocs en grondant.

Il accompagnait aussi son maître dans les foires, quand celui- ci avait un veau à vendre, un cochon à acheter, ou des stations à faire dans les auberges de la ville.

D’ailleurs, résigné, fidèle et malheureux, comme sont les chiens.


* * *


Une fois, vers le tard, s’en revenant d’une de ces foires lointaines, avec son maître, arrêté à un cabaret de village, il le perdit. Pendant que le maître buvait des petits verres de trois-six, le chien s’était mis à rôder dans les environs, fouillant avidement les tas d’ordures, sans doute pour y déterrer un os ou quelque régal de ce genre. Quand il rentra dans le cabaret, tout honteux de son escapade et les reins prêts déjà aux bourrades, il ne trouva plus que deux paysans, à moitié ivres, qui lui étaient tout à fait inconnus et qui le chassèrent à coups de pied. Turc s’en alla.

Le village était bâti sur un carrefour. Six routes y aboutissaient. Laquelle prendre ? Le pauvre chien parut d’abord très embarrassé. Il dressa l’oreille, comme pour saisir dans le vent un bruit de pas connu et familier, flaira la terre comme pour y découvrir l’odeur encore chaude d’une piste ; puis poussant deux petits soupirs, prestement il partit. Mais bientôt il s’arrêta, inquiet et tout frissonnant. Il marchait maintenant de biais, avec prudence, le nez au ras du sol. Il s’engageait quelques mètres seulement dans les chemins de traverse qui débouchent sur la grande route, grimpait aux talus, sentait les ivrognes étendus le long des fossés, tournait, virait, revenait sur ses pas, sondait le moindre bouquet d’arbres, la moindre touffe d’ajoncs.

La nuit se faisait ; à droite, à gauche de la route, les champs se noyaient d’ombre violette. Comme la lune se levait, montait dans le ciel, rose et triste, Turc s’assit sur son derrière, et le col étiré, la tête droite vers le ciel, longtemps, longtemps, il cria au perdu :

– Houou ! Houou ! Houou !

Il y avait partout un grand silence épandu.

– Houou ! Houou ! Houou !

Seuls les chiens des fermes voisines répondirent des profondeurs de la nuit aux sanglots du pauvre animal.


* * *

 

M. Bernard, notaire, sortait de chez lui, à pointe d’aube et se disposait à faire sa promenade accoutumée. Il était entièrement vêtu de casimir noir, ainsi qu’il convient à un notaire. Mais, comme on se trouvait au plus fort de l’été, M. Bernard avait cru pouvoir égayer sa tenue sévère d’une ombrelle d’alpaga blanc. Tout dormait encore dans la petite ville ; à peine si quelques débits de boissons ouvraient leurs portes, si quelques terrassiers, leurs pioches sur l’épaule, se rendaient, d’un pas gourd, à l’ouvrage.

– Toujours matinal, donc, mossieu Bernard ! dit l’un d’eux, en saluant avec respect.

M. Bernard allait répondre – car il n’était pas fier – quand il vit venir, du bout de la Promenade, un chien si jaune, si maigre, si triste, si crotté et qui semblait si fatigué, que M. Bernard, instinctivement, se gara contre un platane. Ce chien, c’était Turc, le pauvre, lamentable Turc.

– Oh ! oh ! se dit M. Bernard, voilà un chien que je ne connais pas ! oh ! oh !

 

 

(suite)

 


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Mardi 10 juin 2008

 



Retour à la page blanche


Anthony Boulanger

 


Assis devant l'ordinateur, mains crispées sur l'accoudoir, yeux écarquillés et humides, dents serrées. Visage blafard. Tel était le spectacle qu'offrit Antoine à Marie lorsque celle-ci rentra du travail. Elle ne dit rien, ne posa aucune question. Elle se contenta de mettre son sac contre la commode. Elle accrocha sa cape au porte-manteau et alla se servir un verre d'eau. Antoine n'avait pas bougé. Surprise, la jeune femme décida de claquer à nouveau la porte d'entrée, guettant une éventuelle réaction.

Rien du tout…

- Antoine, hasarda-t-elle d'une voix inquiète. Antoine ?

Marie s'approcha du bureau, le contourna et mit sa tête à la hauteur de celle de son homme. A l'écran, il n'y avait rien d'autre que le traitement de texte ouvert sur une page blanche.

- Antoine ?

- Je l'ai perdue. Je l'ai perdue.

- Quoi donc ?

- Je l'ai perdue, s'énerva-t-il, tu ne comprends pas ?

- Et bien, non, je ne comprends pas !

Après une journée comme celle qu'elle venait de passer, avec entre autres, la patiente de la 301 et sa flasque de rhum cachée sous les draps, l'aide soignant hypochondriaque, pourquoi fallait-il que ce soir, Antoine soit si agressif ? Exaspérée, elle alla s'enfermer dans la chambre.

"Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir perdu pour le mettre dans un tel état, se demanda Marie. Un texte ? Une idée ? Impossible, il note tout sur son petit bloc et il a trois sauvegardes de tous ses textes."

- Je suis désolé ma puce, je ne voulais pas m'énerver.

Antoine se tenait dans l'embrasure de la porte, la mine déconfite.

- C'est pourtant ce que tu as fait.

Pendant plusieurs secondes, un silence des plus oppressants s'abattit, jusqu'à ce qu'enfin Antoine se résigne à murmurer :

- Je crois que je l'ai vraiment perdue cette fois-ci…

- Mais quoi ?

