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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 07:10

(maison en Provence - Paul Cézanne 1884)


LES BRAVES GENS

Paul Arène

 


COMME LES VERS À SOIE N'AVAIENT pas réussi, la bonne madame Peyrolles se trouvait par hasard d'assez méchante humeur et M. Peyrolles, résigné, la laissait pousser ses Ave Maria sans trop oser rien dire.

- " Dix livres de cocons ! soupirait madame Peyrolles, pas même le prix de la graine; achetez-vous donc un châle avec ça !

- " Que veux-tu ? Ambroisine, tu te l'achèteras l'année prochaine. Douze mois sont vite passés.

- " L'année prochaine, qui l'a vue ? Une chose en tout cas certaine, c'est que je n'aurai pas encore le châle cette année-ci. Je peux chanter : Mon cœur soupire !... J'avais pourtant bien compté sur ce châle. "

 

        Et madame Peyrolles s'étant tue, M. Peyrolles, qui croyait à une accalmie, prit son sécateur avec l'idée d'aller faire un tour au jardin. Madame Peyrolles l'arrêta :

-" Laisse donc les arbres tranquilles, tu auras demain le temps de les éborgner ! Autrefois, sans qu'on s'en mêlât, tous les ans le vieil espalier portait. Mais depuis que le grand savant de Paris est passé par Canteperdrix et qu'il vous a fait au Cercle cette fameuse conférence, depuis qu'il a fallu s'abonner à la Revue d'Arboriculture, toujours dans ses histoires et ses méthodes, ses bourres, ses greffes, ses bourgeons à bois, ses bourgeons à fruit, tu coupes, tu rognes, tu tailles... et je ne sais plus le goût qu'ont les poires ! " Froissé par cette philippique dont il ne pouvait à part soi contester la justesse, monsieur Peyrolles quitta le sécateur, tandis que madame Peyrolles revenait au sujet de ses doléances.

 

- " Tant de peine ! Et pourquoi ? Pour rien. Voilà deux mois cependant que nous nous exterminons, sur pied de nuit comme de jour, avec Scholastique à qui j'avais promis de donner mon vieux châle lorsque j'aurais mon châle neuf et qui, l'hiver prochain, aux messes de sept heures, devra se contenter de sa pelisse d'indienne... D'abord, premier agrément : les vers à soie s'étant trop pressés d'éclore, en avance d'une semaine, sans attendre que la pousse eût verdi les mûriers, il nous a fallu chaque matin, pour leur nourriture, ramasser des feuilles de ronces, le long des fossés, comme deux bohémiennes. J'en ai encore les doigts picotés... Après leur second sommeil, quand tout à coup ils sont devenus tristes, qui est allée, au risque de se précipiter, cueillir dans les rochers du fort la lavande et la marjolaine nécessaires aux fumigations ?… Et tant d'autres tracas encore!... Enfin tout marchait bien. Alignées sur les étagères, mes cinquante cabanettes en belle bruyère de Lure, n'attendaient plus que les cocons. Mes vers à soie achevaient de dormir des rois : roux comme l'or, gonflés, transparents et suant la soie. Déjà ils grimpaient le long des brindilles; les plus braves filaient déjà, accrochant leur fil à droite, à gauche, quand est survenu cet orage. Alors au premier coup de tonnerre, j'ai vu les pauvres bêtes redescendre et venir mourir sur leur litière... Un désastre! Scholastique pleurait, j'avais envie d'en faire autant. "

 

      Monsieur Peyrolles, ému, puisa pour se donner courage une double prise dans sa tabatière en écaille qui grinça, et pendant quelques secondes, silencieusement, madame Peyrolles et lui s'entre-regardèrent.

      Monsieur et madame Peyrolles, ou - comme on les appelait plus communément dans le pays en manière d'affectueuse familiarité - monsieur Victrice et madame Ambroisine étaient, dans toute la force du terme, des personnes de l'ancien temps. Bien portants quoique très âgés (leur mariage s'était fait alors que Charles X régnait encore) ils vivaient de petites rentes, de ces toutes petites rentes qui autrefois suffisaient à constituer la fortune. Pauvres au fond, ils ne s'en apercevaient pas, ayant vieilli sans se créer aucun des besoins de la société nouvelle. Et ils étaient heureux, à la manière d'il y a cinquante ans, dans leur maisonnette de la Grand'Place, où les meubles fanés peu à peu, les glaces lentement ternies gardaient pour eux, grâce au souvenir, une même et immuable fraîcheur. Seulement, à chaque retour d'avril, madame Ambroisine, dans un haut grenier blanchi à la chaux et transformé en magnanerie, faisait une once ou deux de vers à soie; et, quand la réussite était bonne, cela leur permettait de s'offrir quelques douceurs.

 

      L'élevage des vers à soie n'est pas considéré à Canteperdrix comme travail artisan, et la bourgeoisie attardée et appauvrie de ce coin de province aime à se créer ainsi, sans croire déroger, un modeste supplément de revenu.

      Mais, hélas ! les vers à soie de madame Ambroisine n'avaient pas réussi cette année.

 

Soudain, la bonne figure préoccupée de monsieur Victrice s'éclaira.

- " Sommes-nous bêtes ? et je n'y pensais seulement plus ! mais je peux te l'acheter, ton châle... Notre rente du Jas de Brame-Faim, nous ne l'avons jamais touchée depuis l'héritage du pauvre oncle. Voilà deux années de cela : à cent cinquante francs par an, le total monte à trois cents francs sans les intérêts, juste ce que tu espérais de tes cocons. "

Là-dessus, monsieur et madame Peyrolles s'exaltèrent :

- " Peut-on se laisser lanterner ainsi? Trois cents francs, mais c'est une somme. " Et ce fermier, ce Médéric, dont ils n'avaient jamais seulement aperçu la figure !

      Une semaine durant, monsieur et madame Peyrolles ne parlèrent que du voyage. Car ce n'était pas précisément chose commode que d'atteindre le domaine de Brame-Faim, perché dans la montagne, au-dessus du village d'Entrepierres lui-même déjà perché haut. Quatre heures pour monter, autant pour redescendre : une absence de tout un jour !

 

Le dimanche, on se trouva prêts. Une voisine avait prêté son âne, et le boulanger son charreton où, sur deux chaises solidement amarrées, monsieur et madame Peyrolles s'installèrent tant bien que mal au milieu des bagages et des provisions accumulés par Scholastique.

- " Vous irez droit jusqu'à Entrepierres, disait Scholastique qui connaissait le pays ; à Entrepierres, on quitte la grand'route, mais tout le monde vous indiquera le sentier qu'alors il faudra prendre. Vous détellerez à mi-montée, pour déjeuner, près d'une source qui est sous un chêne. Là vous laisserez le charreton, parce que les voitures ne vont pas plus loin, et Madame montera sur l'âne. Saurez-vous bâter l'âne, au moins ? J'ai attaché le bât à l'arrière de l'équipage."

 

...Après quatre bonnes heures de montée, moitié roulant, moitié trottant, conformément au programme de Scholastique, à travers buissons et pierrailles, les voyageurs enfin arrivèrent devant le Jas perdu de Brame-Faim.

- " Ce n'est pas beau ! " dit Mme Ambroisine, tirant sur le bridon pour considérer à loisir la masure rougeâtre, en cailloux roulés, avec son toit bas d'où sortait un peu de fumée.

" Les blés sont clairs, reprit M. Victrice, j'y vois dedans les grillons courir. " Et madame Ambroisine conclut :

" Dame ! pour cent cinquante francs par an, on ne peut pourtant pas avoir le château du marquis de Carabas. "

 

M. Victrice aidant, madame Ambroisine mit pied à terre, et tous les deux s'avancèrent, suivis de l'âne.

Mais ce qu'ils voyaient, ce qui les entourait avait un tel air de misère, qu'à l'idée de demander de l'argent ils se sentaient déjà gênés.

- " Tu t'expliqueras le premier, Victrice ! "

- " Il vaudrait peut-être mieux que ce fût toi, Ambroisine ! "

A leur approche, deux galopins ébouriffés qui jouaient dans un tas de paille prirent la fuite. Leur mère, en train de filer sa quenouille sur un tronc d'arbre, se dressa.

- " Vous vous êtes perdus ?... Vous alliez sans doute visiter Pierre-Écrite ?... Alors, c'est plus bas, près de la source, qu'il fallait tourner... "

Victrice regarda Ambroisine, Ambroisine regarda Victrice. Pourtant le courage leur manqua; ils laissèrent croire qu'ils s'étaient perdus et qu'ils allaient visiter Pierre-Ecrite.

 

La fileuse parut soulagée et dit :

" J'avais eu peur d'abord que vous ne fussiez monsieur et madame Peyrolles, parce que le bien est à eux et que nous leur devons de l'argent. "

Puis elle appela son mari :

" Tu peux te montrer, Médéric, ce n'est pas ceux que nous craignions. "

Médéric descendit du grenier, suivi par les enfants dont les yeux timides luisaient.

Il offrit aux visiteurs du lait - il n'avait pas de vin - du miel en rayon, des noix et des pommes.

- " C'est tout ce que l'on trouve ici, la terre est si pauvre !

Heureusement que les nouveaux maîtres ne nous tracassent pas pour payer; sans cela, on n'aurait qu'à mettre la clef sous la porte. De bien bonnes gens que nous n'avons jamais vus. Mais vous devez les connaître, si vous êtes de la ville ? " Ambroisine et Victrice dirent qu'en effet ils connaissaient un peu les Peyrolles.

 

Cependant le soleil baissait, il fallait prendre une décision.

- " Parle, " disait Madame Ambroisine.

- " Non, parle, toi ! " disait M. Victrice.

Ils ne parlèrent ni l'un ni l'autre.

Bien mieux, quand madame Ambroisine remonta sur l'âne, alors la femme s'approchant :

- " Vous pourriez peut-être vous charger d'une petite commission, puisque vous retournez à la ville. Il s'agirait de porter cela, de notre part, à ce brave monsieur, à cette brave madame Peyrolles. "

C'était un grand coq, maigre et sec, qui protestait, lié par les pattes.

