Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de l'Antre-Lire
  • Le blog de l'Antre-Lire
  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
  • Contact

Recherche

27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 00:00


Calme. Trop calme. Une demi-heure que je sais que cela va recommencer.

Je ne bouge pas. J'attends.
Un craquement annonciateur... Fausse alerte.
L'esprit et les muscles tendus j'attends.
Premier frémissement. Le son s'intensifie, grossit. Ça bouge, ça tremble.
Explosion de viscères blanchâtres, craquements, déchaînement, cri de dégoût et de joie.

- Eh bien je t'ai eu, saleté de cafard !

 

DidierV

Repost 0
24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 10:36
Mauvaise herbe

Marie-Catherine Daniel
 
Illustrations : Eléonore Zuber


Il y a très longtemps, il y eut une grande famine à la Réunion. Aucun bateau n’était venu jusqu’à l’Ile depuis des mois. Les magasins se vidaient de leur nourriture, les pêcheurs n’arrivaient pas à attraper du poisson et presque tous les légumes et les bêtes avaient été mangés.

 

Or, à Saint-Denis, vivait un homme très riche, nommé Saturne, qui depuis des années avait amassé dans un cabanon beaucoup de balles de riz. Bientôt, cet homme fut le seul à posséder du riz et comme il était très méchant, il n’acceptait d’en vendre qu’à des prix exorbitants que peu de gens étaient capables de payer. On raconte même qu’il avait fait un pacte avec Satan et qu’à ceux qui ne pouvaient lui apporter assez d’or, il demandait en échange d’une livre de riz un bébé nouveau-né. Certains parents voyant leurs nombreux enfants prêts de mourir de faim se résignèrent à lui donner le plus jeune pour pouvoir nourrir les autres. Personne ne revit jamais les bébés mais les soirs de pleine lune, on entendait de drôles de bruits sortirent de la case de Saturne et une fumée noire s’échappait de la cour intérieure.

 

 

Evidemment, beaucoup de parents plutôt que de sacrifier leurs bébés préférèrent se glisser jusqu’au cabanon à riz pour s’en servir quelques mesures.

 

Voyant que son riz disparaissait, Saturne devînt furieux. Il partit voir un sorcier et lui demanda un sortilège pour protéger son bien. Celui-ci lui donna un sac de graines magiques et lui dit : “plante ces graines autour de ton cabanon. Bientôt de l’herbe va pousser et va de nouveau produire des graines. Ces graines auront le pouvoir de s’accrocher à toute chose, toute bête et tout homme qui les frôlent. A toi, je te donne le pouvoir de réduire en esclavage toute chose, toute bête ou tout homme porteur d’une seule graine.” Saturne, très content retourna chez lui, fit bêcher le terrain par ses serviteurs mais attendit la nuit pour planter les graines dans le secret de l’obscurité. Cette nuit là personne ne vint se servir de riz car il monta la garde. Au matin, un tapis d’herbe magique avait poussé et entourait le cabanon. Cette herbe avait une apparence très normale et ressemblait à du trèfle, mais dans la soirée des graines commençaient déjà à se balancer au bout de courtes tiges. Saturne partit se coucher, priant Satan qu’on vint le voler car il était impatient de tester son pouvoir de réduire les hommes en esclavage.

 

 

 

Or Paul Hoarau, un veuf, vivait  non loin de là. Désespéré d’entendre ses dix enfants crier et pleurer de faim, il écouta sa plus jeune fille, Paula, qui lui disait  :  “Papa, j’ai tellement faim. Nous avons tous tellement faim. S’il-te-plaît, glisse-toi jusqu’à chez Saturne et prends-lui un peu de riz. Il en a tellement qu’il ne s'en rendra même pas compte”. Hoarau finit par accepter.

 

Il s’arma d’un bâton car il pensait devoir affronter les chiens de Saturne. Mais chez celui-ci, tout était calme, hommes et bêtes dormaient du sommeil de ceux qui n’ont pas faim. Hoarau n’eut aucun mal à traverser la cour, puis la belle pelouse devant le cabanon à riz. La porte n’était même pas fermée à clef et l’homme remplit de riz le petit sac qu’il avait apporté. Il rentra chez lui en courant et cette nuit là Paula et ses autres enfants dormirent le ventre plein.

Le lendemain, la première chose que fit Saturne fut d’aller regarder si quelqu’un lui avait pris du riz. Il sut immédiatement que c’était le cas car chaque fois que lui-même prenait du riz, il marquait le niveau de riz sur la toile du sac avec un morceau de charbon. Ce matin-là la marque était à un bon centimètre au-dessus du riz. Saturne se frotta les mains : “Ah! Ah! ricana-t-il, Voleur tu n’iras pas loin !”. Il appela son meilleur chien, lui fit sentir l’herbe et le lança sur la trace du visiteur nocturne. Le chien ne mit pas longtemps à découvrir Paul Hoarau qui marchait tranquillement dans la rue en tenant Paula par la main. Saturne lui posa la main sur l’épaule : “Holà le bougre ! Ne serait-ce pas des graines de mon jardin que je vois là sur ton pantalon. Tu es désormais mon esclave.” Mais Hoarau ne semblait pas décider à se laisser faire et Saturne commença à douter qu’il eût vraiment le pouvoir d’asservir les hommes. C’est alors qu’il eût l’idée d’ajouter : “Ecoute, si tu refuses de m’obéir, je vais aller chercher les gendarmes. Ces graines et les restes de riz qu’on trouvera sûrement chez toi, les obligeront à t’envoyer en prison où on meurt de faim encore plus vite que chez les honnêtes gens.” Hoarau pensa que s’il allait en prison ses enfants n’y survivraient pas alors que s’il était esclave chez Saturne, il arriverait peut-être à chiper quelque nourriture pour eux. Et il en fut ainsi.

 

 

 

 

Ainsi, presque chaque nuit, un homme, une femme partis prendre un peu de riz chez Saturne se retrouvaient esclaves au matin. Une fois ce fut un tang , que les chiens n’eurent aucun mal à retrouver grâce à l’odeur des graines, et qui finit à la marmite. Le pouvoir de l’herbe agissait donc aussi sur les bêtes.