- Pas quoi, Marie, qui. J'ai perdu Calliope. C'est une véritable catastrophe…

Il s'assit à même le sol, le dos au mur et les jambes repliées. Il s'appuya au chambranle de la porte et tourna son regard vers sa fiancée. L'indécision se lisait sur le visage de Marie.

- Calliope. La muse de l'épopée. Ma muse.

- Ah bon, parce que ce n'est pas moi qui t'inspire ?

- Ne plaisante pas avec ça, rétorqua Antoine.

- Oh, tu ne vas pas me refaire le coup de l'écrivain en détresse, si tu…

- Mais arrête, coupa-t-il. J'étais devant ma page et rien ne sortait. J'avais les mains sur le clavier, mais je ne savais pas quoi leur dicter ! J'ai l'impression d'être vide. Desséché de l'intérieur. Une idée m'est soufflée, je la saisis, mais ce n'est qu'une énième déclinaison d'un thème ressassé par des dizaines d'autres auteurs. Ou pire ! Je commence à jeter des intrigues sur le papier pour m'apercevoir que je suis pratiquement en train de plagier un livre que j'ai lu ! C'est un désastre ! Je ne peux plus rien créer!

- Ecoute. Tu sais que je te soutiendrai toujours, je connais ton talent et j'aime ce que tu écris. Peut-être qu'il serait bon de faire une pause, de ne pas faire de l'écriture une obligation, mais que cela reste le fruit de ta passion. Tu as eu la même impression deux ou trois fois auparavant, ce n'est pas si grave. Tu as toujours su repartir.

- Mais je sens que c'est différent cette fois. Calliope est vraiment partie. Je l'ai vue en rêve de toute façon. Elle se tenait devant moi, son front ceint d'une couronne d'or, son visage majestueux. Elle me parlait mais je ne l'entendais pas. Alors qu'auparavant, elle me dictait mes nouvelles et mes romans d'une voix claire et haute, voilà qu'aucun son ne franchissait ses lèvres. Elle m'a regardé, ses yeux étaient des miroirs de désillusions. J'ai alors douloureusement compris que c'était moi qui ne l'entendais plus… Comment vais-je faire ? Même "cataclysme" est trop faible pour décrire ce qui m'arrive. Je dois absolument envoyer un texte à ce concours, et pour demain, désespéra Antoine en tendant une feuille à sa compagne.

- "Quelle catastrophe" ? C'est ça le thème de ton concours ? Et bien, l'idée est toute trouvée, lâcha Marie en sortant de la chambre. Tu n'as qu'à leur raconter ton point de vue sur cette soirée…

 

 

Petite histoire : Anthony est l'un des habitants de l'Antre-Lire. Ce texte y est paru en décembre 2007.

 

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Mercredi 4 juin 2008


L'anniversaire


Nous sommes attablés depuis bientôt deux minutes. Kevin avale goulûment ses spaghettis à la bolognaise. C’est le moment de la question annuelle :

- Kevin, que veux-tu pour ton anniversaire demain ?

Il relève la tête. Interrompu en pleine activité masticatoire, il ne pense évidemment pas à refermer la bouche. Une bouillie sanglante menace de déborder la limace molle qui lui sert de lèvre inférieure, une pâte qui s’échappe de la commissure droite s’égoutte sur le torchon qu’il s’est noué autour du cou. Son air ravi puis son désarroi quand il réalise qu’il doit trouver une réponse, je les connais par coeur. Ils m’écoeurent.

Cependant je patiente, c’est mon rôle de mère et je m’y tiens.

Enfin son regard s’illumine - si tant est qu’il peut le faire...

- Je voudrais qu’on aille manger tous les deux à la pizzeria. Dis Maman, dis oui !

Voilà, comme d’habitude, les idées, il ne les cherche pas bien loin. L’an dernier, pour la question annuelle, j’avais préparé un chop-suey :  j’avais envie d’un restau chinois.

Tout compte fait je suis sotte de lui préférer sa soeur : elle, pour ses dix-huit ans avait exigé le permis !

 

 

Petite histoire : Ce texte est le résultat d'un exercice proposé dans le forum d'écriture de Cocyclics (la Mare aux Nénuphars).  La consigne était : "Décrire un personnage masculin particulièrement niais en maximum 2000 caractères espaces comprises "

 

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Lundi 26 mai 2008


Différent familial ?

 
La première fois que je suis montée chez Estelle, on m'a installée sur une chaise. Une belle chaise droite en bois acajou. La seule chaise ! Dehors, dans la cour entre l'habitation principale et la cuisine extérieure. Je vous dis pas le malaise !

Assise sur ma chaise, plus droite que son dossier, je trônais. C’était dimanche, jour de la famille. Toute celle d’Estelle a défilé me faire la bise. Je ne comprenais pas grand' chose au protocole : mioches et adultes se succédaient sans ordre apparent. Ils ne se présentaient pas. Ou juste le prénom. A moi de deviner qui était tante, grand-père ou cousin ? Certains me demandaient si ça allait. D'autres non. Je répondais poliment, plus guindée qu'un guidon.

Les réceptions c'est pas mon truc.

Je pensais qu'Estelle aurait dû me prévenir, m'expliquer. Au moins rester près de moi. Mais elle avait disparu dès mon arrivée. Pour elle, bien sûr, tout ça était évident.

Je l'ai cherchée désespérément des yeux. Introuvable.

