Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de l'Antre-Lire
  • Le blog de l'Antre-Lire
  • : 'zine littéraire - Lecture (sur le web)- Ecriture - Auteurs et textes en tout genre et pour tout genre (humains, enfants, poètes, loups, babouks...)
  • Contact

Recherche

18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 08:54

Le bahut Henri II

Alphonse Allais


Nous en étions arrivés à ce moment du dîner où se produit ordinairement l’explosion des sentiments généreux.

D’un commun accord, nous flétrîmes l’esclavage. la question avait été mise sur le tapis par un gros garçon que l’on prétendait être un fils naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l’extrême rubiconderie de son teint semblait dériver immédiatement de quelque pourpre cardinalice).

Ce dîner était un dîner joyeux, composé de quelques Portugais, lesquels, ainsi que l’affirme un proverbe arabe, n’engendrent jamais la mélancolie.

Il y avait là le major Saligo, et Timeo Danaos, et Doña Ferentès (la seule dame de la société), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et quelques autres que j’oublie.

En fait de Français : l’écarlate bâtard, le lieutenant de vaisseau Becque-Danlot, et moi.

J’ai dit plus haut que nous flétrissions l’esclavage d’un commun accord ; cela n’est pas tout à fait exact. Becque-Danlot ne flétrissait rien du tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, étranger à toute indignation.

Ce fut la belle Doña Ferentès qui s’en aperçut la première.

– Eh bien ! capitaine, fit -elle de sa jolie voix andalouse, ça ne vous révolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchés d’Afrique ?

– Je vous demande mille pardons, señora, répondit l’homme de mer, je me sens indigné au plus creux de mon être, mais ma conduite passée m’interdit de me joindre à vous pour conspuer publiquement ces détestables pratiques.

Après un silence, il ajouta :

– Moi qui vous parle, j’ai vendu un homme !

Ce souvenir ne semblait pas torturer à l’excès notre ami Becque-Danlot, car il éclata d’un rire auquel le remords n’enlevait rien de sa joyeuse sonorité.

– Vous, capitaine ! Vous, l’honneur de la marine française ! Vous avez vendu un homme ?

– J’ai vendu un homme ! insista Becque-Danlot, toujours gai.

– En Afrique ?

– Non, pas en Afrique, en France.

– En France !

– Parfaitement ! Et même mieux : à Paris !

– À Paris !

– Parfaitement ! Et même mieux : à l’Hôtel des Ventes, rue Drouot.

Du coup, nous jugeâmes que l’intrépide marin se gaussait de nous.

Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l’écho de tous :

– Vous vous payez notre poire, capitaine !

Sans s’arrêter à cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit :

– Oui, señora, oui, messieurs, j’ai bazardé un bonhomme à l’Hôtel des Ventes. Ça n’est même pas une brillante opération que j’ai faite là. J’ai perdu 350 francs… mais j’ai bien rigolé !

Un point d’interrogation se peignit sur chacune de nos faces.

– Contez-nous cela, ordonna Ferentès.

Un marin français n’a jamais rien refusé à une grande dame andalouse : le fait est bien connu.

Je passe sous silence le cigare classique qu’alluma le conteur, les spirales traditionnellement bleuâtres qu’il contempla un instant, et j’arrive au récit de Becque-Danlot :

Il y a de cela trois ans. J’arrivais du Sénégal avec un congé de six mois de convalescence et bien disposé à en profiter largement.

Un petit héritage que je venais d’accomplir me permettait de bien faire les choses. Je louai, rue Brémontier, un rez-de-chaussée que je meublai fort gentiment, ma foi, et me voilà parti pour la vie joyeuse.

Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d’une jeune femme qui me plut énormément. Pas étonnamment jolie, mais d’une distinction et d’un charme ! Très réservée, avec cela, et ne ressemblant nullement à toutes ces marchandes d’amour qui peuplaient l’endroit.

Elle me raconta une histoire à dormir debout, dans laquelle je coupai, d’ailleurs, comme un rasoir.

Fille d’un général, élevée à Saint-Denis, père remarié, belle-mère acariâtre, scènes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs, envies de suicide.

Le tout accompagné de larmes furtives qu’elle essuyait fréquemment avec un mouchoir sentant très bon.

Ce qui suivit, vous le devinez tous, n’est-ce pas ? J’emmenai la jeune personne chez moi, l’installai, la lotis d’un amour de petite femme de chambre.

Bref, je fus bon avec elle, comme s’il en pleuvait, et discret, et bien élevé. Tout à fait charmant, vous dis-je.

Je la laissais seule presque toute la journée, ne venant la quérir que le soir, vers six heures, pour dîner, aller au théâtre, au concert.

Elle semblait s’être prise pour moi d’une ardente passion et me répétait souvent :

– Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai !

Diable !

Je commençais à devenir sérieusement inquiet de la tournure que prenaient les choses, quand, un matin, l’amour de petite femme de chambre me remit un billet qu’elle me pria de lire plus tard dans la journée.

Monsieur, disait le billet, n’a pas idée de ce que Madame se fiche de Monsieur ! Monsieur n’a pas plus tôt les talons tournés que Madame reçoit une espèce de gigolo qui marque bigrement mal. Au cas où Monsieur rentrerait brusquement, ce qui est déjà arrivé une fois, l’affaire est arrangée : le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre à bois pendant l’hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la clef dans sa poche, et ni vu ni connu ! Comme le couvercle ne joint pas très bien, et que le bahut est très grand, le gigolo n’est pas trop mal pendant que Monsieur est là. Pour être sûr de piéger le gigolo, venir de préférence vers deux heures de l’après-midi.

MARIE.


D’abord, je me refusai à croire à tant d’infamie, mais tout de même j’étais là vers deux heures.

Une mimique expressive de l’amour de petite femme de chambre m’apprit que j’arrivais bien.