Paula, la fille de Hoarau, passait ses journées à se morfondre et ses nuits à pleurer. Elle se disait que c’était elle qui avait poussé son père à aller chercher le riz et que c’était donc de sa faute s’il était esclave. De plus il était tombé malade et elle s’inquiétait beaucoup car à chaque fois qu’elle arrivait à le voir, son état semblait s’être aggravé. Pourtant, il lui souriait, lui glissait quelques poignées de nourriture qu’il avait réussi à cacher dans ses poches et lui disait de ne pas perdre espoir.

Elle avait beau réfléchir et encore réfléchir, elle ne voyait pas de moyen qui puisse libérer son père et ses malheureux compagnons. Jusqu’au jour où elle entendit une vieille qui venait de voir son fils asservi par Saturne qui criait “Maudite Herbe mauvaise qui nous prend nos enfants”. “Herbe mauvaise, mauvaise herbe” pensa Paula “et la mauvaise herbe pousse partout”.

Cette nuit là, ce fut Paula qui se rendit chez Saturne. Mais elle ne prit pas de riz et ne chercha pas à éviter les graines. Bien au contraire, elle se roula dans l’herbe. Puis elle rentra chez elle. Avec ses frères et soeurs, elle décolla les graines de sa peau, de ses vêtements, de ses cheveux. Mais pas toutes car il en restait toujours un peu, toujours assez pour que le chien de Saturne les détecte. Puis les dix enfants parcoururent la ville en tous sens, semant les graines, ça et là.

 

Le lendemain, Saturne ne partit pas à la chasse aux esclaves puisque personne n’avait touché à son riz. Mais le surlendemain, quelqu’un était venu se servir et Saturne appela son chien. Dans la rue, le chien sauta sur la première personne qu’il rencontra. C’était une vieille femme qui avait bien du mal à marcher et Saturne fut étonné que ce soit elle qui ait pris son riz. Mais la vieille femme refusa d’admettre le vol malgré les graines sur sa robe. Elle cria si fort qu’un attroupement se forma. Et le chien devînt comme fou. Il courait de l’un à l’autre en aboyant car chacun avait quelques graines sur lui. L’herbe plantée par Paula et ses frères et soeurs avait poussé, avait produit des graines qui s’étaient accroché à tous les habitants de Saint-Denis. Saturne ne pouvait pas rendre esclave tous les gens car les gendarmes, dont les uniformes portaient des graines, ne croiraient jamais que tout le monde lui ait pris du riz.

 

 

 

 

 

Paula qui observait la scène non loin de là, courut chez Saturne prévenir son père et les autres esclaves qu’ils étaient libres car rien ne les différenciait plus des autres habitants. Ils rentrèrent tous chez eux en courant annoncer la bonne nouvelle à leur famille. En partant, un des jeunes garçons qui aidait la cuisinière à préparer le cari , renversa, sans le faire exprès, le pot d’huile sur le feu. Comme tout le monde avait déserté la maison, personne ne vit l’huile s’enflammer, le feu se propager à la varangue  en bois. Mais beaucoup de monde fut là pour regarder la case de Saturne et son cabanon à riz brûler allègrement dans le soleil du matin. Chacun pensa que c’était une punition divine et personne n’essaya d’éteindre le feu. Quand Saturne rentra chez lui, il était devenu pauvre.

 


Le même jour, un bateau s’ancra dans la baie de Saint-Denis et son équipage commença immédiatement à décharger des tonnes et des tonnes de riz. La famine était terminée.

Le père de Paula, grâce à du repos et de bons caris, guérit vite. Paula devint une belle jeune fille et épousa un jeune homme qui se lança dans la culture du riz. Elle et sa famille n’eurent plus jamais faim et Paula n’eût plus jamais à demander à quelqu’un d’aller voler du riz.

L’herbe est devenue si commune dans toute l’île que beaucoup croient qu’elle a toujours été là. Elle ressemble toujours à du trèfle et ses graines collent toujours autant. C’est pourquoi on l’appelle la colle-colle. Cependant elle pousse un peu moins vite qu’à sa première apparition et si vous tondez régulièrement votre jardin, les tiges n’ont pas le temps de s’allonger et de se couvrir de graines.

 

 

FIN

 

 

En savoir plus...  : Mauvaise herbe a été  publiée en 2006 par l'association IDEE (qui produit des logiciels multi-handicaps), dans un CD multimédia à destination des adhérents.

C'est pour cette occasion que Eléonore Zuber, graphiste professionnelles, a accepté très gentiment de l'illustrer.

Repost 0
21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 05:59
Borg le Barbare

André Samie


— Tremblez, pauvres mortels, devant la puissance du terrifiant Borg Dents-de-fer, le pourfendeur de dragons, le fléau des mages, le cauchemar des paladins ! Fuyez devant son invincible armée et sa hache vengeresse ! Nul ne peut résister à…

— Qu’est ce tu dis, chef ?

— Hein ? Quoi ?

— Ben, tu disais quelque chose…

— Non, rien. Et arrête de jeter tes crottes de nez sur mes bottes ! Crétin !

Morback le gobelin évita de justesse la baffe de son vénéré chef, Borg le barbare, et se mit hors de portée d’éventuelles représailles. Cela faisait maintenant deux mois que la horde était perdue en plein désert et l’humeur de Borg se faisait particulièrement ombrageuse. L’eau commençait à manquer et les ogres lorgnaient de plus en plus sur les loups des pillards gobelins.

Mais plus que la faim et la soif, c’était l’inactivité qui minait le plus le moral des troupes. Même les cyclopes n’avaient plus goût à pratiquer leur sport favori, le lancer de gob’. Borg, en bon chef de guerre, était conscient de la gravité de la situation et en fit une judicieuse synthèse :

— Beuhar.

 

C’est alors que Bigail, le cyclope le moins myope de la horde, poussa un grand cri :

— Là-bas ! Une caravane !

