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18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 00:00
Oiseaux de malheur ?

Marie-Catherine Daniel


Quand je pousse la trappe du toit, la nuit est moins sombre que l’escalier de secours.

Il y a un oiseau sur le local de l’ascenseur. Il est brun ; grisaillant aussi ; quelconque de toute façon. Pas le genre de couleur qui rend intéressant. Pour cela, des plumes jaunes, ou rouges, ou vertes sont nécessaires. Un perroquet, un geai, un bouvreuil sont des oiseaux dignes d’attention. Mais pas celui-ci ; même si en regardant mieux, le brun va du marron au beige, et le gris du presque noir à une jolie tache blanche sur le plastron. Seulement, il faut n’avoir rien d’autre à faire pour s’en rendre compte. Il faut que l’animal soit là, tout seul sur le toit avec moi, pour faire plus que l’effleurer des yeux. Tiens d’ailleurs, les siens sont clairs. Ça c’est bien, beaucoup mieux que les yeux foncés. Dommage cependant qu’ils ne soient pas bleus mais miel. On dirait le regard d’un loup. Pas d’un chat, à cause des pupilles rondes et non fendues. Cet oiseau-là n’attire pas les caresses. Pourtant, je trouve qu’il n’est pas inquiétant, il n’y peut rien si son regard est fixe et sa face immobile. Et puis un tout petit effort suffit pour comprendre que ce n’est qu’apparence : un frémissement de vent et le plumetis de duvet dévoilerait sa douceur aérienne. Alors pourquoi mes ancêtres l’ont-ils cloué aux portes des granges ? Pourquoi maintenant l’ignore-t-on ? Parce qu’il n’a rien d’un perroquet, parce que la clarté de ses yeux n’est pas celle du ciel ensoleillé ? Peut-être à cause de ses oreilles ? Je sais, ce ne sont pas des « oreilles », juste deux plumets qui surplombent son masque. Deux antennes étranges qui le mettent à l’écart des oiseaux que l’on voudrait apprivoiser. Deux excroissances incongrues.

Inversement proportionnelles à mes deux bras atrophiés.

Ces deux moignons qui m’autorisent à peine à me gratter le nombril ; ces deux machins qui, quoiqu’en disent mes parents, ne me permettront jamais de m’envoler. Qui, ce matin encore, dans le regard bleu auréolé de blondeur de Léa, m’ont relégué au rang d’oiseau de malheur. « Ne me touche pas, sale corbeau rabougri ! » a-t-elle sifflé, quand j’ai essayé de lui prendre la main.

Un corbeau ?

Qu’hululerait-elle pour un hibou ?

Celui qui m’observe cligne des paupières puis hoche la tête. Je crois qu’il me sourit. Avec son bec, il réajuste son plumage. Habile et gracieux, lui qui n’a même pas de main ! Il est superbe et il le sait. L’avis de mes ancêtres, des perroquets et de Léa le laisse sereinement indifférent.

Quand il prend son essor pour voguer vers la lune, je souris à mon tour. Puis moi aussi je m’en vais ; par l’escalier bien sûr.

La prochaine fois que je viendrai sur le toit, ce sera pour rendre visite à l’oiseau.

 

 

Petite histoire  : 

Ce texte a été écrit pour répondre à l'appel à texte "Les oiseaux" de Magali Duru. Il a été publié sur le blog de Magali en avril 2008.
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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 09:21
A quoi bon …


« …moi je vomis en groupe
Et l’ordre et les bourgeois et l’horrifique troupe
De gens très bien pensants dont l’unique étendard
Est, sur champ de velours, une tête de lard
»

J’avais juste vingt quand j’écrivis la phrase
Et le monde pour moi n’était que noir ou blanc.
D’un coté les blessés, de l’autre les méchants.
Lors je n’imaginais la société que rase
Afin de reconstruire l’univers souriant.

J’ai vieilli désormais et je sais l’existence
Moins rigide que ça. Pourtant je n’oublie pas
Lorsque nous mangeons trop, que d’autres sans repas
Mais voulant subsister, partagent leur pitance
Dans des dépôts d’ordure avec des cancrelats.

Je n’oublie pas non plus qu’au nom des bénéfices,
Dont on les veut plus gros, on licencie des gens.
Bien sûr je m’en souviens, on nous dit que l’argent
Ne fait pas le bonheur, mais je vois l’édifice
Qu’on a construit pour lui. Je le vois en tremblant.

J’ai vieilli, j’ai changé, mais je garde, tenace
Au fond de moi l’envie de voir se transformer
Pour devenir meilleur, plus facile à chanter
Le monde où nous vivons et qui, je crains, menace
De s’écrouler sur nous qui oublions d’aimer.

Alpéro

En savoir plus ... : Alpéro .

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 05:28

Y a-t-il un dieu dans l’ascenseur ?