On le suspendit au crochet du bât... Et le soir, quand les deux vieux firent leur rentrée dans Canteperdrix, sur le charreton, les gens disaient devant les portes, avec une nuance d'envie :

- " Voilà madame Ambroisine et M. Victrice qui s'en reviennent en voiture de toucher leurs rentes de Brame-Faim ! "

 

 

En savoir plus... : 

Pour une présentation de Paul Arène (1843-1896), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

 



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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 05:28

Y a-t-il un dieu dans l’ascenseur ?

Michel Vanstaen


    Connaissez-vous le grand bouthan ? C’est une des figures majeures de la mythologie de par chez moi. Le grand bouthan est…Comment dire ? Fidèle à lui-même me semble une juste définition. Les présentations ainsi faites, que fait-il, d’où vient-il ? Tant de questions pour si peu de réponses, la frustration rôde. Malheureusement, peu savent et très peu parlent. Le moindre que la tradition populaire nous en ait laissé se résume à ceci :  « Si tu vois le grand bouthan,…Tu ne me connais pas ! ». Ce qui est sûr, c’est que le grand bouthan est l’antichambre de la mort. Aïe, voilà qui corse singulièrement les débats. Et d’abord, d’où vient-il ? Là encore, mystère ! Un jour pas là, le lendemain, grand bouthan. La genèse n’est pas son fort. Et surtout, le plus important et de loin, que fait-il ? Des blagues, des conneries, et ad patres. Regardez autour de vous, dans la rue par exemple. Vous voyez quelqu’un soudainement se mettre à courir en zigzag sans la moindre raison. Ne vous méprenez pas sur son état mental. C’est un coup du grand bouthan. Un autre perché sur un pied essaie vainement de se gratter la tête de l’autre tout en chantant à tue-tête. Re grand bouthan ! La liste est longue et remonte au fil du temps. Mais là ne serait qu’un moindre mal. Tous ces comportements bizarres ne sont que la réponse aux hallucinations engendrées par le susdit grand bouthan. Et peu de temps après, c’est la fin. Pourquoi donc tout ce simulacre et ce bla-bla. D’autres civilisations ont rationalisé la chose. Une lettre recommandée, un coup de téléphone, la visite d’un machin encapuchonné qui jongle avec une faux, enfin, rien que de très normal. Mais un grand bouthan issu de nulle part, et qui en plus vous fait passer pour un(e) con(ne), non, quand même ! Et ben si, tout de même ! Et re pourquoi ? Essayons de découvrir le message subliminal qui s’inscrit en aparté de la dérivation conceptuelle de l’espace-temps vu par le grand bouthan. Vaste programme, je conçois. Soyons donc logiques à défaut d’être éclairés. Il y a un avant, il y a un après. Avant et après quoi ? A coup sûr un truc dérangeant. Demandons-nous d’abord s’il n’existerait pas un endroit virtuel, genre restaurant, où la vie et la mort pourrait collaborer, voire déjeuner à moindre coût ? Cela étant fait, qu’est ce qui nous empêche de le réfuter aussi sec ? Je sais, c’est mal barré. Mais qui tient la barre dirige ce qu’il y a par-dessous, en l’occurrence le bateau. Et comme le grand bouthan ne veut pas se barrer, le grand bouthan n’est pas un bateau. Vous voyez, on progresse.

    Le fil conducteur ! Voilà donc du consistant. Quel est le fil conducteur que suit le grand bouthan ? D’où vient-il et où va-t-il ? Le fil, pour l’autre on verra plus tard. Issu de quelque part, aille, non, pourquoi ne serait-il pas issu de nulle part d’abord ? Pourquoi le quelque part qu’une crédule société de consommation nous a vendu à un prix défiant toute chance de s’en sortir aurait-il plus de chance d’être en accord, voire infime, avec la réalité d’un grand bouthan qui ne se vend pas au plus offrant, ni ne s’offre au plus vendu (Je ne sais même plus quelle ponctuation est de rigueur, mettez ce que vous voulez «… »)

    Ah, grand bouthan,quand tu nous tiens !

    Revenons donc à nos boutons. Il peut bien venir d’où il veut, ce grand bouthan, que grand bien lui fasse. Conceptuons l’espace-temps dans un univers dimensionnellement infini. Voilà qui plaira, je le sens. Et si le grand bouthan, dans un jour de grande paix intérieure, ne se fut transformé en courant d’air de couleur irisée fluo beige clair, on aurait l’air de quoi ? Donc rien n’est clair, ni beige, ni fluo, ni risée (je sais !), ni coloré, ni d’air, ni d’hareng (il est 22h, j’ai des excuses). Le temps et l’espace se rencontrent , se plaisent, ont plein de petits enfants, dont le père Noël et le grand bouthan. Non ! Bon d’accord.

    Devant, la vie ; derrière la mort. Ça y est, j’y suis ! Le grand bouthan est un panneau de signalisation pour notre ego parano cosmique, ou une sorte de GPS de l’au-delà. Mais son surnom n’est pas  « bouthan futé ». Laissons tomber. Et étudions une autre piste. Pourquoi s’y prend-il de la sorte et pourquoi s’y prend-il tout court ? Il arrive : « Coucou, je me présente : grand bouthan, je suis venu vous prévenir que, bientôt, il sera trop tard. Un seul sucre dans le café, merci. » Fade, non ? Eh ben si, dixit grand bouthan. Vous vous rendez compte, aucune envolée lyrique, aucune chute métaphysique, rien, même pas un petit je ne sais d’ailleurs pas quoi histoire de ! Soyons sérieux. Et d’ailleurs, pourquoi prévenir ? La blague suprême :  « Tu connais pas la dernière, c’est l’histoire d’un mec qui va…C’est toi !!! » Désopilant. Ou des os pilés, va savoir. 

    Donc, où en sommes-nous ? A coup sûr quelque part dans l’irradiation cosmique. Sommes-nous plus avancés pour autant ? Résumons notre savoir :

    1 - Grand bouthan

    2 - P’tet que oui, p’tet que non !

    3 - Je passe mon tour

    4- Je connais une super recette de cuisine

    A ce stade de notre étude physico-chimique de la bébête, pouvons-nous, en notre grand désespoir, risquer une subtile question :

    --— Et si je gagne au loto, ça marche aussi ?

    La réponse est OUI !!! Le grand bouthan n’a que faire des jeux de hasard du grand bazar, la fuite étant comme il se doit fortement déconseillée. D’abord, ça fatigue ; et puis cela risque de l’énerver. Et Dieu sait qu’un grand bouthan énervé vous sort de ces solos de guitare à ne pas mettre un boulanger dehors à quatre heures du matin. Et si on discutait ? Impossible, le grand bouthan ne parle pas. Est-il atteint de mutisme aigu ? Sais pas ! Remarquez que certains s’y sont essayé :

    — Eh, grand bouthan, déconne pas, on a été à la maternelle ensemble.

    Mais rien n’y fait. Crac !!!

    Métaphysiquons donc la chose. Sommes-nous réduits, nous, fruits de la longue gestation d’une grande civilisation à caractère commercial, à finir ainsi, dans le giron d’un grand bouthan de passage ? Notre égo, venu du fin fond de notre moi-moi, hurle que non, que ce n’est pas prendre en compte la défiscalisation précédant l’ascension sociale de certains bénéfices dus au placement irrégulier dans un système de valeur (pas trop ajoutée) qui engendre que l’équinoxe d’hier fasse pencher la balance de ces susdites valeurs vers un contexte anéantissant l’espoir que mon café soit encore chaud.

    Voilà, le destin est scellé. Les scellés du destin sont posés. Et la pause, c’est pas pour demain. Alors, avant d’aller bien sagement nous coucher, posons nous l’ultime, le seule, LA question :

    — Ai-je bien lu, ai-je vraiment bien lu ?

    Parce que moi, je vous jure, je n’ai jamais rien écrit.

 

Signé : Qui vous savez.

 

 

 

 

En savoir plus ...Michel Vanstaen .

 

 

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26 septembre 2009 6 26 /09 /septembre /2009 10:32
LA RUPTURE
Joëlle Brethes

 

Le printemps était frais, peu lumineux, tout à fait en accord avec l'humeur de Mireille. 

La jeune femme releva machinalement son col en passant la porte vitrée de l'immeuble. Dans le hall, elle jeta un regard neutre à sa boîte aux lettres. Pas de nom sur la façade métallique, juste un numéro, celui d'un deux pièces, au cinquième étage. Plusieurs feuillets publicitaires en dépassaient, qu'elle arracha et jeta dans une corbeille disposée sous la série de casiers gris dont la peinture s'écaillait par endroits. 

L'ascenseur était en panne. Encore! Elle s'engagea donc dans l'escalier et gravit sans enthousiasme le premier étage. 

Elle avait à peine abandonné le premier palier qu'elle croisa un jeune homme qui descendait avec entrain. 

Leurs regards se croisèrent. Celui du jeune homme était moqueur, un peu effronté, critiquant une tenue qu'il jugeait peu appropriée à la saison et au lieu. Il portait, lui, un blouson de cuir largement ouvert sur une chemisette à carreaux, et la seule concession à la fraîcheur de cette fin de matinée était une écharpe blanche qu'il mettrait peut-être dehors mais qu'il tenait encore à la main. 

Elle baissa les yeux, un peu gênée, mais se redressa machinalement et raffermit sa marche. Quand elle se retourna deux ou trois pas plus loin, il avait ralenti son allure et, tourné vers elle, il lorgnait ses jambes avec admiration. Ainsi pris en flagrant délit d'indiscrétion et de concupiscence, il eut un sourire gentiment penaud. Elle se sentit flattée, et le lui rendit. Puis elle monta encore trois étages avant de s'arrêter devant une porte grise dont un rectangle de plastique noir numéroté 507 accentuait l'anonymat. 

Elle pianota quelques instants puis, ne recevant aucune réponse, elle sortit une clef, entra, s'adossa un moment contre la porte refermée. 

Elle était la première, comme d'habitude et il serait en retard comme chaque fois.

 

Il faisait bon, dans l'appartement. Elle ôta son manteau. Heureusement que le chauffage était collectif et automatique... Radin comme il était, il l'aurait volontiers laissé mourir de froid pour économiser quatre sous.

