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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 07:39


Et si, quelque part au milieu des 12 000 kilomètres qui séparent Bueno Aires de Saint-Denis de la Réunion, les trajectoires  de Sergio Gaut Vel Hartman et de Silane s'étaient frôlées...






Et si, un jour,  le cours du temps avait été changé

Silane

Les feuilles qui s’amassaient sous les arbres à moitié dénudés donnaient une rougeur flamboyante à mes jeux enfantins dans ce jardin de Linz. L’automne offre toutes sortes de distractions, mais celle que je préférais était de loin sauter dans les feuilles mortes, et je me régalais de leurs craquements et froissements secs.

L’été n’était déjà plus là mais l’hiver encore bien loin, et lorsque ma mère m’appela, petite voix fragile dans la violence de mes assauts, je la rejoignis en sueur, mais un sourire satisfait aux lèvres. Elle me recoiffa tendrement, me prit la main et m’entraîna vers la rue. Ma joie retomba quelque peu : je savais que dans quelques instants, une ribambelle de jeunes enfants allaient venir nous remplacer dans le parc, accompagnés de leurs vénérables mères ou nurses.

Je traînai des pieds afin de tenter de les croiser, ou au moins de les apercevoir, mais ma mère me tira plus fort. De dépit, je donnai un coup de pied rageur dans un gros galet, qui alla valser sur la chaussée irrégulière.

À ce moment, le roulement d’un cabriolet tiré par deux chevaux retentit sur les pavés de la rue. Je le vis arriver à une allure folle : urgence ou perte de contrôle ? Je poussai ma mère sur le côté, et me tins près d’elle pour laisser passer la voiture.

Là, le cours du temps me parut devenir flou, laissant apparaître plusieurs avenirs.



La voiture prise de folie heurta le galet que j’avais jeté sur la route et se renversa à l’endroit exact où nous nous trouvions. Ma mère mourut sur le coup sous le poids de la voiture, me protégeant de son corps. Blessé à la tête, tout devint rapidement flou. Je mourus avec l’image des garçons blonds jouant dans les feuilles tombées que j’avais laissées sous l’arbre du parc.


Les roues de la voiture évitèrent de peu le caillou sur les pavés, et continuèrent leur route à la même allure. Ma mère porta une main à son cœur, affolée et pâle. Ses doigts se crispèrent sur les miens puis elle me serra sur son sein.

— Nous l’avons échappé belle.

Une mère de famille blonde, arrivant essoufflée du coin de la rue avec deux enfants de mon âge, s’arrêta à nos côtés.

— J’ai vu ce qui vient de se passer, vous n’avez rien ? Voulez-vous venir vous remettre de vos émotions chez nous ?

Lorsqu’elle vit tout l’espoir que cette question mettait sur mon visage, ma mère n’osa pas refuser. La maison de la dame sentait le thé et les gâteaux. Les enfants m’entraînèrent dans le jardin, où nous restâmes jusqu’à l’heure de rentrer.

Malgré ma petite taille, les enfants m’acceptèrent naturellement comme l’un des leurs. Le garçon, Mark avait mon âge. Il  me proposa même, lorsque j’enfilai mon manteau pour suivre ma mère, de le retrouver à l’école le lendemain et de m’asseoir à ses côtés.

De retour chez nous, ma mère sourit en voyant mon visage transfiguré par la joie.

Le destin avait été changé. Je réussis ma scolarité, et bien qu’ayant quelques désaccords sur ma carrière avec mon père, je réussis à concilier art et métier de fonctionnaire J’épousai une charmante jeune Autrichienne et vécut ma vie à ses côté, père de famille, puis grand-père. Heureux.



La voiture ralentit avant de passer à notre niveau, puis reprit sa course folle. Nous en fûmes quittes pour une petite frayeur, mais tout de suite, ma mère reprit son chemin, moi pendu à ses basques. De loin, à quelques mètres de la maison, nous entendîmes les cris des premiers enfants qui avaient atteint le parc. Mon cœur se serra.

À peine la porte d’entrée se fut-elle refermée sinistrement dans mon dos que Griselda, la bonne, m’appela pour le bain. Dans l’eau presque bouillante, je retenais une fois de plus à grand peine mes larmes.

— Pourquoi Mère ne veut-elle pas que je joue avec les autres ?

— Monsieur ne veut pas. Vous n’êtes pas du même niveau.

Mon cerveau d’enfant enregistra la réponse comme un reproche, et du haut de mes six ans, mon cœur se gela. Je jurai de faire payer un jour cette différence qui m’excluait. Il était cependant acquis dans mon orgueil d’enfant que c’était eux qui m’étaient inférieurs.



***



Le professeur s’approcha dans mon dos, et un coup de baguette cuisant atteignit mes doigts fautifs de dessiner au lieu d’écrire.

Je repris le cours de la leçon, mais, de retour à ma table de travail dans ma chambre, le soir même, je fis une caricature de mon tortionnaire de tous les jours.

Sur une feuille encore vierge de toute écriture, j’accentuais ses traits, associant inconsciemment « baguette » et « douleur » à « professeur ». Je grandis alors dans la haine de l’autre et la peur des représailles.



***



Père mourut. J’avais quatorze ans, et des idées pleines de rêves en tête : je voulais être artiste, et bien sûr mon père me voulait fonctionnaire. Sa mort ne fut pourtant pas un soulagement, au contraire. Son départ me laissa une impression de vide immense, d’inachevé. Et ce jour-là, quelque chose en moi mourut. Même à l’agonie, je ne réussis pas à le convaincre de me laisser vivre ma passion. Cette ultime confrontation hanta mon esprit des années durant.

Je ne travaillais plus, rien ne comptait, que la peinture.

Je dus aussi faire ma communion. La religion ne m’importait pas énormément, mais, déjà rejeté, je n’osais pas la laisser de côté. Le vieux prêtre crut prendre sa revanche sur l’élève peu attentif au catéchisme, mais il comprit très vite, alors même qu’il posait l’hostie dans ma bouche ouverte, que je n’étais qu’à demi sincère. Cela l’aigrit encore plus à mon égard.

L’année de mes dix-sept ans fut la pire de toute ma vie. Cet ange qui veillait sur moi depuis mes premiers instants, cet être parfait et aimant qui m’avait tant donné et protégé - parfois malgré moi - suivit mon père dans la tombe.

Pour la soigner, le docteur Bloch fit de son mieux. Il tenta même de convaincre ma mère de suivre un « traitement révolutionnaire », mais elle refusa.



Sous son insistance et celle de sa famille, elle finit par céder. Elle s’épuisa rapidement, puis, la foi aidant, la santé revint peu à peu. J’étais rassuré, je lui promis de travailler plus et tins parole. Elle vécut, entourée des siens, encore quelques années, puis s’en alla sans trop souffrir. À ce moment, mon deuil était déjà fait, et son départ, bien que douloureux, ne laissa pas le sentiment d’injuste toute-puissance de la mort, mais une résignation triste.

Peu après l’enterrement, je décidais de la rejoindre en entrant au Séminaire de Vienne. J’y finis ma vie pieusement, pas vraiment heureux mais serein.



Bien que l’homme eût tout fait pour la sauver malgré ses faibles possibilités, le décès de ma mère sembla emporter avec lui une partie de ma raison. Plusieurs semaines durant j’errais dans la maison aux volets fermés, cloisonné dans ma douleur.

Puis la vie reprit son cours. Je repartis pour Vienne, mais j’échouai au concours des beaux-arts.



Malgré la souffrance, je travaillais d’arrache pieds et obtins le concours. Cela m’aida à supporter le choc de la mort de ma mère, même si la douleur, lancinante comme une infection interne, continua à me détruire intérieurement…

Après la fin de mes études, un de mes tableaux plut à un général, qui m’aida à me faire une clientèle.

Un jour, en regardant la photo de ma mère que je portais constamment sur moi, j’eus l’illumination. Je commençais une toile la représentant, côté ange, côté femme, l’immortalisant par la peinture.

Je léguais cette toile à la seule femme que j’ai jamais aimée après ma mère. Un soir d’automne, pareil à celui où elle et moi avions échappés à la voiture folle, je pris mon revolver et me tirai un coup dans la tempe, n’ayant plus envie de vivre après l’achèvement de mon oeuvre.



Les membres du jury qui me recalèrent étaient juifs. Le médecin qui n’avait pas sauvé ma mère était juif. Le professeur de mon enfance était juif. Par association d’idées, la « race juive » devint ma bête noire. Je sombrais définitivement dans la folie. La Seconde Guerre mondiale eut lieu.







Trajectoire

Sergio Gaut Vel Hartman

Adolphe Hitler (1889-1965) fut un peintre aquarelliste qui jouit d’une certaine célébrité après sa mort, grâce à la frivolité des collectionneurs. Hier, dans une vente aux enchères qui a eu lieu dans la Galerie Sobiewski de Varsovie, son aquarelle « Four crématoire à Dachau » a été adjugée pour 42 millions de zlotys après une forte enchère entre le magnat armateur Karol Wojtyla et l’industriel avicole Arnold Schwarzenegger. La principauté de Linz a présenté une plainte formelle contre le gouvernement polonais, alléguant que la toile citée fut volée par des officiers de ce pays durant la Grande Guerre Esteuropéenne de 1948, mais la protestation a été déboutée. A sa mort dans sa maison de Malibu, après une vaste carrière comme metteur en scène de films de deuxième zone, Hitler n’était parvenu à vendre aucune de ses peintures.


(Traduction : J. Fuentealba.
Parue en version originale dans Letras de Chile )
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 05:23


JUSQU’A CE QUE L’AMORE NOUS SEPARE



« Tu es revenu Philippe ! Oh mon Dieu ! »
Carlotta fixait son ex-mari avec des yeux exorbités. Sa langue pendait comme un animal amorphe.
« Ça te fait pas plaisir ? »
Philippe sentait tout contre sa jambe la toison à moitié arrachée de Will, son chien fidèle, qui le suivait partout. En cet instant, ce geste d’affection canin l’irritait tellement qu’il lui aurait bien éclaté le crâne sur le bord du trottoir.
La jeune femme hoqueta sans parvenir à déglutir le moindre mot.
« Saloperie ! Et moi qui croyais que tu m’aimais, qu’entre nous c’était à la vie, à la mort… C’était juste mon argent qui t’intéressait ! »
Carlotta s’apprêta à pousser un hurlement, mais le riche industriel la coupa d’une voix brisée, qui portait le poids de mille ans de résignation.
« Te fatigue pas, j’ai compris ! »
Philippe jeta un dernier regard à son luxueux palace, avant de tourner les talons.
« Allez ! Viens, Médor ! On est de trop ici ! »
Et de sa main grouillante de vers, il caressa la truffe de son chien zombi.