Puis il n'y a plus eu personne à me saluer. J'étais seule. Raide sur mon ilôt-trône. A dix mille kilomètres de chez moi. Abandonnée. Ou presque : derrière moi, trois, disons des frères d'Estelle, s'occupaient à bricoler une moto. Ils parlaient vite entre eux. De moteurs sans doute. Pourtant je sentais, c'était palpable, qu'ils me jetaient des coups d'oeil intrigués. Certainement persuadés que je ne pouvais pas les comprendre, ils avaient cependant la politesse de ne pas parler de moi. Du moins, j'en étais presque sûre.

Immobile sur la chaise abhorrée, je n'avais aucune idée de ce que j'aurais dû faire. Je me suis donc abstenue. Déjà à moitié persuadée qu'au grand jamais, je ne comprendrais les coutumes créoles. Je me consolais en me disant que mon éducation ne le permettait pas. Après tout, dans ma campagne à moi, le protocole n'existe pas. Aller chez une copine, c'est pas si compliqué. On y va. On est accueilli dans la cuisine. On s'assoit à table. Et voilà tout est dit. Personne n'en fait un drame, quoi !

Estelle est enfin réapparue. Elle est sortie de la cuisine en portant une cafetière. Sa mère la suivait avec un plateau laqué noir chargé de trois verres fins décorés de volutes dorées, trois toutes petites cuillers, dorées elles aussi, et un sucrier de porcelaine blanche. Les verres, j'ai reconnu : c'étaient les mêmes que ceux de Mémé. Et visiblement, comme Mémé, on les sortait pour les grandes occasions. Sauf que pour Mémé, la grande occasion, c'était la visite annuelle de Monsieur le Curé. Quand il venait chercher le denier.

Me prenait-on pour un curé ? J'ai souri malgré moi. L'hystérie me guettait.

La mère d'Estelle m'a rendu mon sourire. Elle a articulé soigneusement, comme si j'étais sourde : "Voulez-vous du café ?".

C'est à ce moment-là que j'ai fait une croix sur mon intégration et ma curiosité ethnologique. Royale, j'ai répondu en articulant encore plus exagérément : "Bien volontiers, Madame. Pourrais-je avoir deux sucres ?".

Estelle m'a fixée, interloquée. Les mécanos, derrière, ont ricané. J'ai pas compris, sauf, très clair, un "zoreille" méprisant. La mère a regardé sa fille avec gêne. Et aussi de la tristesse. Estelle a froncé les sourcils. Elle a dit : "Tu connais pourtant : ici le sucre n'est pas en morceau !".

J'ai su qu'elle croyait, qu'en plus du ton condescendant, j'avais fait exprès de demander "deux sucres".

Et c'est là que le "zoreille" des frangins a fait tilt. Evidemment que pour eux, j'étais Monsieur le Curé. Et même plus étrange encore : une extraterrestre. Pas de protocole compliqué. Juste un essai d'inventer le mien. Pour me faire honneur.

J'ai ri. Franchement.

Je me suis levée de mon trône. J'ai pris la cafetière des mains d'Estelle. J'ai rempli les trois verres. J'ai dit : "Chez moi, ce sont les filles qui servent les mères." et j'ai tendu un café à mon hôtesse.

Elle a hésité, m'a regardée intensément, puis le plateau qu'elle tenait toujours à deux mains. Elle a ri, elle aussi, en posant le plateau sur la chaise et en acceptant le café.

Elle a terminé le service en ajoutant elle-même le sucre et en distribuant les cuillers.

Estelle m'a pris par le bras et a fait signe de l'autre - portant son verre - à sa mère : "Allons s'asseoir sur les marches devant la mer. C'est là qu'on boit le café."

Plus tard je leur ai raconté Mémé.


 

 

*zoreille : métropolitain(e)

 

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Dimanche 4 mai 2008


Elle s'écrit


Audrey Jordan




Lundi


Elle était belle ma solitude. Sombre et légère. Elle n’appartenait qu’à moi, je n’appartenais qu’à elle. Et je connaissais ce sentiment de puissance…


— Vous désirez autre chose ?

Anaïs releva la tête, agacée. Un serveur se tenait devant elle, affichant un sourire qui se voulait avenant.

— Un autre café, s’il vous plaît.

L’homme acquiesça et regagna le bar. Voilà ! Elle avait perdu sa phrase ! Une demi-heure qu’elle écrivait frénétiquement sur son carnet, ce qui avait au moins le mérite d’intriguer fortement son voisin, et l’irruption d’un serveur au mauvais moment avait interrompu le fil de ses pensées. Et Dieu sait qu’il était fragile ces derniers mois ! Elle avait vu cette annonce sur le net pour un fanzine. Le thème, c’était la solitude. Elle avait bien pensé, au début, envoyer quelques vieux poèmes car sur le sujet, elle en avait écrit plusieurs ; mais elle s’était finalement dit que c’était une bonne occasion pour exercer à nouveau sa plume. Deux ans qu’elle n’avait pas proposé de nouvelles à un magazine, il était plus que temps de s’y remettre. Voilà donc comment elle s’était retrouvée attablée, seule, dans ce café. Il était dans sa rue et pourtant, c’était la première fois qu’elle y mettait les pieds.