Enfin, maintenant, parce qu'avant... 

Elle posa son vêtement sur un fauteuil. Comme ces vieux meubles pouvaient être laids ! 

Ils l'avaient séduite, pourtant la première fois. Elle les avait perçus comme des symboles d'éternité, de fidélité. Mais ils n'étaient plus, maintenant, que la marque sordide d'une économie poussée aux frontières de l'avarice. 

Il avait parlé une fois, de jeter « tout ça » et de choisir quelque chose qui soit vraiment à eux et à l'image de leur amour. C'était au début de leur liaison. Elle avait refusé parce qu'elle aimait vraiment ces vieux meubles hérités, lui avait-il dit, d'une vague parente. Et puis, elle ne voulait pas qu'il se lançât dans des frais pour elle.

Quand elle s'était lassée du canapé de velours élimé et des fauteuils assortis, de la salle à manger tarabiscotée, de la chambre à coucher prétentieuse, et qu'elle lui avait rappelé sa proposition, c'est lui, alors, qui avait refusé. Elle n'avait pas insisté mais, depuis, le malaise naissant n'avait cessé de croître. Il commençait à l'étouffer.

Elle se regarda dans la glace piquetée de la grande armoire. 

Elle avait gardé, à quarante deux ans une assez jolie silhouette. Une silhouette que lui enviaient d'ailleurs nombre de collègues de bureau plus jeunes qu'elle, et qui ne se doutaient pas des sacrifices que cette sveltesse représentait. C'est que Mireille ne passait pas sa vie, elle, entre la saisie d'un document et le contrôle d'une facture, à avaler des litres de thé sucré et des kilos de gâteaux ou de chocolats. D'autre part, et bien que cela lui coûtât de plus en plus d'efforts, elle soumettait ce corps rétif qui ne demandait qu'à s'amollir et à s'empâter, à deux séances de gymnastique hebdomadaires. 

Oui, elle restait très belle, très séduisante. Et ce jeune le lui avait fait savoir à sa façon tout à l'heure. 

Quel âge pouvait-il avoir, lui ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Elle le regarderait plus attentivement la prochaine fois. Car il y aurait une ou plusieurs prochaines fois. Le hasard y veillerait bien. Il y veillait déjà car elle le croisait régulièrement, depuis quelques mois. 

Avant...

Elle chercha dans sa mémoire.

Avant, elle ne le rencontrait que sporadiquement ; très sporadiquement. Et toujours en pleine cavalcade, la frôlant éhontément... Il l'avait même bousculée, une fois... Au début. 

Au début ! Un début qui datait de presque dix ans. Il devait être un môme, à l'époque. Pourtant, ce n'est pas l'image d'un môme qui lui venait en tête quand elle évoquait l'incident.

Elle regarda sa montre. Il allait arriver... Allons, courage ! Plus vite ce serait fait, plus vite elle pourrait partir et rejoindre ses collègues à la cafet'. Elles lui auraient gardé une place et lui auraient commandé, comme tous les vendredis, un fromage blanc et une salade de fruits. Ensuite, elles auraient juste le temps de prendre, ensemble, un café, avant de retourner au bureau. Ça passe si vite, 60 minutes de pause déjeuner ! Mal placés, aussi, ces rendez-vous qui l'obligeaient à cette éreintante course contre la montre. 

Avant, au début... 

Ah ! au début ! Elle avait trouvé un tas de prétextes pour s'absenter une ou deux heures, de temps à autre, pendant ses heures de bureau officielles... En compensation, elle emportait des dossiers urgents à la maison. Les semaines de boulimie amoureuse, quand les mensonges auraient été par trop suspects, elle filait discrètement et son auxiliaire la couvrait. 

Mais impossible de continuer ainsi indéfiniment, bien sûr ! Impossible sans risquer des indiscrétions qui auraient mis la puce à l'oreille d'Evelyne, la femme de Bernard ou à celle de Georges, son propre mari. 

Tout de même ! Quelle aberration que ce vendredi ! Elle avait plusieurs fois proposé à Bernard des solutions plus pratiques qu'il avait fait mine de ne pas entendre.

Il faudrait qu'ils en reparlent. Et qu'elle lui dise aussi qu'elle voulait le rencontrer ailleurs, en dehors de ces sordides rendez-vous. Comme autrefois. Pas si souvent qu'autrefois, certes, puisqu'il ne semblait pas vraiment y tenir, mais un peu plus souvent que maintenant, tout de même ! 

Autrefois, ils se voyaient si souvent...

Si souvent... 

Chez l'un ou chez l'autre... 

Pour un oui ou pour un non...

Mais ils avaient peu à peu espacé les dîners « amicaux » entre leurs deux familles, puis ils les avaient supprimés. Comme ça. Du jour au lendemain. Sans même se consulter. Dans un accord tacite. 

Un peu plus tard, Bernard avait résilié son abonnement au théâtre où leurs deux couples retrouvaient une bande d'amis communs de longue date. De son côté, elle avait dû renoncer, faute de temps au x séances du ciné-club qu'ils fréquentaient tous deux. 

Bref, leur entente multiple du début ne se bornait plus qu'à ce frottis-frotta hebdomadaire qui lui laissait un goût de plus en plus amer dans la bouche. 

Elle passa dans la salle de bains, se doucha et s'enroula dans la grande serviette turquoise qu'elle avait achetée dix ans plus tôt et qui, toujours fidèle au poste, gardait ses couleurs de lagon.

Mais il n'arrivait toujours pas. 

Un empêchement ?

De dernière minute, alors ! Car dans le cas contraire, il lui aurait fait parvenir un bref message au bureau... De nouveau, elle maudit l'équipement sommaire du deux-pièces dépourvu de téléphone. « L'appartement étant le plus souvent vide, à quoi bon engager des frais » avait raisonnablement fait remarquer Bernard. 

Mireille rit en silence et sans joie. Avec lui, de toute façon, tout finissait par déboucher sur des raisons économiques. Il lui avait confié, quelques semaines plus tôt que l'appartement servait depuis peu aux ébats de l'un de ses collègues et que finalement, il aurait dû y penser avant : excellente façon de couvrir, sans bourse délier, les frais d'électricité et l'entretien hebdomadaire assuré par la gardienne. 

Ils n'étaient donc pas les seuls, Bernard et elle, à se « vautrer » là... 

Cette réflexion la fit s'approcher du lit, retrousser les couvertures et examiner les draps avec méfiance. Mais tout était impeccable. 

Tout de même, ça ne pouvait pas continuer ainsi .

A vrai dire, que faisaient-ils encore ensemble ? Plus de complicité, de tendresse, de curiosité, de plaisir... Alors à quoi bon ? Qu'est-ce qui les maintenait qu'est-ce qui la maintenait, elle, dans l'ornière stupide de cette liaison ? Bernard ventripotait et blanchissait. A quarante cinq ans ! Comment serait-il à cinquante ?... À soixante ?... Georges aussi, bien sûr, était sur la même pente ; mais c'était son mari. On n'accepte pas d'un amant ce qu'on est obligé de tolérer chez un mari !

Elle eut soudain envie de crier, de lacérer l'horrible canapé, de marteler la salle à manger massive. 

Dans quelques minutes, Bernard arriverait, lui poserait un rapide baiser sur la tempe en lui murmurant un « ça va ? » sans saveur au creux de l'oreille. Elle-même, avec un sourire de contrefaçon lui demanderait comme d'habitude des nouvelles d'Evelyne, ce dont, bien sûr, elle se moquait éperdument. 

Dire qu'il y a quelques années c'étaient des questions incessantes sur tout et sur rien, un déballage joyeux de récits accompagnant leur effeuillage gourmand... Et ces rires, ces ravissements quand ils étaient pris dans le tourbillon cyclonique de leur désir insatiable.

Insatiable ! 

Une boule enfla dans la gorge de Mireille. Elle était totalement rassasiée de Bernard. Depuis longtemps. 

Il ne lui restait en fait qu'à faire preuve de courage en tirant les conclusions de ce cruel bilan.

Elle se rhabilla à la hâte et descendit les cinq étages en courant.

 

Le jeune homme des escaliers discutait avec un ami, dos appuyé contre les boîtes aux lettres. Il eut un regard surpris quand Mireille s'avança vers lui d'un pas résolu. Son sourire naissant disparut quand la jeune femme, d'un « Excusez-moi » assez sec le força à se pousser pour libérer l'accès aux casiers gris.

Il y eut un tintement presque joyeux quand la clef tomba au fond de la boîte, aussitôt rejointe par le rubis que Mireille s'était offert elle-même le jour anniversaire de leur première "chute"... Indifférence ou pingrerie, Bernard n'avait jamais "retenu" cette date...

La jeune femme quitta l'immeuble sans se retourner.

 



 


Petite histoire :
La  rupture  est aussi publiée sur le site de Jean Calbrix.
La fiche auteur de Joëlle se trouve : ICI

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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 10:33
Le truc de la famille

Alphonse Allais

Je n’ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille avantages particuliers dont la nomenclature m’entraînerait trop loin.

Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que d’infériorités morales, que de consternants déboires !

Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, lesquelles ne sont que jeux d’enfant pour une famille.

 

J’ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m’a littéralement ravi et qui – l’avouerai-je ? – m’a fort incité à convoler et à procréer.

Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l’idée de plus un bon coin de reste.

Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d’un wagon.

Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon.

Un monsieur – le père, évidemment, et le mari – se tenait dans le fond, fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse.

Mon parti fut vite pris, tant m’avait charmé ce joli tableau de famille. Je pénétrai.

Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un hideux rictus de mécontentement.

Un coup de sifflet et nous voilà partis.

Alors, changement à vue.

La père remet sa pipe dans son étui.

La maman remmaillote le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux bagages et remet un peu d’ordre dans l’économie de son corsage.

Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin, bien sages.

Tout ce monde s’endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement.

L’apaisement dura jusqu’à l’approche de la prochaine station.

À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités.

La pipe, la maman dépoitraillée, le tout-petit qui gueule, les gosses qui soufflent dans leurs trompettes.

Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.

Il en fut ainsi à chaque station jusqu’à Bruxelles, où je me rendais, en compagnie fortuite de ces gens.

