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  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 12:51
Le margouillat de Grand-Mère Kal

Marie-Catherine Daniel



Naomé rentre de l’école, seule. Maman n’est pas venue la chercher. Maman a eu un accident. Elle est à l’hôpital.

À la maison, il n’y a personne. Papa est auprès de Maman. Elle, elle n’a pas le droit de voir Maman : les enfants ne sont pas admis en salle d’urgence.

Ce matin, Papa lui a confié la clé de la maison. Il lui a expliqué qu’il resterait près de Maman toute la journée et qu’elle devrait se débrouiller seule après l’école. Puis Papa a pleuré.

Naomé aussi a très envie de pleurer. Mais elle se retient. Elle pose le cartable et elle quitte la maison sans oublier de refermer à clé.


 

Naomé n’a pas beaucoup écouté à l’école aujourd’hui. Elle a beaucoup pensé à ce qu’elle pourrait faire pour Maman. C’est pendant la séance en créole qu’elle a enfin eu une idée. Laura a raconté une histoire. Naomé n’y a pas vraiment prêté attention sauf quand Grand-Mère Kal y a fait son apparition. A la Réunion, là où vit Naomé, Grand-Mère Kal, c’est à la fois, le Grand Méchant Loup et la Fée Carabosse. Mais elle a de grands pouvoirs et elle accepte quelquefois d’aider quelqu’un…si on est prêt à en payer le prix.

Naomé, comme tous les enfants du quartier, sait où habite Grand-Mère Kal. Les adultes ont beau dire que la sorcière n’existe que dans les contes et que Madame Payet n’est qu’une tisaneuse un peu folle, tous les enfants savent qu’ils disent ça pour les rassurer. La preuve : tous les parents ont interdit de s’approcher de la vieille femme.

 

Naomé est arrivée dans l’impasse où habite la sorcière. Elle longe la haie d’alamanda. Elle se rappelle Maman qui dit : « Tu vois ces fleurs jaunes, comme elles sont belles. Surtout n’y touche pas ! C’est un poison violent ! ».

La fillette a atteint le portail. Elle s’arrête. Le jardin qui entoure la maisonnette délabrée est magnifique. Il déborde de plantes. « Comme elles sont belles ! » pense Naomé. « C’est un poison violent ! » répète Maman. « Dans sa cour, Elle fait pousser ses tisanes de mort. », chuchote, lugubre, le grand frère de Vali. Naomé secoue la tête pour en chasser les souvenirs indésirables. Elle prend une grande inspiration mais sa voix est toute faible quand elle appelle : « Il y a quelqu’un ? ».

Immédiatement, l’horrible femme est au portail. Elle a surgi d’un buisson, comme un diable de sa boîte. Naomé est pétrifiée. Le regard de la sorcière la brûle jusqu’au cœur, un rictus moqueur plisse la vieille face burinée soulignant le nez crochu et bosselé. Puis, mystérieusement, les yeux s’adoucissent et leur éclat devient sagesse, le ricanement s’estompe, se transforme en sourire. Naomé se dit que Grand-Mère Kal doit faire semblant. Pourtant elle est un peu rassurée.

« Maman a eu un accident. » commence-t-elle timidement. Et comme la sorcière lui fait signe de continuer, elle lui raconte tout.

Quand elle a terminé, la vieille femme la scrute longuement. Son visage prend un air rusé et elle susurre :

« Tout service a son prix, tu le sais ? »

Une grosse boule envahit la gorge de Naomé. Elle ne peut plus parler, alors elle fait « oui » de la tête.

« Si je t’aide à sauver ta mère, es-tu prête à devenir mon apprentie ? Tu viendras, ici, deux fois par semaine et je t’apprendrai mes secrets. Un jour, ce sera toi, la tisaneuse. »

La petite fille est soudain très faible. Ses jambes flageolent, ses mains sont envahies d’un picotement, sa vue se brouille. Mais elle n’a pas le choix ! Elle sera donc la prochaine Grand-Mère Kal.

Elle tend les mains devant elle, pour montrer qu’elle ne croise pas les doigts, et, courageusement :  « je le jure sur la tête de ma mère »

« Qu’il en soit ainsi ! » approuve la sorcière.

Elle fouille dans la grande poche de son tablier de jardinière.

« Tend tes mains » ordonne-t-elle.

L’enfant obéit et la sorcière dépose au creux de ses paumes un jeune margouillat. Celui-ci est rose et transparent : on voit ses organes internes. Naomé est un peu dégoûtée mais ne bouge pas. La bestiole ne bouge pas non plus, elle fixe l’enfant avec d’adorables yeux noirs.

La sorcière sort alors de son corsage une chaîne d’or qu’elle a autour du cou. À cette chaîne, en guise de médaille, un petit ruban rouge que la vieille femme détache soigneusement. Délicatement, elle le noue à la patte du margouillat.

« Tu vas aller à l’hôpital. Là-bas, tu avaleras le margouillat. Alors tu pourras entrer car personne ne te verra. Tu trouveras ta mère et tu lui attacheras le ruban rouge au petit doigt. Puis tu souffleras trois fois  dessus et trois fois tu prononceras : « Maman, reviens. Maman, je t’aime. ». As-tu compris ? »

« Oui » répond Naomé.

 

La marche a été longue jusqu’à l’hôpital. Maintenant, Naomé est devant l’entrée. Il n’y a que des adultes, certains en blouse blanche et d’autres qui ont l’air triste. Personne ne fait attention à elle mais elle comprend que si elle entre il y aura forcément quelqu’un qui demandera ce qu’elle fait là. Alors elle saisit fermement le margouillat par la queue – il gigote un peu – penche la tête en arrière et ouvre grand la bouche. À peine le museau froid a-t-il touché sa langue que le monde bascule.

Naomé se retrouve dans une forêt. Son regard est attiré par une tache rouge. C’est le ruban et il est attaché à son poignet…  euh ! à sa patte. Car Naomé est devenue le margouillat. C’est parce qu’elle est maintenant minuscule que l’herbe lui paraît une forêt !

Puis Naomé prend conscience des odeurs. Des odeurs de médicaments, des odeurs de malades…et parmi elles l’odeur de Maman. Le petit margouillat rose ne peut pas résister : il s’élance, se faufile à travers les herbes, il atteint le bâtiment, si immense qu’il ne peut en voir les limites. Il se met à grimper. Il monte, il monte. Le chemin est long mais l’odeur se précise. Enfin, voici, la bonne fenêtre. Bien sûr, elle est fermée, mais l’odeur se faufile à travers le climatiseur qui la surplombe. Naomé, se glisse à sa rencontre sans s’inquiéter des mécanismes qui risquent de la broyer – le margouillat a l’habitude !

Maman est là, pâle et immobile. Papa, debout, est attentif à son moindre souffle.

