Textes courts

Jeudi 29 octobre 2009

LA BELLE ECHOUEE


Claude Romashov


Delphinéa s’est échouée. La houle n’est pas son amie. L’onde verte mariée d’orangeade par les langueurs du soleil, caresse ses cheveux emmêlés de nacre. Sa peau délicate et légèrement grenue     se frotte au sable de la plage. Elle exhale un long soupir à faire pleurer les sirènes, ferme un œil bleu azur et décide de secouer le sel qui s’accroche en cristaux sur ses bras ronds.

Un tapis irisé se dessine autour d’elle. Lui, le passant des nues, s’apitoie sur le sort de belle échouée. Il est seul car le galion qui l’a déposé sur la terre australe, a mis le cap sur une île mystérieuse au large. Un récif brun qui décime les équipages. La mer est une voleuse d’âmes. Elle aime jouer avec les hommes, les attirer au plus profond de ses abysses et les engloutir. Il est si facile pour ses vagues musicales de les enchanter.

Delphinéa ne s’en soucie guère. Elle est insouciante malgré le danger que représente le soleil qui darde ses flèches sur tout ce qui lui semble vivant. Non ! Ce qui la préoccupe, c’est ce beau jeune homme aux yeux frangés d’écume et au corps saveur sable brûlé. Elle n’a encore jamais vu d’humain et, le dévisage avec curiosité. C’est la première fois qu’elle saute sur les vagues pour se  rapprocher de la grève au grand dam de ses sœurs. Les sirènes l’ont mise en garde. Delphinéa risque de déchirer sa peau granuleuse de monstre marin. Et puis, elle va se faire piquer par un bivalve. Dans le milieu ondoyant, on se méfie des bivalves : trop ouverts, trop ambivalents pour ces chimères qui préfèrent la sécurité des coraux de  la grande barrière.

Notre belle échouée est jeune et impétueuse comme sa mer. La mer : l’ultime refuge contre les remous du monde terrestre.

Au passage du jeune homme à la peau métissée, elle se redresse et lui fait miroiter mille et une promesses. Elle arrondit ses lèvres ourlées de rose et murmure d’une voix mélodieuse. L’a-t-il entendue ? Son regard se perd dans le sien, allumé de toutes les étoiles de mer. Fatale erreur ! Il est pris dans ses filets. Des rets invisibles où chutent les marins imprudents ! Le cœur palpitant du rouge qui teinte le corail quand les bras tentaculaires des sirènes se referment sur eux et les entraînent au large.

Lui, n’a pas peur d’elle. A-t-on peur d’une belle échouée au matin sur une plage déserte ? Une sirène à la voix si tendre et qui n’a pas encore l’odeur forte de varech de ses congénères.

Il n’a pas compris que la nacre durcie de son cœur ne rayonne pas de miel. Il n’a pas compris que les ondes souples de son corps juvénile ne sont que danse mortelle…

Quand Delphinéa transperça de son regard coupant le cœur du marin en perdition, les dés furent jetés. Il n’était plus qu’un pantin désarticulé qu’elle hissait sur les vagues en écartant ses sœurs envieuses, des coups circulaires de sa queue.  

 

 

En savoir plus sur Claude Romashov ? ICI

 

Par Macada
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Samedi 24 octobre 2009

LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON

Alphonse Allais

Il y avait une fois une jeune fille d’une grande beauté qui était amoureuse d’un cochon.

Éperdument !

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n’aurait pas donné un sou.

Un sale cochon, quoi !

Et elle l’aimait… fallait voir !

Pour un empire, elle n’aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.

Et c’était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d’une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu’elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s’en fourrait jusque dans les oreilles.

Et la jeune fille d’une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s’en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.

Sale cochon, va !

Des grosses mouches vertes s’abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu’elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c’était la fête du cochon.

Comment s’appelait le cochon, je ne m’en souviens plus, mais c’était sa fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d’une grande beauté s’était creusé la tête (qu’elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n’avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement : « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu’elle dégarnit de ses plus belles plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.