Jacques Fuentealba



En savoir plus...  :  

Cf la  fiche auteur de Jacques ou aller faire un petit tour sur son blog

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1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 11:44

Weil-du-Lac

Marie-Catherine Daniel


- On raconte qu’Il venait du Lac. Oui, qu’Il venait du Lac.

- Druide, de quel lac parlez-vous ? Pas du nôtre n’est-ce-pas ?

- Non, pas du nôtre. Ni du Grand Lac. Ni même du Lemane. Le lac dont il venait, était à l’ouest d’ici. Et ce lac n’avait besoin d’autre nom que « le Lac ». Car, il est dit...


Il est dit qu’au temps de la naissance du Monde, bien avant l’apparition des Helvètes, le Grand Serpent Femelle confia son oeuf à ses eaux pures. De cet oeuf sortit le peuple qui n’avait besoin d’autre nom que « Ceux-du-Lac ». En eux était la puissance de leur mère : ils commandaient aux eaux et aux poissons, ils étaient maîtres des pierres, ils étaient maîtres du feu. Ceux-du-Lac prospérèrent et chantèrent.

Mais voici ce qui est encore dit...

Un jour, l’Envieux rencontra le Grand Serpent Femelle. Il voulut aussitôt la prendre pour épouse. Or, celle-ci refusa et se moqua. L’Envieux, dans sa colère, avala d’une seule lampée le Lac et ses habitants. Le Grand Serpent Femelle, dans sa douleur, s’arracha les yeux un à un. Ce qui calma l’Envieux, qui rota, et quelques uns du Lac furent recrachés dans un flot d’eau.

C’est ainsi que, sur ses quatre yeux, le Grand Serpent Femelle n’en garda qu’un et devint la Vouivre. C’est ainsi que presque tous Ceux-du-Lac disparurent. Et c’est pourquoi, quand l’Unique donna la terre aux Helvètes, ceux-ci eurent pitié des survivants et les accueillirent comme serviteurs.


Voilà, ce qui devait être dit sur le Grand Serpent Femelle et Ceux-du-Lac. J’ai dit.


- Druide, et celui qui venait du Lac ?

- Celui qui venait du Lac ? Pour Celui qui venait du Lac, voici ce qui est raconté...


Il s’appelait Weil. Il venait du Lac par sa mère. Par son père, il était Tigurin. La famille habitait  au bord du Chalain, un de ces lacs recrachés jadis par l’Envieux. Elle vivait de la pêche.

Weil n’était pas brun et râblé comme les celtes d’autrefois ; il était grand, blond et ses yeux étaient bleus. Avec cette apparence, il était difficile de ne pas le traiter comme un serviteur. Weil ne s’en offusquait pas. Au contraire, en grandissant, il devint le sapin sur lequel glissent la pluie et le gel sans jamais atteindre le tronc, il poussa tout droit, s’emplissant de la sagesse de ceux qui lient la terre au ciel. Il était la fierté de sa mère. Il était la fierté de son père.


Quand il atteignit l’âge adulte, il fut temps qu’il assistât au Rassemblement du Solstice d’Eté. A l’époque, celui-ci avait lieu à Kofran, à quelques jours de marche de Chalain.


Alors que Weil pêchait en prévision du voyage, il remonta dans sa nasse une grosse boule gélatineuse formée, visiblement, des oeufs de tous les poissons du lac. Fort étonné de cette prise, il décida de l’amener au Grand Druide et l’empaqueta soigneusement pour la garder au frais.


Quand Weil et son père arrivèrent au Rassemblement, la nuit du solstice était tombée. Les druides officiaient déjà, la cervoise abondait et l’assemblée bourdonnait sourdement.

Or, à peine le jeune homme fut-il assis en bordure du cercle des orants que le Cerf s’empara de lui.  Le dieu mena Weil dans les danses puis le dieu mena Weil aux jeunes filles. Et parmi elles, il choisit Lmar, la fille du Grand Druide,comme épouse.

Au matin, quand les brumes de la cérémonie se dissipèrent, les druides se réunirent. Que signifiait que le Cerf eût choisi Un-du-Lac ? Pour un Tigurin, même pêcheur, l’interprétation eût été aisée : un nouveau druide aurait, ainsi, été désigné. Mais ce ne pouvait être le cas du jeune homme blond. Non, certainement les dieux devaient demander que Celui-du-Lac leur fut envoyer comme serviteur !

Or, Lmar assistait au conseil : elle servait la tisane qui éclaircit les esprits.

Or, Lmar était toute emplie de l’amour du Cerf, et aussi, toute emplie de l’amour de Weil.

Elle alla prévenir celui-ci.

Mais voilà que le Grand Druide surprit le dessein de sa fille et ameuta les hommes.

Les amants s’enfuirent. Ils coururent, coururent. Et atteignirent le Grand lac. Sur la berge reposait une unique barque de roseau. Ils bondirent dedans et s’éloignèrent à la rame.

Alors le Grand Druide en appela au Cerf. Mais le Cerf ne pouvait mettre Lmar en danger car dans son sein un fils avait été conçu.

Alors le Grand Druide invoqua le Guerrier. Mais le Guerrier et l’Envieux ne font qu’un et l’Envieux ne peut faire de mal à ceux qui ont séjourné dans son ventre.

Alors le Grand Druide appela l’Ours. Et l’Ours répondit.

Une grande tempête survint. Les vagues se ruèrent sur la barque. Elles inondaient, elles boutaient, elles mordaient. Même l’habileté de pêcheur de Weil ne pouvait résister longtemps. Pourtant il fit face et quand l’Ours lui arracha une des rames, il godilla. Cependant, les flancs de roseaux se démantelaient et l’esquif allait sombrer, quand brusquement, il se stabilisa. La Vouivre était là. Sa tête plate de dragon sur laquelle le flamboiement de son unique oeil défiait la noirceur de l’orage, émergeait des flots. Elle nageait nonchalamment dans le lac en furie entraînant dans son calme sillage le bateau et ses occupants.


Quand Weil et Lmar abordèrent l’est du Grand lac, le soleil était revenu et le Serpent s’était fondu dans sa lumière.


En ce temps-là, cette rive était inhabitée car la région était le repaire de l’Ours. Les marécages succédaient aux marais, les tertres n’étaient que rochers pelés, les avens étaient l’antre de fauves sanguinaires.

C’est dans ce territoire que les jeunes gens s’engagèrent.

Au soir, ils s’installèrent dans une grotte béant sur le flanc d’une grande moraine. Ils avaient faim. Weil se rappela la boule de fraie dans son sac. Mais voici qu’en écartant la mousse humide qui l’entourait, une vipère se dressa. Lmar s’en saisit d’un geste vif et voulut lui briser la nuque.

C’est alors que Weil reconnut dans l’amas globuleux, le premier Oeil du Serpent. Il dit à son épouse de lâcher la vipère.

Celle-ci ne se dressa plus, celle-ci ne s’enfuit pas, celle-ci fit comprendre à Celui-du-Lac qu’il devait la suivre. Il fit une torche et elle l’emmena à travers les entrailles de la terre jusqu’à une vaste salle dont les piliers de cristaux blancs faisaient cercle autour de l’eau fuligineuse d’une vasque parfaitement ronde. Le second Oeil. La vipère se glissa dans le liquide métallisé. Weil, à sa suite, y plongea le bras. Quand il l’en ressortit, il tenait une épée de fer.

Il revint seul à la grotte. Pour découvrir sa bien-aimée aux prises avec un ours gigantesque. Elle brandissait une pierre acérée mais l’issue du combat ne faisait aucun doute. Weil se précipita. Mais voilà qu’il trébucha et que l’épée lui échappa. Heureusement, l’arme tomba aux pieds de Lmar qui s’en saisit et frappa le fauve. Blessé il rugit de fureur et mit toute sa puissance dans l’attaque suivante. La fille de druide brandit le fer à deux mains...et l’ours vînt y transpercer son coeur.

Les époux du solstice surent alors qu’ils devaient s’engager dans le boyau d’où l’animal avait surgi. Ils marchèrent longtemps et longtemps, suivant le lit souterrain et chaotique d’une rivière tarie. Enfin, ils atteignirent l’antre de l’ours, le fond de la caverne, la fin de la rivière. La fin de la rivière ? Cela ne pouvait être ! Weil étudia le gros rocher sphérique qui obstruait le passage. Il trouva la griffe qui le bloquait. Il sut que la griffe était à l’Ours, il sut que la boule de marbre était le troisième Oeil du Grand Serpent Femelle. Il mobilisa toutes ses forces pour repousser la Griffe.

C’est ainsi que l’Oeil continua son chemin et trouva enfin la veine de flot pur qu’il devait garrotter.


Au matin, au pied de la grande moraine, un lac était né. Weil et Lmar y déposèrent les oeufs du premier Oeil et les flots furent ainsi fécondés.


Et mon histoire finit ainsi, j’ai dit.


- Druide, est-ce bien le Wulmor que vous venez de conter ?

- Oui, c’est bien notre lac ! Et demain, je vous apprendrai la légende du premier fils de Weil et Lmar, celui qui se nommait Tène et qui fonda notre capitale.


FIN




Petite histoire : cette légende, issue de la mythologie celtique et de l'histoire des helvètes, mais totalement inventée, a été écrite pour répondre à un appel à texte sur le thème de la région suisse du Vully (festival "Vully Celtic" 2007). Elle n'a pas été retenue pour le concours - ce qui n'est pas le cas du conte d'Anthony Boulanger ;-) - mais je l'aime bien tout de même. Et quoi de plus adéquat pour fêter l'aube d'une nouvelle année, que de se retrouver à l'aube d'un nouvel âge (celui du fer)... ;-)


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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 06:32

La fée verte

Alpero, Apollinaire, Barbara, Baudelaire, Bréaud, Degas, le Dupontesque, Oliva,
Ponchon, Toulouse-Lautrec, Verlaine, Van Gogh


Sonnet de l’absinthe

Absinthe, ô ma liqueur alerte,
Il me semble quand je te bois
Boire l’âme des jeunes bois
Pendant la belle saison verte.