Je vous prie de croire que pas un voyageur n’eut l’idée d’envahir notre compartiment.

Et je pensai que – peut-être bien – le monsieur à la pipe s’était marié et avait créé des enfants dans l’unique but d’éloigner de son wagon, quand il voyagerait, les intrus.

 

 

 

En savoir plus... : 

Pour une présentation d'Alphonse Allais (1854-1905), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Et pour d'autres textes en ligne de l'auteur, il y a bien sûr :  Ebooks libres et gratuits .

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 07:13

MADEMOISELLE COCOTTE


Guy de Maupassant


Nous allions sortir de l’Asile quand j’aperçus dans un coin de la cour un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d’appeler un chien imaginaire. Il criait, d’une voix douce, d’une voix tendre : « Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle » en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je demandai au médecin :

– Qu’est-ce que celui-là ?

Il me répondit :

– Oh ! celui-là n’est pas intéressant. C’est un cocher, nommé François, devenu fou après avoir noyé son chien.

J’insistai :

– Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au cœur.

Et voici l’aventure de cet homme qu’on avait sue tout entière par un palefrenier, son camarade.

 

« Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils habitaient une élégante villa au milieu d’un parc, au bord de la Seine. Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon cœur, niais, facile à duper.

« Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le suivre. Il n’y prit point garde d’abord ; mais l’obstination de la bête à marcher sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s’il connaissait ce chien. Non, il ne l’avait jamais vu.

« C’était une chienne d’une maigreur affreuse avec de grandes mamelles pendantes. Elle trottinait derrière l’homme d’un air lamentable et affamé, la queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête, et s’arrêtait quand il s’arrêtait, repartant quand il repartait.

« Il voulait chasser ce squelette de bête et cria : “Va-t’en. Veux-tu bien te sauver ! Hou ! hou !” Elle s’éloigna de quelques pas et se planta sur son derrière, attendant ; puis, dès que le cocher se remit en marche, elle repartit derrière lui.

« Il fit semblant de ramasser des pierres. L’animal s’enfuit un peu plus loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques ; mais il revint aussitôt que l’homme eut tourné le dos.

« Alors le cocher François, pris de pitié, l’appela. La chienne s’approcha timidement, l’échine pliée en cercle, et toutes les côtes soulevant sa peau. L’homme caressa ces os saillants, et, tout ému par cette misère de bête : « Allons, viens ! » dit-il. Aussitôt elle remua la queue, se sentant accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les mollets de son nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.


« Il l’installa sur la paille dans son écurie ; puis il courut à la cuisine chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle s’endormit, couchée en rond.

« Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu’il gardât l’animal. C’était une bonne bête, caressante et fidèle, intelligente et douce.

« Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée d’amour d’un bout à l’autre de l’année. Elle eut fait, en quelque temps, la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent à rôder autour d’elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une indifférence de fille, semblait au mieux avec tous, traînait derrière elle une vraie meute composée de modèles les plus différents de la race aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des ânes. Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand elle s’arrêtait pour se reposer sur l’herbe, ils faisaient cercle autour d’elle, et la contemplaient la langue tirée.

« Les gens du pays la considéraient comme un phénomène ; jamais on n’avait vu pareille chose. Le vétérinaire n’y comprenait rien.

« Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes les issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les décidât à s’en aller.

« Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C’était une invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout moment dans l’escalier et jusque dans les chambres de petits roquets jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.

« On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la ronde, venus on ne sait d’où, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient ensuite.


« Cependant François adorait Cocotte. Il l’avait nommée Cocotte, sans malice, bien qu’elle méritât son nom ; et il répétait sans cesse : “Cette bête-là, c’est une personne. Il ne lui manque que la parole.”

« Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre : “Mademoiselle Cocotte, au cocher François.”

« Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours ses longues mamelles ballotantes. Elle avait engraissé tout d’un coup et elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon des gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt qu’elle avait essayé de courir.

« Elle se montrait d’ailleurs d’une fécondité phénoménale, toujours pleine presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l’an à un chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la race canine. François, après avoir choisi celui qu’il lui laissait pour « passer son lait », ramassait les autres dans son tablier d’écurie et allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.

« Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier. Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu’ils rencontraient.

« Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte. L’homme, désolé, chercha à la placer. Personne n’en voulut. Alors il se résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait l’abandonner dans la campagne de l’autre côté de Paris, auprès de Joinville-le-Pont.

« Le soir même, Cocotte était revenue.

« Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, à un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l’arrivée.

« Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée, efflanquée, écorchée, n’en pouvant plus.

« Le maître, apitoyé, n’insista pas.


« Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n’osa pas la lui disputer.

« Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François, il lui dit avec colère :

« – Si vous ne me flanquez pas cette bête à l’eau avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous ?

« L’homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle, préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu’il ne pourrait entrer nulle part tant qu’il traînerait derrière lui cette bête incommode ; il songea qu’il était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri ; il se dit que vraiment un chien ne valait pas ça ; il s’excita au nom de ses propres intérêts ; et il finit par prendre résolument le parti de se débarrasser de Cocotte au point du jour.

« Il dormit mal, cependant. Dès l’aube, il fut debout et, s’emparant d’une forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.

« Alors le courage lui manqua, et il se mit à l’embrasser avec tendresse, flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant tous les noms tendres qu’il savait.

« Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter. Il ouvrit la porte : “Viens”, dit-il. La bête remua la queue, comprenant qu’on allait sortir.

« Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l’eau semblait profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et ramassant une grosse pierre, il l’attacha de l’autre bout. Puis il saisit Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu’on va quitter. Il la tenait serrée sur la poitrine, la berçait, l’appelait “ma belle Cocotte, ma petite Cocotte”, et elle se laissait faire en grognant de plaisir.

« Dix fois il la voulut jeter, et toujours le cœur lui manquait.

« Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le plus loin possible. Elle essaya d’abord de nager, comme elle faisait lorsqu’on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait coup sur coup ; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis tout l’avant du corps s’enfonça, tandis que les pattes de derrière s’agitaient follement hors de l’eau ; puis elles disparurent aussi.

« Alors, pendant cinq minutes, des bulles d’air vinrent crever à la surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner ; et François, hagard, affolé, le cœur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans la vase ; et il se disait, dans sa simplicité de paysan : “Qu’est-ce qu’elle pense de moi, à c’t’heure, c’te bête ?”

 

« Il faillit devenir idiot ; il fut malade pendant un mois ; et, chaque nuit, il rêvait de sa chienne ; il la sentait qui léchait ses mains ; il l’entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux ; et ses maîtres, vers la fin de juin, l’emmenèrent dans leur propriété de Biessard, près de Rouen.

« Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains. Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le fleuve à la nage.

« Or, un jour, comme ils s’amusaient à batifoler dans l’eau, François cria soudain à son camarade :

« – Regarde celle-là qui s’amène. Je vas t’en faire goûter une côtelette.

« C’était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s’en venait, les pattes en l’air en suivant le courant.

« François s’en approcha en faisant des brasses ; et, continuant ses plaisanteries :

« – Cristi ! elle n’est pas fraîche. Quelle prise ! mon vieux. Elle n’est pas maigre non plus.

« Et il tournait autour, se maintenant à distance de l’énorme bête en putréfaction.

« Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulière ; puis il s’approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il examinait fixement le collier, puis il avança le bras, saisit le cou, fit pivoter la charogne, l’attira tout près de lui, et lut sur le cuivre verdi qui restait adhérent au cuir décoloré : “Mademoiselle Cocotte, au cocher François.”

« La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur maison !

« Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force vers la berge, en continuant à hurler ; et, dès qu’il eut atteint la terre, il se sauva éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou ! »


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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 06:08

Pied qui croyait prendre


Azarian



L’Escarcelle, une taverne dénuée de charme, aurait dû faire l’affaire pour mon premier rendez-vous avec lui. J’avais entendu dire qu’il était respecté dans le milieu, ce qui en soi n’est pas gage de sécurité. D’ailleurs avec un nom pareil, on se demandait bien dans quels genres de magouilles pouvait tremper le larron. J’en avais entendu des surnoms stupides, mais celui-là, c’était le pompon : Chaussette. De quoi vous faire une belle jambe ! Si je puis dire.

Donc, j’attendais au comptoir, tripotant nerveusement les ficelles de mon col, une cervoise m’aurait bien occupée, mais l’aubergiste semblait coincé avec un vieux poivrot lui tenant la chique (avec le recul c’était du chiqué). Pour me distraire, j’ai gambergé sur cette histoire de surnom. Chausse-trappe, aurait pu dériver en chaussette, non, trop tarabiscoté. Dans le milieu certains utilisaient les chaussettes pour planquer la drogue ou comme fronde mais le gaillard n’était ni un revendeur de rêves, ni un bagarreur. J’allais abandonner quand une odeur fétide de vieille meule avancée m’imprégna les narines. Le bonhomme était là, me tendant une main douteuse dans laquelle il s’était probablement mouché. Ma foi, je pensais bien avoir élucidé son sobriquet.

— Chausset’ pour t’servir, lâcha-t-il en postillonnant copieusement. T’as la camelote gamin ?

Je désignais un paquet posée contre le mur, recouvert de frusques et bien ficelé.

— Ca m’a p’us l’air d’une port’ qu’un tableau ton colis. débita-t-il en m’assenant son haleine putride.

— C’est bien le but, rétorquais-je en évitant de respirer.

— Hé t’es un p‘tit futé toi, s’amusa-t-il en m’envoyant une claque derrière l’épaule. Va don’ nous dégoter une tabl’, j’nous trouve d’quoi se rincer le palais.

Le terme « rincer » convenait parfaitement à la cervoise digne d’une eau de lessive.  Bien que désireux d’échapper aux effluves de mon vis-à-vis, je tentai de vérifier mon hypothèse sur le sobriquet du bonhomme.