Ellen (vous ai-je dit que la personne s’appelait Ellen ?), Ellen me reçut avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses physionomies :

– Quelle bonne fortune de vous voir à cette heure !

La clef du bahut n’était pas sur la serrure, une grosse clef en fer forgé de l’époque, assez malaisée à dissimuler.

Quelques privautés manuelles m’apprirent à n’en pas douter que la clef se trouvait dans une des poches de la belle.

Donc, plus de doutes !

Comment l’idée me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je n’en sais encore rien. Une lueur de génie, sans doute !

J’envoyai Ellen m’acheter une cravate chez un chemisier de l’avenue de Villiers, prétendant qu’elle seule saurait la choisir à mon goût.

Pendant son absence, et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, j’arrêtais une voiture ; aidé d’un commissionnaire, je chargeais le bahut Henri II, et en route pour la salle des ventes !

Le meuble, grâce à quelques pièces de cent sous judicieusement distribuées, prit place dans un mobilier qu’on allait mettre en vente.

On fit bien quelques difficultés pour la clef absente, mais l’état du dehors répondait pour la conservation intérieure.

Au bout d’une demi-heure, un Auvergnat en faisait l’acquisition pour la somme de deux cent cinquante francs. (Il m’en avait coûté six cents).

Mon bahut fut chargé avec son contenu sur une énorme voiture de déménagement. On entassa par-dessus les objets les plus hétéroclites, literie, bronzes d’art, bouteilles de vin, cages à oiseaux, voitures d’enfant, lustres en cristal, etc.

Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d’enfer, mais les parois épaisses du bahut étouffaient ses clameurs.

Dans quelle direction fut-il dirigé ? Lui rendit-on promptement sa liberté ? Ou bien, s’il y est encore ? Je ne songeai jamais à m’occuper de ces détails ; mais je vous le répète, señora et messieurs, si j’ai ri dans ma vie, c’est bien ce jour-là.

Quant à Ellen, je ne la revis pas.

L’amour de petite femme de chambre m’apprit qu’elle avait quitté mon appartement après avoir fait un petit paquet de ses objets précieux, et sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait.


Depuis ce temps-là, j’ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements.






En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Alphonse Allais (1854-1905), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a bien sûr :  Ebooks libres et gratuits .


Repost 0
13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 13:22

FOURRE-TOI ÇA DANS LES CIRCUITS



Le robot regarda en son for intérieur et, reflétée dans les composants de son logos positronique, il contempla la condition humaine telle qu’elle s’offrait à sa portée et telle qu’elle était vraiment. Il rétracta sa tête de bronze et de fer moulée, susurra des mots sans musique et les lumières de ses cellules clignotèrent d’étonnement, car le robot savoura le dégoût de se voir à un cheveu de se savoir humain, et il connut sur son trajet cris de fureur et sang, tortures, extorsions, lèvres lapidées par les baisers de la mort, et il fut témoin de suicides, tueries, fraudes, tirs sur des murs de cimetière à l’aube, mensonges qui signifiaient des vies, faim, et il s’y entendit en monopoles et en armes passées de main en main, en couteaux plantés dans des ventres pestilentiels au cœur de ténèbres et en revolver vidés sur le crâne d’autres hommes comme du spray sur un insecte, et il observa la peur, la folie, l’intransigeance, les amitiés déchirées par une femme en arrière-plan, les assassinats, les revanches, les épurations, les pubertés fauchées comme une fleur ouverte à la dépravation et à la désillusion, et il pleura sur les génocides ethniques, les batailles, les décorations de la gloire, la pauvreté, les faux demi-mots qu’on faisait passer pour de l’amour, et il s’y connut en orgueil, cruauté, intolérance, corruption, haine et il archiva des incestes, calibra la misère, vérifia des cruautés, les mille visages de l’horreur dans toutes ses formes, et un fleuve de larmes métalliques déborda de ses yeux chargés de l’innocence d’un nuage, et le robot approcha ses extensions tactiles là où frétillait son cœur de quartz, et il appuya avec force sur la boîte magique d’où lui venait l’inspiration, et tandis que la carcasse de son corps tremblait devant le output qui lui fauchait l’âme et annulait la condition à laquelle il avait pu accéder un moment, le robot pensa si c’est ça être humain je ne le veux pas, si la vie de l’homme est ainsi, cela ne m’intéresse pas.
Rafael Marín Trechera
(trad.  J. Fuentealba)

En savoir plus...  : 

Bienvenue dans l'Antre-Lire à Rafael Marin, écrivain phare de la Science-Fiction espagnole.

Dans sa version originale et sous le titre « Métalas », ce texte a été publié en 1987 dans le recueil Unicornios sin cabeza aux éditions Ultramar Editores.

On peut trouver Rafael sur son  site .

Ou à partir de  sa  fiche auteur .

Repost 0
9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 00:00
Improvisation

Jean-Philippe Drécourt


J’enfonce une touche. Une note naît. Une autre pression sur le clavier, une nouvelle note se joint à la farandole. Les souvenirs se battent pour s’exprimer au travers de mes mains. De toute la musique que j’ai apprise et répétée jusqu’à écœurement, jusqu’à ce que mon cerveau abdique et sublime la souffrance pour la transformer en extase, de tout ce chaos émerge une mélodie unique et inimitable.

Je transpire, mes muscles se contractent comme sous l’effet d’un poison violent. Mais je ne peux échapper aux impulsions qui parcourent mes nerfs. Je deviens l’instrument d’une civilisation séquentielle, éphémère, mais dont chaque note citoyenne connaît sa place exacte et le moment où elle doit se retirer et retourner au néant, satisfaite d’avoir accompli sa mission.