Ton frais parfum me déconcerte
Et dans ton opale je vois
Des cieux habités autrefois
Comme par une porte ouverte.

Qu’importe, ô recours des maudits,
Que tu sois un vain paradis,
Si tu contentes mon envie;

Et si, devant que j’entre au port,
Tu me fais supporter la vie,
En m’habituant à la mort

Raoul Ponchon (Le Courrier Français, 1886)


(Viktor Oliva, le buveur d'absinthe)

La verte

L’avenir m’est si lourd que j’ai trouvé la voie
De la fuite en ce verre dont je voudrais goûter
Avant qu’elle ait fini lentement de goutter
La livide liqueur par où ma vie se noie.

Dans les reflets moirés du liquide qui coule
Au fond du gobelet, mon regard s’est perdu
Comme se perd aussi le malheureux pendu
Qui s’agite et balance au milieu de la foule.

                                Le sucre a disparu. Il n’est plus qu’un fantôme
                                Dans l’eau où s’adoucit la boisson dont j’attends
                                Qu’elle vienne calmer la peine qui me tend
                                Nourrie par le malheur dont m’envahit l’arôme.

                                Le souffle de ma vie sort par ma bouche ouverte,
                                Ma bouche qui, goulue, avale le poison
                                Puisque, sans avenir, je n’ai plus de raison
                                Afin de rester moi, de me priver de verte !!!

Alpero




Ils buvaient de l'absinthe,
Comme on boirait de l'eau,
L'un s'appelait Verlaine,
L'autre, c'était Rimbaud,
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l'eau,

                                        Barbara
                                                               
                                                                     (@ Dornac, 1896, Paul Verlaine au café Procope)


(Jean Béraud,  le buveur d'absinthe)


Le poison


Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.


                                                    Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
                                                    De ta salive qui mord,
                                                    Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords,
                                                    Et charriant le vertige,
                                                    La roule défaillante aux rives de la mort!


Charles Baudelaire (Spleen et idéal)









...
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
...

                                                Apollinaire (Zone, Alcools)









Rhénane d’automne

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Ecoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire


Guillaume Apollinaire (Nuits rhénanes, Alcools)

(Van Gogh, Henri de Toulouse-Lautrec, 1887)


***********



En savoir plus...  : 

• Merci à Alpero dont le poème La verte a inspiré tout cet article.

• L'absinthe a été l'alcool de prédilection de bien des peintres, poètes et écrivains du début du XXème siècle. Ils la célébraient et y noyaient leur spleen. Interdite en France en 1915, puis dans les autres pays, la controverse sur les dangers encourus ou non à la boire, a longtemps battu son plein, contribuant certainement  à l'attraction qu'elle exerçait sur les milieux artistiques. C'est ainsi que la Fée Verte est entrée dans la légende... (e.g. Musée Virtuel de l'Absinthe)

• Si, comme moi avant cet article, vous ne connaissiez pas Raoul Ponchon (1848-1937), vous pouvez faire plus ample connaissance avec son oeuvre : ici .

• Mes recherches m'ont aussi fait découvrir des illustrations du  Dupontesque  à qui je laisse la main :


(le Dupontesque,  la Fée Verte)




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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 05:11
Le déguisement

Sergio Gaut Vel Hartman


Il était distrait, l’esprit plongé dans les affres d’une douleur récente. C’est pourquoi, quand le mendiant entra dans le wagon en bredouillant quelques phrases, il ne lui prêta pas attention.
    « Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. Pour moi que je demande. Un peu d’argent, s’il vous plaît. »
    Les mots sortaient difficilement, et il fallait du temps pour faire le lien entre eux et le volumineux personnage qui oscillait dans le couloir au rythme du train.
    « Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident. Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît. »
    Bizarre, se dit-il. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Il observa le mendiant de plus près et perçut le décalage entre le discours, répété comme une rengaine, et les gestes du mendiant qui repérait son entourage. Il était plus de six heures du soir, l’heure de pointe. La voiture était pleine de gens qui rentraient chez eux, en banlieue. Mais le mendiant se déplaçait comme si le train était vide. Il ment, pensa-t-il. Il fait semblant, c’est sûr qu’il interprète un personnage créé pour faire la manche. Il ne fut pas surpris. Même si ça relève du folklore urbain plutôt que d’une étude sérieuse, tout le monde sait que la mendicité est souvent exercée d’une manière aussi professionnelle que l’horlogerie ou l’entretien des meubles. Il décida que ça ne valait pas la peine de se torturer les méninges. Il chercha quelques pièces de monnaie et se prépara à les lui donner quand il s’approcherait.
    Tout en serait resté là si le mendiant n’avait pas laissé échapper une exclamation, sans doute parce qu’il recevait de la fausse monnaie. Il ne fut pas surpris par l’exclamation en soi. Il ne l’aurait pas été, même si l’exclamation avait été émise dans une autre langue. La bizarrerie venait du fait que, un instant, une infime fraction de seconde, le mendiant avait oscillé, à la limite du perceptible, montrant que, sous son enveloppe humaine se trouvait un artefact, ou quelque chose qui semblait humain mais ne l’était pas. Il se frotta les yeux, déconcerté, comme s’il était logique d’expliquer le phénomène par une illusion d’optique. Quand le mendiant arriva près de lui, il tenta de découvrir un autre signe qui mettrait en évidence la véritable nature du personnage, mais il ne voyait qu’un type corpulent, très handicapé par une forte attaque cérébrale : il traînait la jambe gauche, et le bras du même côté semblait un morceau de chair morte. Les difficultés de diction étaient masquées par la répétition du même discours. Simplement, la voix tremblait chaque fois qu’elle prononçait le mot « accident ». Il lui donna les pièces qu’il avait préparées. Le mendiant s’arrêta et dit :
    « Dieu vous bénisse et vous rende le double. »
    Ensuite, dans un mouvement qui démentait l’infirmité du bras, il serra le poing, et les pièces disparurent. Il ne les mit ni dans la poche ni dans la casquette accrochée à sa ceinture. Encore une illusion d’optique ? Il se dit qu’il ne perdrait rien à affronter le personnage. Dans le pire des cas, il obtiendrait une réponse incompréhensible, non programmée, ou rien du tout. Mais le mendiant lui avait déjà tourné le dos et poursuivait son chemin dans le wagon plein à craquer, la jambe traînante et la main qui pendait, flasque, au bout du bras. Il ne s’excusait pas, se propulsait et passait entre les gens, tel une machine programmée pour remplir cet objectif.
    Un épisode banal. C’était terminé. Est-ce que ça avait un sens de continuer à s’interroger sur ce qu’il avait vu, sur un possible artefact déguisé en mendiant ? Une machine à demander l’aumône. Astucieux. Une fois amortis les frais de conception et de construction, on disposerait d’une source inépuisable de gains, fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toute l’année, pendant des années, infatigable, efficace. Les frais d’entretien seraient minimes : les machines ne mangent pas, ne dorment pas, ne reçoivent pas de salaire, ne formulent pas de revendication sociale, ne réclament pas de vacances, ne tombent pas malades… Parfait ! Il écarta une idée trop fantaisiste et ne tarda pas à retomber dans sa profonde tristesse. En réalité, ça n’avait pas d’importance. Même s’il en allait comme il l’avait imaginé, ça n’avait pas d’importance.
    Toutefois, quand le mendiant passa dans l’autre voiture, il le suivit des yeux. Il y avait une coïncidence, pour le moins curieuse. Le dernier wagon à parcourir correspondait exactement à l’arrivée au terminus. Huit voitures, dix-huit stations. Mathématiquement exact , concession spectaculaire à la symétrie qui, dans la réalité, s’obstine bien souvent à nous échapper.
    Une fois descendu, il prolongea ses investigations, se trouvant à vingt pas derrière le mendiant. L’homme (il ne parvenait pas à accepter que sa vision puisse se confirmer) restait près de la dernière porte du dernier wagon, celle qui, lorsque le convoi partirait en sens inverse pour aller du terminus à la tête de ligne, deviendrait la première porte du premier wagon. La précision mathématique dont faisait preuve l’estropié continuait à heurter la logique.
    Son aspect et son comportement donnaient l’impression que l’homme pouvait, bien qu’avec beaucoup de difficulté, se débrouiller par lui-même, mais la façon dont son travail était organisé démontrait le contraire. Il crut entrevoir fugacement un changement d’attitude quand les nouveaux voyageurs occupèrent leurs places, mais il n’y accorda pas d’importance. C’est à ce moment qu’il décida de suivre le mendiant jusqu’au bout du monde s’il le fallait. Il n’avait rien d’important de prévu, personne ne l’attendait, et, de toute façon, ça lui ferait du bien de se concentrer sur une entreprise qui tenait du roman, même s’il s’agissait d’une illusion, d’une affaire ridicule.
    Le convoi était sur le point de partir quand, à la dernière seconde, le mendiant monta dans le train. Alors, lui qui était perdu dans ses pensées dut courir pour ne pas laisser l’autre s’échapper. Seul le concours spontané de quelqu’un qui bloqua les portes automatiques lui permit de monter avant que le train démarre.
    Une fois à bord, ne pouvant trouver de siège, il se blottit de façon à passer inaperçu et à observer attentivement le manège du mendiant.
    « Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident. Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît. »
    Les mêmes mots, le même flottement bizarre sur « accident ». Avec une précision remarquable, l’autre parcourut la voiture durant le temps que le train mettait pour relier les deux premières stations. Sentant monter en lui l’excitation que provoquait la recherche d’une solution à l’énigme, pour insignifiante que fût celle-ci, il imagina trois ou quatre dénouements possibles, dont certains comportaient quelques risques pour son propre équilibre. Agissait-il sous l’influence d’une impulsion suicidaire ? Il assimila cette hypothèse, en partie tout du moins. Sa blessure intérieure était profonde, de celles qui ne cicatrisent pas comme ça. Mais il avait la certitude que son désir de savoir l’emporterait sur toute pulsion néfaste.
    Une fois de plus, il chercha le mendiant. Il ne le vit pas tout de suite. Il devait être dans le troisième wagon et, si le bonhomme suivait le comportement prévu, il n’y avait pas à s’inquiéter : il ne le perdait pas vraiment de vue. Un nouveau doute l’assaillit alors. Si la théorie de l’artefact était exacte, le mendiant ne descendrait jamais du train ou, tout au moins, il ne sortirait jamais des stations en bout de ligne, restant sur une sorte de circuit fermé. Il entrerait certainement en contact avec l’employé qui récupérait les recettes, mais, quant à lui, il ne parviendrait pas à obtenir une information de plus. C’étaient ses propres limitations : manger, dormir, satisfaire ses besoins naturels qui finiraient par lui faire perdre la piste de l’éclopé. Ça n’avait pas de sens. Il poursuivait un fantôme. Il vaudrait mieux abandonner avant que l’obsession ne paralyse sa volonté.
    Cependant, il s’autorisa une dernière tentative. S’il interrompait la recherche, sachant maintenant qu’elle ne le mènerait à rien, et s’il trouvait, parmi les autres voyageurs, quelqu’un qui aurait remarqué l’étrange comportement du mendiant, peut-être obtiendrait-il une réponse satisfaisante sans aller plus loin. Cette possibilité l’encouragea à aborder la personne la plus proche.
    — Excusez-moi, dit-il à un jeune aux cheveux roux frisés qui avait passé tout le voyage à chercher une position adéquate pour son grand sac à dos. Avez-vous observé le mendiant qui est passé il y a un moment, le type qui bafouille, le gros qui répète des phrases décousues ?
    Le jeune le regarda, surpris, mais il ne paraissait pas choqué par la question.
    — Je le vois chaque fois que je voyage ; je n’y fais plus attention. Qu’est-ce qu’il a fait ?
    — Fait ? Il n’a rien fait de particulier. C’est difficile à expliquer. Tu vas sûrement penser que je suis fou ou que j’ai de drôles de préoccupations.
    Le jeune haussa les épaules :
    — J’ai entendu pire.
    — Ce que j’éprouve, c’est une sensation, comme en un éclair. J’ai vu quelque chose de très étrange quand il est passé près de moi, il y a un instant, et, depuis, je le poursuis.
    — Alors vous l’avez laissé partir, parce qu’il est trois voitures derrière.
    — Peu importe. Je sais où il est en ce moment ; ce n’est pas ça. Il manœuvre avec la régularité d’une machine.
    — Un robot mendiant ?
    Le jeune avait tout de suite saisi.
    — Ça paraît absurde.
    — Oui. Non ?
    Le train se remplissait à chaque station, et l’atmosphère devenait irrespirable. Il se demanda comment le mendiant ferait pour respecter son modèle : une voiture par trajet.
    — D’après mon calcul, reprit-il, à la huitième station la dernière voiture sera arrivée, ce qui l’obligera à prendre un train qui descend ou le prochain allant dans la même direction que celui-ci.
    — Vous êtes sûr de ce que vous dites ? Écoutez, vous, je ne vous connais pas. Vous pourriez être un de ces cinglés prêts à n’importe quoi. À moi le mendiant ne m’a rien fait ; est-ce que je dois choisir entre les deux ?
    — Bon, je te demande pardon.
    — Non. Ça va.
    Le jeune semblait comprendre qu’il avait été grossier et essayait de corriger sa conduite. Il tendit la main et se présenta :
    — Je m’appelle Julian, je fais ce trajet tous les jours.
    Il sourit :
    — J’étudie dans le centre. Les sciences sociales.
    — Très bien ! Je suis Esteban Gandolfo. Comme tu le vois, je perds mon temps à des foutaises.
    — Vous avez l’intention de le suivre ?
    Le jeune fit un geste imprécis, dans la direction où l’éclopé pouvait se trouver à ce moment-là. La question en impliquait une autre.
    — Je n’ai rien de mieux à faire. J’ai perdu ma femme, il y a deux mois. Arrivé à la maison, je m’assieds sur une chaise et je reste des heures à regarder dans le vide. Quelquefois, je m'en rends compte et j’allume la télévision ; alors je reste des heures à la regarder comme si c’était le vide. Au moins cette affaire, même si c’est encore plus dingue, paraît plus intéressante, tu ne trouves pas ?
    — Je regrette, dit le jeune, mal à l’aise, peu habitué à exprimer des condoléances.
    — Pas de problème. Je m’excuse encore de t’avoir mêlé à tout ça.
    Le jeune ajusta son sac et se disposa à remonter la marée humaine qui recouvrait tout le volume du wagon. Mais il ne réussit même pas à faire cinq pas.
    — Ça va être difficile. Il est bien entraîné.
    — Le mieux, je crois, ce serait que nous l’interceptions dans la huitième station, en dehors du train.
    — Ce serait mieux, oui. Comptez sur moi.
 