Qu’est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les géraniums !

Les roses, ça le piquait.

Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l’alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l’homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d’une grande beauté l’ignorait.

Et pourtant c’était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.

Et la clématite qu’elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l’espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l’enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.

En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Alphonse Allais (1854-1905), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a bien sûr :  Ebooks libres et gratuits .

 

Par Macada
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Samedi 6 juin 2009
Elle vient le matin

Sébastien Ayreault


J’étais réveillé mais encore au lit, je relisais pour la énième fois « Objectif Lune » quand on a sonné à la porte. J’ai sursauté et regardé mon réveil. 8 heures à peine. De l’autre côté de la cloison, ma mère a demandé à mon père :
- On n’est pas dimanche?
 Mais mon père n’a pas eu le temps de répondre,
Tout juste le temps de tousser.
 La sonnerie a de nouveau retenti, plus dure, puis une grosse voix s’est faite entendre, puis des poings contre la porte, biens lourds, et la maison entière a semblé d’un coup basculer dans une obscurité froide. J’ai balancé Hergé par dessus bord, éteint ma lampe, et me suis planqué sous la couette. Dans un éclair j’ai vu une caboche pleine de sang, les yeux grand ouvert, rouler sur la chaussée : Prendre la fuite. Le plus vite possible. Pieds nus traverser l’épouvante et sortir de ce monde saignant, de ce monde hurlant, cognant, frappant à tout rompre. Même la nuit, même aux heures du silence, le monde vous gueule dans la tête. Entre les murs de la tête. Il dégueule le monde, nuit et jour, il vous attaque dans votre sommeil, vous étrangle, vous met la tronche en bouillie, y’a pas de raison, pas de saisons, t’y passeras toi aussi, un dimanche matin ou plus tard, on te découpera la bouche, les tripes, les boyaux…

Et puis, et puis j’ai entendu ma mère grogner un truc à propos des témoins de Java. Les témoins de Java étaient des types qui parfois sonnaient aux portes des gens, on ne pouvait pas dire qu’ils étaient méchants, non, mais c’était de sacrés emmerdeurs, ça oui! On ne savait pas trop d’où ils venaient, on ne savait pas trop où ils allaient, et enfin de compte, on ne savait pas non plus très bien qui était Java. Ou peut-être Jéhovah. Va savoir…

- J’ai l’impression qu’c’est Alain, a dit mon père.
- Ton frère? Mais qu’est-ce qui lui prend? Il est tombé du lit?
- J’arrive, a gueulé mon père, j’m’habille.
- Ferme la porte, a dit ma mère.

La tête décapitée gisait dans le fossé. Je me voyais dans mon pyjama vert, pieds nus, en larmes, tout près de cette tête.
Si tu cours, t’es mort. 

Mon père a ouvert la porte : c’était bien Alain. Et rien à voir avec les témoins de Java de ma mère.
J’ai tendu l’oreille.
- J’espère qu’t’as un tuyau sérieux pour le tiercé ! a dit mon père, un rien rigolard.
- C’est pas pour le tiercé, Antoine.
 La voix de mon oncle était terrifiante,
 Toute dans les basses.
- Antoine est mort, il a dit.

 

 

En savoir plus...  : 

Ce texte est aussi publié  dans le numéro 41 de la revue  La Page Blanche  (une fort bonne adresse de lecture en ligne...).

La fiche auteur de Sébastien se trouve : 
ici.