Borg eut juste le temps de se jeter de côté pour éviter de se faire piétiner par la charge furieuse des ogres, bientôt suivis des cyclopes, des orques et des gobelins. Se relevant, il vociféra :

— KIKI !

Par malheur, son blanc béhémoth, en plus d’être sourd comme un pot, était plongé dans une profonde sieste. L’énorme créature ne daigna pas bouger d’un poil ou d’une griffe. Le fier barbare fut donc contraint de mener la charge irrésistible de ses troupes en courrant derrière.

La bataille fut brève et sanglante et quand Borg, à bout de souffle, réussit enfin à rejoindre son armée, la victoire était totale. Pourtant l’escorte de la caravane était imposante mais les guerriers n’avaient pu opposer qu’une résistance symbolique face à la fureur de la horde sevrée de sang depuis plus de deux mois.

Tandis que Borg s’époumonait à expliquer aux ogres qu’ils devaient laisser passer le chef devant, Morback, son fidèle écuyer, l’interpella :

— Chef, y a un type là-bas qui veut pas se laisser tuer.

— Comment ça ? Quel malotru ! On vit vraiment une triste époque. Bien, allons voir ça.

En effet, un peu plus loin, un homme habillé de vêtements sombres brodés d’argent se dressait face une dizaine d’orques qui gesticulaient de manière pathétique, comme englués dans une toile invisible. Une fois de plus, Borg fit preuve de sa perspicacité légendaire.

— Eh toi le mago, fais pas le rigolo, car très bientôt, j’aurais ta peau !

— C’est beau ce que vous dites, chef.

— C’est pour ça que je suis chef, mon petit Morback.

Le récalcitrant épousseta la poussière de ses robes avant de répondre.

— C’est vous le chef de ce ramassis de brutes sanguinaires ?

— Ouais ! Et mon nom est Borg Dents-de-Fer, le pourfendeur de dragons, le fléau des mages et le cauchemar des paladins !

— Jamais entendu parler.

— Ouais, bon, mais ce n’est pas une raison pour faire le malin. T’es qui toi ?

— Mon nom est Nexus, et comme vous l’avez brillamment deviné, je suis un magicien. J’ai une proposition qui devrait intéresser un puissant chef de guerre comme vous.

Borg gonfla la poitrine et prit une pose avantageuse.

— Je daigne t’écouter, mago. Mais sois bref.

— Je sais où il y a de l’or, de la bière, de la princesse et beaucoup de combat.

— Tope-là, mago ! En route ma fidèle armée ! A nous la gloire, la puissance et la richesse !

Et la troupe se mit en branle dans un très harmonieux désordre.

— Euh… Seigneur Borg ?

— Oui, mago ?

— C’est dans l’autre direction...

— Ne sois pas insolent, je le sais bien. Ils m’énervent ces magiciens à toujours se croire plus intelligents que les autres…

 

C’est ainsi que Borg le barbare s’en alla vers une illustre destinée. Grâce aux conseils avisés de Nexus, la troupe sortit du désert en moins de trois semaines et arriva dans une région verdoyante délicieusement vallonnée comme le creux des hanches d’une jeune pucelle. Enfin du moins c’est ce que se disait Borg, qui décidément avait l’âme d’un poète. Fièrement campé sur le dos de Kiki, le barbare considérait le décor de l’œil du conquérant et imaginait un avenir glorieux.

— Je me taperai bien une mousse, moi. Dis-moi, mago, c’est par où la baston ?

— A cinq jours de marche d’ici. Mon seigneur, le Roi Paulus, est assiégé par l’armée de son grand-cousin par alliance du côté de sa mère, le sinistre Duc Antonius. Il m’avait envoyé, moi, magicien royal, chercher des renforts. Comme vous avez massacré ces renforts, je vous propose de les remplacer.

— Y aura de l’or ?

— Oui, plus que vous ne pouvez l’imaginer.

— De la bière ?

— Oui, et de la bonne.

— Et de la princesse ?

— Pareil.

— Parfait. En route, fidèles compagnons !

 

Le moral des troupes était maintenant au beau fixe depuis l’annonce des futurs combats à livrer. Les orques entonnaient de mélodieux chants de guerre, les ogres avaient aiguisé leurs dents avec beaucoup d’application, les cyclopes jonglaient avec les gobelins et les gobelins en hurlaient de plaisir. Même Kiki semblait de bonne humeur et batifolait avec grâce en pourchassant les papillons. De son côté, Borg élaborait son plan de bataille.

— Bien. La baston en premier. Puis la bière parce que ça donne soif. Puis la princesse. A moins que je garde un peu de baston pour après la bière ? L’or, en dernier, ça c’est sûr. Peut-être la princesse avant la bière ? Ou bien je commence par la bière, parce que j’ai une de ces soifs…

— Chef ! Y a un château là-bas et une armée qui l’assiège.

En effet, au détour de la route, une imposante citadelle sise au sommet d’une colline s’était dévoilée. Les environs étaient noyés sous une marée humaine, visiblement installée ici depuis quelques temps. Fantassins, arbalétriers, machines de guerre, cavalerie lourde et légère et autres paladins avaient aménagé un vaste campement de tentes multicolores surmontées de nombreuses oriflammes. Cette armée avait fière allure et était au moins vingt fois plus nombreuse que la horde de Borg. De nombreuses brèches et fissures fragilisaient les fortifications et il ne faisait aucun doute que le dénouement de cette bataille ne soit imminent.

Borg prit rapidement sa décision. Il allait profiter de l’effet de surprise pour fondre sur sa proie tel un elfe sur un magasin de vêtements moulants.

— En ordre de bataille, fiers compagnons !

— Mais chef ? Ils sont vachement nombreux et ils ont l’air balèze…

— Ahah ! Ils ne résisteront point longtemps face à notre courroux et à notre fureur !