    Apparemment, Julian avait décidé de faire confiance à l’instinct du poursuivant. Qu’est-ce qui avait pu le séduire dans la proposition ? Avait-il décelé quelque chose d’intéressant ou était-il l’un de ces types sensés mais qui accrochent facilement ? Esteban se sentait en proie à une série d’émotions. Vu que le mendiant devait se trouver distant de cinq voitures, ils disposaient du délai suffisant pour mettre au point une stratégie. Deux stations. Une et demie, en fait.
    C’est pourquoi ils furent désorientés quand ils s’aperçurent que le mendiant était de retour, avançant difficilement, sans respecter le rythme et les distances et en rabâchant sa litanie :
    — Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident. Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît.
   — C’est de lui que vous parliez, non ? dit Julian.
    — C’est bien de lui, confirma Esteban.
    Mais quelque chose ne cadrait pas. L’estropié n’aurait pas dû être de retour. Esteban observa que la façon d’agir n’avait pas varié, tout au moins il en avait l’impression. Mais tout ça ne correspondait pas au modèle.
    — Il revient avant la huitième station. Est-ce qu’il se sera rendu compte ? Vous avez dit qu’il parcourait le train dans un sens et qu’à la huitième il changeait de train.
    — C’était une hypothèse. Il semble que ne soit pas la bonne.
    Le mendiant était très proche. Il traînait la jambe, le bras pendant, flasque, tenant le même discours et butant toujours sur le mot « accident ».
   — S’il n’y a pas de répétition, il n’y a pas de mystère, dit le jeune. Rien qu’un pauvre infirme qui essaie de gagner quelques pièces.
    — Un moment ! Le bras…
    — Et alors ?
    — C’est l’autre. »
    Inopinément, une femme au teint foncé, aux longs cils et à l’air fatigué, parut s’intéresser à la conversation et, sans que personne ne le lui demande, décida d’intervenir :
    — Je l’ai remarqué, dit-elle. Quand il est passé à l’aller, le bras et la jambe estropiés étaient ceux de gauche, et maintenant il traîne le côté droit.
    — Exact ! »
 