Par Macada
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Jeudi 30 avril 2009

Un arc et des flèches


Sébastien Ayreault


J’ai acheté mon premier paquet de clopes à 11 ans, un paquet de Marlboro Rouge. Pour ça, j’avais dû piquer une pièce de dix balles dans le porte-monnaie de ma mère. Je me souviens bien du gars qui me l’a vendu : il s’appelait Eugène. Outre qu’il avait constamment la gueule dans le brouillard à cause de sa gitane maïs qui ne quittait jamais ses lèvres et que ses lèvres ne disaient jamais plus de trois mots, il avait, au bout d’un bras maigre comme tout, une main en bois qu’on avait parfois envie de toucher, et parfois pas. Peut-être bien que c’était du chêne, mais sûrement pas du sapin, encore moins du contre-plaqué. Sûr. Enfin bref, Eugène refourguait aussi des magazines qui vous agrandissaient la pupille, magazines que je n’avais jamais les moyens de m’acheter. Ce que je veux dire par là, c’est que si j’avais piqué de quoi m’acheter ce genre de magazines dans le porte-monnaie de ma mère, je veux dire, ça aurait fait plus que des plis sur la surface de l’eau. Et si t’ajoutes au fait qu’on n’avait pas d’étang dans le jardin, le fait, que je n’avais pas du tout envie d’arrêter de fumer… D’ailleurs, en vous parlant de tout ça, je m’aperçois que ma toute première cigarette, c’était peut-être bien avec ma grand-mère. Une menthol. Peut-être bien qu’on était au bord de la mer, du côté de Notre Dame de Monts, peut-être bien qu’elle fumait en maillot de bain à fleurs sous les immenses peupliers, et peut-être bien que je lui ai demandé le goût que ça avait, alors elle m’a filé sa clope, j’ai tiré dessus, et elle a ri. Il est dans mon oreille le rire de ma grand-mère, juste-là, quand je le tape sur les touches de mon clavier. Après ça, après ça je suis parti avec mon arc et mes flèches jouer aux indiens dans les dunes. Parce que dans les dunes, on y voyait la même chose que dans les magazines d’Eugène, des choses qui vous agrandissaient la pupille. Et allez savoir, assis là, à regarder toutes ces jolies choses dans le creux des dunes, j’ai vite pigé qu’un paquet de clopes me serait plus utile qu’un arc et des flèches.

En savoir plus...  : 

Ce texte est aussi publié  dans le numéro 42 de la revue  RAL, M  (une fort bonne adresse de lecture en ligne...).

La fiche auteur de Sébastien se trouve : 
ici.



Par Macada
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Vendredi 3 avril 2009
(Rochers et pins, Cézanne)

La Fête de l'Automne


Kayust est heureux. Assis sur une pierre encore chaude de soleil, il n’a pas besoin de ses yeux pour savoir que le Rassemblement d’Automne va bientôt commencer. Cette nuit est celle de ses adieux au Peuple. Cette nuit sera la plus belle de toutes ses Fêtes d’Automne. Il en a décidé ainsi et ses souvenirs n’auront aucun mal à pallier abondamment ses sens défaillants et ses rhumatismes de vieillard.

Les clans arrivent de toute part. La marmaille s’égaille avec des cris de joie. Les chasseurs n’en finissent pas de se reconnaître d’un coin de la colline à l’autre. Ils s’interpellent, ils rient, ils fendent la foule à grands coups d’épaule, ils se congratulent pour l’abondance de nourriture qui s’amoncelle au pied du Grand Rocher.

Là-bas, sous le bosquet d’épicéas, des jeunes ont déjà organisé un tournoi de lutte. Les défis sont moqueurs, les encouragements encore rieurs, mais les premiers grognements de douleur indiquent que guerriers et guerrières prennent le jeu très au sérieux.

C’est une toute autre danse qu’ont entamée d’autres jeunes. Regards de braise, allures sinueuses, frôlements aguicheurs. L’Eté a été faste, l’Automne est prometteur : quelques clans de plus en seront des conséquences bienvenues !


Soudain, comme une vague de vent balayant une prairie, un long frisson se propage d’échine en échine. Chacun se fige. Puis, dans un silence attentif, chacun se tourne vers le Grand Rocher. Le chef de tous les clans est déjà debout à son sommet. Un à un les chanteurs le rejoignent.

Kayust se lève et se dirige lentement vers le choeur. Fièrement, il passe entre les rangs. Il n’a pas besoin de jouer des épaules : à sa vue, les autres ont compris qu’il vient chanter pour sa dernière fête. Respect. Le vieillard s’assied à la droite du chef.