Le puissant guerrier, dressé sur l’encolure de Kiki et brandissant son marteau, s’adressa à ses troupes :

— Fidèles guerriers, le sang nous appelle ! En ce jour glorieux, sous le ciel immaculé, nous allons, courageux compagnons, écrire de la pointe de nos armes une page historique qui restera dans la mémoire de tous ! Face à un adversaire supérieur en nombre, Borg le barbare et sa horde, éreintés par une longue marche forcée, se battirent avec fureur au mépris de leur propre vie ! Et l’adversaire face à tant de bravoure et de détermination ne put qu’opposer une pathétique résistance et fuir tels des moutons face au loup ! Chargeons, massacrons, tuons !

Beuhar ! ! !

Et sur ces mots, Borg chargea les lignes adverses.

— Dis, Morback, il a dit quoi le boss ?

— En fait, j’ai pas tout compris…

— Il a parlé d’écrire non ? Je sais pas écrire moi…

— Il a parlé de moutons… J’en vois pas… T’en vois ?

— Ben non. Où est-ce qu’il va ?

— On dirait qu’il charge… Tout seul…

 

Dans le camp des assiégeants, le duc Antonius cogitait avec son état-major sur l’assaut final. Soudain, un officier, relevant la tête, remarqua :

— Seigneur, il y a un barbare chevauchant un béhémoth qui nous charge. Tout seul.

— Oui, bien sûr. Et les nains boivent de l’eau.

— Mais, seigneur, je vous assure que c’est vrai.

— Quoi ? Mais c’est qui ce crétin ? Viandez-moi ce bouffon !

L’image était saisissante et digne des récits mythologiques. Dévalant la colline, le soleil droit au-dessus de lui, Borg faisait tournoyer son marteau en poussant d’abominables cris de guerre. Il chargeait droit sur les lignes d’infanterie qui s’étaient repositionnées dans la hâte pour réceptionner l’assaut. L’impact était imminent et Borg riait face à ses ennemis. Le sol vibrait sous les puissantes foulées de Kiki dont les monstrueuses griffes labouraient la plaine verdoyante parsemée de jonquilles et de tulipes.

Soudain, le blanc béhémoth freina des quatre pattes, propulsant de véritables montagnes de terre sur les soldats. Il se mit à renifler tandis que Borg lui hurlait dans les oreilles. Et Kiki éternua.

Ce fut une véritable tempête. Les lignes adverses furent soufflées et jetées à terre. Les tentes du camp basculèrent ou s’envolèrent, suscitant un gigantesque capharnaüm. Terrifiés par le vacarme, les chevaux jetèrent à bas leurs cavaliers et s’égaillèrent au grand galop dans la nature. En un instant, l’armée si bien disciplinée du duc Antonius fut plongée en plein chaos. Et Kiki continuait à éternuer de plus belle, réduisant à néant les tentatives des soldats pour l’abattre. Nul, et surtout pas son propriétaire aurait pu deviner que le pauvre animal était particulièrement allergique au pollen de tulipe.

 

Pendant ce temps là, au milieu du campement adversaire, Borg se relevait avec grande peine, les os endoloris. Dès le premier éternuement de Kiki, il avait été désarçonné et projeté au loin en un élégant vol plané. Par chance, sa chute avait été amortie par d’épaisses toiles de tente. Après avoir réajusté son pagne, il réalisa qu’il était encerclé par ce qui semblait être l’état major de l’armée. Il prit alors la fière posture du conquérant, prouvant ainsi qu’il était vraiment un héros digne des légendes :

— Tremblez, misérables vermines, devant Borg le barbare ! Rendez-vous ou subissez mon indomptable courroux !

— Abattez-moi ce guignol !

Non loin de là, la horde de Borg était toujours en train d’essayer de comprendre la diatribe de leur chef. Réalisant que ce dernier mettait une armée en déroute à lui tout seul, ils jugèrent que c’était fort égoïste de sa part et décidèrent d’un commun accord de ne point le laisser être le seul à s’amuser. Les pillards chargèrent en premier, suivis de près par la massive cohorte des ogres. Les cyclopes appliquèrent une technique mainte fois éprouvée et catapultèrent des guerriers gobelins sur les troupes ennemies. Les orques, qui formaient le gros de la troupe, déboulèrent sur les flancs. Complètement prise au dépourvu, l’armée ducale engagea le combat.

La mêlée était féroce et sanglante. En l’absence d’ordres de leurs commandants, les assiégeants se battaient de façon désordonnée. Dans ce domaine, ils ne pouvaient guère rivaliser avec les troupes de Borg. Cependant, l’issue de la bataille restait indécise car l’ennemi bénéficiait de l’avantage du nombre. Ce n’est que quand les cyclopes chargèrent, après avoir lancé le dernier gobelin, que la victoire sembla se dessiner.

Pendant ce temps, Borg, très contrarié d’avoir été traité de guignol, se battait tel un démon. A grands coups de marteau, il fracassait les cranes, brisait les membres et broyait les articulations. Les corps s’accumulaient à ses pieds et il fut bientôt recouvert du sang de ses adversaires et de ses multiples blessures. Plus personne n’osait l’approcher. Essuyant le sang qui lui coulait sur les yeux, il vit qu’il était cerné par une dizaine d’archers. Le duc Antonius le regardait d’un air sardonique :

— Alors, guignol, on fait moins le fier ?

Soudain, le visage de Borg se transforma et une expression de peur apparut. Il balbutia :

— Non… pas ça… non… pas encore…

— Ahah, tu trembles de peur, misérable vermisseau !

— Non…NON KIKI ! ! !

D’un puissant bond, le béhémoth rejoignit Borg. Le sol vibra sous l’impact de la titanesque monture. Tout heureux d’avoir retrouvé son maître, Kiki lui témoigna son affection à grands coups de langue. Tout englué dans un liquide poisseux, le barbare vociférait :

— Arrête ! Ça suffit ! Oui… oui… moi aussi je t’aime !

Il réussit enfin à se dégager de l’étreinte de son fidèle compagnon.

— Kiki ! Tu as écrasé le général ennemi ! Pousses ta patte. Ah ben non… il est vraiment tout cassé. Il n’y a plus rien à en tirer, même en le rafistolant un peu. Et mon combat final avec le héros adverse sur une montagne de cadavre ? Ah quelle déception !