— Ah, ça jeunot, ça remonte à loin. Du temps où j’donnais encore dans «la voltige ». Mont’ en l’air, com’ toi petit. J’avais pris le coup d’ toujours ôter mes guiboles avant un barbotage : plus discret. Mais ce jour-là, l’bourgeois que je venais délester était un vicelard. Vla t’y pas qui l’avait fricoté une plaque de glu juste devant son coffre fort. De nuit j’ai vu qu’du feu. J’sentais bin q’ca m’collait la patte, mais j’ai pensé qu’l’ménage laissait à désirer. Mais plus ça allait plus ça collait ! Et j’ai fini par comprendre. J’sais pas si c’était une glu de sorcier, mais bougre nom ! ça collait bien. Et pour m’carapater, j’ai dû laisser mes chaussettes.

— Ridicule comme piège, répondis-je. Si vous aviez eu des chaussures, vous filiez tout pareil.

— C’est là qu’tu trompes le môme. La combine c’tait pas de coincer le tire-laine, mais d’ garder ses bottes. Car figure-toi qu’dans c’te bourgade, y’a que sept cordonniers en tout et pour tout. Et y’sont tous à même de reconnaître leur boulot. T’penses bin qu’ l’ client revient régulièrement. Comprends ‘ty l’astuce ? Si t’as les galoches, t’as le bonhomme. Sauf que pour les chaussettes ! c’est une aut’ paire de manches, gloussa-t-il. Allez ! à une prochaine, lança-t-il en s’en allant le tableau sous le bras.

Quant à moi ma bourse ayant retrouvé un poids raisonnable, je me dirigeais vers l’aubergiste. Et commençait à lui conter l’histoire de Chaussette. Sur quoi, celui-ci parti d’un grand éclat de rire.

— Te fatigue pas, je la connais la ritournelle à Chaussette. T’aurais bien dû me demander avant gamin, maintenant c’est trop tard.

— Comment ça ? questionnai-je inquiet.

— Si on l’appelle Chaussette ce vieux briscard c’est parce qu’il n’a pas son pareil pour repérer les pieds tendres. Il te les réchauffe et les fait marcher. Allez, explique moi, c’était quoi votre marché ? minauda le tavernier en se penchant pour la confidence.

Loin d’être un habitué de l’Escarcelle, je rechignai à m’épandre sur mes affaires. Pourtant, j’étais ferré et je finis par parler du tableau volé et en donner une description, dont le nom du peintre. A la fin l’aubergiste s’exclama :

— T’aurais pu en tirer trois fois ça mon gars !


 * * *


— Et voilà comment je me suis fait rouler par Chaussette.

— J’imagine que si t’es là à moisir avec moi, c’est que t’as essayé de retrouver la Chaussette et de lui arranger le portrait, supputa mon compagnon de cellule.

— J’en ai pas eu l’occasion. J’ai appris un peu trop tard qu’on surnommait l’aubergiste la Balance. Mais je me doute bien que Chaussette devait le savoir. Il doit être loin à l’heure qu’il est. Tu vois il avait bien tricoter son coup.  

— T’as pourtant l’air de pas avoir le moral dans les chaussettes, railla mon collègue.

— Eh bien j’imagine la tête de ce vieux roublard quand il essayera de revendre le tableau. Et ça me console.

Devant l’air interrogateur de l’autre, je continuai :

— Mon surnom, moi, c’est l’Artiste.


En savoir plus...  : 

On peut trouver Azarian sur le forum littéraire (SFFF) des Songes du Crépuscule,

et on peut trouver  cette histoire et d'autres sur son blog : Au Chaos d'Azarian,

ou encore passer par la  fiche auteur d'Azarian .

 

 

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18 juin 2009 4 18 /06 /juin /2009 06:28

Gramoun


Marie-Catherine Daniel



Elle sort doucement, la bouteille de dessous la pile de grenouillettes aux couleurs tendres. Lentement, elle dévisse le bouchon puis hume avec délices le vieux rhum si désiré. Elle a tout prévu : dans le bonnet de layette blanche du baptême, repose le petit verre délicat offert par la Chinoise de la boutique le jour où elle lui a annoncé l’heureux événement. Tranquillement, elle verse l’alcool. En buvant, son regard se perd loin, là-bas vers la mer. Le soleil du bonheur vient de toucher l’horizon. Elle sourit : que la liberté est chère mais qu’elle est belle !

Le deuxième verre est encore plus doux. Elle a presque envie de pleurer mais... non !, le temps des larmes, même de joie, est terminé. Terminé.


 

On frappe à la porte. Elle se fige.

« Police, ouvrez Madame, nous savons que vous êtes là ! »

Le verre se brise en éclats de sang du couchant. Stéphanie aimerait faire de même mais Gramoun ricane dans sa tête et l’en empêche.


***


L’enfant est né coiffé : « un bon signe »  a plaisanté la sage-femme, qui a crû nécessaire d’ajouter que cela porte chance. Sauf que sous la « coiffe », les cheveux étaient maillés et là, la sage-femme n’a rien dit.

Les premiers jours, Stéphanie a soigneusement lavé la tête du nourrisson avec le shampoing spécial prescrit par le médecin. Elle lui a donné le sein des heures durant sans se décourager du peu de lait qui en coulait. Elle a supporté les cris du bébé et quand, enfin, ils se sont apaisés, elle a cru que son amour de mère avait triomphé du mauvais sort. Elle a accepté, alors, de passer au biberon. Puis, comme les cheveux de la fontanelle restaient maillés malgré ses soins, elle a consulté la tisaneuse. Trois jours plus tard, les boucles libérées de leur gangue, le bébé apprenait à sourire. Stéphanie est allée remercier Saint-Expédit et tout sourire, elle a préparé le baptême.


 

Mais quand le vieux curé a eu un malaise juste au moment où il oignait l’enfant, que celui-ci a poussé un cri si puissant qu’on aurait dit celui d’un coq en train de brûler vif, Stéphanie a su que l’enfer ne faisait que commencer.


 

Pendant des jours et des nuits, elle a essayé de redonner le sein au nourrisson malgré les cris de sa mère qui la traitait de folle car le lait ne venait pas. La colère du bébé remplissait la maison de jour et de nuit, soutenue par les biberons de la mère qui menaçait Stéphanie de l’assistance sociale si celle-ci ne la laissait pas faire.

Elles sont allées voir le curé qui leur a conseillé patience et prières et s’est extasié de la ressemblance entre le garçon et Stéphanie. Elles ont fait le tour des églises et surtout des autels dédiés à Saint-Expédit. Dans les bus qui les menaient à Saint-Philippe, Saint-Benoît, Plaine des Palmistes, Saint-Gilles, des chuchotements effrayés et, une ou deux fois, des signes de croix entr’aperçus du coin de l’œil, les accompagnaient. La hargne de l’enfant, pourtant revêtu de sa robe de baptême, était si ardente quand les présences sacrées l’enveloppaient, que Stéphanie et sa mère attendaient d’être seules avec lui pour pénétrer dans l’église ou s’approcher de l’oratoire.

Stéphanie, épuisée, de ces longues nuits sans sommeil a fini par aller voir le médecin qui lui a prescrit des somnifères. Pour soulager un peu sa mère qui refusait d’en prendre aussi, elle a trouvé l’astuce du bain. Trempé longtemps dans l’eau refroidie au frigo pour cet usage, le nourrisson finissait par s’engourdir et dormait quelques heures.

Mais il est tombé malade et bien sûr, la mère a insisté pour que Stéphanie l’emmène chez le docteur. Celui-ci a trouvé le bébé adorable et bien éveillé quoiqu’un peu chétif. Son rhume n’était affaire que de quelques jours, de fortifiant et de mouche-bébé. Pour calmer les pleurs, il a proposé de doubler la dose de lait maternisé, a donné une pommade pour les gencives et rappelé à Stéphanie de bien prendre ses somnifères et de ne pas oublier de s’occuper un peu d’elle.

Elle a suivi les conseils. Tout le temps du rhume, le mouche-bébé a extirpé tant et tant d’infection que le petit corps se détendait de jour en jour. Et de nouveau, un doux sourire est venu de temps à autre éclairer ses yeux clairs. Stéphanie a laissé sa mère doubler la dose du biberon. Pour la première fois, le nourrisson, a dormi une nuit complète. La jeune femme  a fêté l’événement en allant chez le coiffeur.


 

Mais le rhume s’est trop vite arrêté de couler. Stéphanie a eu beau injecter et réinjecter de l’eau salée dans les narines, la saleté ne pouvait plus être atteinte. A commencé alors, une période de cauchemars : l’enfant s’est remis à hurler, partout sur son corps en commençant par les ailes du nez, sont apparues des plaques d’un eczéma purulent. Une flambée foudroyante de l’infection balayait les quelques barrières érigées par les prières et les soins : la vilenie suintait de partout. Stéphanie a repris les bains froids y ajoutant de la teinture d’aloès à dose de plus en plus forte. Chaque aube et chaque crépuscule, elle s’est prosternée, les genoux sur une règle de bois, devant la Vierge et Son Enfant. De jour en jour, de nuit en nuit, les jérémiades et les cris de sa mère lui sont devenus de plus en plus insupportables. La mégère la traitait de tous les noms, l’accusant de ne savoir rien faire, de tout mal faire, d’être souillée elle aussi, exigeant qu’elle retourne voir le curé ou « quelqu’un d’autre ».

Quand les premières dents sont sorties, c’étaient les canines !

Stéphanie est allée voir le sorcier.


 

Celui-ci l’a scruté longuement, lui intimant d’un geste de ne pas parler. Elle n’a pas pu soutenir longtemps les yeux flamboyants et sa tête s’est abaissée.

« Il y a un arbre dans ta cour, a annoncé lugubrement le mage. Et qu’y avait-il dans cet arbre ? »

Stéphanie a brusquement tout compris : Paul et elle étaient assis sous le manguier de la cour quand Paul lui a annoncé son départ pour la métropole; elle a senti son sang se retirer de tout son corps. A ce moment-là, pour nier la douleur, elle a donné à Paul les traits de Gramoun. L’invocation de son grand-père et grand-oncle tout à la fois a réussi : son amour pour Paul a immédiatement disparu et elle a regardé l’homme partir avec un sourire méprisant. Dans son ventre, l’enfant a pris le poids d’un pilon.