    Trois ans, maintenant, qu’elle s’était installée dans ce quartier. Elle avait vécu en autiste. Elle ne savait rien de ses voisins, simples bonjours polis échangés le matin sur le palier. L’épicerie du coin était son seul paradis, elle avait investi cet endroit qui embaumait les odeurs de son enfance, pour seule sortie quotidienne. Bien sûr, c’était plus cher que dans les supermarchés mais elle n’aimait pas la foule, elle avait l’impression d’étouffer. Marc s’occupait chaque semaine, du « gros », il s’arrêtait à la grande surface la plus proche et arrivait à la maison les bras chargés de courses tel son sauveur. Il n’oubliait jamais sa cartouche de cigarettes achetée sur le chemin du retour. Grâce à lui, elle pouvait continuer à s’enfumer les poumons sans jamais dépasser la place Beaumont qui clôturait sa rue. Et si, aujourd’hui elle s’était décidée à agrandir son univers, ce n’était pas qu’elle souffrait de cette maladie humaine que l’on nomme l’ennui. Elle avait été poussée dehors par ces maudits travaux engagés dans l’appartement en dessous de chez elle. Une semaine que ce vacarme permanent l’empêchait d’écrire. Enervée, elle avait quitté son domicile en claquant la porte, emportant son carnet sans idée précise. Elle avait d’abord pensé à aller au parc mais l’idée de prendre le bus qui, à cette heure de pointe, devait être bondé, l’avait arrêtée. Elle avait repéré ce petit café caché derrière un salon de coiffure, presque vide. C’était parfait. Ici, elle trouverait le calme auquel elle aspirait. Elle s’y était installée et avait commandé un café.

    Une tasse se posa comme par magie sous son nez. Anaïs sursauta :

— Merci, murmura-t-elle machinalement sans relever la tête.

Il fallait qu’elle fasse une pause, elle commençait à avoir mal à la tête. Trop de choses bourdonnaient dans son esprit. Des personnages, des actions, des paroles, comme un essaim d’abeilles. Elle but son café rapidement et s’alluma une cigarette. Son regard se posa sur la baie vitrée. Dehors, il commençait à pleuvoir. Elle regarda sa montre, il fallait aller chercher les petits à l’école. Elle rangea ses affaires, se dirigea vers le comptoir pour payer et sortit dans la rue.

 


Mardi


    Marc était malade. Il avait la grippe comme pratiquement tout le monde, en cette saison. Anaïs regardait la liste de courses accrochée sur le frigo depuis un bout de temps, maintenant. Elle ouvrit la porte : une bouteille de lait et une plaque de beurre. Rien à faire, il était toujours désespérément vide. Elle se mit à rire. Bien sûr, elle était stupide. Il n’allait pas se remplir tout seul ! Elle décrocha le papier d’un geste énergique et prit ses clefs de voiture. C’était ridicule ! De quoi avait-elle si peur ? Aller dans un supermarché, ce n’était pas si terrible ! On était en semaine, en pleine journée, il n’y aurait personne aux caisses, elle aurait bouclé l’affaire en une demi-heure…

    La route était déserte, elle mit à peine dix minutes pour se rendre au centre commercial. Elle se gara loin des autres voitures. Elle n’avait jamais réussi à faire un créneau correct et préférait que la place voisine soit libre. Anaïs contempla le monstre aux enseignes lumineuses. Il ressemblait à un hôpital. Seules ces pancartes publicitaires rappelaient son appartenance au monde commercial. Un grand bâtiment blanc qui déployait ses galeries marchandes comme des tentacules. Un énorme poulpe informe. Cette dernière réflexion déclencha chez elle un rire clair et fort. Un vieil homme qui  passait à côté de la voiture s’arrêta pour la dévisager avant de continuer son chemin. Elle rougit. Sans doute l’avait-il prise pour une folle ? Elle ouvrit la portière et descendit.

    Elle parcourait les rayons, fiévreuse, son pull lui collant au corps. C’était beaucoup trop grand et il faisait beaucoup trop chaud. Elle n’arrivait pas à trouver les articles inscrits sur cette maudite liste. Voilà une heure qu’elle tournait en rond, essayant d’appréhender l’agencement du magasin, en vain. Pour elle, il n’avait aucune logique. Elle s’arrêta un moment devant les yaourts pour profiter un peu de la fraîcheur et reprendre ses esprits. Ce n’était tout de même pas sorcier ! Tout le monde faisait ses courses, il fallait qu’elle se calme, elle n’était pas plus stupide qu’une autre…

— Vous allez bien, madame ?

Un homme d’une trentaine d’années se tenait devant elle, son nom était épinglé sur sa chemise : Nicolas.

— Oui, oui, ça va. Merci. C’est juste qu’il fait une chaleur horrible dans ce magasin !

— Je vous suggère de vous arrêter au Coin café sur votre droite afin de vous désaltérer. Bonne journée, madame.

Anaïs le regarda s’éloigner, ahurie. Un café dans un supermarché ? En voilà une idée bizarre ! Il y avait donc des gens assez fous pour aimer faire leurs courses au point d’y passer leurs journées ? En tout cas, elle, elle avait eu sa dose. La prochaine fois, elle penserait à se faire livrer.   

    Elle retrouva la sortie tant bien que mal, se rendant compte arrivée à la caisse qu’elle avait pris trois packs de yaourts et oublié le shampoing. Epuisée, elle n’eut pas le courage de revenir en arrière. Elle passa à la caisse rapidement et jeta pêle-mêle ses courses dans le coffre, pressée de quitter au plus vite cet enfer.

    Elle était rentrée chez elle et regardait la télévision lorsque la sonnette retentit. Elle se leva en râlant pour aller ouvrir. C’était sa voisine.

— Je me suis permise de ramener Lucas et Alice comme vous étiez en retard…

Elle avait oublié ses enfants à l’école ! Comment avait-elle pu oublier une chose pareille ?