Naomé s’approche. Vite, car elle sent qu’il y a urgence, elle détache le ruban avec ses ventouses. Elle s’emmêle un peu, doit s’y reprendre plusieurs fois avant de réussir à le nouer autour du petit doigt de Maman. Son premier souffle est un peu tremblotant ainsi que son premier « Maman, reviens. Maman, je t’aime. ». Mais les deux autres sont si fervents qu’elle en ferme les yeux.

Le long corps sous le drap blanc tressaille. Papa sursaute. Maman a ouvert les yeux. Elle demande « Où suis-je ? ».

Le margouillat repart déjà mais en pénétrant dans le climatiseur, Naomé entend Papa qui rit.

 

 

Le premier secret que la sorcière a confié à Naomé, est la recette d’une délicieuse pâte de fruits. Depuis déjà plusieurs jours, la petite fille appelle la vieille dame « grand-mère »…sans rien y ajouter de plus.




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26 septembre 2009 6 26 /09 /septembre /2009 10:32
LA RUPTURE
Joëlle Brethes

 

Le printemps était frais, peu lumineux, tout à fait en accord avec l'humeur de Mireille. 

La jeune femme releva machinalement son col en passant la porte vitrée de l'immeuble. Dans le hall, elle jeta un regard neutre à sa boîte aux lettres. Pas de nom sur la façade métallique, juste un numéro, celui d'un deux pièces, au cinquième étage. Plusieurs feuillets publicitaires en dépassaient, qu'elle arracha et jeta dans une corbeille disposée sous la série de casiers gris dont la peinture s'écaillait par endroits. 

L'ascenseur était en panne. Encore! Elle s'engagea donc dans l'escalier et gravit sans enthousiasme le premier étage. 

Elle avait à peine abandonné le premier palier qu'elle croisa un jeune homme qui descendait avec entrain. 

Leurs regards se croisèrent. Celui du jeune homme était moqueur, un peu effronté, critiquant une tenue qu'il jugeait peu appropriée à la saison et au lieu. Il portait, lui, un blouson de cuir largement ouvert sur une chemisette à carreaux, et la seule concession à la fraîcheur de cette fin de matinée était une écharpe blanche qu'il mettrait peut-être dehors mais qu'il tenait encore à la main. 

Elle baissa les yeux, un peu gênée, mais se redressa machinalement et raffermit sa marche. Quand elle se retourna deux ou trois pas plus loin, il avait ralenti son allure et, tourné vers elle, il lorgnait ses jambes avec admiration. Ainsi pris en flagrant délit d'indiscrétion et de concupiscence, il eut un sourire gentiment penaud. Elle se sentit flattée, et le lui rendit. Puis elle monta encore trois étages avant de s'arrêter devant une porte grise dont un rectangle de plastique noir numéroté 507 accentuait l'anonymat. 

Elle pianota quelques instants puis, ne recevant aucune réponse, elle sortit une clef, entra, s'adossa un moment contre la porte refermée. 

Elle était la première, comme d'habitude et il serait en retard comme chaque fois.

 

Il faisait bon, dans l'appartement. Elle ôta son manteau. Heureusement que le chauffage était collectif et automatique... Radin comme il était, il l'aurait volontiers laissé mourir de froid pour économiser quatre sous.

Enfin, maintenant, parce qu'avant... 

Elle posa son vêtement sur un fauteuil. Comme ces vieux meubles pouvaient être laids ! 

Ils l'avaient séduite, pourtant la première fois. Elle les avait perçus comme des symboles d'éternité, de fidélité. Mais ils n'étaient plus, maintenant, que la marque sordide d'une économie poussée aux frontières de l'avarice. 

Il avait parlé une fois, de jeter « tout ça » et de choisir quelque chose qui soit vraiment à eux et à l'image de leur amour. C'était au début de leur liaison. Elle avait refusé parce qu'elle aimait vraiment ces vieux meubles hérités, lui avait-il dit, d'une vague parente. Et puis, elle ne voulait pas qu'il se lançât dans des frais pour elle.

Quand elle s'était lassée du canapé de velours élimé et des fauteuils assortis, de la salle à manger tarabiscotée, de la chambre à coucher prétentieuse, et qu'elle lui avait rappelé sa proposition, c'est lui, alors, qui avait refusé. Elle n'avait pas insisté mais, depuis, le malaise naissant n'avait cessé de croître. Il commençait à l'étouffer.

Elle se regarda dans la glace piquetée de la grande armoire. 

Elle avait gardé, à quarante deux ans une assez jolie silhouette. Une silhouette que lui enviaient d'ailleurs nombre de collègues de bureau plus jeunes qu'elle, et qui ne se doutaient pas des sacrifices que cette sveltesse représentait. C'est que Mireille ne passait pas sa vie, elle, entre la saisie d'un document et le contrôle d'une facture, à avaler des litres de thé sucré et des kilos de gâteaux ou de chocolats. D'autre part, et bien que cela lui coûtât de plus en plus d'efforts, elle soumettait ce corps rétif qui ne demandait qu'à s'amollir et à s'empâter, à deux séances de gymnastique hebdomadaires. 

Oui, elle restait très belle, très séduisante. Et ce jeune le lui avait fait savoir à sa façon tout à l'heure. 

Quel âge pouvait-il avoir, lui ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Elle le regarderait plus attentivement la prochaine fois. Car il y aurait une ou plusieurs prochaines fois. Le hasard y veillerait bien. Il y veillait déjà car elle le croisait régulièrement, depuis quelques mois. 

Avant...

Elle chercha dans sa mémoire.

Avant, elle ne le rencontrait que sporadiquement ; très sporadiquement. Et toujours en pleine cavalcade, la frôlant éhontément... Il l'avait même bousculée, une fois... Au début. 

Au début ! Un début qui datait de presque dix ans. Il devait être un môme, à l'époque. Pourtant, ce n'est pas l'image d'un môme qui lui venait en tête quand elle évoquait l'incident.

Elle regarda sa montre. Il allait arriver... Allons, courage ! Plus vite ce serait fait, plus vite elle pourrait partir et rejoindre ses collègues à la cafet'. Elles lui auraient gardé une place et lui auraient commandé, comme tous les vendredis, un fromage blanc et une salade de fruits. Ensuite, elles auraient juste le temps de prendre, ensemble, un café, avant de retourner au bureau. Ça passe si vite, 60 minutes de pause déjeuner ! Mal placés, aussi, ces rendez-vous qui l'obligeaient à cette éreintante course contre la montre. 

Avant, au début... 

Ah ! au début ! Elle avait trouvé un tas de prétextes pour s'absenter une ou deux heures, de temps à autre, pendant ses heures de bureau officielles... En compensation, elle emportait des dossiers urgents à la maison. Les semaines de boulimie amoureuse, quand les mensonges auraient été par trop suspects, elle filait discrètement et son auxiliaire la couvrait. 