 

La cérémonie a eu lieu à minuit à la pleine lune suivante. Le sorcier, déjà bien imbibé de rhum, est arrivé vers 11 heures, suivi de son assistant portant le cabri et un grand sac de sport plein à craquer. Stéphanie, une heure plus tard, était trop saoule pour qu’autre chose que des scènes grimaçantes lui tiennent lieu de souvenirs : un sabot de bouc ensanglanté qu’elle glisse sous la tête de lit ; la face déformée du mage, les lèvres collées aux siennes pour lui déverser dans la bouche un alcool aux relents de vomi ; elle, faisant la même chose à l’enfant qui hurle, s’étrangle, et se tait enfin ; l’assistant impassible, qui tapote doucement le djembé lancinant.


 

Mais l’eczéma s’est à peine calmé et ce sont les molaires qui ont percé. Il fallait attendre le RMI du mois suivant pour retourner voir le sorcier.

Alors, Stéphanie, puisque l’enfant avait des dents, a arrêté le lait et l’a mis aux légumes. Elle a jeûné aussi et interdit à sa mère de stocker ou de consommer tout produit animal à l’intérieur de la maison.

Le bébé a maigri et le Mal qui se cachait sous la chair rose est apparu : le pus teintait le corps entier d’un jaune maladif, le ventre est devenu un bubon dur aux veines saillantes, mais ce que la  mère n’a pas pu supporter c’est de voir révéler le faciès de Gramoun à mesure que fondaient les joues rougies par l’eczéma.


 

Stéphanie n’a pas eu de larmes à offrir à sa mère. Elle ne voulait même pas insister auprès du curé qui refusait de mener l’enterrement mais la sœur de son père a pris les choses en main. Il n’y a pas eu de veillée, ce qui a permis à Stéphanie de ne pas montrer sa honte au grand jour. Au cimetière, elle a raconté aux voisins venus scruter son désespoir, qu’une amie s‘occupait du bébé pendant quelques jours. Même sa tante n’a pas franchi le seuil de la maison.


 

La nuit qui a suivi l’enterrement, Stéphanie a donné un biberon additionné de rhum à Gramoun. Il a ricané, plein de joie mauvaise, fêtant sa victoire en se vautrant dans le lit de sa fille morte de sa réincarnation.

Quand il s’est endormi le sourire aux lèvres, Stéphanie s’est glissée dans l’obscurité jusqu’à la maison du sorcier.

Elle lui a offert sa jeunesse et a obtenu l’ultime rite d’exorcisme.


 

Gramoun dormait toujours quand elle a glissé le lacet autour de sa tête et la petite croix de buis mouillée d’eau bénite a scintillé d’un éclat rouge en touchant la poitrine cacochyme mais cela ne l’a pas réveillé.

Gramoun dormait toujours quand Stéphanie s’est glissée avec lui dans la nuit sombre et bruissante.

Gramoun dormait toujours quand sa petite fille l’a jeté dans la ravine. Un coup de vent et de pluie a étouffé le bruit de sa chute en enfer.


 

***


 

Mais le sorcier n’est pas aussi puissant que Gramoun. Ou peut-être la jeunesse de Stéphanie était trop entamée pour être suffisante ?

Les policiers sont là et, dans les bras de l’un d’eux, Gramoun gazouille comme un bébé.

Stéphanie réalise alors ce qu’Ils doivent penser. Des larmes de soulagement embuent ses yeux. Non ! Le sorcier est puissant ! Son calvaire est terminé et celui de Gramoun va commencer. Pour lui l’assistance sociale et, pour elle, la liberté d’être… même si c’est en prison.


 

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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 10:34
Dis papa, dis maman, c’est quoi vivre ?

Michel Vanstaen



    Elle pose le livre sur la table de chevet, le prix machin chose, elle ne sait plus très bien, mais elle se doit de le lire. Que montrer aux collègues de travail si ce n’est son intérêt pour la culture. Elle remonte le drap, se pose le masque sur les yeux, ferme la lumière et s’enfonce doucement dans le lit.

    Il pose le cognac sur la table, s’allume une dernière cigarette et se laisse dériver au fil de ses pensées. La journée s’est  bien passée. Les contrats en prévision ont tous été honorés. Le président lui a même souri subrepticement au détour d’un couloir. L’avenir s’annonce lumineux.

     Un bref passage à la salle de bain et il la retrouve déjà endormie. Il se blottit contre son corps et laisse ses lumières intérieures s’éteindre l’une après l’autre.

     ELLE et  LUI.

 

***

 

    Bertrand repousse du pied le caillou qui lui meurtrit la cheville, remet le carton en place et vérifie que la couverture protège au mieux Clarisse. Avec tous ses trous, tu parles d’une protection, mais ils n’ont que celle là. Heureusement, ce soir, le vent n’est pas de la partie. La pluie, ils ont appris à s’en fiche, abrités sous un porche parmi tant d’autres.

    Clarisse bouge dans son sommeil en émettant des bruits bizarres. Cela ressemble à des ronflements, mais salement rouillés. Pourvu qu’elle ne se chope pas quelque chose, c’est toujours la galère pour se faire soigner.

    Il se cale sur le côté et laisse le temps prendre possession de ses rêves.

    A ces moments là, il pense toujours à Clarisse. Elle a la chance, sans doute la dernière, de s’endormir à peine allongée. Lui attend souvent longtemps, utilisant ces longs instants à chercher le moyen de s’en sortir. Ce ne sont pas les hypothèses qui lui manquent. Les moyens de leur donner vie, il ne le sait que trop bien, sont tellement illusoires.

    Il ferme de nouveau les yeux et se laisse bercer par les gémissements de sa femme.

    CLARISSE et BERTRAND.

 

***

 

    Le réveil sonne toujours trop tôt pour lui. D’une main endormie, il trouve la bête maléfique et l’éteint d’un geste maladroit. Sept heures du matin, ce n’est pas une heure pour des gens comme eux. Ah, les délices des grasses matinées bien au chaud ! Mais aujourd’hui, le quotidien les attend.

    Elle s’est éveillée également, se glisse hors du lit et se dirige vers la salle de bain. C’est à lui de préparer le petit déjeuner, pas assez rapide !

 

***

 

    Le bruit de la circulation tire Clarisse de ces mauvais rêves. Bertrand ronfle à poings fermés. On dirait une locomotive des temps passés. Rien que la pensée d’avant lui fout le bourdon. Elle se secoue comme un animal trempé et se décide à le laisser dormir. Encore quelques minutes de bienheureuse inconscience, il ne les a pas volées.

 

***

    Un bisou vite fait et elle se dirige vers le parking. Lui préfère le métro. C’est vrai que travailler en plein centre ville... Enfin, on ne peut pas tout avoir ! Il resserre le col de son manteau, il ne fait pas chaud ce matin. Elle prend la route de la zone industrielle. Elle aime cette voiture, le chauffage est ultra rapide. Elle a horreur d’avoir froid au volant.

    Il attend quelques minutes que la rame sorte de l’ombre.

    Elle attend quelques minutes pour sortir de la ligne des feux rouges.

 

***

 

    Ils se dirigent vers l’avenue. Clarisse a tapé deux cigarettes à des lycéens en partance. Le temps est couvert et s’est bien rafraîchi. Ils resserrent leurs vieux anoraks. C’est plus symbolique qu’autre chose. Bertrand marche de son pas saccadé, un vieux problème de genou mal soigné. Comme d’habitude, le regard des gens est un mélange de fuite et de curiosité. Au début, cela les a fait rire, puis sourire. Ensuite est venue la haine. Pourquoi ? Qu’ont-ils donc de différent ? Ils respirent, ils mangent (de temps en temps), ils pissent, ils défèquent, comme tout le monde, comme le premier regard du matin, comme tous ces gens qu’ils croisent. Bon dieu, ce n’est pas vrai ! C’est çà qu’on appelle la justice sociale ?

    Ils arrivent devant le bistrot. Le patron les a pris en sympathie et leur offre le café du matin, souvent le seul de la journée.

    Une goutte d’eau dans un océan de vide.

 

***

 

    La pause de midi est son moment préféré. Du qu’en dira t on jusqu’aux discussions métaphysiques, elle se sent dans son élément. Rien ne lui échappe, ni les facéties des uns, ni les certitudes des autres. Ce qu’elle adore par-dessus tout, ce qui la fait vraiment vibrer, la publicité. Vanter les mérites de ceci, énumérer les avantages de cela, le rêve profondément ancré de ressembler à toutes ses postures, de ne faire qu’une avec cet amalgame de choix, de vies, de libertés. Elle se sent comme guidée, c’est tellement facile, tellement reposant.

    Lui n’a pas trop l’impression d’être en pause. Même au self, on parle boulot, mais il aime çà. La journée se doit d’être un long enchevêtrement de décisions, de coups de téléphone, de réunions. C’est comme cela que l’on avancera, que la société fera des bénéfices, et qu’il pourra embrasser au plus près sa carrière.

    Elle arrange son maquillage et se retrouve assise à son bureau.

    Il se regarde un instant dans la glace de l’entrée.

 

***

    Ils ont fait la manche toute la matinée, dans le froid et le mépris, tout juste de quoi se payer deux sandwiches. C’est assis sur le bord de la fontaine qu’a lieu le repas. Cela fait longtemps qu’ils ne s’occupent plus de savoir si l’eau est potable ou non. La pluie ne tombe toujours pas, mais c’est imminent. Une cigarette qui a vécu plus d’une vie de mégot leur insuffle un peu de chaleur. Bertrand observe Clarisse à la dérobée. Qu’est-elle devenue ? Que sont-ils devenus ? Elle était belle, mais tant de rudesse sont passés au-delà  de ces yeux que c’en était un autre temps. Quel chemin tortueux  les a menés là ? Et s’il était parti avant, s’il l’avait quittée alors que tout était encore normal, elle aurait pris un autre chemin, elle y serait arrivée, il en est sûr. Mais cette pensée lui déchire les tripes. L’abandonner pour qu’elle ne le devienne pas. Car ils le sont, avec ou sans étiquette. Il lui prend doucement la main. Elle a compris.

    Ils reprennent le chemin de la rue.

 

***

    La journée s’achève pour lui. Le temps de saluer ses collaborateurs et il se retrouve dans la grisaille humaine qui arpente les trottoirs. Il ne s’y intéresse pas, se dirige vers la bouche de métro.