Puis chacun se concentre.


Quand la lune se lève, les museaux pointent à l’unisson vers sa ronde clarté. Houououououou... Que la Fête commence !


Marie-Catherine Daniel


 

Petite histoire : Ce texte est le résultat d'un exercice proposé dans le forum d'écriture de Cocyclics (la Mare aux Nénuphars).  La consigne était : "Transcrire en quelques lignes l'ambiance d'une fête. Impératifs : il fait nuit, il y a de la musique, il y a beaucoup de monde. "

A noté que l'automne vient d'arriver dans l'hémisphère sud, d'où le choix de ce texte... :-)



Par Macada
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Lundi 30 mars 2009
La Voiture De Mes Rêves

Sébastien Ayreault


  J’ai toujours rêvé d’avoir une voiture

  Téléguidée. Un truc d’enfer. Qui foncerait à toute bombe à travers les rues de mon village. Crachant le feu, bondissant sur les trottoirs, dérapant dans un nuage de poussière. Debout devant la maison de mes vieux, je voyais ce truc plus vrai que nature et je téléguidais comme un halluciné. Tous terrains ou simple routière, elle se transformait au gré de mes humeurs, elle pouvait même changer de forme en plein virage. Ouais, comme ça. Elle descendait la rue version ras le sol et la remontait en 4x4 hurlant. Putain ! Elle était redoutable. Sauf que, noëls, anniversaires, passage en classes supérieures, arrêts de but…
  RIEN. JAMAIS.

   Elle était rouge et noir, elle avait des grosses roues à crampons, et surtout, elle ne coûtait que 200 balles : je l’ai foutue dans le chariot.
- Euh ?? C’est quoi ? a dit ma femme.
- Une voiture téléguidée...
- J’ai vu, oui, mais j’te le dis, Séb, si c’est encore pour un d’tes trucs tordus…
- Style ?
- Tu sais très bien d’quoi j’parle !

  En rentrant de la grande surface, j’ai aidé ma femme à ranger les courses et je suis sorti dans le jardin avec l’engin et mes 3 chats. C’était décembre. Le ciel touchait presque le sol tellement qu’y’avait de nuages. Je l’ai posée à terre, le cœur en culotte courte, et j’ai appuyé sur l’accélérateur avec mon pouce. Un grand moment, chérie. Sauf que… Sauf qu’elle ne valait pas une bille. Qu’elle avançait que dalle. Un truc pour nain de jardin ou j’sais pas quoi. Un truc qui renâclait à la moindre bosse, au moindre pli du terrain. Une vraie merde. Au bout de 5 minutes, j’en ai eu le ras le bol et je suis rentré. Claquant la porte à la gueule de mes fauves hilares.

  2 jours se sont écoulés.

  Et puis je me suis quand même décidé à retourner la voir. Elle n’avait pas bougé. Elle était garée juste à côté de l’arbre. Elle n’avait pas l’air intelligente. Elle n’avait pas non plus la gueule d’un chouette rêve. Ni l’allure, ni les bords. Et pour finir, elle puait la pisse à 15 bornes. Une pitié. J’ai regardé mes chats : ils étaient en pleine toilette. J’ai regardé ma femme qui fumait une cigarette roulée à la fenêtre, les yeux dans le vide. J’avais lu dans son journal intime, quelques semaines plus tôt, que je n’avais plus vraiment la tronche du prince charmant.



En savoir plus...  : Bienvenue dans l'Antre-Lire à Sébastien Ayreault !

Poète, nouvelliste, musicien, je viens de le découvrir grâce à la revue Dissonances (n° 14 et n°15), et en explorant le web, j'ai notamment abouti à son site et à trois de ses clips (ici)

Grand merci à lui d'avoir accepté de devenir aussi auteur de l'Antre-Lire !