— Je suis confuse, bafouilla-t-elle, effondrée.

La femme lui lança un regard inquisiteur et poussa vers leur mère deux enfants en larmes. Anaïs s’écarta pour les laisser entrer.

— Je suis vraiment désolée. Mon mari et moi, nous avons la grippe et nous nous sommes endormis. Je vous remercie.

— Y a pas de quoi, répondit-elle froidement, bonne soirée.

Une fois la porte fermée, Anaïs fit face à ses enfants.

— Maman est désolée…

Mais elle assista impuissante à la fuite de sa fille qui gagna sa chambre en courant. Que devait-elle faire ? La suivre pour la consoler ?

— Maman ? Je peux regarder la télé ?

— Oui, bien sûr mon chéri.

Son fils se précipita sur la télécommande et s’empressa de lui tourner le dos, captivé par un dessin animé.

    


Mercredi


Marc était mort dans la nuit. Une attaque. C’était à peine compréhensible. Hier encore, il allait bien, un peu grippé comme tout le monde mais rien de grave. Et puis, ce matin, elle l’avait trouvé inerte dans le lit, dans leur lit. Elle n’avait rien entendu, rien pu faire. Comment allait-elle annoncer cela aux enfants quand ils sortiraient de l’école ? Heureusement, sa mère devait arriver d’un moment à l’autre. Elle tournait en rond dans l’appartement, désoeuvrée. Comment se comporte une femme qui vient de perdre son mari, son dernier refuge contre la vie ?

Elle se laissa tomber, lasse, sur un fauteuil. Attendre. Elle allait attendre. Peut-être que le temps reviendrait en arrière. Peut-être qu’il s’était trompé de roue et qu’elle se réveillerait auprès de son époux, sa respiration serait paisible. Elle pourrait suivre les battements de son cœur en les collant aux siens. Une seule et même personne, sa force et sa fragilité à elle réunies à chaque coup. 


Je l’aimais. A ma manière, mais je l’aimais. Il était mon soutien, l’épaule sur laquelle pleurer. Il était mon rire, ma chair, mon corps. C’est pour lui que j’étais femme, pour lui que j’étais mère. Je ne suis plus rien désormais. Le peu de flamme qui me restait s’est éteint dans les larmes que j’ai versées. Une rage sourde hurle en moi mais mon corps reste inerte. Je ne peux que donner cette apparence d’indifférence. La douleur anesthésie les sens. Ils pourront me croire cruelle, sans cœur. Que savent-ils de l’Amour qui déchire mes entrailles ? Il faudrait que je me donne en spectacle, que je hurle, que je frappe, pour que mes sentiments soient plus forts ? Je l’aimais, je l’aime encore car la mort ne tue rien. Elle n’est qu’absence, absence de l’autre. Absence de soi. 
 



Jeudi


Je me sens si seule, désormais. Une rivière isolée sur une terre aride.


Anaïs jeta le carnet sur le fauteuil, en rage. Pourquoi continuait-elle à écrire cette satanée nouvelle, maintenant ? Quel intérêt ? Des larmes amères coulaient sur ses joues. Tu m’as oubliée, tu m’as abandonnée, Marc. C’est injuste. Tu sais bien que je suis trop fragile pour affronter la vie seule. Je te déteste ! Pourquoi tu m’as fait ça ? Et les enfants ? As-tu pensé aux enfants ? Que vont-ils devenir avec une accidentée de la vie comme moi ?

Elle essuya son visage sur sa manche, renifla un grand coup et ramassa son carnet. Il fallait qu’elle finisse cette nouvelle coûte que coûte. Elle ne savait pas pourquoi mais il fallait qu’elle finisse.


Il n’y avait plus d’espoir. Le monde l’avait engloutie pour la recracher, ensuite, dans une nausée de Haine. Une tache de vomi sur le sol, voilà ce qu’elle était. Tout le monde s’écartait de son chemin avec un profond dégoût. Et pourtant, parfois, elle aimait cela…Vivre dans le rejet… Elle éprouvait un tel sentiment de puissance dans sa solitude, d’orgueil. Oui, être différent, ne pas se fondre dans la masse…Mais n’était-ce pas que mensonge, illusion, pure création de son esprit afin de rejeter la souffrance dans les méandres du dédain ? Etre seule et n’aimer personne afin de ne jamais connaître Déception, déesse du solitaire ? Si elle n’approchait personne, ses remparts resteraient intacts, inviolés, son palais ne souffrirait jamais l’hypocrisie, l’abus ou le pouvoir.

Mais ne manquerait-il pas quelque chose ? Oui, mais quoi ? Quoi de si précieux, de si indispensable à sa vie ? L’amitié, deux cœurs qui battent à l’unisson ? Des mots qui s’avancent et se retirent ? Des mots qui se cherchent et se déguisent ?

 Des mots qui n’ont pas besoin d’être prononcés.


La lumière du jour commençait à baisser. Elle plissa les yeux pour déchiffrer l’horloge, elle avait oublié de mettre ses lunettes. Il devait être cinq heures. Dans un quart d’heure, sa mère allait arriver, viendraient ensuite les amis et la famille qui habitaient loin et passeraient la nuit chez elle. Demain, onze heures, on enterrerait Marc. Elle aurait voulu quelque chose d’intime mais sa famille avait insisté pour tout organiser. Elle avait fini par accepter avec soulagement, elle ne s’en sentait pas la force et puis, l’enterrer si vite… Maintenant, elle regrettait de ne pas avoir pris les choses en main. Accueillir toutes ces personnes chez elle ne l’enchantait guère. Heureusement, sa mère serait là. Une petite voix pleine de sanglots coupa sa réflexion :

— Maman ? Je veux….Papa !