    Elle se retrouve dans le cocon feutré de sa voiture, pensant au millier de choses à faire avant de rentrer. Elle sait très bien qu’elle n’en fera qu’une infime partie, mais cela remplit l’espace.

 

***

    L’après-midi a été salué par une pluie discontinue. Ils se sont protégés comme ils ont pu, tantôt dans une entrée d’immeuble, le plus souvent le long des murs. Le ciel se dégage en ce début de soirée. C’est le moment de demander quelques pièces. Mais les passants sont bien trop conditionnés à passer. La moisson est maigre. 

 

***

    Ce  matin, la douleur lui perfore le bas ventre. Un univers à elle seule, avec ses vagues, ses replis, son insistance. Le docteur a essayé de l’amadouer avec le mot magique : stress. Un peu de repos et tout rentrera dans l’ordre. Mais elle ne l’entend pas ainsi et le lui fait savoir de toute sa violence refoulée. Cela fait une semaine qu’il est en arrêt, ce qui ne l’empêche pas de téléphoner au bureau. Pas question de se laisser déconnecter !

    Elle a quitté la maison comme tous les jours, mais avec un passager clandestin. La peur a pris possession de ses entrailles. Si elle ne s’imposait qu’aux toilettes, cela pourrait aller. Mais elle a élu domicile dans les méandres de son ventre, se cachant, se déjouant de ses tentatives naïves. Hier soir, solitaire dans la salle de bain, elle a pleuré. Enfin, quelque chose de sérieux. La peur a momentanément reculé, la laissant profiter de la chaleur de son mari. Mais aujourd’hui, retour à la case départ.

 

***

    Clarisse a les mains froides. Pas de la température ambiante qui, ce matin, leur fout la paix. Toute la nuit, Bertrand a respiré bizarrement, comme si un intrus avait squatté sa gorge. Elle ne sait comment l’exprimer, un raclement, une brûlure, un truc pas  normal. Il a beaucoup bougé dans son sommeil, se réveillant pour se rendormir aussitôt. Elle a du le déplacer pour que sa tête ne heurte pas le trottoir à chaque quinte de toux. Evidemment, c’est le moment qu’a choisi le carton pour se déchirer. Une nuit de merde ! Avec autre chose en prime, une inquiétude en sourdine. Mais pas le temps de s’en occuper, elle a décidé d’aller au centre médical. Tant pis si la queue dure toute la journée, cela fait maintenant assez longtemps que Bertrand se trimballe cette saloperie.

    Ses yeux s’ouvrent et embrassent l’espace de ceux de sa femme.

 

***

    Elle arpente la salle d’attente à l’écart des autres, n’a aucune envie de parler. Elle se mord la langue trop souvent, comme si cela pouvait ralentir les battements de son cœur. Depuis combien de temps est-il entré ? Une demi-heure, un monde ? Elle s’en fout, se concentrant sur sa démarche tremblante. Pas question de s’arrêter, la peur en profiterait pour la harceler à nouveau. Elle a découvert récemment l’existence d’un vide à l’intérieur de sa tête, à moins que ce ne soit son corps, elle ne sait pas très bien. Mais elle ne veut pas tomber. Jamais, jamais ! Le pressentiment de devoir y poser des mots la terrorise et la rassure. Mais pour l’instant, elle attend, elle attend, elle attend.

    L’horizon apporte soudain son écume de blancheur. Ce ne sont que des infirmiers. Elle se précipite, mais aucun ne s’est occupé de lui. Ils lui conseillent d’attendre. Elle connaît.

    Son regard appréhende les alentours. La blancheur de l’hospital, la couleur de la pureté pour mieux faire la nique aux armadas de microbes, de virus. Mais ce sont les images de la merde et de l’urine qui s’imposent. Elle a envie de fuir. Mais par où, tout semble se terminer dans un cocon de blanc putréfié. Sa respiration se fait haletante. Il faut se reprendre. Elle pense très fort à lui, se fait mal, a l’impression que son crâne vient de retrouver sa soupape de sécurité, et s’aperçoit que sa cheville a heurté un radiateur. Tout le monde la regarde. Merde !

 

***

    Pas simple de s’y retrouver dans ce marécage de formulaires. Clarisse n’y comprend rien. Clarisse en a marre. Clarisse est venu pour que l’on soigne Bertrand.

Une infirmière essaie de l’aider, mais elle a l’air tout aussi paumée. Elle s’excuse, précisant qu’elle est intérimaire, qu’elle s’y connaît en piqûres et compagnie, mais que la paperasse, ce n’est pas son fort. Elle va se renseigner, promis. Clarisse n’a qu’à l’attendre là. Là, en l’occurrence, est un mélange de salle de classe dépoussiérée, d’arrière cours après la pluie, et de ce que l’on voudra du moment que çà arrête de puer.

    Ils sont arrivés tôt ce matin, ce qui leur a permis de rentrer assez vite, mais pas assez. Il a fallu attendre leur tour. Attendre ! Qu’est-ce qu’ils font tout au long des jours, apeurés quand la nuit devient somnambule et menace de les dévorer. Attendre, toujours et encore ! Avec dans le regard des gens cette pitié qui cache la peur, ce mépris qui cache la peur, ce rejet qui cache la peur, cette peur pas fichue de se voir en face. Attendre !!! Mais rien ne vient. Noyés dans un amalgame d’immeubles, de rues, de porches, d’abris précaires, ils n’ont même plus droit à l’horizon. Alors, l’attente, tu parles ! Cependant, elle s’assied dans un coin, les genoux repliés sur la poitrine. L’idée de dormir lui effleure les yeux, mais pas maintenant, alors que Bertrand est quelque part, si près et déjà bien trop loin.

 

***

    Mort ! Le mot est resté coincé dans sa gorge. Ce qu’il implique, bloqué dans les méandres de sa compréhension. D’autres mots essaient de s’agripper à elle. Tout est devenu opaque. Elle ressent les mains de sa mère qui effleure ses cheveux, la douceur de l’épaule de son père quand l’agilité des larmes la dépasse. Son enfance la tire en arrière tel un aimant. Elle voudrait revenir, faire le chemin en sens inverse, dégurgiter le temps. Mais elle transpire de plein fouet l’illusion, la fuite éperdue. Elle sent une main sur son bras. L’espoir fou ! Elle ouvre les yeux en grand. C’est le docteur, l’annonceur de la mort :

    –– Vous voulez un verre d’eau ?

    « Pour te l’envoyer en pleine gueule ! » Aussitôt, elle a honte de sa pensée. Mais pourquoi lui a t-il dit çà ? Pourquoi veut-il tout casser ? Ce n’est pas vrai. Non ! Non ! Non ! Elle ne veut pas. Qu’on lui rende LUI. Tout de suite ! Maintenant ! Mais un étau la maintient face à la réalité, la broie comme un vieux rêve inutilisé. Ses mains se posent sur ses joues. Plus jamais les siennes. Le monde se comprime encore un peu plus. Alentour, rien n’a bougé. Comme si ! Elle comprend que c’est encore une vacherie, qu’on essaie de lui faire croire. Mais en même temps, les mots font leur chemin, s’imprime en contretemps de la réalité. Cependant, le rythme est lancé, la musique se berce au sérail d’un vide qu’elle n’ose pas encore regarder. Elle se dégage de l’étreinte de tous ces gens, blancs comme la mort. Ses pas sont timides, incertains, renouvelés à chaque fois. Soudain, la folle étreinte du soleil l’enveloppe de vertiges. Elle n’en a cure. Elle avance.

    ELLE ! 

 

***

    Clarisse regarde l’eau couler de la fontaine. Le débit a changé, plus grave, chargé d’une masse de plomb. Assise sur le bord, ses mains courent sur la pierre, à la recherche de… Ses pleurs ont écrasés le silence, écartelé le peu qu’il lui reste, le rien qu’il lui reste. Les gens passent comme avant, vagues déridées d’un autre temps, pourtant si proche. Tout semble en retrait, décalé, refoulé. Les odeurs ont changées, se sont inversées, ont repris les chemins d’avant. Clarisse s’écroule une fois de plus.

    La saloperie a eu raison de Bertrand. C’est l’infirmière qui lui a annoncé, maladroite, tragique. L’intérim de la mort n’est pas non plus sa vocation. Elle a encaissé la voix serrée, comme à chaque insulte, chaque repli de son existence. Elle est partie sans un cri, ce qu’elle ressent est ailleurs, là où les choses sont cassées à jamais, là où la douleur se couche sur sa peau, se répand dans le moindre interstice de sa respiration. Clarisse n’est devenue que Clarisse.

    Elle se lève, se dirige au hasard.

    CLARISSE !

 

***

    Les deux femmes marchent sur le même trottoir. Elles se croisent, ne le savent pas. Une pluie de nuages s’agrippe aux angles cassés des toits. La nuit soigne son entrée sur deux visages cicatrisés de larmes.

    La ville, de nouveau, ferme ses portes.

 

 

En savoir plus ...Michel Vanstaen .

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26 mai 2009 2 26 /05 /mai /2009 08:47

LA JUSTICE DE PAIX


Octave Mirbeau

À M. Guy de Maupassant.


La justice de paix occupait, dans la mairie au rez-de-chaussée, une salle donnant de plain-pied sur la place. Rien d’imposant, je vous assure, et rien de terrible. La pièce nue et carrelée, aux murs blanchis à la chaux, était séparée en son milieu par une sorte de balustrade en bois blanc qui servait indifféremment de banc pour les plaignants, les avocats – aux jours des grands procès – et pour les curieux. Au fond, sur une estrade basse, faite de planches mal jointes, se dressaient trois petites tables devant trois petites chaises, destinées, celle du milieu à monsieur le juge, celle de droite à monsieur le greffier, celle de gauche à monsieur l’huissier. C’était tout.