(sa fiche auteur :  ici)


Par Macada
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Jeudi 19 mars 2009
Les nuages de Kipie
Didierv


Il n'y a pas  longtemps, j'ai remarqué, qu'il y avait des nuages dans le ciel.
Les nuages sont là presque tous les jours mais il y a des jours où il y en a plein, des jours où il n'y en a pas beaucoup.
Quelquefois, les nuages de Kipie sont tout blancs... ils sont beaux.
Quelquefois, les nuages de Kipie sont moins blancs, on pourrait dire qu'ils sont gris... ils sont beaux aussi mais ce n'est pas pareil que les nuages blancs.
Quelquefois, les nuages sont sombres... brrrr... ils font peur, on dirait des monstres qui veulent nous manger. Mais ce n'est pas vrai, les nuages ne mangent pas les habitants de Kipie. Dans les autres villes, je ne sais pas, peut-être qu'ils sont mangés par les nuages sombres, les autres habitants.
Quand les nuages sont très sombres, quelquefois il tombe de l'eau... c'est la pluie. Cette eau est vraiment mouillée, je peux vous le dire. La dernière fois, j'avais les cheveux tout collés par cette eau. Maintenant, je mets mes mains sur la tête pour éviter d'être tout collant d'eau. C'est vrai que cela ne marche pas beaucoup.

J'ai mis beaucoup de temps pour voir les nuages, car, quand je marche, je regarde par terre pour ne pas trébucher.

Comment j'ai découvert les nuages de Kipie ?
Un jour, c'était même la journée car c'était le matin à 9h53mn12s.
Donc, un jour j'ai entendu un gros badaboum. Surpris, apeuré j'ai voulu me cacher sous une feuille, mais elle était trop petite... ou moi trop grand. Bref, je n'ai pas pu me cacher.
En tremblant, j'ai regardé lentement vers l'origine du badaboum et... au-dessus de ma tête... il y avait des choses (c'est bien après que j'ai su que c'était des nuages). Ces choses étaient toutes grises et... elles avançaient. J'ai cherché le cheval, mais il n'y en avait pas. j'ai cru que je rêvais et je me disais, ce n'est pas possible, ce qui avance est obligatoirement tiré par un cheval ou des chevals (comme on dit au marché). Et puis, après une longue réflexion, je me suis dit : il n'y a pas de chevals devant moi et pourtant j'avance. J'ai donc cherché les jambes, car, comme beaucoup de monde à Kipie, j'ai deux jambes qui me permettent de marcher. Mais pas de jambe non plus.
C'était donc de la magie.
C'est comme ça que je sais, qu'à Kipie, il y a des nuages au-dessus de ma tête. Des nuages blancs, des nuages gris, des nuages qui font peur. Même que quelqu'un m'a dit qu'il y avait des nuages roses le matin ou le soir. N'importe quoi, il ne faut pas me prendre pour un idiot, quand même.




En savoir plus... : Didierv est le Consul à la Vie et à l’Intégration du monde virtuel de Kiponie . Son témoignage sur les nuages est paru dans le journal « Le Kipien » de messidor de l' an 106 AUC.
Merci à lui d’avoir accepté qu’il soit reproduit ici. :-)

Par Macada
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Dimanche 1 mars 2009

Nguyen Tien Bao


Marie-Catherine Daniel


Tien regardait les derniers rayons du couchant embraser la forêt de l'autre côté du fleuve. « De la rivière ! », aurait corrigé Monsieur Chauceney, son professeur de géographie. Mais le jeune homme s'insurgea : « Ici, tout est fleuve, songea-t-il. Quel khin, quel khmer dirait que cette fille du Mekong, n'est pas aussi sa mère ? Les Français ont leurs sciences et nous avons les nôtres. Plus âgées, plus profondes, plus affinées. » L'image de la fourchette lui vînt à l'esprit : si brutale comparée à l'élégante agilité des baguettes.