Michel Vanstaen


    Connaissez-vous le grand bouthan ? C’est une des figures majeures de la mythologie de par chez moi. Le grand bouthan est…Comment dire ? Fidèle à lui-même me semble une juste définition. Les présentations ainsi faites, que fait-il, d’où vient-il ? Tant de questions pour si peu de réponses, la frustration rôde. Malheureusement, peu savent et très peu parlent. Le moindre que la tradition populaire nous en ait laissé se résume à ceci :  « Si tu vois le grand bouthan,…Tu ne me connais pas ! ». Ce qui est sûr, c’est que le grand bouthan est l’antichambre de la mort. Aïe, voilà qui corse singulièrement les débats. Et d’abord, d’où vient-il ? Là encore, mystère ! Un jour pas là, le lendemain, grand bouthan. La genèse n’est pas son fort. Et surtout, le plus important et de loin, que fait-il ? Des blagues, des conneries, et ad patres. Regardez autour de vous, dans la rue par exemple. Vous voyez quelqu’un soudainement se mettre à courir en zigzag sans la moindre raison. Ne vous méprenez pas sur son état mental. C’est un coup du grand bouthan. Un autre perché sur un pied essaie vainement de se gratter la tête de l’autre tout en chantant à tue-tête. Re grand bouthan ! La liste est longue et remonte au fil du temps. Mais là ne serait qu’un moindre mal. Tous ces comportements bizarres ne sont que la réponse aux hallucinations engendrées par le susdit grand bouthan. Et peu de temps après, c’est la fin. Pourquoi donc tout ce simulacre et ce bla-bla. D’autres civilisations ont rationalisé la chose. Une lettre recommandée, un coup de téléphone, la visite d’un machin encapuchonné qui jongle avec une faux, enfin, rien que de très normal. Mais un grand bouthan issu de nulle part, et qui en plus vous fait passer pour un(e) con(ne), non, quand même ! Et ben si, tout de même ! Et re pourquoi ? Essayons de découvrir le message subliminal qui s’inscrit en aparté de la dérivation conceptuelle de l’espace-temps vu par le grand bouthan. Vaste programme, je conçois. Soyons donc logiques à défaut d’être éclairés. Il y a un avant, il y a un après. Avant et après quoi ? A coup sûr un truc dérangeant. Demandons-nous d’abord s’il n’existerait pas un endroit virtuel, genre restaurant, où la vie et la mort pourrait collaborer, voire déjeuner à moindre coût ? Cela étant fait, qu’est ce qui nous empêche de le réfuter aussi sec ? Je sais, c’est mal barré. Mais qui tient la barre dirige ce qu’il y a par-dessous, en l’occurrence le bateau. Et comme le grand bouthan ne veut pas se barrer, le grand bouthan n’est pas un bateau. Vous voyez, on progresse.

    Le fil conducteur ! Voilà donc du consistant. Quel est le fil conducteur que suit le grand bouthan ? D’où vient-il et où va-t-il ? Le fil, pour l’autre on verra plus tard. Issu de quelque part, aille, non, pourquoi ne serait-il pas issu de nulle part d’abord ? Pourquoi le quelque part qu’une crédule société de consommation nous a vendu à un prix défiant toute chance de s’en sortir aurait-il plus de chance d’être en accord, voire infime, avec la réalité d’un grand bouthan qui ne se vend pas au plus offrant, ni ne s’offre au plus vendu (Je ne sais même plus quelle ponctuation est de rigueur, mettez ce que vous voulez «… »)

    Ah, grand bouthan,quand tu nous tiens !

    Revenons donc à nos boutons. Il peut bien venir d’où il veut, ce grand bouthan, que grand bien lui fasse. Conceptuons l’espace-temps dans un univers dimensionnellement infini. Voilà qui plaira, je le sens. Et si le grand bouthan, dans un jour de grande paix intérieure, ne se fut transformé en courant d’air de couleur irisée fluo beige clair, on aurait l’air de quoi ? Donc rien n’est clair, ni beige, ni fluo, ni risée (je sais !), ni coloré, ni d’air, ni d’hareng (il est 22h, j’ai des excuses). Le temps et l’espace se rencontrent , se plaisent, ont plein de petits enfants, dont le père Noël et le grand bouthan. Non ! Bon d’accord.

    Devant, la vie ; derrière la mort. Ça y est, j’y suis ! Le grand bouthan est un panneau de signalisation pour notre ego parano cosmique, ou une sorte de GPS de l’au-delà. Mais son surnom n’est pas  « bouthan futé ». Laissons tomber. Et étudions une autre piste. Pourquoi s’y prend-il de la sorte et pourquoi s’y prend-il tout court ? Il arrive : « Coucou, je me présente : grand bouthan, je suis venu vous prévenir que, bientôt, il sera trop tard. Un seul sucre dans le café, merci. » Fade, non ? Eh ben si, dixit grand bouthan. Vous vous rendez compte, aucune envolée lyrique, aucune chute métaphysique, rien, même pas un petit je ne sais d’ailleurs pas quoi histoire de ! Soyons sérieux. Et d’ailleurs, pourquoi prévenir ? La blague suprême :  « Tu connais pas la dernière, c’est l’histoire d’un mec qui va…C’est toi !!! » Désopilant. Ou des os pilés, va savoir. 