Derrière mon piano, je contemple le passage du temps. Je visite, émerveillé, le paysage acoustique qui se dessine sous mes doigts. Libéré de la conscience de l’action, j’assiste à la construction de ces monuments sonores. Et tel le moine bouddhiste, j’abandonne sans regret l’édifice mélodique qui se dissout comme une peinture de sable emportée par le vent.

Seul reste le souvenir de la réalité sculptée par les vibrations. Mes mains quittent à regret le clavier. Je reprends le contrôle de leur mouvement. Je me lève et salue. Je troque la clarté torride de la scène contre une rue frileuse et sombre. La pluie sur mon visage révèle ma fatigue et la futilité de ma vie. Mais je sais que demain je travaillerai mes gammes avec un acharnement ressuscité. Je répéterai pendant des heures, des jours, des mois, pour ces quelques minutes d’état divin.


En savoir plus...  : Jean-Philippe est trouvable sur son site

...ou par ici

Repost 0
Published by Macada - dans Textes courts
commenter cet article
5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 15:31

SEMENCE


Avant d’épuiser les couleurs de toujours

De falsifier les contours de l’horizon

Avant que de tomber à des lieux du sourire

Et suivre la longue litanie du désert

Les survivances sur d’amères pourritures

Avant qu’un ciel ne referme sur moi ses crocs de velours

Alors seul

A jamais

Que de moi suinte



                  La parole comme ultime chevalet

                  Les mots comme dernière différence

                  A sortir de l’ombre, solitaire

                  Et pleurer que c’est loin

                  Et pleurer d’être libre



Avant d’oublier de mes pas l’impossible

D’écumer de cette terre nue sans saveur

Avant  que de servir d’infâmes chimères

Avant les balises mutilées de misère

Les mystères avilis des masques de la peur

Avant que la ruine ne s’installe sur des sables si blêmes

Alors seul

A jamais

Que de moi suinte



        La musique comme ultime démence

        La magie comme dernière absolution

        A crever le brouillard, solitaire

        Et rire que c’est loin

        Et rire d’être libre



Avant que plus rien ne soit

De mes pas je porterai si loin

Avant que de naître

Vivre que de ne plus savoir

De cet infime me comble d’immensité

Avant le début de la sève sur ces visions sauvages

Alors seul

A jamais

Qu’en moi suinte



        Une page blanche…



Michel Vanstaen



En savoir plus ...Michel Vanstaen .

Repost 0
1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 00:00

La Belle des Profondeurs

Claude Romashov



La pleine lune filait, disque d’argent entre les branches noires et dénudées des arbres. La terre transpirait d’humidité et la brume recouvrait les futaies d’un manteau opaque. Il avançait lentement car un tapis de feuilles boueuses alourdissait ses pas. Il arriva enfin dans une clairière et s’écroula épuisé, au pied d’un arbre. Aux alentours les bêtes se taisaient. Un calme étrange se levait, un calme annonciateur de gel et de froidure. Le ciel bleu profond au dessus de sa tête, se criblait d’étoiles.


Il s’était engagé dans cette épaisse forêt surgie devant lui par magie. Au début, il était heureux de respirer l’odeur douceâtre d’humus, de se reposer  mais il s’était perdu et sentait petit à petit les griffes de la nuit le saisir à la gorge. Il prit peur. Une sueur froide lui mouillait l’échine. Il cherchait désespérément le chemin de la sortie mais plus il avançait, plus la forêt se refermait autour de lui, oppressante et touffue. Il avait bien remarqué un panneau de bois couvert de lignes ondulées qui indiquait un cours d’eau mais il n’en comprenait pas le sens. A moins d’une nappe souterraine, il n’entendait ni les clapotis d’un étang ni le murmure rassurant d’une rivière. La seule eau qu’il sentait était celle des flaques traîtresses où il enfonçait ses pieds car il était trop occupé à scruter les étoiles pour retrouver la route providentielle qui le ramènerait au village.



La lune d’acier s’était installée au faîte des arbres. La nuit s’installait claire et froide. Il marchait toujours, talonné par la peur quand il arriva au bord de la rivière. Il s’assit sur un ponton glissant et se demanda s’il devait traverser. Il faisait assez clair pour distinguer des champs cultivés longeant la rive opposée. Il réfléchissait sur la décision à prendre quand un clapotis, un mouvement dans l’eau le fit se redresser…

 

Elle s’était déshabillée et avait caché ses vêtements dans les roseaux. Elle avançait à contre courant dans la rivière dont les eaux s’écartaient en lignes filantes. Des écharpes de particules lumineuses l’enveloppaient et parsemaient d’éclats diamantés sa chevelure rousse. Elle nageait voluptueusement en longues coulées harmonieuses et les eaux chantonnaient en refermant son sillage.

Elle avait plongé subitement en entendant le bruit de ses pas.

Les larges remous intriguèrent l’homme qui avait enfin trouvé un endroit providentiel pour échapper à la forêt obscure qui allongeait ses ombres inquiétantes derrière lui…

La pierre qui ornait son front se refléta dans l’onde, rouge sang. Intrigué, il scruta attentivement l’eau mais ne vit rien de particulier.  Il pensa à la nageoire dorsale d’un poisson. La rivière devait regorger de menu fretin argenté qui assouvirait sa faim s’il arrivait à le pêcher. Il prit son canif dans sa poche et tailla immédiatement un roseau et ce faisant, il découvrit avec surprise des vêtements de femme, richement ornés et datant d’une époque révolue. Il sourit en imaginant les jeunes vestales qui préparaient les fêtes du solstice d’hiver. On était en décembre et l’une d’elle avait, l’impudique oublié quelques pièces de sa parure par peur de se brûler au feu sacré du printemps à venir ou bien pour d’autres plaisirs secrets. Il se perdait dans des rêveries sensuelles quand un bruissement tout proche lui fit lever les yeux…

La plus éblouissante des créatures grandit devant lui. Une femme magnifique, plus belle que dans n’importe rêve terrestre. Subjugué, il la contemplait bouche bée. Elle semblait frôler de ses pieds blancs la surface de l’eau. Une chevelure flamboyante nimbait d’or son corps blanc aux formes généreuses. Elle avait de jolis petits seins hauts et fermes, les bras souples, des jambes fuselées, des hanches de vénus callipyge.