Mais impossible de continuer ainsi indéfiniment, bien sûr ! Impossible sans risquer des indiscrétions qui auraient mis la puce à l'oreille d'Evelyne, la femme de Bernard ou à celle de Georges, son propre mari. 

Tout de même ! Quelle aberration que ce vendredi ! Elle avait plusieurs fois proposé à Bernard des solutions plus pratiques qu'il avait fait mine de ne pas entendre.

Il faudrait qu'ils en reparlent. Et qu'elle lui dise aussi qu'elle voulait le rencontrer ailleurs, en dehors de ces sordides rendez-vous. Comme autrefois. Pas si souvent qu'autrefois, certes, puisqu'il ne semblait pas vraiment y tenir, mais un peu plus souvent que maintenant, tout de même ! 

Autrefois, ils se voyaient si souvent...

Si souvent... 

Chez l'un ou chez l'autre... 

Pour un oui ou pour un non...

Mais ils avaient peu à peu espacé les dîners « amicaux » entre leurs deux familles, puis ils les avaient supprimés. Comme ça. Du jour au lendemain. Sans même se consulter. Dans un accord tacite. 

Un peu plus tard, Bernard avait résilié son abonnement au théâtre où leurs deux couples retrouvaient une bande d'amis communs de longue date. De son côté, elle avait dû renoncer, faute de temps au x séances du ciné-club qu'ils fréquentaient tous deux. 

Bref, leur entente multiple du début ne se bornait plus qu'à ce frottis-frotta hebdomadaire qui lui laissait un goût de plus en plus amer dans la bouche. 

Elle passa dans la salle de bains, se doucha et s'enroula dans la grande serviette turquoise qu'elle avait achetée dix ans plus tôt et qui, toujours fidèle au poste, gardait ses couleurs de lagon.

Mais il n'arrivait toujours pas. 

Un empêchement ?

De dernière minute, alors ! Car dans le cas contraire, il lui aurait fait parvenir un bref message au bureau... De nouveau, elle maudit l'équipement sommaire du deux-pièces dépourvu de téléphone. « L'appartement étant le plus souvent vide, à quoi bon engager des frais » avait raisonnablement fait remarquer Bernard. 

Mireille rit en silence et sans joie. Avec lui, de toute façon, tout finissait par déboucher sur des raisons économiques. Il lui avait confié, quelques semaines plus tôt que l'appartement servait depuis peu aux ébats de l'un de ses collègues et que finalement, il aurait dû y penser avant : excellente façon de couvrir, sans bourse délier, les frais d'électricité et l'entretien hebdomadaire assuré par la gardienne. 

Ils n'étaient donc pas les seuls, Bernard et elle, à se « vautrer » là... 

Cette réflexion la fit s'approcher du lit, retrousser les couvertures et examiner les draps avec méfiance. Mais tout était impeccable. 

Tout de même, ça ne pouvait pas continuer ainsi .

A vrai dire, que faisaient-ils encore ensemble ? Plus de complicité, de tendresse, de curiosité, de plaisir... Alors à quoi bon ? Qu'est-ce qui les maintenait qu'est-ce qui la maintenait, elle, dans l'ornière stupide de cette liaison ? Bernard ventripotait et blanchissait. A quarante cinq ans ! Comment serait-il à cinquante ?... À soixante ?... Georges aussi, bien sûr, était sur la même pente ; mais c'était son mari. On n'accepte pas d'un amant ce qu'on est obligé de tolérer chez un mari !

Elle eut soudain envie de crier, de lacérer l'horrible canapé, de marteler la salle à manger massive. 

Dans quelques minutes, Bernard arriverait, lui poserait un rapide baiser sur la tempe en lui murmurant un « ça va ? » sans saveur au creux de l'oreille. Elle-même, avec un sourire de contrefaçon lui demanderait comme d'habitude des nouvelles d'Evelyne, ce dont, bien sûr, elle se moquait éperdument. 

Dire qu'il y a quelques années c'étaient des questions incessantes sur tout et sur rien, un déballage joyeux de récits accompagnant leur effeuillage gourmand... Et ces rires, ces ravissements quand ils étaient pris dans le tourbillon cyclonique de leur désir insatiable.

Insatiable ! 

Une boule enfla dans la gorge de Mireille. Elle était totalement rassasiée de Bernard. Depuis longtemps. 

Il ne lui restait en fait qu'à faire preuve de courage en tirant les conclusions de ce cruel bilan.

Elle se rhabilla à la hâte et descendit les cinq étages en courant.

 

Le jeune homme des escaliers discutait avec un ami, dos appuyé contre les boîtes aux lettres. Il eut un regard surpris quand Mireille s'avança vers lui d'un pas résolu. Son sourire naissant disparut quand la jeune femme, d'un « Excusez-moi » assez sec le força à se pousser pour libérer l'accès aux casiers gris.

Il y eut un tintement presque joyeux quand la clef tomba au fond de la boîte, aussitôt rejointe par le rubis que Mireille s'était offert elle-même le jour anniversaire de leur première "chute"... Indifférence ou pingrerie, Bernard n'avait jamais "retenu" cette date...

La jeune femme quitta l'immeuble sans se retourner.

 



 


Petite histoire :
La  rupture  est aussi publiée sur le site de Jean Calbrix.
La fiche auteur de Joëlle se trouve : ICI

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 11:03

Les peurs d'Anaïs

Par le rythme des mots, la musique du cœur,
Je viens mon Anaïs pour combattre tes peurs.
Que naisse un crocodile ou des hyènes avides,
Je les balayerai, ces monstres insipides.
 
Tu me cries tous les noms pour mieux les évoquer
Le « loup ! » ou bien le « tigre ! », qui pourraient nous croquer.
Et l’on apprend ainsi où sont tous les dangers,
Et le geste précis qui va les vendanger.

Dès lors que du néant ils s'annoncent et surgissent
Et s'avancent puissants, bardés de maléfices,
Nos têtes plongent là, pour nous mieux dérober.
Jamais, jusqu'à ce jour, ils n'ont pu nous gober.

Soudain je crie « la poule ! » « Mais elle est très gentille ! »
Tu te moques de moi, partant dans une trille.
Tu sais bien que ma peur est pour toi simulée,
Mais caresse ma joue pour bien me rassurer.

Puis tu t'amuses encore à tous les convoquer
Et nous badigeonnons, tête jusques aux pieds,
Leurs corps gigantesques, qui rendus transparents
Se fondent dans la nuit. Et tout est comme avant.

Je te jure ma fille, ô mon amour doré
Tous les risques croisés te seront peccadilles
Un geste de ta main balaiera ses broutilles
Et ton monde à jamais restera coloré.