La nouvelle de la mort du duc se propagea comme un feu de broussaille à travers toute l’armée et bientôt elle se rendit à la horde victorieuse. Le magicien Nexus qui avait suivi toutes ces péripéties de loin, s’approcha et félicita le seigneur de guerre :

— Bravo ! Quelle magnifique bataille ! Je n’en crois pas mes yeux. Venez, que je vous présente à mon roi. Au fait… ne voulez-vous pas prendre un bain avant ?

— Pour quelle raison devrai-je m’infliger cette torture ?

— Disons que votre accoutrement de tripes, boyaux et fragments de cervelle n’est guère séant.

— C’est la preuve de ma bravoure !

— Certes. Je ne doute pas que le roi y soit sensible. Toutefois, je crains que les princesses ne soient d’un autre avis.

— Si tu me prends par les sentiments, mago, je ferai donc cet effort.

 

La horde fit son entrée dans la cité du roi Paulus sous les acclamations de la foule. S’ensuivit moult ripailles et perçages de fûts de bière. La cour royale rendit les honneurs à la vaillance et à la témérité de Borg. Les dernières réserves de nourriture disparurent cette nuit là et le banquet fut prodigieux. Tard dans la nuit, Borg, harassé et fourbu, patientait allongé sur un lit dans une somptueuse chambre. Une magnifique jeune fille entra et s’approcha.

— Mon héros…

— Ma princesse…

— Quelle impressionnante musculature…

— Mouiiii…

— Quel torse viril…

— Mouiiii…

— Quelles larges épaules…

— Mouiiii…

— Quelles belles cicatrices….

— Mouiiii…

— Quel fier visage…

— Mouiiii…

— Quelle jolie enclume…

— Hein ?

— SBLAM !

 

Quand Borg émergea de son sommeil, le soleil était haut dans le ciel et dardait ses impitoyables rayons sur le désert. Se relevant, il discerna les survivants de son armée éparpillés autour de lui. En peu plus loin, Kiki ronflait bruyamment. Tandis que le barbare massait l’énorme bosse qui ornait son crâne, le fidèle Morback tituba vers lui.

— Quelle fiesta !

— Et quel mal de tête. Qu’est-ce qu’on fait là, Morback ?

— Je ne sais pas. On dirait bien qu’on a été floué par ce fourbe de mago.

Borg éclata de rire.

— Quelle importance ? Cette bataille restera à jamais dans les légendes et c’est bien l’essentiel !


 


 

 

 

 

Qui est André ? :  cliquer ICI

Repost 0
Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
commenter cet article
16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 20:11
(La coquette, Kitagawa Utamaro)

ROCOCO JAPONAIS


O toi dont l'oeil est noir, les tresses noires, les chairs blondes, écoute-moi, ô ma folâtre louve !


J'aime tes yeux fantasques, tes yeux qui se retroussent sur les tempes ; j'aime ta bouche rouge comme une baie de sorbier, tes joues rondes et jaunes ; j'aime tes pieds tors, ta gorge roide, tes grands ongles lancéolés, brillants comme des valves de nacre.


J'aime, ô mignarde louve, ton énervant nonchaloir, ton sourire alangui, ton attitude indolente, tes gestes mièvres.


J'aime, ô louve câline, les miaulements de ta voix, j'aime ses tons ululants et rauques, mais j'aime par-dessus tout, j'aime à en mourir, ton nez, ton petit nez qui s'échappe des vagues de ta chevelure, comme une rose jaune éclose dans un feuillage noir.


Joris Karl Huysmans


Petite histoire :

Ce poème est tiré du recueil Le drageoir aux épices paru à compte d'auteur en 1874.

Pour une présentation et une bibliographie complète de Joris Karl Huysmans (1848-1907), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Ce texte et bien d'autres peuvent être trouvés en ligne sur le site de l'Association des Bibliophiles Universels :  ABU : la Bibliothèque universelle .


Repost 0
13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 07:11

LE MAINATE DU CORBEAU...


Joëlle Brethes


 

Louis Duval, personne ne l’aimait: petit, sec, très blanc de peau et ridé comme un pruneau d’Agen, il ne lui manquait que la faux pour incarner la mort. On le voyait à toute heure du jour, et parfois de la nuit, arpenter les rues du village. Ses soliloques grandiloquents, ponctués de refrains guerriers, inspiraient la terreur chez les gamins. Les maîtres d’école ne s’en plaignaient pas : ils avaient fait du vieillard un père fouettard très efficace. C’était bien pratique pour mettre au pas quelque vaurien irréductible que ni la crainte des taloches, ni celle des retenues n’amendait. « Si tu persistes à ne pas étudier tes leçons (à ne pas faire tes devoir... à bavarder...) je demanderai au père Duval de venir te prendre ! »

Les femmes, les jeunes surtout, craignaient aussi Duval et faisaient de larges détours pour ne pas croiser sa route. Plus d’une avait été prise de malaise en se trouvant, inopinément, face à son visage de suaire. C’est ainsi que l’Adèle avait fait une fausse couche quand le vieil homme avait surgi devant elle, un jour, au détour d’une ruelle, son mainate sur l’épaule. La jeune femme avait hurlé, le vieux lui avait lancé un regard terrible, l’oiseau (un drôle d’oiseau aussi, celui-là !) s’était mis à battre des ailes et à l’insulter... Bref, l’Adèle avait fait volte-face, s’était pris les pieds dans les pierres disjointes de la Vieille Rue et s’était étalée de tout son long. Sa grossesse étant avancée et difficile, elle avait perdu son bébé et failli en mourir. On avait dû ceinturer son mari, le gros Georges, pour qu’il n’aille pas « faire sa fête » au « saligaud » qui avait mis sa femme en cet état, et privé le jeune couple du fruit de ses amours...

Le père Duval avait été forcé de se barricader chez lui. Il avait fourbi une vieille pétoire qui lui venait de son père, sorti quelques boîtes de cartouches en piètre état et, de sa fenêtre, lâché quelques coups de feu, pour dissuader d’éventuels justiciers. Il ne se laisserait pas faire, tudieu !