    Donc, où en sommes-nous ? A coup sûr quelque part dans l’irradiation cosmique. Sommes-nous plus avancés pour autant ? Résumons notre savoir :

    1 - Grand bouthan

    2 - P’tet que oui, p’tet que non !

    3 - Je passe mon tour

    4- Je connais une super recette de cuisine

    A ce stade de notre étude physico-chimique de la bébête, pouvons-nous, en notre grand désespoir, risquer une subtile question :

    --— Et si je gagne au loto, ça marche aussi ?

    La réponse est OUI !!! Le grand bouthan n’a que faire des jeux de hasard du grand bazar, la fuite étant comme il se doit fortement déconseillée. D’abord, ça fatigue ; et puis cela risque de l’énerver. Et Dieu sait qu’un grand bouthan énervé vous sort de ces solos de guitare à ne pas mettre un boulanger dehors à quatre heures du matin. Et si on discutait ? Impossible, le grand bouthan ne parle pas. Est-il atteint de mutisme aigu ? Sais pas ! Remarquez que certains s’y sont essayé :

    — Eh, grand bouthan, déconne pas, on a été à la maternelle ensemble.

    Mais rien n’y fait. Crac !!!

    Métaphysiquons donc la chose. Sommes-nous réduits, nous, fruits de la longue gestation d’une grande civilisation à caractère commercial, à finir ainsi, dans le giron d’un grand bouthan de passage ? Notre égo, venu du fin fond de notre moi-moi, hurle que non, que ce n’est pas prendre en compte la défiscalisation précédant l’ascension sociale de certains bénéfices dus au placement irrégulier dans un système de valeur (pas trop ajoutée) qui engendre que l’équinoxe d’hier fasse pencher la balance de ces susdites valeurs vers un contexte anéantissant l’espoir que mon café soit encore chaud.

    Voilà, le destin est scellé. Les scellés du destin sont posés. Et la pause, c’est pas pour demain. Alors, avant d’aller bien sagement nous coucher, posons nous l’ultime, le seule, LA question :

    — Ai-je bien lu, ai-je vraiment bien lu ?

    Parce que moi, je vous jure, je n’ai jamais rien écrit.

 

Signé : Qui vous savez.

 

 

 

 

En savoir plus ...Michel Vanstaen .

 

 

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 07:34
Le soleil raconte
Hans Christian Andersen


Maintenant, c'est moi qui raconte ! dit le vent.

- Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour à présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de souffler de votre mieux.

- Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les parapluies, j'en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi !

- C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s'exprima si fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se coucha et cessa de mugir et de grogner ; la pluie le secoua en rouspétant : «Est-ce que nous devons nous laisser faire ! Il nous suit tout le temps. Nous n'allons tout de même pas l'écouter. Cela n'en vaut pas la peine.» Mais le rayon de soleil raconta : Un cygne volait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d'un jeune homme qui surveillait la marchandise ; on l'appelait supercargo. La plume de l'oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui pouvait se permettre d'acheter des éperons d'or et échanger un tonneau d'or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'éclairais, ajouta le rayon de soleil. Le cygne survola un pré vert. Un petit berger de sept ans venait juste de se coucher à l'ombre d'un vieil arbre. Le cygne embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se détacha et tomba dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois, dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garçon les miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y avait lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'école et à la table du grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le soleil. Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui les bordent, là où nichent les coucous et les pigeons sauvages. Une pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses bras, elle aperçut un cygne d'or, le cygne de la fortune, s'élever des roseaux près de la rive. Mais qu'est-ce qui brillait là ? Un oeuf d'or.

La femme le pressa contre sa poitrine et l'oeuf resta chaud, il y avait sans doute de la vie à l'intérieur ; oui, on sentait des coups légers. La femme les perçut mais pensa qu'il s'agissait des battements de son propre coeur. À la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa l'oeuf sur la table.» Tic, tac» entendit-on à l'intérieur. Lorsque l'oeuf se fendilla, la tête d'un petit cygne comme emplumé d'or pur en sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses enfants. À cet instant le petit oiseau d'or s'envola. La femme embrassa les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien ; elle appliqua chaque anneau contre son coeur et le leur mit au doigt. Un des garçons prit une motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu'à ce qu'il en sortît la statue de Jason portant la toison d'or. Le deuxième garçon courut sur le pré où s'épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa très fort. Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après, dans la grande ville, on parlait d'un grand peintre. Le troisième des garçons mit l'anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un écho du fond du coeur. Des sentiments et des pensées s'élevèrent en sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le maître des sons et chaque pays au monde peut dire à présent : oui, il m'appartient. Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la pépie et qu'à la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi, je lui ai donné un baiser qui valait dix baisers humains. Le garçon devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses pensées s'élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de l'immortalité.