Sa petite fille se tenait devant elle, serrant un lapin en peluche de toutes ses forces entre ses bras potelés. Les larmes baignaient son visage. La crise n’était pas loin. Anaïs ferma les yeux. Il fallait faire quelque chose, vite. Oui, mais quoi ? Lui répéter que son papa était mort et ne reviendrait pas ?

— Tu veux un verre de lait ma chérie ?

Elle voyait déjà la scène avec horreur. Dans quelques minutes, elle se mettrait à hurler. Ce serait l’enfer et elle ne saurait pas quoi faire. Une fois de plus, elle resterait paralysée devant les cris de sa fille sans pouvoir établir le dialogue. Mais la crise tant redoutée ne venait pas. Ses larmes coulaient en silence. C’était encore plus effrayant. La tête lui tournait. Son enfant reculait devant elle. La porte claqua. Sa mère entra les bras chargés de course et se dirigea vers la cuisine. La petite fille se précipita à sa suite pour chercher le maigre réconfort qu’elle-même n’avait pas su lui offrir.

Anaïs secoua la tête dans un mouvement de désespoir. Il était tant qu’elle se remue. Il fallait qu’elle le fasse pour eux. Plus personne désormais ne serait là pour faire les choses à sa place.

Elle se leva d’un pas décidé et se regarda dans le miroir. Ses traits étaient tirés, ses yeux rougis, on lui aurait facilement donné dix ans de plus. Anaïs saisit la trousse bleue qui traînait sur la console au dessous du miroir et entreprit de se maquiller. 

 


Vendredi


    Il aurait fallu de la pluie pour un enterrement, elle s’accorde mieux à notre chagrin. Mais ce jour-là, le soleil aveuglant semblait nous narguer. Comme si la mort n’avait pas de carte de séjour, la vie investissait tout.


Anaïs était absente, perdue dans ses souvenirs. Elle sursauta quand les gens commencèrent à se diriger vers leur voiture. C’était donc déjà fini ? Si simple que cela ? Une vie enterrée, deux ou trois mots prononcés et la vie reprenait ses droits. Elle regarda son fils sourire à une parole de son oncle. Mon Dieu ! Comme elle aurait voulu ne jamais grandir ! Se jeter dans les bras de sa mère et s’y réfugier. Mais elle n’était plus une enfant, les autres la jugeraient et se moqueraient de sa faiblesse.

Elle resserra son manteau sur elle pour essayer de vaincre le froid qui envahissait son cœur. La pancarte devant elle indiquait « allée des tilleuls », ça serait désormais sa dernière résidence. La rue de son enfance portait le même nom. Là où elle avait vu son mari pour la première fois, sur son vélo, le pantalon et les joues barbouillés de boue… Quelle ironie ! La vie se joue de nous, disait sa grand-mère, elle se joue et nous abuse, afin de nous cacher sa nature profonde. Qui supporterait de savoir que tout ceci n’est qu’une mascarade ? C’est pour cela, que le mensonge est une des premières qualités de l’Homme.

Comme elle avait raison ! En une nuit, le décor s’était écroulé. Le décor d’une vie. Des noëls joyeux autour du sapin, des naissances, un mariage heureux et tranquille, quelques publications dans des revues mais que lui restait-il désormais ? Des enfants qu’elle n’avait jamais pu aimer seule ? Les amis qu’elle n’avait jamais eus ? Que ferait-elle désormais ? Comment gagnerait-elle sa vie, elle, qui était trop peureuse pour franchir la place Beaumont ?

Elle était montée dans la voiture sans même s’en apercevoir. On lui parlait ou plutôt des lèvres remuaient, elle acquiesçait en silence à des paroles qui se voulaient réconfortantes mais qu’elle ne saisissait pas. Un monde de pantomimes se dressait devant elle. La voiture s’arrêtait, on rentrait à la maison, on enlevait les manteaux, une table se dressait et tout ce petit monde s’agitait autour d’elle pour simuler la vie. Mais elle n’était pas là, elle n’en faisait pas partie. Des étrangers lui lançaient des regards condescendants et elle devenait toute petite, invisible. Elle ne comprenait plus rien. Un carnet de cuir reposait sur une commode, elle le reconnaissait, il l’attirait. Mais elle ne pouvait le saisir. Pas maintenant, plus tard.


Samedi  


    Le plus cruel lorsque l’on pleure, ce sont ces cicatrices qui restent après l’orage. Ces yeux bouffis que je regarde dans la glace et qui me rappellent mon malheur alors que je voudrais déjà l’oublier, l’effacer de ma mémoire. J’ai appris à dormir, j’ai compris bien tôt les bienfaits de la sieste après la tempête. Appeler les marchands de sable, faux marchands de rêves, qui n’apportent que cette petite mort où l’esprit s’oublie un instant dans les méandres du sommeil. Je comprends l’attrait de la mort. Prolonger cela à l’infini lorsque les tempêtes se succèdent sans jamais laisser de répit, quelle tentation !