                                           Peïo


 

 

En savoir plus ... : Bienvenue à Peïo sur le blog de l'Antre-Lire !

Sa fiche auteur : Peïo .

 

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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 10:33
Le truc de la famille

Alphonse Allais

Je n’ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille avantages particuliers dont la nomenclature m’entraînerait trop loin.

Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que d’infériorités morales, que de consternants déboires !

Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, lesquelles ne sont que jeux d’enfant pour une famille.

 

J’ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m’a littéralement ravi et qui – l’avouerai-je ? – m’a fort incité à convoler et à procréer.

Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l’idée de plus un bon coin de reste.

Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d’un wagon.

Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon.

Un monsieur – le père, évidemment, et le mari – se tenait dans le fond, fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse.

Mon parti fut vite pris, tant m’avait charmé ce joli tableau de famille. Je pénétrai.

Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un hideux rictus de mécontentement.

Un coup de sifflet et nous voilà partis.

Alors, changement à vue.

La père remet sa pipe dans son étui.

La maman remmaillote le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux bagages et remet un peu d’ordre dans l’économie de son corsage.

Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin, bien sages.

Tout ce monde s’endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement.

L’apaisement dura jusqu’à l’approche de la prochaine station.

À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités.

La pipe, la maman dépoitraillée, le tout-petit qui gueule, les gosses qui soufflent dans leurs trompettes.

Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.

Il en fut ainsi à chaque station jusqu’à Bruxelles, où je me rendais, en compagnie fortuite de ces gens.

Je vous prie de croire que pas un voyageur n’eut l’idée d’envahir notre compartiment.

Et je pensai que – peut-être bien – le monsieur à la pipe s’était marié et avait créé des enfants dans l’unique but d’éloigner de son wagon, quand il voyagerait, les intrus.

 

 

 

En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Alphonse Allais (1854-1905), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a bien sûr :  Ebooks libres et gratuits .

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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 07:12

Oui. Non. Oui. Non.
La jeune gothique jeta son ouija à la poubelle en grommelant :
— C’est bien ma veine ! Voilà que je suis tombée sur un fantôme
normand.


Jacques Fuentealba



En savoir plus...  :  

Cette micro-nouvelle provient du recueil de Jacques Fuentealba, Invocations et autres élucubrations, qui est disponible sur Net aux Ediciones Efimeras (une version en espagnol est également disponible).

Vous pouvez aussi consulter la  fiche auteur de Jacques.

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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 06:50


Normalement, la succube aurait dû apparaître juste devant moi, pensa

l’adolescent boutonneux.
— Perdu ! fit une voix langoureuse tout contre lui, dans son dos.


Jacques Fuentealba



En savoir plus...  :  

Cette micro-nouvelle provient du recueil de Jacques Fuentealba, Invocations et autres élucubrations, qui est disponible sur Net aux Ediciones Efimeras (une version en espagnol est également disponible).

Vous pouvez aussi consulter la  fiche auteur de Jacques.

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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 07:45

Raoul et Lucette

André Samie


Oyez oyez, gentes dames et gentils damoiseaux, les tristes aventures du Raoul et de la Lucette !

Notre héros, le Raoul, était un rude paysan de nos campagnes, humble et laborieux, un caractère bourru dissimulant une âme généreuse et un cœur d’or. Ce cœur, justement, palpitait pour la Lucette. La Lucette était une vache. Mais pas n’importe quelle vache. Il s’agissait de la meilleure laitière du village de Glayou, voire du royaume entier. Du moins c’est ce que prétendait son heureux propriétaire, le brave Raoul. Il l’aimait d’un amour pur et intense, d’un amour bien au-delà de ce qu’un homme peut ressentir pour une femme. Surtout quand cette femme s’appelle Marcelle, qu’elle a de la moustache et le caractère d’un corniaud enragé, ce qui était le cas de l’épouse de notre fermier.

Ainsi, le Raoul, il la bichonnait sa Lucette. Il lui fournissait le meilleur foin du pays, lui prodiguait de tendres caresses, lui susurrait des mots doux à l’oreille. Cette idylle aurait pu durer jusqu’à la fin des temps mais le destin, à coup sûr jaloux d’une telle félicité, décida d’y mettre son grain de sel.

    Or donc, un tragique matin, le Raoul revenait des champignons, son panier bien rempli et le cœur empressé de rejoindre sa mie. Au sortir de la forêt, un bien triste spectacle le figea de consternation. Sous ses yeux éberlués, deux armées s’étripaient avec férocité sans ressentir la moindre compassion pour les cultures piétinées et les sillons dévastés. Au milieu de ce courtois carnage, la pauvre Lucette lançait des regards désespérés vers son Raoul. Las, il lui était impossible de se frayer un passage dans cette mêlée pour porter secours à sa belle. La poitrine saisie d’angoisse, il dut donc attendre que les combattants en finissent avec leurs belliqueuses civilités. Celles-ci virent, par chance, la soldatesque royale emporter la victoire… et la malheureuse Lucette. Ni une ni deux, notre valeureux paysan se porta au devant des ravisseurs.

— Fiers chevaliers, cette vache est ma chère Lucette,

Je vous en conjure, rendez-moi cette noble bête !

— Que nenni, maraud, il s’agit là d’un butin de guerre,

Ôtes-toi de notre chemin, si tu ne veux tâter du fer !

    Face aux mines encore rougies de leurs récentes démêlées, le Raoul jugea qu’il n’était point opportun d’insister. Ainsi, fort désappointé, il ne put que lancer un appel désespéré vers sa tendre et douce.

— Ma Lucette, je t’aimeuh !

— Meeeeeeuuuuuuuuuuuh !

 

Mais notre héros n’était pas homme à se laisser abattre aussi aisément. Sans tarder, il s’en alla quérir le maire de Glayou et lui conter ses mésaventures. Le dignitaire, fort occupé à comptabiliser les victimes des débordements accidentels de la soldatesque, lui prêta une oreille aussi attentive que possible. Il avait la lourde charge de veiller au bien-être de ses administrés et ne pouvait décemment pas ignorer les doléances du Raoul. Il lui tint donc ces propos.

— Brave Raoul, cette injustice doit être réparée,

Saches que je m’engage à faire tout le nécessaire,

Mais d’abord, signes-moi ces quelques formulaires,

Que je vais transmettre de ce pas aux autorités.

Réjoui de voir sa requête entendue, le Raoul s’exécuta et apposa sa plus belle croix au bas des différents parchemins. Le notable s’empara des précieux documents et assura qu’ils parviendraient entre les mains compétentes au plus vite. Nulle inquiétude, il se ferait un devoir d’informer le paysan des progrès de la procédure. Se félicitant de l’efficacité de l’administration, le brave Raoul s’en retourna chez lui et attendit.