- Quel long récit ! bougonna le vent.

- Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m'en remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta :

- Le cygne de la fortune vola au_dessus d'un golfe profond où des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux songeait à se marier, et aussi se maria-t-il bientôt. Le cygne lui apporta un morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive et il attira dans sa maison la force du coeur humain. Tous dans la maison vécurent heureux dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil.

 - Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien longtemps. Je me suis ennuyé ! Et nous, qui avons écouté le récit du rayon de soleil, que dirons-nous ? Nous dirons : «Le rayon de soleil a fini de raconter».

 

 

En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Hans Christian Andersen (1805-1875), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a   In Libro Veritas .

 

 


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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 11:07

LA BELLE ECHOUEE


Claude Romashov


Delphinéa s’est échouée. La houle n’est pas son amie. L’onde verte mariée d’orangeade par les langueurs du soleil, caresse ses cheveux emmêlés de nacre. Sa peau délicate et légèrement grenue     se frotte au sable de la plage. Elle exhale un long soupir à faire pleurer les sirènes, ferme un œil bleu azur et décide de secouer le sel qui s’accroche en cristaux sur ses bras ronds.

Un tapis irisé se dessine autour d’elle. Lui, le passant des nues, s’apitoie sur le sort de belle échouée. Il est seul car le galion qui l’a déposé sur la terre australe, a mis le cap sur une île mystérieuse au large. Un récif brun qui décime les équipages. La mer est une voleuse d’âmes. Elle aime jouer avec les hommes, les attirer au plus profond de ses abysses et les engloutir. Il est si facile pour ses vagues musicales de les enchanter.

Delphinéa ne s’en soucie guère. Elle est insouciante malgré le danger que représente le soleil qui darde ses flèches sur tout ce qui lui semble vivant. Non ! Ce qui la préoccupe, c’est ce beau jeune homme aux yeux frangés d’écume et au corps saveur sable brûlé. Elle n’a encore jamais vu d’humain et, le dévisage avec curiosité. C’est la première fois qu’elle saute sur les vagues pour se  rapprocher de la grève au grand dam de ses sœurs. Les sirènes l’ont mise en garde. Delphinéa risque de déchirer sa peau granuleuse de monstre marin. Et puis, elle va se faire piquer par un bivalve. Dans le milieu ondoyant, on se méfie des bivalves : trop ouverts, trop ambivalents pour ces chimères qui préfèrent la sécurité des coraux de  la grande barrière.

Notre belle échouée est jeune et impétueuse comme sa mer. La mer : l’ultime refuge contre les remous du monde terrestre.

Au passage du jeune homme à la peau métissée, elle se redresse et lui fait miroiter mille et une promesses. Elle arrondit ses lèvres ourlées de rose et murmure d’une voix mélodieuse. L’a-t-il entendue ? Son regard se perd dans le sien, allumé de toutes les étoiles de mer. Fatale erreur ! Il est pris dans ses filets. Des rets invisibles où chutent les marins imprudents ! Le cœur palpitant du rouge qui teinte le corail quand les bras tentaculaires des sirènes se referment sur eux et les entraînent au large.

Lui, n’a pas peur d’elle. A-t-on peur d’une belle échouée au matin sur une plage déserte ? Une sirène à la voix si tendre et qui n’a pas encore l’odeur forte de varech de ses congénères.

Il n’a pas compris que la nacre durcie de son cœur ne rayonne pas de miel. Il n’a pas compris que les ondes souples de son corps juvénile ne sont que danse mortelle…

Quand Delphinéa transperça de son regard coupant le cœur du marin en perdition, les dés furent jetés. Il n’était plus qu’un pantin désarticulé qu’elle hissait sur les vagues en écartant ses sœurs envieuses, des coups circulaires de sa queue.  

 

 

En savoir plus sur Claude Romashov ? ICI

 

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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 08:41

LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON

Alphonse Allais

Il y avait une fois une jeune fille d’une grande beauté qui était amoureuse d’un cochon.

Éperdument !

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n’aurait pas donné un sou.

Un sale cochon, quoi !

Et elle l’aimait… fallait voir !

Pour un empire, elle n’aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.

Et c’était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d’une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu’elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s’en fourrait jusque dans les oreilles.

Et la jeune fille d’une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s’en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.

Sale cochon, va !

Des grosses mouches vertes s’abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu’elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c’était la fête du cochon.

Comment s’appelait le cochon, je ne m’en souviens plus, mais c’était sa fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d’une grande beauté s’était creusé la tête (qu’elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n’avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement : « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu’elle dégarnit de ses plus belles plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.

Qu’est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les géraniums !

Les roses, ça le piquait.

Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l’alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l’homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d’une grande beauté l’ignorait.

Et pourtant c’était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.

Et la clématite qu’elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l’espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l’enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.