Elle était splendide certes, mais lui ne voyait que l’énorme rubis en escarboucle sur son front. Un rubis qui lui jetait mille invites colorées au visage. Il avança la main pour toucher la pierre des délices, puis sauta à pieds joints dans l’eau et plongea tout habillé à la poursuite de la belle nageuse qui ayant compris ses intentions, filait vite entre deux eaux.

La cupidité lui donnait des forces surhumaines, il rejoignit en quelques brasses, l’éblouissante naïade. Elle se débattit avec rage mais il était fort et musclé. Il l’entoura de ses bras puissants et tenta de dessertir la pierre incrustée dans la peau fine de son front.

Pierre magique qui allait lui assurer gloire et fortune pour la vie entière.



Elle ne tentait plus de se débattre. Ses yeux de châtaignes mûres s’emplirent de lames de haine. Sa langue rose et humide s’allongea et la pointe s’ouvrit en fourche. Le muscle hideux et démesuré tournait vite dans la bouche ravissante où des crocs acérés expulsèrent les dents perlées. Des moignons d’ailes si légères et si transparentes que l’homme ne les avait pas remarquées, se développèrent à une vitesse effroyable. Elles se couvrirent d’écailles cornées de couleur bistre. Il distingua sur chacune des écailles de minuscules dents aiguisées et dures comme du silex. Tout doucement elles commencèrent à grignoter les bras à la chair tendre. Une odeur putride le frappa de plein fouet. Il vit avec horreur la peau laiteuse du corps de la femme monstre se craqueler et noircir. Maintenant les chairs pendaient tristement et glissaient gluantes sous une peau de reptile. La tête de la créature, yeux sanguinolents se balançait au dessus de la sienne. Il hurla de panique. La langue bifide cherchait le tendon d’Achille de l’humain cuirassé de bêtise et de cupidité. Les bras si ronds de la femme sensuelle étaient devenus ces ailes terminées de griffes qui frappaient l’eau avec puissance et rage. Sa tête de dragon à la chevelure écailleuse soufflait par des narines béantes le feu de l’enfer. Les yeux hypnotiques fixaient froidement leur proie. La proie à la peau blanchâtre, aux muscles tétanisés et dont le sang alimentait la beauté pourpre d’une pierre qui enflait à en éclater sur le front du monstre aquatique. Une pierre maléfique et mortelle.



L’homme se débattait entre les griffes affûtées comme des dagues, il cherchait son souffle, livide mais la femme reptile l’enserrait de ses anneaux constrictors. L’eau éclaboussait de vagues irisées la scène tragique. La lune glaciale lançait des rayons de métal bleutés.

Après une lutte perdue d’avance, l’homme entraîné par le monstre des profondeurs disparut dans un dernier tourbillon teinté de sang…



La rivière capricieuse et enfantine serpente et murmure, le soir des écharpes lumineuses et languides caressent la surface de ses eaux. Le garde pêche avertit les promeneurs imprudents. Cette eau douce et transparente le jour se transforme en courants furieux les nuits de pleine lune. Personne n’en connaît la raison !





En savoir plus...  : 

Bienvenue dans le blog de l'Antre-Lire à Claude Romashov !

(et, si je peux me permettre, bienvenue à elle dans le blog de Magali Duru où un autre de ses textes, Salle d'attente, est paru cette semaine.)
Sa fiche auteur sur l'Antre-lire se trouve : 
ici




Repost 0
Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
commenter cet article
28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 17:21


Le parapluie


J´entrai dans la boutique pour m’abriter de la pluie de sang bouillant. A l´intérieur se pressaient par centaines des démons de clans différents.
— Diable ! murmurais-je, plutôt comme une malédiction qu´autre chose.
Mais un lutin noir aux yeux rouges comme des charbons en flamme s´approcha.
— J´imagine que, comme tous ces fainéants, monsieur ne voudra rien acheter ? siffla-t-il avec sa langue fourchue.
— Au contraire, je cherche justement un parapluie.
Le lutin sourit, découvrant ses dents pointues, et me conduisit vers une vitrine.
A l´intérieur trônait un magnifique parapluie en peau humaine, avec pour baleines des tibias et des péronés et pour manche, un fémur.
— Cela vous coûtera à peine quelques âmes et pourtant c´est de première qualité.
J’acquiesçai d’un mouvement de tête, signai un chèque avec mon sang et sortis dans la rue avec ma nouvelle acquisition. En l´ouvrant, un gémissement de douleur se fit entendre. Surpris, je me retournai et mes yeux croisèrent ceux du lutin sur le pas de la porte.
— Vous ne pensiez pas que nous les fabriquons avec des morts ? Pas vrai ? Qualité première, vous dis-je !
Je souris.
Et je repris ma promenade à travers l’Enfer, pinçant de temps en temps la peau du parapluie, juste pour l´écouter gémir de nouveau.


Santiago Eximeno
(trad. C. Moral, J. Fuentealba)

En savoir plus...  : 

Si vous lisez l'espagnol, vous pouvez retrouver Santiago sur son  site .