Au bout d’un mois, l’inquiétude le taraudait. N’y tenant plus, le Raoul se permit donc d’interpeller à nouveau le maire. Ce dernier, quelque peu embarrassé, consulta des piles et des piles de papier avant de pousser un soupir augurant de cruelles nouvelles.

— Mon pauvre Raoul, le sort s’acharne sur toi,

Je crains que ton dossier ne se soit égaré,

Signes-en un nouveau que je vais emporter,

Et celui-là, je le soutiendrai de tout mon poids.

    Bien que fort contrarié, le Raoul obtempéra. Contrit, le dignitaire s’excusa de ce fâcheux contretemps mais, après tout, les retrouvailles avec la Lucette n’en seraient que plus intenses.

    Un nouveau mois s’écoula et notre héros se mit à soupçonner que le maire cherchait à l’éviter. Ainsi, ce jour-là, alors qu’il allait chez le forgeron, il le découvrit par hasard au fond d’un tonneau. Le notable bafouilla.

— Oh Raoul, mais quelle bonne surprise !

— Cher maire, avez-vous des nouvelles ?

— Justement, il fallait que je vous dise…

— Ne soyez pas timide comme pucelle !

— Votre requête m’a été renvoyée,

Car déposée en dehors des délais.

— Foutredieu je n’y suis pour rien !

— Mon ami ne vous emportez point !

— Je me retrouve complètement marron.

— Vous pouvez faire appel de la décision…

— La peste soit de vos satanées procédures,

Cela fait bien trop longtemps que ça dure !

 

    C’est ainsi que notre Raoul s’éloigna, le courroux ceignant son front. En chemin, sa route croisa celle d’un preux chevalier. Touché par le désarroi du paysan, celui-ci s’enquit des raisons de telles émotions. Notre héros s’expliqua et conta l’odieux enlèvement de sa chère Lucette.

— Mon ami, ta cause est juste et sincère,

Elle sera ton arme dans cette quête,

Va de ce pas ravir ta promise de ses fers,

Et à ses ravisseurs, fends leur la tête.

    Sur ces mots bien sentis, le chevalier s’éloigna, satisfait du secours apporté à un pauvre hère. Notre Raoul jugea que ces paroles sonnaient vrai. Si la justice ne pouvait intercéder en sa faveur, il ferait justice lui-même. Fort de cette décision et persuadé que la noblesse de ses motivations lui permettrait de surmonter tous les obstacles, il s’arma de sa fourche, salua la Marcelle et se mit en route vers la capitale.

    Ainsi, trois jours écoulés, il parvint à la royale citadelle. Non loin de là, sa Lucette trônait dans un enclos au milieu d’autres congénères, telle une reine entourée par sa cour. Sur-le-champ, il franchit la clôture et se hâta vers sa mie. Après de longues et poignantes embrassades, il l’attira à sa suite mais se trouva aussitôt nez à nez avec quelques gardes courroucés.

— Ôtez-vous de mon chemin,

Cette vache est mon bien !

Persistez et je vous botte le fondement,

Mon amour me donne force de géant !

    Quelques instants plus tard, le malheureux Raoul fut jeté dans les douves après avoir été rossé de belle manière. La douleur de son cœur occultait celle de ses os et il se laissa aller à un excès de désespoir. Jamais il ne reverrait sa Lucette.

 

    Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner tout penaud, son regard se posa sur le donjon royal. Il eut soudain une illumination. Le monarque éclairé, père du petit peuple, ne saurait rester insensible à sa peine. L’espoir gonfla à nouveau son cœur et il alla promptement réclamer audience. Un numéro lui fit remis, un siège indiqué dans une vaste salle encombrée. Après quelques dizaines de cent pas parcourus avec anxiété, la voix rugueuse d’un garde l’appela. Enfin, le Raoul fut présenté à sa royale majesté. Il s’expliqua avec toute l’humilité et la déférence possible. La tête courbée, ses mains froissant son chapeau, il attendit la sentence.

— Brave Raoul, nous t’avons écouté,

Mais nous ne pouvons t’exaucer.

La Lucette produit un lait divin,

Dont nous raffolons sans modération,

Tu as bien su t’occuper de ce bovin,

Et il est juste de t’en offrir rétribution.

    D’une auguste chiquenaude, le roi lança une pièce d’or au Raoul. Celui-ci voulut exprimer son désaccord mais deux gardes l’entraînaient déjà dehors. Il se retrouva donc sur le pavé, une pièce d’or entre les mains en lieu et place du doux museau de sa Lucette. Las, il avait épuisé tous les recours possibles. A moins d’espérer un miracle, il n’avait plus qu’à se morfondre seul, avec son malheur et la Marcelle.

 

    Un miracle ? Telle était l’ultime solution ! L’entêté Raoul avisa le clocher le plus proche et s’y dirigea à grandes enjambées. Il ferait appel à la justice divine qui, elle, saurait reconnaître la pureté de ses intentions. Sans tarder, il se retrouva à genoux face à l’autel, les mains jointes, le visage tourné vers les pieux symboles. Il se mit à prier de toute son âme. Et le miracle se produisit. Dans un rayon céleste, un ange descendit à lui. Baigné de l’aura lumineuse, le Raoul pleura de félicité. La divine apparition lui tint ce discours.

— Le Raoul, la force de ton amour m’a touché,

Quel est ton souhait que je puisse l’exaucer ?

— De tout mon cœur, je souhaite ma Lucette,

La retrouver aussitôt et lui conter fleurette !

L’ange écarta les bras et s’apprêta à accomplir le prodige tant espéré. Mais de prodige, il n’y eut point et c’est un regard sévère qui accabla le pauvre Raoul.

— Le Raoul, ta Lucette est une vache !

— Oui, mais en quoi cela vous fâche ?

— Aimer une vache est péché mortel,

Tu encours la damnation éternelle !

— Mais que faire pour la serrer enfin dans mes bras ?

— Comme dirait l’autre, aides-toi et le ciel t’aidera.

Sur ce message plein de bon sens, l’ange disparut, abandonnant un Raoul désemparé.

 

Après toutes ces mésaventures, le brave Raoul ne ressentait plus que colère et frustration. De son poing dressé, il invectiva l’armée, l’état, le pouvoir, la religion et la Marcelle pour faire bonne mesure. Effrayé par cet acte de rébellion inconsidéré, il se reprit aussitôt. Mais, dissimulé dans l’ombre, un homme l’avait vu. Il s’approcha du Raoul non sans jeter de fréquents coups d’œil aux alentours.

— Camarade, j’ai entendu ta rage.

Saches que tu n’es point solitaire.

Une armée de forçats de la terre,

Se prépare et couve un juste orage.

Rejoins donc la révolution,

Ensembles, nous vaincrons !