En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Alphonse Allais (1854-1905), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a bien sûr :  Ebooks libres et gratuits .

 

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 06:47

Mensonge nocturne


Quand la nuit s'acharne à mentir
en cristaux de silence
Quand la chair à vif s'étire
en cercles d'impatience
Ne subsiste que l'âme tranchante
au cœur des ébats impuissants
à transcender les sens

Le venin de l'émoi
ne foudroie que la peau
Les corps chahutent
et demeurent absents l'un à l'autre
comme les bulles de savons
trop proches
soudain explosent
en gouttes iridescentes

Ne parle pas d'outre-masque
j'entends l'écho balbutiant
de tes fantasmagories
Tu ne trompes qu'étoile
en sa naïveté

Je n'attends rien du jour levant

Scylliane Mohan


En savoir plus ...

On peut trouver Scylliane sur son blog Opalescence ou par sa fiche auteur.




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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 00:00

Les migrateurs


Isabelle Makowka



Partie 2

LES FUYARDS


L'impact la réveilla. Autrefois, elle ne s’endormait jamais en voiture, trop stressée par le flux des véhicules, l’inconscience des autres conducteurs. Mais là, aujourd’hui, le soleil tapant sur le carreau et l’immense lassitude avaient eu raison de ses petites angoisses.

Bref, le choc sur le pare-brise la fit sursauter ; à cette vitesse, l'oiseau s'était littéralement écrasé sur la vitre. Dans un réflexe, son mari fit fonctionner les essuie-glaces, elle eut un haut-le-cœur.

En détournant les yeux vers l'extérieur pour échapper à la vue sanguinolente, elle fut sidérée par le nombre de dépouilles de volatiles qui gisaient sur le sol. Curieusement, à ce moment là, c'est le fait qu'il y en ait aussi sur la chaussée – une autoroute – qui l'étonna. Elle imaginait sans doute les services d'entretien contraints à des obligations de toute évidence impossibles à respecter. Enfin, c’était déjà bien beau qu’il y ait encore des routes.

Devant le spectacle, elle retint malgré elle sa respiration, réalisant soudain la saturation certaine de l'air extérieur en germes mortels. Putain de grippe.

La grippe aviaire… on en avait beaucoup parlé il y a dix ans, mis en garde les populations. Tout comme les alertes météo, à force d’en faire toutes les semaines, plus personne n’en tient compte.

— Ça va ? La voix de Nils la fit tressaillir une fois de plus, mais sa main douce se posa sur sa cuisse. Elle lui serra les doigts avec tendresse et lui sourit d’un air triste.

— Je m’étais endormie…Tu as vu ça ? lui demanda-t-elle en désignant l’extérieur d’un mouvement de tête. C’est infect.

— C’est comme ça depuis des kilomètres.

— On est où, ici ?

— Quelque part en dessous d’Orange. J’en sais rien, je ne reconnais plus rien et il manque la moitié des panneaux. Le bon côté des choses, c’est qu’on est les seuls cinglés à circuler encore sur la route. À part quelques camions…

— Ça a été vite, hein, tout ce bordel ? Tu te souviens quand on était gamins comme c’était joli dans le Sud ? J’adorais les lavandes. On était venu une fois avec mes parents en vacances au début de l’été dans un coin où il y en avait des champs entiers. Je rêvais de pouvoir un jour en ramasser des brassées, j’imaginais qu’il n’y aurait pas de plus beau métier que d’être lavandière…

Les larmes lui montèrent aux yeux, mais pas à cause d’une enfance ou des lavandes disparues : l’évocation de sa famille décimée la replongea dans ses pensées noires et silencieuses.

Tout avait été si rapide… Moins de quinze ans auparavant, des mises en gardes sérieuses sur le réchauffement climatique, sur le danger des émissions de gaz à effet de serre avaient émané de nombreuses sources scientifiques et écologiques. Les estimations les plus pessimistes étaient en fait bien plus indulgentes que la réalité. Les gouvernements n’avaient pas eu le cran d’interdire ce qui était nuisible comme les emballages, les voitures individuelles, les chauffages divers, les industries polluantes. Marta était certaine qu’il aurait été possible de se débrouiller sans, qu’on aurait pu s’adapter mieux que maintenant. Avec Nils, elle faisait partie de ces gens qui avaient hurlé dans les rues et sur les ondes qu’il était temps de vivre avec la nature et non contre elle, ni à ses dépens. Hélas, comme toujours, seul le fric avait compté, et la Terre épuisée s’était rebiffée.

Loin de s’alarmer outre mesure, les populations des pays riches en zone tempérée avaient plutôt apprécié le début du changement de climat: l’hiver si doux, presque chaud, de plus en plus chaud. A Lyon, c’était comme aux Antilles ou en Californie... Avec la pluie, sur le revers de la médaille. La chaleur et la pluie. Une des conséquences immédiates et inévitable de ce genre de contexte météorologique avait été la prolifération de microbes et de virus. Et, alors qu’on l’avait quasiment oublié, le H5N1 avait refait surface : pas son vague cousin de la grippe porcine somme toute inoffensive, non. Le vrai, terriblement létal. Muté, en pleine forme. Marta n’avait qu’à regarder par la fenêtre de la voiture. C’était immonde. Elle fut prise de panique à l’idée des risques insensés qu’ils prenaient ainsi à voyager ainsi par la route.