Ou vous pouvez consulter  sa  fiche auteur du blog de l'Antre-lire
Repost 0
24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 06:04
Mauvais choix


Joëlle Brethes


« Ça ne peut plus durer ainsi : c'est elle ou moi !... Je te donne vingt quatre heures pour te décider. »
   Il les avait entendues arriver toutes les deux avec plaisir : bruit de moteur familier, martèlement familier des semelles de la bien-aimée... Mais les mots autant que la violence avec laquelle ils lui étaient ainsi jetés à la figure l'embarrassèrent.
   D'habitude, Diane se contentait de petites piques acerbes et il arrivait à désamorcer le conflit. Mais cette fois, elle était livide et ne plaisantait pas. L'alternative était d'ailleurs datée et le délai accordé ridiculement court. Comment pouvait-elle lui faire ça ! Elle savait bien que ce choix était impossible !
   Elle avait déjà quitté la pièce... Il la rejoignit dans le salon de plexiglas fumé, et l'agrippa par la taille. C'est fou ce qu'elle était sexy dans cette combirobe noire qui mettait merveilleusement sa taille fine et ses hanches rebondies en valeur.
   — Ne sois pas stupide ! murmura-t-il tendrement. Tu sais bien que je ne peux pas envisager la vie sans toi.
   — Je souhaite d'abord savoir si tu peux l'envisager sans elle.
   — Mais enfin, Diane, qu'est-ce qui te prend ?
   — As-tu une idée précise de la façon dont elle me traite quand tu n'es pas dans les parages ? Non, n'est-ce pas ? Elle n'en fait qu'à sa tête, et refuse tout dialogue... Je n'ai pas pu aller à mon rendez-vous : elle avait décidé d'aller respirer l'air de la périphérie... Et elle m'a entraînée, à presque deux cents kilomètres heure, dans un gymkhana aussi dangereux qu'illégal. »

  Il fronça les sourcils, incrédule. Mythomanie causée par la jalousie ? Simple exagération ? L'autre aussi, se plaignait, discrètement mais régulièrement depuis quelques semaines. Elle accusait Diane de la maltraiter, de lui imposer ses caprices, de la desservir auprès de lui par des mensonges... Du coup, il ne savait plus qui croire. Une confrontation entre les deux parties s'imposait... Mais il était trop lâche pour s'y résoudre : cela le conduirait inévitablement à trancher et à en laisser une sur la touche. Or, il ne pouvait pas vivre sans Diane, ainsi qu'il venait de l'en assurer sans vaine flagornerie, mais il lui était également impossible d'imaginer l'avenir sans Evita...


  

Evita, c'était leur nouvelle voiture : une merveille de la technologie moderne dont il avait obtenu un prototype en récompense d'un projet d'architecture urbain révolutionnaire, sélectionné par un jury international de politiciens et de promoteurs. Il l'avait choisie dans le parc de douze voitures offertes aux douze personnalités européennes les plus remar-quables de cette année 2015 et n'envisageait pas de renoncer à son privilège.    Un vrai coup de foudre, entre Evita et lui.    En tout bien tout honneur, bien sûr ! Aurait-il pu en être autrement entre un être de chair et de sang et une mécanique, si sophistiquée fût-elle ?...    Sa carrosserie turquoise l'avait séduit dès qu'il avait pénétré dans la cour du parlement de Bruxelles. Coup de chance : pour ne pas risquer de froisser les lauréats ou leur pays d'origine, le choix des véhicules s'était opéré par ordre alphabétique. Une aubaine quand on s'appelle Aaron Auguste... Le jeune architecte avait donc choisi Evita et, dans l'habitacle la voix caressante avait achevé de le conquérir. Evita aussi avait apparemment ressenti de l'affection pour son propriétaire. Sa façon de lui ouvrir la portière quand il se présentait, de démarrer ou de s'arrêter avec douceur dépassait le cadre de son professionnalisme pré-programmé. Cela ne l'empêchait pas d'adopter, à l'occasion, les mesures cruelles que les circonstances imposaient : elle prenait ainsi les commandes, d'autorité, et quelles que fussent les protestations d'Auguste, dès qu'elle le sentait sous l'emprise d'une émotion. Il avait beau protester qu'il était en mesure de conduire, elle appliquait strictement la loi.    Jour après jour, Auguste avait perdu le goût de conduire personnellement. C'était si doux de dire à Evita : « Bonjour, chérie (cela mettait Diane dans une rage folle quand elle l'accompagnait) emmène-moi chez les Calois rue du faubourg Saint Antoine »... Ou : « Conduis-moi donc au bureau, ma chérie, pendant que je revois mon dossier sur le projet X... »

 — Tu n'es vraiment pas raisonnable !

— Ah ! Parce qu'en plus, c'est moi qui ne suis pas raisonnable ?... As-tu vraiment abordé le problème avec elle ?
   Auguste eut un air embarrassé. Comment avouer à Diane qu'il avait plusieurs fois tenté de le faire en vain... Qu'Evita protestait, accusait Diane à son tour et, surtout, qu'elle faisait ensuite la tête, ce qu'il ne pouvait supporter. Il fallait pourtant débloquer la situation, faute de quoi, l'atmosphère deviendrait bientôt irrespirable dans la maison.
 — Bon... Je vais lui parler, décida-t-il brusquement.
— Ce sera déjà quelque chose, mais tu sais bien ce que je veux !...
— Si une simple discussion résout le problème, tu lui laisseras une autre chance ?
Diane ne répondit pas et se dirigea, maussade, vers "sa pièce". Elle se délasserait en prenant un bain tonifiant à la suite duquel elle essaierait le dernier vibroshort qu'elle venait de recevoir.



  

Auguste s'approcha pensivement d'Evita. Elle ouvrit doucement la portière et fit pivoter le siège pour qu'il puisse se glisser plus commodément dans l'habitacle. Elle ne le faisait jamais pour Diane... Puis elle choisit pour lui La Symphonie du nouveau monde qu'elle savait être son morceau préféré... Ils étaient là, tous deux, dans le vaste garage, silencieux l'un et l'autre, lui ne sachant pas comment débuter la conversation et elle, l'étudiant, presque sûre qu'il rentrerait dans la maison sans avoir osé ouvrir la bouche...  
 — Evita, il faut que nous parlions.
  