    Sans trop approfondir, Esteban avait tiré quelques conclusions préliminaires : il y avait deux mendiants, pratiquement identiques, qui parcouraient le train en sens inverse. Chaque mendiant était seul, mais le programme n’était pas : une voiture par station. Il se conformait aux décisions d’un opérateur qui le manipulait en le téléguidant. Ce qui expliquait le changement du bras et de la jambe estropiés.
    Absurde ? Pour le moment, il n’avait pas de meilleure explication. Julian et la femme paraissaient sur la même longueur d’onde et échangeaient leurs points de vue, en spéculant sur le cas du mendiant.
    — J’irai plus loin, disait-elle. Je pense que ça n’est pas un être humain.
    — Est-ce que vous l’avez vraiment cru ? demanda Esteban. Sérieusement ?
   — C’est idiot, non ?
   — Pas du tout. J’ai perçu ou j’ai cru percevoir quelque chose de semblable.
   — Chut ! fit Julian. Le voici. Abordons-le. Qu’est-ce qui pourrait se passer ?
   — Voilà ! Sortons-le de sa routine. »
    Sans hésiter, Esteban tira un billet, et non des pièces, de la poche intérieure de sa veste et le mit sous le nez du mendiant. Celui-ci leva la main gauche pour prendre l’argent tout en récitant le remerciement de rigueur :
    — Que Dieu vous bénisse…
    Mais le billet avait disparu, escamoté par un simple mouvement du poignet. Il n’y eut pas d’expression de surprise chez le mendiant, mais un étrange sifflement aigu, comme si une valve avait libéré de l’air comprimé.
    — Une réponse, et l’argent est à vous.
    — Qu’est que vous lui faites ? dit une femme âgée aux cheveux blancs. Ne soyez pas cruel. Donnez-lui l’argent et laissez-le tranquille. Ne le provoquez pas. C’est un pauvre infirme !
    — Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande.
    — Il ment ! C’est une machine à mendier.
    — C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident.
    — Je n’ai jamais vu ça ! reprit la femme âgée, furieuse. Ne le faites pas souffrir ! Il faut être un beau salaud…
    — Il mendie pour une entité qui nous est étrangère, pour des motifs que nous ne connaissons pas. Ce n’est pas un être humain.
    — Qu’est-ce que vous dites ? De quoi parlez-vous ? »
    Un homme portant l’uniforme vert et jaune d’une entreprise de nettoyage avança vers Esteban dans l’intention de le frapper. Involontairement, la foule l’empêcha de l’atteindre. Mais quelques personnes commencèrent à prendre fait et cause pour l’infirme. Celui-ci, pour un observateur, était victime d’un sadique, d’un dément ou de pire encore. Jusqu’à la femme aux longs cils et à Julian qui commençaient à regarder ce dernier avec méfiance, se demandant s’ils n’avaient pas pris le parti des méchants. Est-ce que ce type n’était pas déjà détraqué avant, ou bien venait-il de disjoncter ?
    — Laissez-le ! Vous ne croyez pas qu’il est déjà assez à plaindre ? intercéda une femme enceinte. Vous ne savez pas ce que c’est que le respect.
    Un puissant chœur de protestations s’éleva, se mêlant aux bruits du train qui continuait sa marche, étranger au conflit survenu à l’intérieur.
    — Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît.
    — Qu’on appelle le garde ! cria un homme de grande taille, obèse, au crâne rasé et à l’épaisse moustache noire. La sécurité ! La sécurité !
    — Attendez ! dit Esteban coincé contre l’une des portes automatiques. Il risquait fort de se voir projeté sur le quai si le train s’arrêtait. La pression de la foule allait en augmentant, et lui, les mains levées, ne parvenait pas à convaincre qui que ce soit. Bien au contraire.
    — Je ne veux pas faire de mal à l’infirme. Mais écoutez-moi. Il se passe quelque chose de très bizarre avec cet homme. Tout ce qui m’intéresse, c’est de chercher à comprendre. Eux aussi s’en sont aperçus, ajouta-t-il en désignant Julian et la femme au teint foncé.
    — Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît.
    — Pas moi, objecta le jeune. Je l’ai simplement suivi, par curiosité.
    La femme gardait le silence, elle avait épuisé ses arguments, et la lassitude reprenait le dessus.
    — Y a personne qui m’envoie, reprit obstinément le mendiant. »
    Le train s’était arrêté dans une station, mais les portes ne s’ouvraient pas. L’arrêt se prolongeait plus que prévu, et il n’était pas absurde de penser que l’incident était parvenu à la connaissance du personnel de sécurité qui allait s’organiser pour intervenir. Le temps s’écoulait, et Esteban ne savait plus quoi faire. Par chance, l’agressivité de la foule, dans la tension de l’attente, avait décru. Mais rien ne garantissait que la violence ne se déchaînerait pas au moindre prétexte.
    — Dans le premier wagon, cria quelqu’un, y a un mec qui cherche des crosses au Pingouin ! »
    Le Pingouin. C’était le nom qu’ils lui donnaient ? À cette idée, Esteban éprouva tout d’abord un certain amusement, mais il ne tarda pas à réaliser qu’on l’accusait à tort d’un comportement abusif. Les gens s’écartaient de lui et le regardaient avec dégoût, appréhension et réprobation. C’était l’occasion. Il arracha le sac à Julian et, tenant les courroies à deux mains, il le projeta sur la tête du mendiant alors que celui-ci répétait pour la énième fois sa rengaine :
    — J’ai eu un accident.
    — Tu vas en avoir un autre ! hurla Esteban. »
    Le sac frappa, la tête se détacha, vola comme un météore, effleurant au passage toute une rangée de poignées qui émirent un tintement musical. Le corps du mendiant, échappant à tout contrôle, se mit à tourner. Une pluie de plaques, de composants, de condensateurs, de résistances et bien d’autres choses encore s’abattit sur les occupants de la voiture. Un flot absurde de vis et de rondelles roula sur le sol de la voiture.
    — Un peu d’argent s’il vous plaît, suppliait encore le corps décapité.
    Esteban en déduisit que le contact se trouvait quelque part sous l’aisselle. Mais cette remarque passa au second plan quand il s’aperçut que presque tous les voyageurs se jetaient sur les composants perdus par le mendiant, et que d’autres, plus hardis, le démembraient pour s’emparer des bras et des jambes. À l’autre bout du wagon, l’employé du service de nettoyage vêtu de vert et de jaune exhibait triomphalement la tête et s’imposait par son physique à ceux qui essayaient de la lui arracher. Quand il eut l’assurance que tous reconnaissaient son droit, il dévissa sa propre tête et se mit en demeure de la remplacer par celle du mendiant.
    — Elle est de la dernière génération ! s’écria-t-il, enthousiaste.
    Cette victoire fut saluée par des applaudissements nourris. La majorité des voyageurs se désintéressaient d’Esteban qu’ils étaient sur le point de lyncher quelques instants plus tôt et s’employaient à comparer et soupeser les pièces récupérées. Du mendiant il ne restait que le morceau de tronc d’où provenait le son et que, curieusement, personne n’avait revendiqué. Esteban se pencha et put entendre, bien que le volume fût maintenant très faible, à la limite de l’inaudible, la supplique immuable :
    « … C’est pour moi que je demande… »
    Les portes s’ouvrirent enfin, et la foule s’écoula sur le trottoir.
  (traduction P. J. Brouillaud)

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Bienvenue dans le blog de l'Antre-Lire à l'auteur argentin, Sergio Gaut Vel Hartman !
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"Le déguisement " (la nouvelle ci-dessus) provient de Un(e) auteur(e), des nouvelles la bibliothèque SFF en ligne de l'Association Infini. Merci à Jean-Pierre Planque d'avoir accepté cette publication en parallèle (et grand merci aussi de cette bibliothèque qui est une vraie mine d'or... ).

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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 04:02

Je vis dans ton placard


Je vis dans ton placard, caché parmi tes vêtements. Quand il fait jour je dors, avec une de mes têtes appuyée sur tes vieux chaussons, le corps suspendu à un cintre de plastique. Quand il fait nuit, je me réveille et je te surveille par l’entrebâillement de la porte que ta mère ne ferme jamais complètement. Je sais que tu sais que j´habite ici, je sais que tu en as souvent parlé à tes parents.
Rien que pour cela je te hais.
Parce que tu m’as découvert.
J´aimerais sortir et te déchiqueter avec mes crocs. Je voudrais te faire payer le prix de ta trahison.
Mais je ne le fais pas. Je me cache parmi tes vêtements et j´attends, en supportant ma peur en silence.
Car je n´attaque pas, moi, je me cache.
Je me cache du monstre qui habite sous ton lit.


Santiago Eximeno
(trad. C. Moral, J. Fuentealba)

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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 07:55

Si la mort ne s'en mêle pas


Xavier de Viviés


Prologue

Le 30 juin 1895, alors qu’il assistait à la remise des prix à l’école élémentaire de Manosque, Antonin prit conscience pour la première fois de son don. Son camarade Leonardo Capponeli montait sur l’estrade pour recevoir son troisième prix d’excellence de la matinée ; celui d’arithmétique cette fois-ci. A quelques pas de là, les parents de Leonardo ne savaient plus quelle attitude adopter tant la réussite de leur fils les comblait de fierté et les emplissait de confusion. Ils se tenaient tous les deux debout contre un pilier du préau, les mains tellement encombrées des livres reçus par Leonardo qu’ils ne pouvaient même plus joindre leurs applaudissements à ceux des autres parents présents à la cérémonie. D’ailleurs, l’auraient-ils pu qu’ils n’auraient jamais osé applaudir. Ils savaient, depuis le temps, que la relative tolérance dont les habitants de la petite ville faisaient preuve à leur égard était étroitement dépendante de l’humilité qu’ils affichaient en toute circonstance.

Après avoir reçu son prix des mains du directeur de l’école, Leonardo, qui s’apprêtait à redescendre de l’estrade, fut retenu par monsieur Lepage, leur instituteur. L’homme qui occupait la place d’honneur au milieu du corps enseignant se leva alors et, s’adressant à Leonardo autant qu’à l’assemblée il se présenta ; c’était le recteur de l’académie. S’il était parmi eux ce jour là, expliqua t-il, c’était pour faire honneur au jeune et déjà brillant Leonardo Capponeli. Il était venu spécialement pour le féliciter de ses résultats au concours du certificat d’étude : Leonardo était premier de l’académie et troisième au niveau national ; un classement précisa-t-il, qui honorait l’école et la ville de Manosque, mais aussi l’académie des Basses Alpes dans son ensemble. Un tonnerre d’applaudissement raisonna alors sous les frondaisons des marronniers qui ombrageaient la cour de l’école et Leonardo, muet de surprise, reçu les poignées de mains du recteur, du directeur de l’école, de monsieur le Maire. Lui, un gamin de 12 ans en culottes courtes et chemise du dimanche, il était traité comme un homme par tous ces imposants personnages.

Antonin qui participait avec enthousiasme à ces acclamations, se rassit brusquement sur sa chaise. Un souvenir venait de l’assaillir, qui le bouleversa. C’était plus de trois ans auparavant, Leonardo venait d’arriver avec ses parents, ils fuyaient la misère de leur Calabre natale et venaient de s’installer à Manosque. Sa petite taille, sa timidité et son fort accent italien l’avaient d’emblée désigné comme la tête de turc de l’école. Le Rital, ainsi que l’appelaient la plupart des élèves, était sans arrêt soumis aux moqueries, canardé de marrons bien durs ou de boules de neiges mouillées selon la saison. Et il était systématiquement désigné par une demi douzaine de doigts accusateurs chaque fois que la menace d’une punition collective était brandit par monsieur Lepage qui passait sa vie à rechercher un coupable, pour un chahut, un encrier renversé ou une obscénité écrite sur le tableau noir. Un matin d’hiver, alors que Leonardo ramassait en pleurant son cartable dans une flaque de boue sous les yeux moqueurs des autres enfants, Antonin avait eu une vision. Il l’avait vu qui trônait sur un tas de livre, entouré de personnages importants, et ovationné par l’ensemble de la ville. Ce drôle de rêve éveillé l’avait surpris, et il l’aurait sans doute inquiété s’il avait eu quelques années de plus, mais il ne s’en soucia pas longtemps. A 9 ans, il était encore si souvent témoin d’événements extraordinaires que celui-ci ne lui parut pas plus notable que l’étrange pouvoir de son père qui pouvait, avec sa montre, commander au train d’apparaître à la sortie du tunnel. Il oublia donc cette hallucination.

Le triomphe de Leonardo venait de la lui remémorer et il découvrit en même temps que ce n’était pas une hallucination mais une vision de futur qu’il avait eu ce matin d’hiver. Une scène prémonitoire d’une précision extrême, pas tant sur les détails de la scène que sur la signification qu’elle recelait.