 

Un autre événement stupéfiant était à l’origine du désastre : alors qu’on pouvait se demander ce qu’il était encore possible d’inventer de révolutionnaire au-delà de la voiture, du téléphone portable, d’Internet, des écrans plats ou des navettes spatiales, un type avait découvert le principe de la téléportation. Oui, se déplacer en un instant d’un endroit à un autre, comme dans les vieux livres de science-fiction. Cela avait été incroyable. Simple, sans coût, rapide : tout y était pour séduire. Il n’avait fallu que quelques semaines pour que le monde entier s’y essaye, après une courte période d’incrédulité légitime. L’aspect génial de cette invention résidait dans sa simplicité : elle ne nécessitait aucun matériel, à part si on le désirait des instruments pour préciser certaines coordonnées géographiques. Tout comme en accommodant sa vision d’une certaine façon on peut voir émerger une image en relief d’une autre image sans rapport, il suffisait de réfléchir autrement. Il fallait juste apprendre à se détacher de la réalité. La physique et la philosophie unifiées. C’était fabuleux.

C’était devenu un cauchemar. Grâce à la téléportation, les foules s’étaient déplacées. Avec frénésie. Les gens du sud vers le nord, ceux du nord vers l’ouest, les uns chez les autres, pour faire des courses, pour espionner, pour vendre, acheter. On allait chez quelqu’un qui était ailleurs, et les choses étaient très vite devenues invivables et compliquées. L’urgente nécessité de s’organiser au niveau mondial s’était imposée comme toujours avec beaucoup de retard.

Et pendant ce temps la Terre avait continué à se dérégler. Les premiers touchés par la grippe avaient été les oiseaux, comme prévu, par millions. Ce qui avait dans un court laps de temps entraîné des proliférations d’insectes en tout genre qui n’étaient plus dévorés. Parallèlement, la végétation s’était trouvée modifiée Dans les régions jadis tempérées, de nombreuses espèces de plantes avaient besoin d’une période de froid pour pouvoir germer ou fleurir au printemps ; ce contraste les informait du changement de saison. Toutes ces variétés disparurent. Il était probable qu’un jour ou l’autre une sorte de jungle aller s’installer, mais à ce moment-là, les paysages naturels étaient bouleversés et méconnaissables.

— Tu penses qu’il y a combien de morts ? reprit Marta

— J’en sais rien…des millions c’est sûr. Je ne sais même plus combien on était avant, pour tout te dire. Et j’ai pas envie d’écouter la radio pour le moment. J’imagine qu’ils vont nous dire que le virus de la grippe a encore trouvé une façon de muter et que les nouveaux vaccins sont déjà devenus obsolètes. Et ces gens qui vont partout, à toute vitesse comme s’ils voulaient à tout prix répandre cette pourriture aux quatre coins de la planète.

— C’est déjà le cas, tu ne crois pas ?

— Putain de téléportation ! La « Voie des Anges », tu parles, direct vers l’enfer, oui !

Elle lui posa à son tour la main sur le cou, pour lui caresser la nuque. Elle aussi avait eu ses moments de panique et comprenait ce qu’il ressentait. À cet instant, elle doutait de leur choix. Elle n’avait pas réussit à expliquer clairement à sa belle-sœur la raison de leur voyage désespéré par la route : cela semblait si ridicule maintenant, si dangereux… Pourtant, ils souhaitaient voir à quoi ressemblait leur pays, désiraient prendre le temps d’un dernier voyage et Nils ne voulait plus entendre parler de téléportation, quitte à consommer un peu d’éco-carburant. Leur voiture était chargée de souvenirs plus que de bagages et roulait vers l’Afrique, le désert. Le bateau à Marseille s’ils avaient de la chance, puis un coin d’erg stérile. Moins il y aurait de vie, moins il y aurait de risques. Cette Afrique si pauvre que tout le monde avait fuie serait peut-être la terre d’espoir de l’humanité. Ce serait un juste retour des choses.

 

 

FIN


 


 

En savoir plus ... : Bienvenue à Isabelle Makowka sur le blog de l'Antre-Lire !
Et bienvenue à elle dans le monde des nouvellistes car  Les migrateurs est le tout premier texte qu'elle a écrit.  Un talent étonnant, non ?