Il venait de se décider. Il ne l'avait pas appelée " chérie ", ainsi qu'il avait coutume de le faire. Le turquoise de la carrosserie se fana légèrement tandis que la portière se refermait hargneusement et se loquetait. Auguste fronça les sourcils, fâché par cette initiative. C'est alors qu'Evita lança, d'une voix saccadée et inconnue :
 
 — Tu as raison, il faut que nous parlions : vois-tu, je t'aime, Auguste, et je ne peux plus supporter...


  

Son bain terminé, Diane achevait son massage quand elle réalisa qu'Auguste n'était pas revenu. Elle enleva son vibroshort (super, cette invention !), se vêtit d'un kimono d'intérieur, et, après avoir constaté que le garage était vide, elle se laissa tomber dans un fauteuil avec humeur...    Où étaient-ils passés tous les deux ?


Où Evita avait-elle entraîné son mari ? Au diable ces mécaniques prétendument au service de l'Homme, mais finalement programmées pour prendre un certain nombre d'initiatives sans son consentement... Qu'un tel véhicule prenne en main la conduite d'un pochard (les ministères en étaient remplis, et elle les côtoyait avec réticence dans ces interminables cocktails qu'elle exécrait !) ou d'un excité aux réflexes altérés, c'était très bien... À condition, toutefois que le seuil émotionnel soit convenablement fixé et que la programmation des engin soit fiable. L'était-elle ? Evita, en tant que prototype n'était sans doute pas exempte de défauts...    Que ferait-elle si Auguste ne se décidait pas à la restituer au donateur ? Partir, comme elle en avait menacé son mari ? Elle n'y tenait pas du tout. Auguste était si gentil, si drôle... Enfin, il l'était avant Evita... Détruire l'empêcheuse de vivre à deux ? Impossible : Evita avait dans ses circuits toutes les parades au vol ou aux dégradations envisageables.



Diane rêvait quand le portier électronique lui annonça un visiteur. Elle donna l'autorisation d'ouverture.
C'était Frank, le collaborateur d'Auguste au bureau d'études. Il était visiblement bouleversé.
— Auguste ?... murmura Diane en sentant une boule grossir au fond de sa gorge.
Le jeune chercheur opina.
— Il est... parti ?... Il a... laissé un message pour moi ?... Non ?... Vous... vous l'avez vu, n'est-ce pas ?...
Il la regardait, cherchant des mots inoffensifs pour lui annoncer la nouvelle : comme s'il existait des mots anodins pour dire la mort...
— Evita et Auguste ont percuté un mur... se décida-t-il enfin à lui dire. " Il " n'a pas souffert...
— Mais comment...
— Nous ne le saurons jamais : le véhicule a explosé, il n'en reste rien... Je suis désolé, Diane. »

 




En savoir plus...  : 

Bienvenue dans le blog de l'Antre-Lire à Joëlle Brethes !
Sa fiche auteur sur l'Antre-lire se trouve : 
ici

"Mauvais choix" (la nouvelle ci-dessus) provient de Un(e) auteur(e), des nouvelles la bibliothèque SFF en ligne de l'Association Infini.  Elle a auparavant remporté le Prix 2000 de la nouvelle à thème organisé par l'association Sol'Air de Nantes.


Repost 0
Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
commenter cet article
13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 09:22

Promenade en forêt

André Samie



Sir Quentin était un preux chevalier dont la renommée n'avait d'égale que la bravoure. De retour d'une quête au cours de laquelle il avait libéré une ravissante princesse des griffes d'un quelconque suppôt du mal, il traversait la mystérieuse forêt connue sous le nom de Boisdombre.

Il chevauchait sous les épaisses frondaisons de chênes centenaires, la lumière parcimonieuse se reflétant en éclats chatoyants sur son armure. Les bêtes sauvages et les étranges créatures qui peuplaient cette forêt hostile à l'homme se tenaient à l'écart de l'aura lumineuse du paladin. Sans crainte, Sir Quentin s'avançait et respirait avec délectation les fragrances végétales.

— Aidez-moi, je vous en supplie…

L'appel était faible et provenait d'un buisson sur le bas-côté de la piste que suivait le chevalier. Il stoppa sa monture et scruta les environs.

— Où êtes vous ? Je ne vous vois pas.

Un frémissement de feuilles et une petite boule de poils émergea timidement de l'épais fourré. Un adorable lapin blanc se tenait face à Sir Quentin. L’animal reprit d'une petite voix tremblotante :

— Aidez-moi, s'il vous plait.

— Quelle est donc cette sorcellerie ! Un lapin qui parle ?

— Je ne suis pas un lapin. Je ne suis qu'un pauvre paysan victime de sorcellerie !

— Que vous est-il donc arrivé ?

— Et bien, je cherchais des champignons dans les bois et je me suis perdu. Comme la nuit tombait, je me suis réfugié dans une grotte. Pour mon malheur, celle-ci était habitée par un féroce dragon qui m'a transformé en lapin. Je vous en prie, aidez-moi à lever cette effroyable malédiction.

— Un dragon, dites-vous ?

— Oui, mon seigneur. Il était gigantesque et ses dents grandes comme un homme.

— Voilà qui est un défi à ma mesure. Ne crains rien, paysan, Sir Quentin va occire cette maléfique créature et ainsi tu seras ainsi libéré du sortilège qui t'accable.

— Oh, mille mercis mon seigneur !

— Guide-moi donc vers l'antre de cette maléfique créature.

— Avec plaisir, mon seigneur.

Et le lapin se mit à trottiner devant le chevalier impatient d'en découdre. Ils s'enfoncèrent de plus en plus profondément dans la forêt. Bientôt, Sir Quentin fut contraint de mettre pied à terre et de se frayer un chemin à grands coups d'épée à travers les inextricables futaies. Soudain, il entendit une sorte de jappement.