Il n’en fallait guère plus pour décider un Raoul qui n’avait plus rien à perdre. A défaut de pouvoir enlacer sa vache dans ses bras, il saisirait le taureau par les cornes. La révolution fut menée tambour battant et abattit les privilèges et la royauté sans coup férir. Des nobles furent décapités, des soldats massacrés, des prêtres pendus et des innocents assassinés par mégarde. Le Raoul distribua force coups de fourche et même si toute cette violence outrageait sa nature placide, il savait qu’au terme de ce ténébreux sentier, sa chère Lucette l’attendait.

    Et c’est ainsi que son vœu le plus cher se réalisa enfin. La Lucette était là, face à lui. Il l’embrassa, la caressa, la bichonna. Passée l’émotion de ces émouvantes retrouvailles, le Raoul prit le chemin du retour avec sa tendre et douce. Mais, au sortir de la ville, il fut arrêté par des révolutionnaires.

— Camarade, où vas-tu donc avec ce bovin ?

— Je rentre chez moi et cet animal est mien.

— Fichtre non, nous allons le réquisitionner.

— Mais en l’honneur de quel injuste décret ?

— N’es-tu pas au courant, pauvre fol ?

Camarade, la propriété c’est le vol !

 

    Ainsi, notre malheureux Raoul revint à Glayou, sans sa Lucette et toutes ses illusions perdues. Mais rassurez-vous, l’épilogue de cette dramatique histoire n’est point si triste qu’il n’y paraît. Longtemps, le Raoul se morfondit, accablé de tristesse, mais il retrouva enfin le grand et véritable amour auprès de Germaine. Germaine était une truie, mais pas n’importe quelle truie. Son groin était si affûté qu’il percevait la truffe à des lieues à la ronde. Ainsi, chaque jour, le Raoul s’en allait aux champignons aux côtés de sa douce compagne, loin du mépris ou de l’avidité des puissants de ce monde.

 

    La moralité de cette histoire, mais peut-être en trouverez-vous une meilleure, est que l’amour est bien plus précieux que le pouvoir ou la puissance, que vous soyez amoureux d’une truie ou d’une vache.

 


 

 

 

 

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 07:13

MADEMOISELLE COCOTTE


Guy de Maupassant


Nous allions sortir de l’Asile quand j’aperçus dans un coin de la cour un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d’appeler un chien imaginaire. Il criait, d’une voix douce, d’une voix tendre : « Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle » en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je demandai au médecin :

– Qu’est-ce que celui-là ?

Il me répondit :

– Oh ! celui-là n’est pas intéressant. C’est un cocher, nommé François, devenu fou après avoir noyé son chien.

J’insistai :

– Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au cœur.

Et voici l’aventure de cet homme qu’on avait sue tout entière par un palefrenier, son camarade.

 

« Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils habitaient une élégante villa au milieu d’un parc, au bord de la Seine. Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon cœur, niais, facile à duper.

« Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le suivre. Il n’y prit point garde d’abord ; mais l’obstination de la bête à marcher sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s’il connaissait ce chien. Non, il ne l’avait jamais vu.

« C’était une chienne d’une maigreur affreuse avec de grandes mamelles pendantes. Elle trottinait derrière l’homme d’un air lamentable et affamé, la queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête, et s’arrêtait quand il s’arrêtait, repartant quand il repartait.

« Il voulait chasser ce squelette de bête et cria : “Va-t’en. Veux-tu bien te sauver ! Hou ! hou !” Elle s’éloigna de quelques pas et se planta sur son derrière, attendant ; puis, dès que le cocher se remit en marche, elle repartit derrière lui.

« Il fit semblant de ramasser des pierres. L’animal s’enfuit un peu plus loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques ; mais il revint aussitôt que l’homme eut tourné le dos.

« Alors le cocher François, pris de pitié, l’appela. La chienne s’approcha timidement, l’échine pliée en cercle, et toutes les côtes soulevant sa peau. L’homme caressa ces os saillants, et, tout ému par cette misère de bête : « Allons, viens ! » dit-il. Aussitôt elle remua la queue, se sentant accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les mollets de son nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.


« Il l’installa sur la paille dans son écurie ; puis il courut à la cuisine chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle s’endormit, couchée en rond.

« Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu’il gardât l’animal. C’était une bonne bête, caressante et fidèle, intelligente et douce.

« Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée d’amour d’un bout à l’autre de l’année. Elle eut fait, en quelque temps, la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent à rôder autour d’elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une indifférence de fille, semblait au mieux avec tous, traînait derrière elle une vraie meute composée de modèles les plus différents de la race aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des ânes. Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand elle s’arrêtait pour se reposer sur l’herbe, ils faisaient cercle autour d’elle, et la contemplaient la langue tirée.

« Les gens du pays la considéraient comme un phénomène ; jamais on n’avait vu pareille chose. Le vétérinaire n’y comprenait rien.

« Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes les issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les décidât à s’en aller.

« Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C’était une invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout moment dans l’escalier et jusque dans les chambres de petits roquets jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.

« On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la ronde, venus on ne sait d’où, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient ensuite.


« Cependant François adorait Cocotte. Il l’avait nommée Cocotte, sans malice, bien qu’elle méritât son nom ; et il répétait sans cesse : “Cette bête-là, c’est une personne. Il ne lui manque que la parole.”

« Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre : “Mademoiselle Cocotte, au cocher François.”

« Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours ses longues mamelles ballotantes. Elle avait engraissé tout d’un coup et elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon des gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt qu’elle avait essayé de courir.

« Elle se montrait d’ailleurs d’une fécondité phénoménale, toujours pleine presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l’an à un chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la race canine. François, après avoir choisi celui qu’il lui laissait pour « passer son lait », ramassait les autres dans son tablier d’écurie et allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.

« Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier. Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu’ils rencontraient.

« Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte. L’homme, désolé, chercha à la placer. Personne n’en voulut. Alors il se résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait l’abandonner dans la campagne de l’autre côté de Paris, auprès de Joinville-le-Pont.

« Le soir même, Cocotte était revenue.

« Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, à un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l’arrivée.

« Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée, efflanquée, écorchée, n’en pouvant plus.

« Le maître, apitoyé, n’insista pas.


« Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n’osa pas la lui disputer.

« Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François, il lui dit avec colère :

« – Si vous ne me flanquez pas cette bête à l’eau avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous ?

« L’homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle, préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu’il ne pourrait entrer nulle part tant qu’il traînerait derrière lui cette bête incommode ; il songea qu’il était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri ; il se dit que vraiment un chien ne valait pas ça ; il s’excita au nom de ses propres intérêts ; et il finit par prendre résolument le parti de se débarrasser de Cocotte au point du jour.

« Il dormit mal, cependant. Dès l’aube, il fut debout et, s’emparant d’une forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.