 

Sa fiche auteur : Isabelle Makowka

 

 

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 09:45

Les migrateurs


Isabelle Makowka



Partie 1

LE SAVANT

Évidemment, je suis réveillé. Il y a des mois que je rêve d’une grasse matinée, et là évidemment, je suis réveillé. Je me sens sourire malgré moi : l’excitation – sans doute responsable de ce réveil impromptu – me gagne subrepticement et se mêle à cet orgueilleux sentiment de satisfaction. Délicieux instant. Je profite de la douce caresse des draps sur ma peau, mais l’envie de jouir d’un tel moment va dans peu de temps m’expulser du lit, je le sens ! Ahhh, divine sensation procurée par une utopie devenue réalité.

Première franche journée de vacances, mazette ! Je n’y croyais plus. Je commençais à ne plus pouvoir supporter toutes ces difficultés pour déposer un brevet. Dès lors qu’il s’agit d’un domaine qui sort de l’ordinaire et du tangible, tout devient compliqué. Bien entendu, si je n’avais pas autant redouté de me faire piquer mon idée, je n’aurais peut-être pas été obligé d’aller aussi souvent déposer des appellations, des principes suffisamment vagues pour ne pas être plagiés, mais assez précis pour m’en garantir la propriété… Stop ! Si je commence à ruminer de la sorte, ce bon moment risque d’être gâché… Le comble, tout de même, c’est d’avoir été contraint de déposer ce nom ridicule que lui ont donné mes collègues, au cas où ce soit celui qui émerge. Où ont-ils vu des anges ? C’est idiot.

Du coup, je me lève. Punaise, ce que je suis content ! Je me demande si je vais planer comme un bienheureux toute la journée. Je n’ai pas envie que ça s’arrête.

Le Prix Nobel, peut-être ? On peut rêver, mais j’ai du mal à y croire, parce que ce n’est quand même pas le genre de d’invention qui rentre tout à fait dans une catégorie du Nobel ordinaire, et je me demande qui peut décider de créer un nouveau domaine « nobélisable » – la physique cognitive, peut-être ? – juste pour moi, en plus.

Pour fêter ça, allez, j’ai le temps, je m’autorise un vrai café. Un bol, même. Le lyophilisé restera au placard, maintenant. Tiens, poubelle ! J’hésite à débrancher le téléphone… Partagé entre l’envie de rêver tout seul sur mon nuage, de ressasser mon impression de complétude, et le plaisir évident que j’aurai à recevoir les félicitations de tout le monde. Des propositions peut-être, même.

La complétude… Ouais, pas mal. Pas simple de décrire ce genre de sentiment.

 

Il y a au moins un quart d’heure que je m’amuse à faire coïncider ma petite cuillère avec les dessins de la nappe, sans penser à rien d’autre. J’ai une légère poussée d’adrénaline quand je m’en aperçois, c’est dingue. Je dois presque me forcer à me détendre, à m’habituer à vivre sans obsession en somme : quel vide!

Bon, comment s’habiller un jour pareil ? Confortable, c’est sûr, un peu classe, au cas où. J’imagine que je verrai du monde aujourd’hui. Ceci dit, des vêtements classe, je n’en ai pas des masses, à part les chaussures…

Je me demande si les gens vont croire ce que j’ai mis en évidence. Une telle découverte concerne tout le monde, mais je suis convaincu qu’elle va mettre un bout de temps à faire son chemin. Il me faudra me justifier des milliers de fois pour qu’ils l’admettent et qu’ils essayent, j’en suis certain.

Ces bottines, j’y suis tellement à l’aise que j’ai un peu l’impression de mettre des pantoufles. En plus, elles sont belles. Enfin, si ça se trouve, personne ne les admire autant que moi : je ne me souviens pas qu’on m’en ait fait des compliments.

J’ai beau être fier, je ressens toutefois une vague sensation de malaise. Trouver sans fournir beaucoup d’effort procure un sentiment de supériorité partagé : certes, on se sent meilleur, mais avec cet arrière goût de non mérité et la conviction que les autres n’ont sans doute pas donné toute leur mesure. Ceci étant, si le concept s’est laissé approcher sans trop de difficultés, son axiomatisation a représenté un sacré boulot ! Des jours, des nuits innombrables à réfléchir sans jamais baisser la garde. Ma force, à mon avis, c’est d’être capable d’une « pensée alternative » que j’ai toujours possédée. Une espèce de faculté à me détacher du présent, de la situation pour élaborer une solution originale. Je me souviens de ma surprise quand j’ai découvert cette façon de penser décrite dans un ouvrage. L’auteur donnait comme exemple celui d’une famille dont la petite fille ennuyait la grand-mère en train de tricoter en jouant avec ses pelotes. Le père suggérait alors de placer l’enfant dans son parc, quand la mère proposait plutôt d’y mettre la grand-mère qui n’avait pas besoin de beaucoup d’espace pour s’amuser. Les quatre triangles équilatéraux construits avec six allumettes procèdent du même mode de réflexion. Enfin, tout ça pour dire qu’il me semble que la « Voie des Anges », comme la nomment bêtement mes confrères, aurait pu être inventée depuis longtemps par beaucoup de monde. Il n’y a là rien de génial, mais les gens sont coincés, et leur pensée aussi.