— Aidez-moi…

Un loup efflanqué et malingre s'approcha avec prudence. Il tremblait de tous ses membres. Le chevalier menaça la bête de sa lame.

— Qui es-tu créature ? Un loup-garou ?

— Que nenni, messire. Je m'appelle Léon et je ne suis qu'un pauvre forestier victime de magie noire.

— Que vous est-il donc arrivé ?

— Je parcourais la forêt à la recherche de bois précieux quand un violent orage a éclaté. Je me suis alors réfugié dans une grotte. Malheureusement, celle-ci était habitée par un terrible dragon. Pour me punir de mon intrusion, il m'a changé en loup.

— Ne t'inquiètes plus, Léon. Sir Quentin a décidé de libérer cette forêt de cette engeance démoniaque.

— Il est vrai mon seigneur ? Grand merci à vous. Puis-je vous accompagner ? Je me sentirai plus en sécurité.

— Soit. Suis-moi.

Ainsi, escorté du lapin et du loup, le chevalier reprit sa progression dans la sombre forêt. Le sol se faisait plus rocailleux et les arbres enlaçaient les rochers de leurs noueuses racines. Le chemin était difficile mais rien ne pouvait atteindre l'inébranlable volonté du chevalier. Brusquement, une voix grave leur parvint des branches d'un sapin voisin.

— Aidez-moi, chevalier…

Une nouvelle fois, Sir Quentin s'arrêta. Levant les yeux, il vit un ours maladroitement agrippé au tronc.

— Qui êtes-vous ?

— Je m'appelle Maurice et je suis un aventurier.

— Vous n'auriez pas rencontré un dragon, par hasard ?

— En effet ! Mais comment avez-vous deviné ?

— Ce lapin et ce loup ont aussi été victimes de la cruauté de ce monstre.

— Ah ? Et vous pouvez nous libérer de ce mauvais sort ?

— Bien sûr ! Tel est mon devoir et ma raison d'être !

Et ainsi, Sir Quentin et ses trois malheureux compagnons continuèrent leur périple. Après une pénible ascension, le chevalier parvint finalement à une clairière taillée à flanc de colline. A la lueur du soleil couchant, il discerna la menaçante ouverture d'une large caverne. Aux environs, le sol était calciné et de nombreux ossements blanchis luisaient d'une aura malsaine. Des fumerolles de soufre s'échappaient de l'antre et rendaient l'air difficilement respirable. Le sol vibrait au rythme d'une profonde respiration. Le lapin prit la parole :

— Nous sommes arrivés, messire. Le dragon se cache ici.

— Bien. Je m'en vais le châtier pour tous ses méfaits.

— Méfiez-vous, il est très puissant et sa magie est redoutable.

— N'ayez crainte. Ceci est mon métier et je saurai déjouer tous ses sortilèges.

— Bon courage, noble chevalier !

Sir Quentin ajusta son armure et vérifia que les sangles étaient parfaitement serrées. Il se couvrit de son heaume orné d'un panache blanc et saisit son large écu. Enfin, il dégaina sa fidèle lame qui avait déjà occis moult ennemis. Le bouclier en avant, il franchit le seuil de la caverne.

— Oh là ! Vile créature ! Prépares-toi à payer pour tes crimes !

—  Plaît-il ?

Et les échos d'un terrible combat parvinrent aux oreilles du lapin, du loup et de l'ours. Les cris de Sir Quentin se mêlaient aux rugissements du dragon. Puis, soudain…


BROUZOUF !


Un heaume tout cabossé et noirci par les flammes vint rebondir aux pieds du lapin.

— Déjà ? Combien ?

— Quarante-cinq secondes. C'est moins bien que mon barbare. Allez ! Par ici, les mises, aboya le loup.

— Fichtre, c'est quand même mieux que mon mage, concéda l'ours.

Un énorme rugissement vint interrompre leur conversation.

— Ce n’est pas un peu fini ce jeu stupide ?

Le lapin, le loup et l'ours s'enfuirent en ricanant.




Ethan Log Ynan était un puissant guerrier elfe dont les prouesses étaient légendaires. Il chevauchait dans le Boisdombre avec confiance et sérénité. Soudain, il entendit une sorte de jappement.

— Aidez-moi, je vous en prie...


 




Qui est André ? :  cliquer ICI


Repost 0
Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
commenter cet article
10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 08:43

L’AVENTURE DE CRAINQUEBILLE

Anatole France

Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville, poussant sa petite voiture et criant :

— Des choux, des navets, des carottes! Et, quand il avait des poireaux, il criait: Bottes d'asperges! parce que les poireaux sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, à l'heure de midi, comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayard, la cordonnière A l'Ange gardien, sortit de sa boutique et s'approcha de la voiture légumière. Soulevant dédaigneusement une botte de poireaux :

"Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte?

— Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.

— Quinze sous, trois mauvais poireaux?"

Et elle rejeta la botte dans la charrette, avec un geste de dégoût.

C'est alors que l'agent 64 survint et dit à Crainquebille:

"Circulez!"

Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir. Un tel ordre lui sembla légitime et conforme la nature des choses. Tout disposé à y obéir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui était à sa convenance.

"Faut encore que je choisisse la marchandise", répondit aigrement la cordonnière.Et elle tâta de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme les saintes, dans les tableaux d'église, pressent sur leur poitrine la palme triomphale.

"Je vas vous donner quatorze sous. C'est bien assez. Et encore il faut que j'aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas sur moi."

Et, tenant ses poireaux embrassés, elle rentra dans la cordonnerie où une cliente, portant un enfant, l'avait précédée.

A ce moment, l'agent 64 dit pour la deuxième fois à Crainquebille:

"Circulez!

— J'attends mon argent, répondit Crainquebille.

— Je ne vous dis pas d'attendre votre argent ; je vous dis de circuler", reprit l'agent avec fermeté.