Antonin était cloué sur sa chaise, le bruyant tapage en l'honneur de son camarade ne lui parvenait plus qu'à travers un voile. Complètement centré sur lui-même, il prenait lentement conscience de ce qu'il venait de vivre. C'était tout à la fois terrifiant et exaltant. Quand la peur l’emportait il tentait de se rassurer en se persuadant qu’il venait de l’inventer ce lointain souvenir d’hiver ; mais dans le même temps il priait pour que ce ne fût pas le cas. Et dès qu'il se persuadait à nouveau qu'il avait réellement pressenti le triomphe de Leonardo, à plus de trois années de distance, il se raidissait à nouveau de frayeur. Frayeur à l'idée de voir le destin dans le blanc des yeux, à l'idée de voir la mort de sa mère, la sienne peut être. Il resta longtemps dans cet état fébrile, balançant, non pas entre satisfaction et inquiétude, mais entre un enthousiasme délirant et une terreur sans nom.

Cette incertitude lui devint vite insupportable et il passa le reste de la journée à se demander comment il pourrait savoir s'il avait rêvé ou s'il avait réellement eu cette vision prémonitoire. Et puis la solution s'imposa, limpide. Il venait de se souvenir d’un autre de ces étranges rêves éveillés qu’il avait fait lors des dernières vacances de Noël. C’était sa cousine Eloïse qu’il avait vue alors, en robe de mariée, souriant sous le porche d'une église au bras d'un militaire. Eloïse, la grande Lolo avec son bec de lièvre, sa langue de vipère et son pied bot. Celle-là, personne ne parierait un sou sur son mariage, c'était une vieille fille née, un cas d'école. Il lui faudrait une dot de princesse pour espérer coincer un nigaud et encore, il vaudrait mieux qu'il soit aveugle et sourd en plus d'être nigaud. Cette scène lui étant apparue peu après qu'il eut vidé les fonds de bouteilles qui traînaient sur la table du repas de Noël, il n’y avait guerre prêté attention, se contentant de ricaner à l'idée du décalage entre ce rêve et l'hystérique réalité qu'était sa cousine. Maintenant elle prenait une toute autre dimension.

L'été passa et Antonin, sans vraiment oublier ni le triomphe de Leonardo ni la vision de sa cousine en toilette nuptiale, parvint à laisser ses interrogations de côté. Au début de l’automne, alors que les vendanges touchaient à leur fin, il remarqua un curieux changement de comportement chez Eloïse. Elle qui avait l'habitude d'imposer partout sa démarche cahotante et son esprit sarcastique, comme pour se venger sur tout le monde d'être née si moche et si méchante, devint soudain discrète, mélancolique et même, presque affectueuse avec ses jeunes cousins. Une pluie de grenouille n'aurait pas plus surpris Antonin, ni les autres membres de la famille qui, hésitant entre le soulagement et l’inquiétude, se demandaient ce que pouvait bien cacher ce curieux revirement. La vérité ne tarda pas à éclater, quand la tante Hortense, la mère d'Eloïse, remarquant que les linges intimes de sa fille étaient restés immaculés depuis trop longtemps, la contraignit à donner des explications. Eloïse retrouva alors toute la puissance de son caractère. Oui elle était enceinte, et elle aimerait bien voir qui aurait le front de le lui reprocher. Elle avait séduit un homme, c'est bien ça que toute sa famille attendait depuis si longtemps non ? Alors ! On ne pouvait pas la couvrir de paroles de pitié insultantes à longueur d'année, lui prédire un terrible désert amoureux pour cause de laideur et lui reprocher ensuite d'avoir trouvé l'amour. L'amour ? lui demanda son père, tu es vraiment sûre qu'il s'agit de ça ? Qui c'est d'abord qui t’a … qui t'a fait ça ?  Tu crois qu'il va te garder maintenant qu'il a bien rigolé avec toi, pauvre petite innocente ?

Mais Eloïse était tout sauf innocente ; à présent que son secret était éventé elle savait ce qu'il lui restait à faire. Le lendemain elle se présenta tout naturellement à la boulangerie, et quand vint son tour d'être servie, elle expliqua à la grosse Germaine Magnan, qu'elle désirait un pain de cinq livres et la main de son fils Lucien qui l'avait déshonorée ; bien sûr elle paierait son pain. Le pauvre Lucien qui n’avait jamais su mentir à sa mère se vit dans l'obligation de reconnaître sa responsabilité et, comme Eloïse apportait en dot un bout de terrain que lorgnaient les Magnan depuis des années, il fut convenu que le mariage aurait lieu le plus vite possible. Le mois suivant, la vision d'Antonin se réalisait. Sans uniforme pour Lucien et avec une robe discrète pour Eloïse, étant donné son état, mais là encore, les détails importaient bien moins que le sens général de la scène.

Cette fois-ci Antonin ne pouvait plus douter. Cette noce inattendue venait de transformer une invraisemblable supposition en certitude : il était capable de prévoir l'avenir, au sens le plus littéral du mot prévoir. Il accueillit cette révélation avec beaucoup plus de sérénité que la première fois. Quelques mois s'étaient écoulés depuis la cérémonie de remise des prix, il avait eu le temps de s'habituer à cette étrange idée. La crainte des surprises que pourraient lui apporter ce pouvoir persistait bien sûr, mais une crainte raisonnable, excitante même.

Il n’en parla à personne. Il ne voulait pas qu’on se moque de lui, qu’on le mette à l’épreuve ou qu’on le sollicite comme s’il était un de ces voyants qui vendent des prédictions à 20 sous sur les marchés. D’ailleurs, deux visions seulement s’étaient trouvées confirmées, et dans des conditions tellement différentes l’une de l’autre qu’il ne parvenait pas à comprendre ce qu’elles pouvaient avoir en commun. Une chose peut-être les rapprochaient : dans les deux cas il s’agissait d’un épisode à la fois très improbable au moment où il l’avait pressenti, et dont les protagonistes étaient célébrés par tout le monde. Il en conclut que son don de divination ne concernait que les événements heureux, l’envers des prédictions de Cassandre en quelque sorte. Cette pensée le rassura ; si elle était fondée il n’avait plus à redouter le fardeau de trop lourds secrets.



Intermezzo

Les mois passèrent, puis les années, sans que son don ne se manifeste à nouveau, au point qu’il finit par douter de son existence. Après tout, ça n’était peut-être qu’une simple coïncidence. Improbable il en convenait, mais quand même bien plus facile à admettre qu’un pouvoir magique.

Ce n’est que 7 ans plus tard, en août 1902, alors qu’il effectuait son service militaire à Toulon, que son pouvoir de prescience se manifesta à nouveau. Il vit coup sur coup trois scènes, concernant chacune un personnages différent et il les reconnut tout de suite comme étant de nouvelles manifestations de son aptitude à pénétrer l’avenir. La première le plongea dans un abîme de perplexité ; le personnage qui la concernait était devant lui, comme ce fut le cas les deux fois précédentes, mais d’une part il ne le connaissait absolument pas, et d’autre part il s’agissait d’un chien galeux qui traînait sa misère sur le port. Il le voyait couché à l’ombre d’un arbre, gras, le poil brillant et jouant avec une petite fille de deux ou trois ans.

Puis ce fut une jolie paysanne qui vendait des olives sur le marché de Toulon ; il la vit sur le pont supérieur d’un transatlantique. Elle observait en souriant le duel que se livraient deux jeunes gens. Ils étaient armés d’épées mouchetées mais l’ardeur des attaques et des parades laissait supposer que leur rencontre était bien plus motivée par les yeux de la belle que par l’esprit du jeu.

Après les longues années passées sans aucune manifestation de son pouvoir de divination, ces deux visions le rassurèrent. Mais sans parvenir tout à fait à ôter le doute qui persistait : il ne voyait pas comment il pourrait avoir connaissance de leur réalisation, le chien comme la jeune fille du marché lui étant parfaitement inconnus.

La troisième scène concernait quelqu’un de sa connaissance. Un caporal de son régiment, qu’il vit sur un lit d’hôpital, recevant une décoration des mains d’un officier supérieur. Celui là au moins pourrait être surveillé de près ; avec un peu de chance il allait enfin savoir si oui ou non il possédait le don de prévoir l’avenir. Il n’eut pas à attendre longtemps cette fois-ci. Au mois de novembre de la même année, un incendie ravagea une calle sèche dans laquelle une quinzaine d’hommes nettoyaient la carène d’une frégate. Ils furent sauvés par la présence d’esprit du caporal qui trancha les amarres d’une passerelle reliant le bateau au quai. L’une des extrémités de la passerelle bascula dans le bassin, permettant aux hommes, que les flammes acculaient dans un coin, de sortir sans dommages. Le caporal eut l’épaule fracassée par le coup de fouet qu’avait donné le dernier câble ainsi libéré, et il reçut les honneurs militaires pour cet acte de bravoure.

A partir de cette époque, le don de prescience d’Antonin se manifesta de plus en plus souvent. Certaines des scènes qu’il voyait lors de ses transes se trouvèrent confirmées, mais la plupart d’entre elles restèrent dans l’expectative, soit que l’événement entrevu n’avait pas encore eut lieu, soit qu’il n’en avait pas eu connaissance. Et de plus, dans deux cas au moins, la personne dont il avait pressenti l’heure de gloire était morte prématurément. Pourtant, malgré le peu de preuves tangibles dont il disposait, il était à présent absolument certain de l’exactitude de son oracle.

S’il avait espéré, quelques années auparavant, parvenir un jour à maîtriser son pouvoir au point d’en user à volonté pour son profit personnel, il se vit rapidement contraint de déchanter. L’impossibilité où il se trouvait de dater les scènes qu’il voyait lors de ses transes l’empêchait d’en tirer parti efficacement. Il garda donc le silence sur son étrange faculté et s’habitua à vivre avec elle, se contentant de la petite jouissance intellectuelle teintée de voyeurisme qu’elle lui procurait chaque fois que le phénomène se produisait. Il perdit même très vite la manie d’attendre anxieusement que les événements confirment ses prémonitions ; il savait de façon indubitable qu’elles se produiraient un jour ou l'autre, pourvu que la mort ne s’en mêle pas.



Epilogue

Le jour de son trente-deuxième anniversaire, le 17 février 1915, Antonin reçut ce qu’il est convenu d’appeler le « baptême du feu ». En fait de baptême, il avait été brusquement immergé dans un bain de sang, de fureur et d’acier. La cérémonie était dirigée par quelques dizaines de généraux, français et allemands, et elle se déroulait au son assourdissant des batteries de canons.