    La solitude n’est pas un choix de vie, c’est un point de fuite. On dresse des remparts, on bâtit une tour et on s’y enferme mais on espère toujours que quelqu’un va nous en délivrer. En vérité, personne ne vient jamais car on a trop pris soin de jeter la clef aux oubliettes. Les mots de passe pour entrer sont trop compliqués et même le plus téméraire se décourage. On se défend de toute culpabilité par orgueil et aussi car il est bien difficile d’arriver à en sortir quand l’accoutumance s’est installée. J’ai peur de franchir ma porte, il suffirait que quelqu’un me tende la main…Un pas en avant, un pas derrière la ligne et à moi, la liberté ! Mais toutes les mains me semblent hostiles, elles ont été si dures celles que j’ai connues autrefois. La main qui frappait ma joue, enfant, lorsque je revenais avec une mauvaise note de l’école. La main qui me jurait fidélité et qui m’a trahie. La main qui a violé mon corsage dans la rue, un soir d’hiver…

    Je comprends la tentation de la nuit, je comprends. Ma main repose sur une boîte de comprimés. Elle aussi, elle m’est hostile, elle me tente. Elle veut porter à ma bouche un goût de mort, combler ma solitude par une autre absence, qui elle, au moins, a le mérite de ne pas avoir conscience de son état. Ma grand-mère avait raison. Il est temps d’interrompre cette mascarade. Pourquoi hésiter encore ?

   


Dimanche  


Elle regardait fixement le carnet de cuir. Qu’allait-elle faire maintenant ? Elle avait envoyé le mail ce matin, sa nouvelle était partie et elle se sentait plus désoeuvrée que jamais.

Les mots s’étaient écoulés tranquillement, toute la nuit. Ils avaient tourné les pages à sa place, une à une. Mais la vie, elle, n’avait pas encore mis le mot « fin. » La vie n’était pas faite de mots. Elle avait cru exorciser sa souffrance mais elle s’était rapidement rendue compte de son erreur. Elle n’avait pas su trouver de mots pour dire le froid qui envahissait son cœur. Anaïs alluma une cigarette. Il fallait qu’elle soit forte, qu’elle s’en sorte…Mais ce n’était pas vrai. Toutes ces belles histoires dont on abreuve les enfants….Un jour, tu verras, la vie tournera du bon côté pour toi, tout s’arrangera…Tout le monde a son instant de Bonheur…Tout était faux. Il y a des personnes, en ce monde, qui n’ont pas cette chance. C’est ainsi. Il y a des personnes qui sont toujours seules. Elle avait toujours été seule. Pourtant, elle s’était mariée, elle avait eu de beaux enfants en parfaite santé, elle n’avait connu ni la faim ni le froid. Mais rien n’avait  pu combler le vide qui étreignait son cœur. Non, rien. Ses enfants lui étaient étrangers, elle n’avait jamais su être mère. Elle aurait tellement aimé courir dans leur chambre, les prendre dans ses bras, leur dire des paroles réconfortantes…Mais comment leur faire croire en la vie alors qu’elle n’y croyait pas elle-même ?

    Elle avait fait sa valise sans même s’en rendre compte. Dans un état second, elle avait rejoint la gare.

— Pour quelle destination ?

— Bordeaux.

Elle avait choisi la ville au hasard. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait faire. Fuir, c’était son idée fixe. Elle était seule dans le train. Personne n’occupait la place d’à côté. Seule, c’était toute sa vie. Elle regardait les voyageurs embarquer, le train bouger, le paysage défiler. Rien ne lui paraissait réel. Elle ferma les yeux, épuisée et s’endormit.


Lundi

    Sa mère l’avait découverte morte dans son lit. Un vieux carnet de cuir était posé sur le chevet à côté de boîtes de comprimés vides. Elle l’avait ouvert, pensant trouver une explication à son acte. Les pages étaient toutes blanches. Aucune lettre d’adieu n’accompagnait son départ. De toute évidence, ce carnet n’avait jamais servi malgré l’usure  de la couverture. Elle avait pourtant souvent vu sa fille le serrer contre elle. C’était à n’y rien comprendre. Peut-être avait-il une valeur sentimentale ? Marc lui avait-t-il offert ? Quelle importance désormais ? Elle l’avait remis à sa place. Elle n’était pas sûre de vouloir comprendre. Sa fille était morte et aucune explication ne la ferait revenir.


    Le nez collé à la vitre, elle regardait les champs filer à toute vitesse. Son carnet serré contre son coeur. Il était vide. Vide comme sa mémoire. Ses souvenirs s’effilochaient au fur et à mesure que le train avançait. Le paysage n’était plus que lettres et mots s’effaçant sous une gomme invisible. Elle n’était qu’un être de mots après tout. Les mots qu’elles n’avaient jamais su dire ailleurs que sur des feuilles de papier imaginaires. Les mots qui manquaient à sa vie. Elle n’était pas d’ici et ce train l’emmenait ailleurs. Loin de sa folie.

 


Petite histoire : "Elle s'écrit" a été publiée dans




que vous pouvez télécharger
ICI  (j'en profite pour remercier les éditrices, Louve, Lau et Bloody pour la qualité de leur travail :-) )

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Jeudi 17 avril 2008

Le Rêve de la Terre (Fin)

Marie-Catherine Daniel




Papi est venu nous chercher à la gare de Baume-les-Dames. J’ai adoré sa façon de m’embrasser distraitement sur les deux joues comme si nous nous étions quittés la semaine précédente. Son fils a eu droit à un peu plus d’effusions : après tant d’années sans contact, l’un et l’autre devaient craindre que leur lien se soit un peu distendu.

Assise à l’arrière de la vieille Ford Taunus, je les ai laissé renouer ce qui avait peut-être besoin de l’être.