Avec le crépuscule, la brume s'élevait de l'eau. Ses volutes commençaient déjà à déborder les rives, dépliant leur vaporeux écran entre le village et la plantation d'hévéa. Et de nouveau, Monsieur Chauceney parasita la pensée de Tien : « Le caoutchouc indochinois n'est rentable que parce que les annamites acceptent d'être moins payés que les seringueiros brésiliens. » « Rentable pour les Français », rumina amèrement le fils du collecteur de latex. Si le patron rémunérait mieux ses ouvriers, sa mère ne serait pas là, derrière lui, à faire trébucher sa navette dans la quasi obscurité.

Tien prit conscience que sa sérénité s'effilochait. Son pagne faisait des plis sous sa fesse gauche, ses doigts s'étaient crispés sur la planche qui lui servait d'écritoire.

Il prit plusieurs longues inspirations puis avec des gestes consciemment mesurés, il posa la tablette à côté de lui. Son regard erra sur la page d'écriture préparée pour la classe du lendemain.

Il était l'unique bachelier et instituteur du village. « N'accepte pas un tel poste, s'était exclamé Monsieur Chauceney, ce serait te rabaisser ! » Le khin ricana intérieurement : ce que peut faire un maître d'école demande tellement plus d'ambition que de viser un emploi à la banque.

Ainsi, instituteur dans son propre village lui avait ouvert très rapidement la voie de l'action. Car, si ce soir, 23 janvier 1953, il ne trouvait pas le calme du Boudha, c'est que l'homme qui dormait derrière le rideau de l'alcôve, enrôlerait, cette nuit, dix-sept jeunes dans l'Armée Populaire Vietnamienne. Grâce à lui.




NDA : Nguyen Tien Bao combattit pour le Viêt Nam jusqu'en 1963. En essayant de sauver un enfant d'un bombardement américain au napalm, il fut grièvement brûlé. Rétabli mais ayant perdu un poumon et l'usage d'un bras, il fut envoyé dans le Nord comme sous-directeur du camp de rééducation n°112. Un mois plus tard (16 juillet 1963), il se suicida.

Sur les dix-sept natifs du village d'An Loc Thi (province du Soc Trang) enrôlés le 23 janvier 1953, deux survécurent à la guerre et aux camps viet-minh. L'un est exilé en France, l'autre a prénommé "Tien" son premier petit-fils.


 


 

Petite histoire : Ce texte a été écrit pour un jeu organisé par le forum  A vos plumes ! .  Il s'agissait d'écrire un texte de 3000 signes (1 page) contenant certains mots (dont je ne me souviens plus, désolée. ;-)).

 


Par Macada
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Lundi 9 février 2009
Improvisation

Jean-Philippe Drécourt


J’enfonce une touche. Une note naît. Une autre pression sur le clavier, une nouvelle note se joint à la farandole. Les souvenirs se battent pour s’exprimer au travers de mes mains. De toute la musique que j’ai apprise et répétée jusqu’à écœurement, jusqu’à ce que mon cerveau abdique et sublime la souffrance pour la transformer en extase, de tout ce chaos émerge une mélodie unique et inimitable.

Je transpire, mes muscles se contractent comme sous l’effet d’un poison violent. Mais je ne peux échapper aux impulsions qui parcourent mes nerfs. Je deviens l’instrument d’une civilisation séquentielle, éphémère, mais dont chaque note citoyenne connaît sa place exacte et le moment où elle doit se retirer et retourner au néant, satisfaite d’avoir accompli sa mission.

Derrière mon piano, je contemple le passage du temps. Je visite, émerveillé, le paysage acoustique qui se dessine sous mes doigts. Libéré de la conscience de l’action, j’assiste à la construction de ces monuments sonores. Et tel le moine bouddhiste, j’abandonne sans regret l’édifice mélodique qui se dissout comme une peinture de sable emportée par le vent.

Seul reste le souvenir de la réalité sculptée par les vibrations. Mes mains quittent à regret le clavier. Je reprends le contrôle de leur mouvement. Je me lève et salue. Je troque la clarté torride de la scène contre une rue frileuse et sombre. La pluie sur mon visage révèle ma fatigue et la futilité de ma vie. Mais je sais que demain je travaillerai mes gammes avec un acharnement ressuscité. Je répéterai pendant des heures, des jours, des mois, pour ces quelques minutes d’état divin.