Ils étaient montés en première ligne la veille au soir, dans un secteur calme aux dires des ombres qu'ils avaient croisées lorsque leur compagnie prit position dans la tranchée. A six heures du matin l'enfer s'était déclenché : une préparation d'artillerie disaient les anciens, trop intense pour continuer à espérer que le secteur resterait calme. Ils allaient certainement avoir à repousser une attaque. Et ce fut le cas. Vers huit heures le silence se fit, puis ils entendirent une rumeur au loin, comme une cour d’école quand la cloche sonne la récréation, mais en plus grave. Ils étaient tous côte à côte, appuyés au parapet de la tranchée, le fusil pointé vers la plaine, la baïonnette au canon et la peur au ventre. Bientôt Antonin vit des silhouettes émerger du brouillard, de petits bonhommes qui avançaient avec une incroyable lenteur. Ils courraient pourtant ; ils tombaient aussi, beaucoup. A sa gauche, puis à sa droite, il entendit un bruit clair et rythmé qui résonnait joyeusement dans le petit matin. Il lui fallu de longues secondes pour comprendre qu’il s’agissait de mitrailleuses, et que c’était elles qui bousculaient les silhouettes au loin. Les fusils se mirent à claquer autour de lui. Les petits soldats en face tombaient toujours, de plus en plus nombreux, mais ils se rapprochaient. Les premiers arrivaient sur le réseau de barbelés, à une trentaine de mètres de la tranchée. Certains s’agenouillaient et tentaient de faire un passage dans l’écheveau d’acier avec de lourdes cisailles, d’autres derrière eux lançaient des objets vers la tranchée. Antonin comprit que c’était des grenades, il les regardait s’envoler, fasciné par la pureté des paraboles qu’elles décrivaient et il avait du mal à voir en elles des instruments de mort. D'ailleurs, bien qu'il fût tout à fait conscient du carnage qui avait lieu à quelques mètres de là, bien qu'il comprit l'immensité de l'horreur de ce massacre, il assistait à tout cela avec détachement comme s’il n’était pas concerné. Il était à nouveau en proie à une transe et voyait se dérouler, en parallèle de cette boucherie monstrueuse, des scènes de paix, de triomphes éclatants ou de petites gloires domestiques, que vivraient les pantins qui se débattaient à quelques pas de lui, ou qu’ils ne vivraient pas.

Il vit ainsi un très vieil homme, célébrant son quatre-vingt-dixième anniversaire entouré de quatre générations de ses descendants ; c’était un gamin blond, un petit allemand déguisé en guerrier qui mourut tout surpris de voir le trou qu’il avait à la place du ventre. Il vit un chef d’orchestre saluant un auditoire délirant d’enthousiasme ; c’était son voisin de droite, qui sanglotait comme un petit garçon, recroquevillé dans la tranché, une tâche brunâtre et nauséabonde maculant son pantalon. Il vit des tableaux incompréhensibles et d’une grande beauté ; il vit des ouvriers fumant une cigarette en considérant leur ouvrage ; il vit des femmes, des enfants, il vit l’avenir.

L’attaque du 17 février avait été héroïquement repoussée dirent les communiqués d’état-major ; en vérité elle fut un échec pour tout le monde, comme toutes les autres attaques. D’un côté ou de l’autre de la ligne de front, les acteurs de cette sinistre et désespérante pantomime savaient tous que la réussite tactique d’une opération n’était jamais qu’une nouvelle excroissance de sauvagerie, une tâche de plus sur l’humanité. Antonin partageait avec tous ses compagnons de misère la stupeur horrifiée devant le spectacle de la mort violente, la mutilation des corps et les hurlements de douleur. Mais un autre fardeau infiniment plus lourd pesait sur lui, un fardeau qu'il ne pouvait partager avec personne. Avec une terrible précision, il voyait le crime absolu de la guerre : il assistait à l’holocauste d’une multitude de futurs.

Peu à peu Antonin s’installa dans la routine de la guerre. Comme des millions d’hommes tout autour de lui, il apprenait à vivre avec la mort. Ils mangeaient avant de mourir, ils buvaient avant de mourir, ils dormaient avant de mourir ; ils courraient, ils riaient, ils pleuraient avant de mourir. Ils tombaient puis se relevaient, avant de mourir. Cette omniprésence de la mort, ils ne pouvaient la supporter qu’en régressant au niveau minimal de l’humanité, en ignorant de toutes leurs forces leurs consciences d’hommes. Pour ne pas devenir fou tout de suite ils vivaient comme des animaux, savourant ou supportant, au jour le jour, la réalité qui s’imposait à eux. Ils jouissaient du repos ou d’un repas chaud avec un sentiment de plénitude absolue ou ils hurlaient leur terreur et se faisaient dessus sans autre pensée que de survivre à la prochaine minute. Ceux qui ne parvenaient pas à garder ce détachement ne duraient jamais longtemps. Et il n’en fallait pas beaucoup pour baisser sa garde ; une lettre qui n’arrive pas, un camarade qui tombe, une permission trop douce ou trop cruelle, suffisaient souvent pour rendre ces hommes à leur humanité. Ils se mettaient alors à réfléchir et finissaient par se laisser emporter par la folie.

Antonin ne pouvait pas lutter. Il ne pouvait pas fermer son esprit à toutes les visions qui se pressaient maintenant en foule devant lui, sans qu’il ne puisse rien faire pour les chasser. Tous ces avenirs entrevus l’empêchaient de se barricader dans l’immédiateté de l’état animal. Chacun de ses actes était imperceptiblement ralenti par la pensée qu’il y attachait, l’instinct ne commandait plus. Il en avait conscience et savait que ça équivalait à un arrêt de mort à court terme.

Le 30 juin 1915, Antonin se porta volontaire pour une mission de reconnaissance entre les lignes. La nuit était très noire et il ne connaissait pas bien le secteur. Il se perdit dans le dédale d’entonnoirs du no man’s land, ne sachant plus s’il devait avancer ou reculer pour rejoindre sa tranchée. Plutôt que de courir le risque de se tromper de côté, il se résigna à attendre le jour pour s’orienter, il en serait quitte pour passer la journée, terré au fond d’un trou d’obus. S’il n’y avait pas d’attaque allemande ce jour-là, il avait des chances raisonnables de rejoindre les siens la nuit suivante. Mais une attaque eut lieu. Il laissa passer la vague des assaillants en simulant la mort au fond de son trou et il attendit la suite. Soit ils prenaient sa propre tranchée et alors il se retrouverait derrière la première ligne ennemie, soit ils se faisaient repousser et les survivants passeraient à nouveau sur lui pour rejoindre leur base. Il attendit, sans oser risquer un regard par-dessus le bord du cratère, puis il vit les premiers hommes refluer. D’abord les blessés qui pouvaient encore marcher, puis la masse, moins nombreuse qu’à l’aller, des soldats encore valides qui battaient en retraite. Quand le gros de la troupe serait passé, Antonin savait qu’il y aurait encore des retardataires et que ceux-ci, comme ils ne bénéficiaient plus de la relative protection du nombre, sauteraient de trou en trou pour éviter de servir de cible aux tireurs de la tranchée qu’ils venaient d’attaquer. C’était le moment le plus dangereux pour lui. Si l’un de ces traînards sautait dans son trou, il ne pourrait pas feindre la mort. Il faudrait le tuer tout de suite, avant que l’autre ne le tue. Il prit son poignard et attendit, espérant de toute son âme qu’il n’aurait pas à faire ce geste, mais tout à fait résolu pourtant. Il ne voulait pas mourir, pas s’il y avait un moyen de l’éviter.

Quand il entendit le bruit d’une course qui se rapprochait de son trou il se prépara à tuer ; tout son être était tendu vers cette nécessité, aucune pensée parasite ne venait le perturber. L’autre n’avait aucune chance, il ne verrait même pas venir le coup. Au moment où le soldat apparut au-dessus de lui, Antonin fut assailli par une vision. L’homme qui plongeait dans son trou figurait en photo sur une double page, dans un gros livre, sans doute un manuel scolaire. Autour de son portrait il y avait ceux de Goethe, de Mozart, de Schiller, de Brahms, Kant, Rilke, Marx, Bach, Klimt, Beethoven et tant d’autres. Au-dessus de tous ces personnages, un titre indiquait : « les génies allemands ».

Antonin mourut la seconde suivante, une baïonnette dans l’œil, sans savoir quel trésor le jeune homme terrifié qui le tuait apporterait à la culture humaine.


Petite histoire : Ce texte a reçu le Prix 2006 Quelles nouvelles et a été publié par les éditions La passe du vent.

Xavier est l'un des habitants de l'Antre-Lire (ou, aussi, ici ).


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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 11:53

(colère, Kopyrigth209)


Colère

Jean-Philippe Drécourt


Je suis Déméter Érynis, la déesse de la colère. Ce soir encore, je me rends chez les humains. C’est bientôt Noël, saison de joie et d’amour, et pourtant c’est à cette période de l’année que j’enregistre la meilleure audience. Chaque âme compte, chaque minute passée à haïr son prochain fait augmenter ma popularité.

Mes premiers fidèles, coincés dans un embouteillage à l’entrée du parking d’un supermarché. Un père de famille surmené a réussi à trouver deux heures de libres entre son golf et un dîner d’affaire pour craner avec sa carte Gold. Presque trop facile. Une mère célibataire avec ses trois enfants qui braillent à l’arrière lui souffle sa place de parking. La tension monte, les capillaires se dilatent. Les enfants se retournent et lui font des grimaces. Il sort de sa voiture, insulte la femme qui retourne les insultes et frappe l’un des gosses pour appuyer son argument. Une graine posée un peu brusquement, mais chez ces jeunes, la colère prend si facilement. Les hormones viendront fertiliser tout cela dans quelques années et bientôt un nouvel adepte verra le jour.