Après tout, ce n’était pas sa faute si on faisait de lui un épouvantail.

Pas sa faute si la vieille rue était (mal !) pavée et non bitumée comme les autres du village.

Pas sa faute si l’Adèle avait pris ses jambes à son cou sans regarder où elle mettait les pieds...

Quant au mainate, c’était une brave bête. Pas très distinguée dans ses propos, certes, mais pacifique et affectueuse. Évidemment, il ne fallait pas lui « brailler dans les esgourdes » ! Ça lui faisait peur et elle se défendait comme elle pouvait !

Le village fut en effervescence pendant une bonne quinzaine puis, progressivement, les choses reprirent leur cours. Georges se remit à la tâche et, un trimestre plus tard, l’Adèle recommença à prendre des formes.

On ne voyait plus souvent le Père Duval, en revanche, et on ne l’entendait plus. Il ne sortait que tôt matin ou à la nuit tombée, et il rasait les murs. Pas par crainte, ni par honte, mais il haïssait de plus en plus ses concitoyens et fuyait leur commerce.

 

 

C’est dans ce contexte que les premiers coups de fil arrivèrent chez les particuliers, à la mairie et chez le correspondant local du « Courrier de S... »... Les messages étaient brefs mais parfaitement clairs bien qu’énoncés d’une voix éraillée fort désagréable :

« C’est Fernand ! C’est Fernand l’apprenti ! »

« C’est Léon le cantonnier ! C’est Léon ! ».

Tant qu’on ignora ce qu’avaient fait Fernand, Léon, Marcel, Bertrand, Martin et quelques dizaines d’autres, on haussa les épaules et on raccrocha en pensant que, décidément, le vieux Duval ne s'améliorait pas ! Faire crachouiller des inepties dans le téléphone par son mainate - car on avait parfaitement reconnu la voix de l’animal !- c’était vraiment un passe-temps stupide. On ne se donna pas la peine, non plus, d’aller lui demander de cesser ses communications idiotes : ne valait-il pas mieux recevoir de temps en temps un message imbécile que craindre jour après jour une rencontre fortuite avec celui qu’on appelait maintenant « le fou du diable » ?

Là où la situation devint embarrassante c’est quand on entendit un jour : « Marcel est cocu ! Marcel est cocu ! » Et que le délateur enchaîna avec jubilation : « C’est Bernard ! C’est Bernard le charcutier ! »

- Ça se précise et c’est fâcheux ! Il faut tout de suite faire arrêter ça ! gronda le maire.

Et il manda aux gendarmes de lui amener Duval de gré ou de force.

 

 

Ce fut de force : Duval s’était défendu bec et ongle, avait égratigné deux des pandores et balancé son pied dans l'entrejambe d’un troisième qu’il avait fallu conduire chez le médecin de garde.

- C’est pas des façons ! grommelait le vieux qu’il avait fallu menotter.

- C’est notre avis à tous ! « C’est pas des façons » de semer ainsi la zizanie dans le village... Franchement, Louis, vous deviez avoir honte !

Duval fit la lippe et se ferma comme une huître. Le brigadier de la gendarmerie venu protester contre le mauvais traitement infligé à ses hommes débita sa diatribe, sans recevoir en retour la moindre syllabe.

- Pas bavard, votre « corbeau » ! lança-t-il à l’adresse du maire.

- Oh ! Ce n’est pas lui, le corbeau ! C’est son mainate...

- Ce n’est quand même pas le mainate qui décroche le téléphone ! Ce n’est pas lui qui compose le numéro de vos administrés ni les messages dénonciateurs !

- Certes !

Duval haussa les épaules, regarda ses tortionnaires d’un œil rogue, mais n’apporta ni démenti, ni confirmation.

- Très bien, fit le maire excédé. Collez-le derrière les barreaux ! Peut-être qu’en quarante-huit heures, la parole lui reviendra.

Elle ne revint pas à Duval et il fallut bien le relâcher. Plainte avait été déposée, mais pour de telles broutilles, on ne convoque jamais la cavalerie lourde de la machine judiciaire.

- En tout cas, s’il recommence, je cours lui mettre la tête au carré ! déclara Georges qu’il allait falloir surveiller de près tant sa haine pour le vieillard était féroce, et sa rancune tenace.

- Bah ! Ça m’étonnerait qu’il nous enquiquine encore fit Bernard d’un air entendu.

Et le charcutier tourna les talons sur ces propos sibyllins.

Il n’avait pas - mais pas du tout ! - apprécié la récente délation dont il avait été victime. Ses affaires de cœur et de cul ne regardaient que lui. Les mettre sur la place publique était une grave entorse à la liberté individuelle. Il était d’ailleurs injuste de le désigner à l’ire de son rival, lui plutôt qu’un autre : la Mireille était insatiable et il n’était pas le seul à suppléer les déficiences de « ce pauvre Marcel » !


 

 

Qu’avait donc voulu dire Bernard, avec son « ça m’étonnerait etc. » ? Les regards se croisèrent, crainte et espoirs mêlés. Est-ce que par hasard il envisagerait... Impossible ! Jamais il n’oserait !

 

 

Mais lui ou un autre avaient en effet « osé » car, à peine rentré chez lui, Duval lança un hurlement terrible et s’élança à travers la ville avec le corps inerte de son mainate contre la poitrine :

- C’était pas lui ! C’était pas nous !

Le vieillard hoquetait, titubait, sanglotait et vociférait, ne s’arrêtant que pour enfouir son visage dans le plumage sombre de l’animal mort.

- Assassins ! Bande d’assassins ! C’était pas lui ! C’était pas nous !

Rassemblement devant la mairie dont Duval martelait vigoureusement la porte à double battant.

Personne.

Cortège derrière le vieil homme jusqu’à la gendarmerie.

Les plus hardis s’y engouffrèrent derrière le plaignant.

- I z’ont tué mon mainate ! pleurnichait-il.

- C’est regrettable, fit le gendarme impavide. Asseyez-vous, je vais enregistrer votre plainte.