« Alors le courage lui manqua, et il se mit à l’embrasser avec tendresse, flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant tous les noms tendres qu’il savait.

« Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter. Il ouvrit la porte : “Viens”, dit-il. La bête remua la queue, comprenant qu’on allait sortir.

« Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l’eau semblait profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et ramassant une grosse pierre, il l’attacha de l’autre bout. Puis il saisit Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu’on va quitter. Il la tenait serrée sur la poitrine, la berçait, l’appelait “ma belle Cocotte, ma petite Cocotte”, et elle se laissait faire en grognant de plaisir.

« Dix fois il la voulut jeter, et toujours le cœur lui manquait.

« Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le plus loin possible. Elle essaya d’abord de nager, comme elle faisait lorsqu’on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait coup sur coup ; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis tout l’avant du corps s’enfonça, tandis que les pattes de derrière s’agitaient follement hors de l’eau ; puis elles disparurent aussi.

« Alors, pendant cinq minutes, des bulles d’air vinrent crever à la surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner ; et François, hagard, affolé, le cœur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans la vase ; et il se disait, dans sa simplicité de paysan : “Qu’est-ce qu’elle pense de moi, à c’t’heure, c’te bête ?”

 

« Il faillit devenir idiot ; il fut malade pendant un mois ; et, chaque nuit, il rêvait de sa chienne ; il la sentait qui léchait ses mains ; il l’entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux ; et ses maîtres, vers la fin de juin, l’emmenèrent dans leur propriété de Biessard, près de Rouen.

« Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains. Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le fleuve à la nage.

« Or, un jour, comme ils s’amusaient à batifoler dans l’eau, François cria soudain à son camarade :

« – Regarde celle-là qui s’amène. Je vas t’en faire goûter une côtelette.

« C’était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s’en venait, les pattes en l’air en suivant le courant.

« François s’en approcha en faisant des brasses ; et, continuant ses plaisanteries :

« – Cristi ! elle n’est pas fraîche. Quelle prise ! mon vieux. Elle n’est pas maigre non plus.

« Et il tournait autour, se maintenant à distance de l’énorme bête en putréfaction.

« Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulière ; puis il s’approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il examinait fixement le collier, puis il avança le bras, saisit le cou, fit pivoter la charogne, l’attira tout près de lui, et lut sur le cuivre verdi qui restait adhérent au cuir décoloré : “Mademoiselle Cocotte, au cocher François.”

« La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur maison !

« Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force vers la berge, en continuant à hurler ; et, dès qu’il eut atteint la terre, il se sauva éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou ! »


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28 août 2009 5 28 /08 /août /2009 09:33


T'écrire




T'écrire
Ancrer ce rêve inassouvi
cette angoisse insoumise
     aussi
au creux des fantaisies diurnes

Inviter l'évasion
Nous tenant immobiles
Nous puiserions l'insouciance
au tourbillon même du monde
autour

Du ciel intense
surgirait notre escapade
sur les ailes du souvenir

Mémoire ensorcelée
Ô creuset de mes envoûtements
Envole-nos âmes
vers ce qui n'est jamais advenu
vers nos promesses intenues
par inadvertance 
ou par sacrifice

Notre passé reste à créer

Scylliane Mohan


En savoir plus ... : Bienvenue à Scylliane Mohan dans l'Antre-Lire.

On peut trouver Scylliane sur son blog Opalescence ou par sa fiche auteur.

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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 17:23

Le danseur lutin

Marie-Catherine Daniel


C’était il y a dix lunes environ. Le printemps s'arrondissait et j'ai décidé d’aller voir ce qu’il y avait de l’autre côté des montagnes. En chemin, j’ai rencontré un jeune loup sans clan. Je l'ai nommé Ilaya et il a accepté. Nous jouions ensemble. Nous parlions ensemble. Nous chassions ensemble. Et la nuit, sous les étoiles nous chantions ensemble. Et personne dans les montagnes ne pouvait différencier son hurlement du mien.

Avec lui, nous sommes arrivés de l’autre côté des montagnes.

 

Il y a une plaine et elle semble ne pas avoir de fin. Elle est couverte de petits bois et de grandes prairies. Surtout, il y a les champs cultivés. Du blé et de l’avoine. Des betteraves et des topinambours. Ilaya et moi étions fascinés par ces champs. Toutes ces plantes alignées ! Nous rampions entre leurs rangs pendant des heures. Nous jouions à celui qui les ferait le moins frémir. Ou à celui qui s’approcherait le plus des villages. Nous passions des heures à regarder vivre les elfes-paysans. Nous les trouvions étranges. Ces elfes-là fabriquent leurs maisons comme ils fabriquent leurs champs. Pleines de lignes droites. Leurs routes aussi sont linéaires. Pavées de pierres taillées en carré ! Oui, nous les trouvions étranges. Mais pas dangereux. Non pas dangereux. Plutôt sympathiques même. Ils riaient souvent. Ils s’habillaient de couleurs vives. Ils travaillaient ensemble et s’occupaient bien de leurs enfants. Ils étaient beaux et fiers. Etranges et sympathiques.

Nous nous sommes enfoncés dans la plaine. Et un jour, nous avons découvert une ville. Ilaya ne comprenait vraiment pas comment tant de gens acceptaient de vivre ensemble. Il en était mal à l’aise. Il voulait repartir vers les montagnes. Mais moi j’étais fasciné par la ville. Je voulais y entrer. La voir de près. Je demandai au loup de patienter quelques jours. Son instinct lui disait danger. Mais pour l’amour de moi, il accepta. Nous nous sommes installés dans un bois.

 

C’est à la tombée de la nuit que je me glissai en ville. Enhardi par tous les bruits qui couvraient les miens et par l’assurance des elfes qui marchaient la tête haute sans jamais regarder leurs pieds, j’allai de cabane en maison. Je longeai les murs, profitant de chaque ombre. Il y a eu la rue des tisserands, le soyeux bruit des navettes et le tacatac régulier des coups de pédales des métiers à tisser.  Il y a eu la rue des fers et des cuivres. La nuit tombait : je vis s’éteindre les amoncellements de marmites et de plateaux précieux au fur et à mesure que les volets étaient rabattus. Puis vint le quartier des boutiques. Il s’y vendait de tout : tissus, bijoux, poteries de toutes tailles et formes. En son centre, je découvris la Grand’ Place. J'en fus ébloui. Elle était emplie de rires, de flammes et du fumet exquis de petites brochettes de légumes épicées. Partout des danseurs jaillissaient, des jongleurs cascadaient, des conteurs captivaient. Je me hissai le long d’une vigne vierge jusqu’au toit d’une vieille demeure. Assis dans l’ombre d’une gouttière, j’écoutai, je regardai et je humai. A la mi-nuit, la pluie menaça la lune et les merveilleux baladins. Je sus alors comment les remercier. A eux et à toute la ville, j'offris la danse de la Moisson. De tuile en tuile, plus léger que les gouttes d'une averse, je demandai sa clarté à la lune. Les nuages s'estompèrent. Les elfes continuèrent leurs fêtes.