Je me joins à la foule qui se bouscule sous les haut parleurs qui braillent. Chaque contact, risque d’une rencontre ou d’un échange, devient une ode à ma personne. Les regards se croisent, les sourcils se froncent, la respiration s’accélère. Puis on s’ignore, seule reste la prière silencieuse en mon nom. Ils sont tous en état de transe, ils se sont préparés à l’avance, réalisé des listes, téléphoné à droite, à gauche, fait leurs comptes, demandé de nouvelles cartes de crédit. La tension a monté progressivement jusqu’au moment crucial. En se plaignant du monde, des prix, des exigences ou des goûts de chacun, en se bousculant pour la dernière guirlande en promotion, ils se donnent tous à moi. Mes temples sont cachés au plus profond de leur cœur, leurs offrandes se comptent en gouttes d’adrénaline.

Je suis ivre de cette admiration, je me laisse porter par ce flot informe. Je me nourris de la chaleur des corps, de l’odeur acre de la sueur stressée, des toux tabagiques. Soudain un choc, en plein estomac. Il est seul, immobile au milieu de la foule. Il tient dans ses bras un nourrisson. Les autres humains semblent l’éviter. Ses yeux brillent de bienveillance. Il me sourit. Je le reconnais. Un de mes plus grands adeptes quelques années auparavant. Il secoue le bébé doucement et lui murmure quelques paroles apaisantes. Mes jambes se dérobent sous moi, je me rattrape de justesse à une gondole de friandises artificielles. Il s’inquiète, me demande si je vais bien. Je suis sûre qu’il m’a reconnue, il m’a adorée tant de fois, il m’a consacré tant d’années de sa vie. J’essaie de reprendre ma contenance. Je réponds que oui, je regarde autour de moi, me rassure de ces visages crispés. Je ne peux m’empêcher de lui demander la raison de sa sollicitude. Il me répond par une question : « Quelle victoire y a-t-il à être en paix dans un monde heureux ? » avant de s’éloigner en tapotant le dos du bébé.


En savoir plus...  : Jean-Philippe est trouvable sur son site ou dans les Auteurs du blog de l'Antre-lire


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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 06:47
Samedi soir

tous lé samedis soirs
doudou y rent grand fé noir
avec kamarad li sava boir
et li vé tap si mon poir

mé moin lé pas si bêt
moin osi mi fé son fêt
pou in coup mi rend 2 coup
et li dor sous treille chouchou

lendemain li chant son bagou
li vé in p'tit bisou
li embrasse à moin dan cou
mi donne mon p'tit bijou

in 2 jours li rest trankil
mé kamarad y titille
alors kan y arriv samedi
li sa fé pas son bil

tous lé samedis soirs
doudou y rent grand fé noir
avec kamarad li sava boire
et li vé tap si mon poir


                                                     Reine Bataillou




(Traduction littérale)


Le samedi soir


tous les samedis soir
mon chéri rentre en pleine nuit
avec ses copains, il est parti boire
et il veut taper sur ma poire

mais moi je ne suis pas si bête
moi aussi je lui fais sa fête
pour un coup, je rends deux coups
et il dort sous la treille de christophine

Le lendemain il y va de son bagou
il veut un petit bisou
il m’embrasse dans le cou
il m’offre un petit bijou

Un ou deux jours, il reste tranquille
mais ses copains le titillent
alors quand arrive le samedi
ça fait pas photo

tous les samedis soir
mon chéri rentre en pleine nuit
avec ses copains, il est parti boire
et il veut taper sur ma poire


En savoir plus ... : Bienvenue dans l'Antre-Lire à Reine Bataillou,  et à ses poèmes en créole de la Réunion

Vous pouvez retrouver Reine sur Le blog de reinette ou  dans les  auteurs de l'Antre-Lire .

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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 08:47
La petite fille qui faisait tout à l’envers

 

Marie-Catherine Daniel

 



Il était une fois une petite fille, nommée Elodie, qui vivait avec ses parents et aurait dû être très heureuse. Mais Elodie avait un problème : elle faisait tout à l’envers.

Quand elle voulait faire un bisou à Papa, elle lui mordait la joue. Quand elle voulait dire : « Je t’aime Maman chérie », d’affreux jurons lui sortaient de la bouche. Quand elle appréciait une autre petite fille, au lieu de demander : « Tu veux bien être ma copine ? », elle disait : « Tu es laide comme un pou ! ». En classe, si la maîtresse posait une question facile comme « 9+2 », elle répondait « 217 » et si elle devait lire un poème, elle commençait par la fin et personne n’y comprenait rien.
Bien évidemment, les enfants la fuyaient, la maîtresse l’ignorait et Papa et Maman n’arrêtaient pas de lui crier dessus.

Jusqu’au jour où Oncle Henri vint en vacances.

Elodie ne l’avait jamais vu car Oncle Henri était éleveur de rennes en Laponie et ne pouvait pas laisser seuls ses animaux. Mais, cette année-là, Noël, le curé du village lapon prit sa retraite et Oncle Henri pu laisser les rennes aux bons soins du Père pour venir voir sa famille.

Quand il sonna à la porte, Elodie voulut se précipiter pour ouvrir. Hélas, ses jambes coururent à sa chambre, et sa main claqua la porte derrière elle. Papa dut venir la chercher pour qu’elle puisse enfin faire la connaissance de l’oncle légendaire.
C’était un grand monsieur barbu avec un anorak rouge bordé de fourrure blanche, des jeans violet et de grosses chaussures de marche. Tout à fait comme l’imaginait Elodie !
- Bonjour Elodie ! dit-il d’une grosse voix amicale.
- Gros tas d’poussière, grogna la petite fille, bien malgré elle.
- Humph ! fit Oncle Henri, surpris.
Papa envoya Elodie dans sa chambre « pour apprendre la politesse » jusqu’au dîner. Celui-ci se passa bien puisqu’Elodie réussit à ne rien dire du tout, serrant fort les dents entre deux cuillers de soupe. Seul, un coup de pied lui échappa mais il n’atteignit que le pied de la table.
- Humph ! dit Oncle Henri en retenant son verre qui tremblait sous le choc.
Après le repas, la famille s’installa au salon pour écouter Oncle Henri raconter la Laponie. Même Elodie. Qui, pour plus de sûreté, s’était glissée derrière le canapé et maintenait ses deux mains sur la bouche.

Le lendemain, Papa proposa d’aller en forêt cueillir du houx. Au lieu de sauter de joie, Elodie prit une mine d’enterrement et déclara qu’elle avait mal au ventre.
- Humph ! dit songeusement Oncle Henri.
La pauvre Elodie resta donc à la maison. Elle prit un livre et se blottit dans son lit.
Elle finit par s’assoupir.
Ce fut Oncle Henri qui la réveilla. La fillette entrouvrit les paupières, vit le tendre sourire du géant…et glapit comme si on l’étranglait : « Au secours ! Il me bat ! »
-Humph ! grommela Oncle Henri, mais au lieu de la traiter d’idiote, de menteuse ou de dingote, il lui tourna le dos et alla contempler la photo de mariage de Papa et Maman qu’Elodie avait collé sur la porte de son placard.
Il répéta :
- Humph !
Elodie mit la main sur sa bouche pour qu’une sottise ne s’en échappe pas. Mais Oncle Henri s’adressait à la photo.
- Il s’agit d’un cas de tout-à-l’envers ! Je n’en étais pas sûr au début, parce qu’elle ne marche pas à reculons et qu’elle n’a pas pris la fourchette pour manger sa soupe. Mais maintenant, plus de doute : c’est une Yanouhossi.
Il  pencha un peu la tête comme s’il écoutait ce que disaient les mariés.
- Qu’est-ce qu’une Yanouhossi ? Eh, bien ! Mon ami Ingmar, qui est chaman, une sorte de prêtre-médecin, pense que les Yanouhossi sont des personnes qui ont attiré la jalousie des esprits par leur gentillesse, leur beauté et le fait que tout le monde les aime. Pour se venger, ils leur font tout faire à l’envers
Au fond de son lit, Elodie écoutait de toutes ses oreilles.
Oncle Henri pencha de nouveau la tête :
- Peut-on se débarrasser de l’esprit ?
Elodie retenait son souffle.
- Humph ! soupira Oncle Henri. Ce n’est pas chose aisée mais c’est possible.
Elodie souffla.
- Voyons, reprit Oncle Henri, il me faut…une peau de mouton.
« Aïe ! pensa la fillette, il y en a une chez Papa et Maman mais je n’arriverai jamais à la lui apporter. »
Oncle Henri s’était déjà tourné vers elle. Mais il ne demanda rien. Il ordonna :
- Elodie, reste assise !
Et la fillette bondit sur ses pieds !
- Elodie, je t’interdis d’aller chercher une peau de mouton.
Et la fillette courut chercher ce qui était interdit !
Quand elle revint avec la fourrure, Oncle Henri refusa d’y toucher et, bien sûr, Elodie la lui mit de force dans les mains.
Il l’emporta dans sa propre chambre. A travers la porte fermée, la fillette entendit des bruits mystérieux accompagnés d’un fredonnement monotone. Cela dura longtemps. Puis la porte s’ouvrit brusquement et la fillette, surprise, fit un bond..
- Elodie ! gronda Oncle Henri. Ne me dérange pas ! Disparais de ma vue ! N’entre pas dans ma chambre !
Et la fillette pénétra calmement dans la pièce.
Sur le sol, se trouvait la peau de mouton, au centre de laquelle l’éleveur de rennes avait découpé un morceau rond. Le doux poil blanc des deux morceaux était désormais tacheté d’une substance grasse, sombre et odorante. « De la graisse de renne ! » devina Elodie.
- Ne touche à rien, ordonna Oncle Henri. Et surtout pas à ces pièges à esprits qui ne sont pas pour toi. Il ne faut jamais que tu enfiles cette peau de mouton comme un poncho, ni que tu roules en boule dans ta main le petit morceau. Et surtout, surtout, tu ne dois jamais penser « les Yanouhossi ont le droit d’être en colère » avant de t’adresser à quelqu’un ! J’espère que tu n’as rien compris !
Et, bien sûr, Elodie passa sa tête par le trou de la peau de mouton, roula soigneusement en boule l’autre morceau et le serra bien fort dans sa main droite, pensa très fort : « les Yanouhossi ont le droit d’être en colère ». Puis elle leva les yeux vers ceux d’Oncle Henri.
- Merci Oncle Henri articula-t-elle d’une voix claire… avant de lui sauter au cou.
- Humph ! dit-il, en riant.

 

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