Il glissa une feuille dans sa machine à écrire, posa les questions rituelles, enregistra les réponses... Mais il était clair que ni lui ni ses collègues ne feraient de zèle !

Tout le village poussa un soupir de soulagement.

 

 

Pas très longtemps, hélas ! Car dès le lendemain, il fallut se rendre à l’évidence : si le mainate était mort, le corbeau, lui se portait très bien ! « Marcel est cocu, Marcel est cocu ! C’est Gillou ! C’est Gillou le boulanger ! » proféra la voix rocailleuse dans une douzaine de foyers du village !

- Bon, ben le mainate n’était pas dans le coup ! reconnut le maire penaud.

Mais on lui fit remarquer que Duval et sa bestiole c’était enquiquineur et compagnie. Si le mainate n’était pas le corbeau, ce matin-là, il avait été sa voix « avant » : l’instigateur avait simplement endossé le rôle et vengeait ainsi son compagnon !

L’édile se rendit donc en personne chez Duval avec le brigadier de la gendarmerie. Une dizaine de villageois attendaient déjà devant la porte de la  maison. Le maire toqua plusieurs fois puis, ne recevant aucune réponse, poussa le battant entrouvert.

 

 

 

Prostré dans un fauteuil à bascule, Duval berçait son mainate. Il était sale, dépenaillé, et n’avait sans doute ni bu ni mangé depuis la découverte du drame.

Surpris, le maire et le brigadier se regardèrent. La Mélanie qui, autrefois, avait eu un sentiment pour Duval et lui gardait quelque affection, se planta au milieu de la pièce, mains sur les hanches, telle une poissarde :

- Qu’est-ce que vous lui voulez encore, au Louis !

Le maire l’invita à se taire et à laisser la gendarmerie faire son office : si le mainate était mort mais que le phénomène perdurait, il fallait se rendre à l’évidence ce ne pouvait être que...

La vieille les interrompit avec colère :

- Votre corbeau, il a besoin d’un téléphone, non ?

Comment aurait-il pu, en effet, inonder le village de ses messages délétères s’il n’avait pas été équipé par les télécoms ? ! Le maire loucha vers le combiné bordeaux posé entre deux cadres représentant les parents de Duval et Duval soldat. La vieille fut prise d’un rire hystérique :

- Il est coupé, le téléphone du Louis ! Depuis plus d'un an. Il l’utilisait presque pas, et les taxes étaient trop chères. Alors il a refusé de payer et on l’a coupé. C’est chez moi qu’il venait quand il avait une urgence, et il en avait pas souvent ! Et je peux vous dire qu’il a jamais sali mon téléphone avec les saloperies que vous lui reprochez ! Ils doivent pouvoir vérifier, ça, les télécoms, avec leurs ordinateurs !...

Le maire et le brigadier se regardèrent de nouveau. Le combiné dûment décroché n’émit aucune tonalité. Il faudrait contrôler les dates auprès des services compétents, évidemment, mais l’édile et le gendarme savaient déjà que la vieille avait dit la vérité. Tout de même ! Pourquoi, mais pourquoi ce bougre d’âne de Duval ne s’était-il pas expliqué, justifié, au lieu de s’enfermer dans un mutisme stupide ! ?

Les deux hommes ne s’attardèrent pas dans la maison. Ils étaient très embarrassés de s’être aussi grossièrement trompés. Sans compter qu’un nouveau problème se posait : si Duval et son mainate étaient hors de cause, « qui » était le corbeau qui les narguait ainsi ? Allait-il falloir se méfier de tout le monde ? Surveiller tout le monde ?

Les services sociaux vinrent chercher Duval ; il s’éteignit le soir même : on lui avait arraché le cadavre du mainate qu'on avait jeté sans ménagement dans la benne à ordures.

 

 

 

Les villageois reprirent leurs occupations s’épiant désormais les uns les autres pour essayer de démasquer le délateur qui, périodiquement, reprenait du service.

Puis, au bout de quelques mois, les choses se calmèrent définitivement : eh oui ! le corbeau se fit muet et on enterra l’affaire.

 

 

 

Ce n’est qu’une bonne année plus tard, et tout à fait pas hasard, que le maire eut le fin mot de l’histoire. Il passait devant le local des jeunes quand il entendit une voix éraillée reconnaissable entre toutes qui disait : « C’est à Muriel ! C’est à Muriel, ces jolis yeux-là ! » Puis il y eut une cascade de rires féminins.

L’édile passa la tête par la fenêtre ouverte : un homme d’une trentaine d’années, marionnette au poing, faisait le joli cœur au milieu d’une cour d’adolescentes...

Julien ! Le fils de la Mireille ! Revenu de son service militaire l’avant-veille !... Tout s’éclairait !

Julien rougit sous le regard sévère du maire. Il soupira, son front se plissa et il sortit sans prendre congé de son auditoire interloqué.

 

 

Le maire aussi soupira et il reprit sa route en secouant la tête... Il savait qu’il garderait cette révélation pour lui. À quoi bon exhumer cette pénible affaire ? Et pour quel profit ?

 

 

 

En savoir plus...  : 

"Le mainate du corbeau... " est aussi publié sur le site de l'écrivain  Jean Calbrix  (une fort bonne adresse de lecture en ligne...).

La fiche auteur de Joëlle se trouve : 
ici.


 

Repost 0
10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 06:23
DESHABILLÉE

— Oh s´il vous plaît ! Habillez-vous ! Vous ne pouvez pas rester ainsi, complètement nue devant ces jeunes gens ! dit le médecin légiste, et quelques élèves ne purent retenir un petit rire nerveux.

Santiago Eximeno
Repost 0
9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 06:15



Il tourna sur lui-même, perdu. Il ne savait pas ce qu’il foutait là.
L’auteur non plus.

Jacques Fuentealba
(in Invocations et autres élucubrations)
Repost 0
8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 14:04

Pétanque

 

Alors ? Tu tires ou tu pointes ?

Oh la. Y a pas le feu !

Décide-toi vite, on s’endort !