Au petit matin, encore tout enivré de la beauté des rires et de la joie des danses, je repartis vers Ilaya.

 

A l’orée du bois, je m’arrêtai brusquement. Trois elfes y pénétraient. Presque silencieux. C’était les reflets de la lune sur leurs peaux pâles qui m’avaient alerté. Puis tout alla très vite. Un gémissement de loup déchira la nuit. Ilaya ! Il pleurait de douleur. Les elfes se mirent à courir. J’hurlai. Pour prévenir Ilaya. Pour détourner leur attention. Peine perdue. Je courus après eux.

 J’ai atteint en même temps qu’eux le buisson où se trouvait le loup. Sa patte était prise dans un piège. Un piège de métal aux mâchoires dentelées. Si puissantes. La patte était brisée. Je n’ai pas réfléchi. Pour arrêter l’arc qui se bandait déjà, j’ai bondi. Je me suis posté devant le loup. J’ai crié en Commun : “ Arrêtez, c’est mon ami ! ”.

L’arc s’est abaissé. Et pour cela, je ne regrette pas de m’être montré aux elfes. Une chose noire s’est abattue sur moi. Je me suis retrouvé dans un sac. La gibecière d’un des chasseurs.

Tout excités par leur prise, ils se sont mis à parler, tous les trois à la fois. Ils débattaient de ce que je suis. Ils me prenaient pour un elfe n’ayant pas grandi. Une monstruosité entre loup et elfe. Un résidu de troll et de fée. Je pris ma voix la plus calme pour leur expliquer.

- Je suis un lutin. Mon peuple vit loin d’ici. Le loup est mon ami. Lui et moi sommes en paix avec les elfes.

Je dus répéter cela plusieurs fois avant qu’ils ne se taisent et m’écoutent. Puis ils ont ri en se donnant de grandes claques sur les épaules et les cuisses. J’entendais très bien les claques. J’ai senti qu’il posait le sac. Ils se sont éloignés de quelques pas. Ils se sont mis à chuchoter. Et c'est comme ça que j’ai compris. Ils chuchotaient ! Pour que je ne sache pas ce qu’ils disaient. Ils ne me délivraient pas. Pourtant il était évident que je n’étais pas dangereux. Ils ne me respectaient pas. La colère m'a envahie.

J’avais toujours ma dague. J’eu juste le temps d’ouvrir une toute petite ouverture. Mon remue-ménage les a attirés.

- Arrête mutin, a dit l’un d’eux. Je vais ouvrir le sac et tu vas me passer ton couteau.

J’ai rétorqué :

- Je ne suis pas mutin. Je suis un lutin. Et je garde mon couteau.

J’ai continué à agrandir le trou.

Un des elfes a secoué le sac. C'était très désagréable.

- On a dit “ arrête ” lutin mutin, s’est-il exclamé.

Puis d’un ton plus menaçant :

- Sinon ton ami loup pourrait le regretter.

Il a du regarder Ilaya en disant cela car celui-ci a grondé. Mais son grognement s’est terminé par un gémissement de douleur.

Je me suis rappelé la patte brisée. Des larmes me sont montées aux yeux. Je devais leur obéir. Je ne pouvais pas m’enfuir. Ilaya était à leur merci.

Alors j’ai essayé de les raisonner :

- Le peuple des lutins est comme celui des elfes. Il vit en paix. A quoi vous sert de me retenir prisonnier ? Jamais mon peuple n’a accepté de payer rançon. Laissez nous partir le loup et moi. Nous vous promettons de quitter votre territoire. De ne jamais y revenir.

Un des elfes s’est esclaffé :

- Tu ne crois pas ce que tu dis ! Toi, avorton, être comme un elfe ? Oh Oui ! Comme un brin d’herbe ressemble à un arbre !

Un autre a susurré :

- Et cette ressemblance est amusante. Alors si tu veux partir, lupin mutin, lapin matin, tu vas d’abord nous amuser.

J’ai répondu :

- Je ne suis pas un baladin. Et je vous assure que les lutins sont comme les elfes. Comme les elfains. Comme les nains. Nous sommes les plus petits du Peuple. Mais nous sommes des gens du Peuple. Vous savez bien ce que sont les nains et les elfains. Dans les montagnes, les elfes et eux vivent ensemble.

- Ici, ont-ils dit, c’est le Royaume de la Salune et les elfes y vivent selon le rang qui leur est dû. Nous sommes des elfes et nous disons que tu es amusant. Alors amuse nous.

Vaincu, j’ai essayé de négocier :

- Je ne peux pas vous amuser. Mon ami souffre. Laissez-moi le soigner. Ensuite, je danserai pour vous.

Mais ils ont exigé :

- D’abord tu danses ensuite tu soignes.

Ils ont ouvert la gibecière. Ils m’ont pris ma dague. La souffrance voilait les yeux d’Ilaya. En me voyant sortir, une grande lueur d’espoir l’a chassée. Ne comprenant pas le Commun, il a cru en me voyant libre que tout allait bien. Sa joie s’est vite éteinte. Sans le regarder, je me suis mis à danser. J’ai annoncé la Chasse du Loup mais ce n'est pas elle que j'ai interprété.  J’ai modifié les postures. Mes mains ont mimées des oreilles dressées plutôt que légèrement couchées. Je ne disais plus la joie de la traque. Je parlais d’inquiétude et de soumission. Ilaya a accepté. Les elfes n’y ont vu que du feu.

Ils ont même applaudi bruyamment. Et ont enfin dégagé la patte de mon ami. L’un d’eux m’a aidé à y poser des attelles. Mais quand j’ai voulu quitter les elfes, ils ont refusé en riant.

- Tu es bien trop amusant, mutin loup. Tu vas venir avec nous. Tu danseras sur la Grand’Place. Tu seras célèbre. Nous serons riches. Nous garderons le loup aussi. Sa vie sera ton paiement.

Rien n’y a fait. Ils m’ont obligé à rentrer dans le sac. L’un d’eux a muselé Ilaya avec une cordelette. Il l’a chargé sur ses épaules. Nous sommes tous partis pour la ville.

 

Pendant six lunes, j'ai dansé la Vie du Loup sur la Grand' Place. Mais la nuit dernière, Ilaya a terminé sa longue agonie. Alors ce soir, c'est la Mort que je danserai.


Petite histoire : Ce texte est le résultat d'un atelier d'écriture : il s'agissait d'écrire une histoire en n'utilisant que des  phrases courtes.

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