En savoir plus...  : Jean-Philippe est trouvable sur son site

...ou par ici

Par Macada
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Mardi 20 janvier 2009


Belle au bois dormant

Marie-Catherine Daniel

Oh non ! Oh zut ! Oh flûte et reflûte ! Ce n’était encore qu’un rêve ! Mais pourquoi l’ais-je quitté ? Pour revenir dans ce rêve-là ? Quelle bécasse !
Pourquoi, aiguillage après aiguillage, n’est-ce toujours pas moi qui décide quel train prendre ?


Il y a longtemps, dans un rêve - je précise car il m’arrive de faire des cauchemars - j’ai rencontré un monsieur très impressionnant. Très droit, très intelligent, très sérieux. Si le train n’avait pas été bondé, jamais je n’aurais osé m’asseoir en face de lui. Si ce n’est qu’évidemment, je n’avais pas le choix. Je me suis donc assise et me suis faite encore plus petite que je ne le suis. Très poliment, il s’est présenté : « Louis Althusser, philosophe ». « Enchantée, ais-je répondu timidement, Belle au bois dormant. ». Notre conversation a été à la fois parfaitement  ennuyeuse et parfaitement intéressante. Parfaitement ennuyeuse car il a immédiatement oublié qui j’étais et a longuement disserté dans des registres de langue et d’époque qui me sont totalement inconnus. Parfaitement intéressante parce que la synthèse de sa conclusion était : « L’important est de prendre le train. ».
Voilà qui a donné un sens à mes rêves pendant près d’un demi-siècle. Un demi-siècle pendant lequel les trains ont foncé à travers mes campagnes et mes villes, ont embarqué et débarqué de nombreux voyageurs. Sans que je me préoccupe le moins du monde de savoir d’où ils venaient, où ils allaient . Et ce « ils » convient aussi bien aux trains qu’aux passagers.

Seulement voilà, il y a quelques temps, j’ai fait un rêve merveilleux. Si merveilleux... J’étais allongée sur mon lit - évidemment , me direz vous, mais là, il y avait autour de moi comme un vent frais, une atmosphère entre attente et gaîté, comme le plaisir que l’on ressent quand quelqu’un vous demande de fermer les yeux pour vous mener à une surprise.
J’étais donc allongée et la porte s’est ouverte. Et lui, lui le Prince charmant est entré.
J’avais tellement de mal à garder mes yeux clos.
Tout doucement, il s’est approché.
J’avais tellement de mal à garder mes yeux clos et à ne pas rire.
Et voilà qu’il était à mon chevet et qu’il me regardait.
J’avais tellement de mal à garder mes yeux clos et à ne pas trop sourire.
Il se penchait, il allait m’embrasser. J’ai senti son souffle sur mes lèvres.

Flop, j’ai changé de rêve !

C’est pourquoi, « Louis Althusser, philosophe »  reste désormais sur une voie de garage.
C’est ainsi que, depuis, j’essaie de modifier les aiguillages. J’essaie de choisir le train, j’essaie de rester dans les beaux rêves, d’éviter les cauchemars, de changer de voie quand la destination s’annonce périlleuse. Quelquefois, j’y suis presque : ça bloque, ça bloque, ça bloque. Mais, pouf, quand ça débloque, je me retrouve dans ce rêve-là.
A rager, rager, rager.

Flûte et reflûte !
J’en ai plus qu’assez !
A se demander si je n’ai pas passé toutes ces années à me fourvoyer. A croire que, finalement, le train qui mène à ma vie n’existe dans aucun rêve.

Tiens, voici une idée étonnante.
Supposons... Supposons qu’au lieu de courir après des rêves insaisissables, j’ouvrais les yeux.

Et si je descendais du train ?



Par Macada
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