Le journal doit être dans la boîte aux lettres, à cette heure-ci.

Il y est. Petite constriction au niveau de l’épigastre. Première confrontation de ma découverte et du public. J’ai tout fait pour ça : dans les reportages de la radio ou à la télévision, les journalistes coupent ou raccordent les phrases comme ils l’entendent, alors c’est moi qui ai contacté le quotidien avant que la rumeur ne s’ébruite. De plus, je connais depuis longtemps la fille qui a écrit l’article et j’ai bien insisté pour qu’elle transcrive avec application les données que je lui ai transmises, j’espère qu’elle aura respecté son engagement. Bon, ce qu’il faut c’est lire comme si j’étais quelqu’un qui n’y connaît rien. Est-ce que, si je le consulte plus tard, c’est mieux ? Attendre les commentaires et essayer de comprendre ensuite ce qui les a suscités. Par exemple, prendre un air blasé en disant « Ah bon ? Je n’ai pas encore lu l’article. » Ou être blindé, anticiper les réactions et avoir des arguments prêts ? De toute façon je n’ai pas assez de patience pour faire le blasé, alors…

Dernière marche en haut de l’escalier, sur le bois ensoleillé. J’adore ces rayons obliques du matin qui donnent en cette saison une chaleur blonde au parquet. D’ailleurs, ça me rappelle que Matisse ou Picasso ou un autre, mais je crois que c’était un peintre, avait posé des miroirs sur la face interne de ses volets, ce qui fait qu’en les ouvrant plus ou moins il inondait sa maison de soleil. J’ai toujours trouvé cette idée formidable.

Je me laisse glisser le long du mur pour m’asseoir sur le sol comme s’il m’était arrivé la dernière des catastrophes. N’importe quoi. Respire.

En fait, l’article n’est pas trop mal rédigé, et la journaliste s’est conformée à mes indications Cependant, je trouve curieux de me voir dans ce quotidien national. Je n’ai pas l’impression qu’on y parle vraiment de moi. Les stars, ça leur fait quoi, à force ? « Le transport sans pollution : un des problèmes majeurs de l’humanité sans doute résolu grâce à un esprit brillantissime» Le titre est mauvais, la photo est nulle. Au moins, grâce à ça, je suis sûr que personne ne viendra m’importuner dans la rue ! Méconnaissable. Même par moi. C’est moi, d’ailleurs ? Je reconnais mes pompes, en tout cas, les belles. Je les identifie sans difficulté, elles sont blanches. D’un côté, le voir écrit dans le journal semble irréel, mais en même temps, ça ancre tout ça dans la réalité : c’est indéniable, je l’ai fait. Moi. Et le public va bientôt le savoir, les autres médias ne vont pas tarder à prendre le relais. Tiens, je devrais recevoir aussi ma revue spécialisée, aujourd’hui.

Tout le monde, ça veut dire la terre entière. J’ai l’impression d’être un imposteur. Je ne me suis jamais pris pour un « esprit brillantissime », j’ai seulement réfléchi d’une autre manière. Et c’était simple : une conjoncture favorable, une sorte de révélation alors que je cherchais tout autre chose. Je me sens un peu mal à l’aise, mais par bonheur, ils n’en disent rien dans le journal.

Et si, ensuite, je n’étais pas à la hauteur de ma réputation ? Je m’imagine déjà à une conférence où on me poserait des questions auxquelles je serais incapable de répondre, ou même, une émission de télé, une interview… Les critiques acerbes si je débite des platitudes… Mon Dieu ! – est-ce, d’ailleurs, encore d’actualité ce type de juron ? Pourrai-je dire un jour que j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas ?

 

(à suivre)

 

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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 00:00
La rue de mon enfance

  Etait une rue particulière.

 

  D’un côté, il y avait les petites maisons locatives HLM et de l’autre, les grandes maisons neuves. Les gens des grandes maisons neuves avaient tendance à partir en vacance dans le sud, sur la Côte d’Azur, alors que les autres, ceux des petites maisons locatives HLM, avaient plutôt tendance à rouler vers l’Atlantique, du côté de Saint Jean de Monts, ou carrément tendance à rester chez eux au bord de la piscine gonflable à deux boudins. Mais ce n’est pas tout. Les gens des grandes maisons neuves avaient aussi tendance à piloter des voitures plates (ou alors des Golfs) Les autres, plutôt tendance à conduire des voitures moches (et jamais de Golf, ça c’est sûr!) Et c’est ainsi, que je me disais malin comme tout, plus ta maison est neuve, plus ta voiture est plate (ou plus tu as une Golf) et plus tu pars en vacances dans le sud.

 

  Et c’est à peu prêt tout.

 


Sébastien Ayreault

En savoir plus...  : 

Ce texte est aussi publié  dans les revues Traction-Brabant, Liqueur 44, et RALM.

La fiche auteur de Sébastien se trouve : 
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