Cependant la cordonnière, dans sa boutique, essayait des souliers bleus à un enfant de dix-huit mois dont la mère était pressée. Et les têtes vertes des poireaux reposaient sur le comptoir.


Depuis un demi-siècle qu'il poussait sa voiture dans les rues, Crainquebille avait appris à obéir aux

représentants de l'autorité. Mais il se trouvait cette fois dans une situation particulière, entre un devoir et un droit. Il n'avait pas l'esprit juridique. Il ne comprit pas que la jouissance d'un droit individuel ne le dispensait pas d'accomplir un devoir social. Il considéra trop son droit qui était de recevoir quatorze sous, et il ne s'attacha pas assez à son devoir qui était de pousser sa voiture et d'aller plus avant et toujours plus avant. Il demeura.


Pour la troisième fois, l'agent 64, tranquille et sans colère, lui donna l'ordre de circuler. Contrairement à la coutume du brigadier Montauciel, qui menace sans cesse et ne sévit jamais, l'agent 64 est sobre d'avertissements et prompt à verbaliser. Tel est son caractère. Bien qu'un peu sournois, c'est un excellent serviteur et un loyal soldat. Le courage d'un lion et la douceur d'un enfant. Il ne connaît que sa consigne.

"Vous n'entendez donc pas, quand je vous dis de circuler!"

Crainquebille avait de rester en place une raison trop considérable à ses yeux pour qu'il ne la crût pas suffisante. Il l'exposa simplement et sans art:

"Nom de nom! puisque je vous dis que j'attends mon argent."

L'agent 64 se contenta de répondre:

"Voulez-vous que je vous f... une contravention? Si vous le voulez, vous n'avez qu'à le dire."

En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement les épaules et coula sur l'agent un regard douloureux qu'il éleva ensuite vers le ciel. Et ce regard disait:

"Que Dieu me voie! Suis-je un contempteur des lois? Est-ce que je me ris des décrets et des ordonnances qui régissent mon état ambulatoire? A cinq heures du matin, j'étais sur le carreau des Halles. Depuis sept heures, je me brûle les mains à mes brancards en criant : Des choux, des navets, des carottes! J'ai soixante ans sonnés. Je suis las. Et vous me demandez si je lève le drapeau noir de la révolte. Vous vous moquez et votre raillerie est cruelle."

Soit que l'expression de ce regard lui eût échappé, soit qu'il n'y trouvât pas une excuse à la désobéissance, l'agent demanda d'une voix brève et rude si c'était compris.


Or, en ce moment précis, l'embarras des voitures était extrême dans la rue Montmartre. Les fiacres, les haquets, les tapissières, les omnibus, les camions, pressés les uns contre les autres, semblaient indissolublement joints et assemblés. Et sur leur immobilité frémissante s'élevaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangeaient de loin, et lentement, avec les garçons bouchers des injures héroïques, et les conducteurs d'omnibus, considérant Crainquebille comme la cause de l'embarras, l'appelaient "sale poireau".


Cependant sur le trottoir, des curieux se pressaient, attentifs à la querelle. Et l'agent, se voyant observé, ne songea plus qu'à faire montre de son autorité.

"C'est bon", dit-il.

Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon très court.

Crainquebille suivait son idée et obéissait à une force intérieure. D'ailleurs il lui était impossible maintenant d'avancer ou de reculer. La roue de sa charrette était malheureusement prise dans la roue d'une voiture de laitier.

Il s'écria en s'arrachant les cheveux sous sa casquette:

"Mais, puisque je vous dis que j'attends mon argent! C'est-il pas malheureux! Misère de misère! Bon sang de bon sang!"

Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le désespoir, l'agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière, consacrée, rituelle et pour ainsi dire liturgique de "Mort aux vaches!" c'est sous cette forme que spontanément il recueillit et concréta dans son oreille les paroles du délinquant.

"Ah! vous avez dit: "Mort aux vaches!" C'est bon. Suivez-moi."

Crainquebille, dans l'excès de la stupeur et de la détresse, regardait avec ses gros yeux brûlés du soleil l'agent 64, et de sa voix cassée, qui lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les talons, s'écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue:

"J'ai dit: "Mort aux vaches"? Moi?... Oh!"


Cette arrestation fut accueillie par les rires des employés de commerce et des petits garçons. Elle contentait le goût que toutes les foules d'hommes éprouvent pour les spectacles ignobles et violents. Mais, s'étant frayé un passage à travers le cercle populaire, un vieillard très triste, vêtu de noir et coiffé d un chapeau de haute forme, s'approcha de l'agent et lui dit très doucement et très fermement, à voix basse:

"Vous vous êtes mépris. Cet homme ne vous a pas insulté.

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde", lui répondit l'agent, sans proférer de menaces, car il parlait à un homme proprement mis.

Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de ténacité. Et l'agent lui intima l'ordre de s'expliquer chez le commissaire.


Cependant Crainquebille s'écriait:

"Alors que j'ai dit: "Mort aux vaches!" Oh!..."

Il prononçait ces paroles étonnées quand Mme Bayard, la cordonnière, vint à lui, les quatorze sous dans la main. Mais déjà l'agent 64 le tenait au collet, et Mme Bayard, pensant qu'on ne devait rien à un homme conduit au poste, mit les quatorze sous dans la poche de son tablier.


Et, voyant tout à coup sa voiture en fourrière, sa liberté perdue, l'abîme sous ses pas et le soleil éteint, Crainquebille murmura :

"Tout de même!..."



Petite histoire : Ce texte est le début de la nouvelle "Crainquebille" du recueil « Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables », paru en 1904, et que l'on peut télécharger sur Ebooks libres et gratuits .

Pour une présentation d'Anatole France (1844-1924), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.



Repost 0
7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 08:14
Repost 0