Les derniers kilomètres qui mènent au village de mes grand-parents serpentent au fond de l'étroite vallée du Cusancin. Ils m’ont emplie d’une émotion si apaisante que je n’ai pas eu la moindre envie de ravaler les deux larmes d’enfance heureuse qui ont longuement sillonné mes joues. Je rentrais chez moi. Et l’exubérance de la forêt ensoleillée et du torrent d’eau claire m’a à peine fait frissonner.


Mamie a été, elle aussi, à la hauteur de mon attente : un grand sourire, deux bises et un « Va voir dans ta chambre, il y a une surprise. ». La surprise c’était sa vieille robe de chambre, celle qu’elle n’avait jamais voulu me prêter, arguant que c’était le seul cadeau de Papi dont il n’avait pas aussi profité. J’ai deviné que mon grand-père avait dû renouveler la prouesse et j’ai eu un grand élan d’amour pour ma grand-mère qui m’en offrait la confidence, en même temps qu’un des objets auquel elle tenait le plus.


J’ai réussi à manger toute une tranche de miche tartinée de pâté et de cornichons sans avoir de nausée. Toute fière, je m’en suis tenue là, de façon si naturelle que personne ne s’est aperçu de la brièveté de mon appétit.


L’après-midi s’est passé en papotages. Oncle Henri n’a pas parlé de son « mariage ». A l’heure du goûter - heureusement oubliée par Mamie - Papi s’est esquivé pour aller à la pêche. Il a besoin de beaucoup de tranquillité, Papi.

Il est revenu vers dix-sept heures. Bredouille. Ouf ! Mais rien que de penser à l’odeur de poisson frit, je suis montée prendre une douche. Au calme, le malaise a fait un retour en force. Me laver m’a un peu soulagé. Puis j’ai déballé mes affaires comme si je m’installais pour des semaines. J’ai accroché le « Rêve de la Terre », à la place du crucifix, que je ne manque jamais d’enfouir au fond d’un tiroir et que Mamie ne manque jamais de retrouver, pour le remettre au-dessus de la commode. Je me suis allongée sur le ventre et j’ai épié les cercles de terres qui palpitaient en saignant de l’ocre et du goudron.

Quand la bile a envahi ma gorge, les haut-le-coeur ont enfin interrompu ma fascination malsaine.

Je suis partie me réfugier au fond du jardin.


***

Les corneilles croassent une dernière fois avant de rejoindre la falaise où elles nichent. Elle s’assoit dans l’herbe au bord du ruisseau. Ce soir, aucune envie d’y tremper les pieds, les tourbillons soyeux ont quelque chose de tentaculaire dans l’ombre qui s’installe. Ne serait-ce le repas qui s’annonce, l’humidité noire et froide qui envahit la vallée, la chasserait vers la cheminée du salon.

Encore quelques respirations oppressées, encore quelques reflets rosés dans un nuage gris-souris, puis l’étau de la nuit claque ses mâchoires monstrueuses.

Statufiée, elle ne peut même plus suffoquer. Glacée, l’angoisse a éteint les battements de son coeur, arraché les quelques masques qui couvraient sa folie, rendu insoutenable son besoin d’être pure. Figée, elle ne nie plus le suif honteux de son corps.


Quelque part, ailleurs, elle appréhende un autre magma. Fangeux. Délirant. Son abomination est semblable à la sienne. Osmose. Au-delà de la conscience, c’est le Rêve de la Terre. Le Cauchemar de la Terre. Qui se débat. Encore. Encore et encore. La gangue semble céder, mais c’est pour mieux laisser suinter des égouts dioxydés, des déjections polluées, des ruisseaux de boues nucléaires, nauséabondes. Les vomissures jaillissent, le fiel déferle, engloutissant les vies dont elle est responsable. Inondations, séismes, déluges, avalanches, tsunamis. La multitude de ses blessures suppure. Encore. Encore et encore.


Jusqu’à... jusqu’à ce que... enfin... l’oiseau-cendre entende ses supplications de planète bâillonnée. Jusqu’à... jusqu’à ce que... enfin... l’oiseau-cendre se pose.

Et ses serres suturent les gouffres qui béaient.


Il se pose. Dans le creux de son ventre. Sa trille de phénix est emplie d’un douloureux désir.


***

Je tenais une poignée de glaise dans chaque main. La terre était grasse, abondante, puissante. Grâce à moi ? même si déjà, je ne pouvais y croire. Et pourtant... j’avais faim !


En retournant vers la maison, j’ai décidé de ne pas me présenter à l’examen lundi. Je venais de comprendre que Maman, aussi, rirait de ce premier zéro.

 


 

 

 

Petite histoire : "Le Rêve de la Terre" a obtenu le 6ème Prix du  Concours Calipso 2007 .  Il est donc paru dans l'anthologie papier Sens dessus dessous. J'ai reçu mon exemplaire pour Noël et j'en suis encore toute émue... surtout que les neuf autres nouvelles sont de vrais bijoux (Au sommaire : Françoise Bouchet, André Fanet, Guy Vieilfault, Carole Menahem-Lilin, Claire de Viron,  Françoise Guérin, Alain Emery, Emmanuel Renart, Sylvette Heurtel) . Calipso étant une association à but non lucratif, ses anthologies sont vendues à prix coûtant (moins de 6 euros), N'hésitez pas ;-)


"Le Rêve de la Terre" est aussi paru dans l'Antre-Lire (le site) en décembre 2007

par Macada publié dans : Nouvelles (litt. gen.)
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Mercredi 16 avril 2008