D’accord, d’accord.

Quelques instants plus tard, Fomalhaut b éjecta la Terre de son orbite. Un splendide carreau !

 

André Samie

Repost 0
3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 11:50
(Rochers et pins, Cézanne)

La Fête de l'Automne


Kayust est heureux. Assis sur une pierre encore chaude de soleil, il n’a pas besoin de ses yeux pour savoir que le Rassemblement d’Automne va bientôt commencer. Cette nuit est celle de ses adieux au Peuple. Cette nuit sera la plus belle de toutes ses Fêtes d’Automne. Il en a décidé ainsi et ses souvenirs n’auront aucun mal à pallier abondamment ses sens défaillants et ses rhumatismes de vieillard.

Les clans arrivent de toute part. La marmaille s’égaille avec des cris de joie. Les chasseurs n’en finissent pas de se reconnaître d’un coin de la colline à l’autre. Ils s’interpellent, ils rient, ils fendent la foule à grands coups d’épaule, ils se congratulent pour l’abondance de nourriture qui s’amoncelle au pied du Grand Rocher.

Là-bas, sous le bosquet d’épicéas, des jeunes ont déjà organisé un tournoi de lutte. Les défis sont moqueurs, les encouragements encore rieurs, mais les premiers grognements de douleur indiquent que guerriers et guerrières prennent le jeu très au sérieux.

C’est une toute autre danse qu’ont entamée d’autres jeunes. Regards de braise, allures sinueuses, frôlements aguicheurs. L’Eté a été faste, l’Automne est prometteur : quelques clans de plus en seront des conséquences bienvenues !


Soudain, comme une vague de vent balayant une prairie, un long frisson se propage d’échine en échine. Chacun se fige. Puis, dans un silence attentif, chacun se tourne vers le Grand Rocher. Le chef de tous les clans est déjà debout à son sommet. Un à un les chanteurs le rejoignent.

Kayust se lève et se dirige lentement vers le choeur. Fièrement, il passe entre les rangs. Il n’a pas besoin de jouer des épaules : à sa vue, les autres ont compris qu’il vient chanter pour sa dernière fête. Respect. Le vieillard s’assied à la droite du chef.

Puis chacun se concentre.


Quand la lune se lève, les museaux pointent à l’unisson vers sa ronde clarté. Houououououou... Que la Fête commence !


Marie-Catherine Daniel


 

Petite histoire : Ce texte est le résultat d'un exercice proposé dans le forum d'écriture de Cocyclics (la Mare aux Nénuphars).  La consigne était : "Transcrire en quelques lignes l'ambiance d'une fête. Impératifs : il fait nuit, il y a de la musique, il y a beaucoup de monde. "

A noté que l'automne vient d'arriver dans l'hémisphère sud, d'où le choix de ce texte... :-)



Repost 0
Published by Macada - dans Textes courts
commenter cet article
30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 06:00
La Voiture De Mes Rêves

Sébastien Ayreault


  J’ai toujours rêvé d’avoir une voiture

  Téléguidée. Un truc d’enfer. Qui foncerait à toute bombe à travers les rues de mon village. Crachant le feu, bondissant sur les trottoirs, dérapant dans un nuage de poussière. Debout devant la maison de mes vieux, je voyais ce truc plus vrai que nature et je téléguidais comme un halluciné. Tous terrains ou simple routière, elle se transformait au gré de mes humeurs, elle pouvait même changer de forme en plein virage. Ouais, comme ça. Elle descendait la rue version ras le sol et la remontait en 4x4 hurlant. Putain ! Elle était redoutable. Sauf que, noëls, anniversaires, passage en classes supérieures, arrêts de but…
  RIEN. JAMAIS.

   Elle était rouge et noir, elle avait des grosses roues à crampons, et surtout, elle ne coûtait que 200 balles : je l’ai foutue dans le chariot.
- Euh ?? C’est quoi ? a dit ma femme.
- Une voiture téléguidée...
- J’ai vu, oui, mais j’te le dis, Séb, si c’est encore pour un d’tes trucs tordus…
- Style ?
- Tu sais très bien d’quoi j’parle !

  En rentrant de la grande surface, j’ai aidé ma femme à ranger les courses et je suis sorti dans le jardin avec l’engin et mes 3 chats. C’était décembre. Le ciel touchait presque le sol tellement qu’y’avait de nuages. Je l’ai posée à terre, le cœur en culotte courte, et j’ai appuyé sur l’accélérateur avec mon pouce. Un grand moment, chérie. Sauf que… Sauf qu’elle ne valait pas une bille. Qu’elle avançait que dalle. Un truc pour nain de jardin ou j’sais pas quoi. Un truc qui renâclait à la moindre bosse, au moindre pli du terrain. Une vraie merde. Au bout de 5 minutes, j’en ai eu le ras le bol et je suis rentré. Claquant la porte à la gueule de mes fauves hilares.

  2 jours se sont écoulés.

  Et puis je me suis quand même décidé à retourner la voir. Elle n’avait pas bougé. Elle était garée juste à côté de l’arbre. Elle n’avait pas l’air intelligente. Elle n’avait pas non plus la gueule d’un chouette rêve. Ni l’allure, ni les bords. Et pour finir, elle puait la pisse à 15 bornes. Une pitié. J’ai regardé mes chats : ils étaient en pleine toilette. J’ai regardé ma femme qui fumait une cigarette roulée à la fenêtre, les yeux dans le vide. J’avais lu dans son journal intime, quelques semaines plus tôt, que je n’avais plus vraiment la tronche du prince charmant.



En savoir plus...  : Bienvenue dans l'Antre-Lire à Sébastien Ayreault !

Poète, nouvelliste, musicien, je viens de le découvrir grâce à la revue Dissonances (n° 14 et n°15), et en explorant le web, j'ai notamment abouti à son site et à trois de ses clips (ici)

Grand merci à lui d'avoir accepté de devenir aussi auteur de l'Antre-Lire !

(sa fiche auteur :  ici)


Repost 0
Published by Macada - dans Textes courts
commenter cet article