 

Au moment où j’entrai, « l’audience » battait son plein. La salle était remplie de paysans, appuyés sur leurs bâtons de frêne à courroies de cuir noir, et de paysannes qui portaient de lourds paniers sous les couvercles desquels passaient des crêtes rouges de poulets, des becs jaunes de canards et des oreilles de lapins. Et cela faisait une odeur forte d’écurie et d’étable. Le juge de paix, un petit homme chauve, à face glabre et rouge, vêtu d’un veston de drap pisseux, prêtait une grande attention au discours d’une vieille femme qui, debout dans l’enceinte du prétoire, accompagnait chacune de ses paroles par des gestes expressifs et colères. Les bras croisés, la tête inclinée sur la table, le greffier, chevelu et bouffi, semblait dormir, tandis qu’en face de lui, l’huissier, très maigre, très barbu et très sale, griffonnait je ne sais quoi sur une pile de dossiers crasseux.

La vieille femme se tut.

– C’est tout ? demanda le juge de paix.

– Plaît-y, monsieur le juge ? interrogea la plaideuse en allongeant le cou, un cou ridé comme une patte de poule.

– Je vous demande si vous avez fini de jaboter, avec votre mur ? reprit le magistrat d’une voix plus forte.

– Pargué oui, mossieu le juge… c’est-à-dire, faites excuses, v’là l’histoire… Le mur en question, le long duquel Jean-Baptiste Macé accote ses…

Elle allait recommencer ses antiennes, mais le juge l’interrompit.

– C’est bien, c’est bien. Assez, la Martine, permis d’assigner.

Greffier !

Le greffier leva lentement la tête, en faisant une affreuse grimace.

– Greffier ! répéta le juge, permis d’assigner… prenez note…

Et, comptant sur ses doigts :

– Mardi… nous assignerons mardi… c’est cela, mardi ! À un

autre.

Le greffier clignant de l’oeil, consulta une feuille, la tourna, la retourna, puis, promenant son doigt de bas en haut, sur la feuille, il s’arrêta tout à coup…

– Gatelier contre Rousseau, cria-t-il ! sans bouger. Est-il là, Gatelier et Rousseau ?

– Présent, dit une voix.

– Me v’là, dit une autre voix.

Et deux paysans se levèrent, et entrèrent dans le prétoire.

Ils se placèrent gauchement en face du juge de paix qui allongea ses bras sur la table et croisa ses mains calleuses.

– Vas-y, Gatelier ! Qu’est-ce qu’il y a encore, mon gars ?

Gatelier se dandina, essuya sa bouche du revers de sa main, regarda à droite, à gauche, se gratta la tête, cracha, puis, ayant croisé ses bras, finalement il dit :

– V’là ce que c’est, mossieu le juge… J’revenions d’la foire Saint-Michel, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble. J’avions vendu deux viaux et, sauf’ vout’ respect, un cochon, et dame ! on avait un peu pinté. J’revenions donc, à la nuit tombante. Mé, j’chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout l’temps : « Finis donc, Roussiau, bon Dieu ! qué t’es donc bête ? qué t’es donc éfant ! »

Et, se retournant vers Rousseau, il demanda :

– C’est-y ben ça ?

– C’est ben ça ! répondit Rousseau.

– À mi-chemin, reprit Gatelier, après un court silence, v’là m’a femme qui mont’ l’talus, enjambe la p’tite hae, au bas de laquelle y avait un grand foussé. « Où qu’tu vas ? » que j’y dis. « Gâter de l’iau, » qu’è m’répond. « C’est ben ! » que j’dis… Et j’continuons nout’ route, Roussiau et mé. Au bout de queuques pas, v’là Roussiau qui mont’ le talus, enjambe la p’tite hae au bas de laquelle y avait un grand foussé. « Où qu’tu vas ? » que j’y dis. « Gâter de l’iau, » qu’y me répond. « C’est ben ! » que

j’dis. Et j’continue ma route.

Il se retourna de nouveau vers Rousseau :

– C’est-y ben ça ? dit-il.

– C’est ben ça ! répondit Rousseau.

– Pour lors, reprit Gatelier, j’continue ma route. J’marche, j’marche, j’marche. Et pis, v’là que j’me retourne, n’y avait personne sus l’chemin. J’me dis : « C’est drôle ! où donc qu’ils sont passés ? » Et je r’viens sus mes pas : « C’est ben long, que j’dis. On a un peu pinté, ça c’est vrai, mais tout de même, c’est ben long. » Et j’arrive à l’endreit où Roussiau avait monté l’talus… Je grimpe la hae itout, j’regarde dans l’foussé : « Bon Dieu, que j’dis, c’est Roussiau qu’est sus ma femme ! » Pardon, excuse, mossieu le juge, mais v’là ce que j’dis. Roussiau était donc sus ma femme, sauf vout’ respect, et y gigottait dans le foussé, non, fallait voir comme y gigottait, ce sacré Roussiau ! Ah ! bougre ! Ah ! salaud ! Ah ! propre à ren ! « Hé, gars, que j’y crie du haut du talus, hé, Roussiau ! Voyons, finis donc, animal, finis donc ! » C’est comme si j’chantais. J’avais biau y dire de finir, y n’en gigottait que pus fô, l’mâtin ! Alors, j’descends dans le fousséj’empoigne Roussiau par sa blouse, et j’tire, j’tire. – Laissemé finir » qu’y me dit. – « Laisse-le donc finir » qu’me dit ma femme. – « Oui, laisse-mé finir, qu’y reprend, et j’te donnerai eune demi-pistole, là, t’entends ben, gars, eune demi-pistole ! » – « Eune demi-pistole, que j’dis, en lâchant la blouse, c’est-y ben vrai, ça ? » – « C’est ben vrai ! » – « C’est juré ? » – « C’est juré ! » – « Donne tout d’suite. » – « Non, quand j’aurai fini. » – « Eh ben, finis. » Et moi, j’reviens sus la route.

Gatelier prit pour la troisième fois Rousseau à témoin.

– C’est-y ben ça ?

– C’est ben ça ! répondit Rousseau.

Gatelier poursuivit.

– V’entendez, mossieu l’juge, v’entendez… c’était promis, c’était juré !… Quand il eut fini, y revint avé la Gatelière sus la route, ous que j’m’étions assis, en les attendant. « Ma d’mipistole ? » que j’demandai. « D’main, d’main, qu’y m’fait, j’ai pas tant seulement deus liâs sus mè ! » Ça pouvait êt’ vrai, c’té ment’rie là. J’n’dis rin, et nous v’l’a qui continuons nout’ route, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble. Mé, j’chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout l’temps : « Finis donc, Roussiau, bon Dieu ! qu’t’es donc bête ! qu’t’es donc éfant ! » En nous séparant, j’dis à Roussiau : « Attention, mon gars, c’est juré. » « C’est juré. » I’ m’donne eune pognée d’main, fait mignon à ma femme, et pis, le v’là parti… Eh ben, mossieu l’juge, d’pis c’temps-là, jamais y n’a voulu m’payer la d’mi-pistole… Et l’pus fô c’est, pas pus tard qu’avant-z-hier, quand j’y réclamais mon dû, y m’a appelé cocu ! « Sacré cocu, qu’y m’a fait, tu peux ben t’fouiller. » V’là c’qu’y m’a dit, et c’était juré, mossieu l’juge, juré, tout c’qu’y a d’pus juré. »

Le juge de paix était devenu très perplexe. Il se frottait la joue avec sa main, regardait le greffier, puis l’huissier, comme pour leur demander conseil. Évidemment, il se trouvait en présence d’un cas difficile.

– Hum ! hum ! fit-il.

Puis il réfléchit quelques minutes.

– Et, toi, la Gatelière, que dis-tu de ça ? demanda-t-il à une grosse femme, assise sur le banc, son panier entre les jambes, et qui avait suivi le récit de son mari, avec une gravité pénible.

– Mè, j’dis ren, répondit en se levant la Gatelière… Mais, pour ce qui est d’avoir promis, d’avoir juré, mossieu l’juge, ben sûr il a promis la d’mi-pistole, l’menteux…

Le juge s’adressa à Rousseau.

– Qu’est-ce que tu veux, mon gars ? tu as promis, n’est-ce pas ? tu as juré ?

Rousseau tournait sa casquette d’un air embarrassé.

– Ben, oui ! j’ai promis… dit-il… mais, j’vas vous dire, mossieu l’juge… Eune d’mi-pistole, j’peux pas payer ça, c’est trop cher… ça ne vaut pas ça, vrai de vrai !

– Eh bien ! il faut arranger l’affaire… Une demi-pistole, c’est peut-être un peu cher, en effet… Voyons, toi, Gatelier, si tu te contentais d’un écu, par exemple ?

– Non, non, non ! Point un écu… La demi-pistole, puisqu’il a juré !

– Réfléchis, mon gars. Un écu, c’est une somme. Et puis Rousseau paiera la goutte, par-dessus le marché… C’est-y convenu comme ça ?

Les deux paysans se regardèrent, en se grattant l’oreille.

– Ça t’va-t-y, Roussiau ? demanda Gatelier.

– Tout d’même, répondit Rousseau, j’sommes-t-y pas d’zamis !

 

– Eh ben ! c’est convenu !

Ils échangèrent une poignée de main.

– À un autre ! cria le juge, pendant que Gatelier, la Gatelière et Rousseau quittaient la salle, lentement, le dos rond, les bras ballants.

 

 

Petite histoire : Ce texte est paru dans "Les  Contes de la Chaumières" (1894).

Pour une rapide présentation d'Octave Mirbeau (1848-1917), vous pouvez,  par exemple, aller voir  ICI.

Quant aux "contes de la Chaumière", vous en trouverez la version intégrale sur  Ebooks libres et gratuits (un vrai trésor, cette bibliothèque en ligne de livres du domaine public...).
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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 06:09


Geneviève, Andriaka et le vieux tamarinier
(fin)

Xavier de Viviés

 


La tempête toucha l’île en début d’après-midi. Elle se déchaîna jusqu’au petit matin, bousculant les maisons, ravageant les plantations et causant la mort d’une dizaine d’hommes. Des trombes d’eau s’étaient abattues sur les hauts de l’île et la montagne vomissait par toutes ses rivières des cataractes d’eau boueuse, des blocs de basalte et des arbres arrachés. Un tamarinier vieux d’au moins 300 ans faisait partie de la sarabande. Il était énorme et portait les marques de nombreux combats victorieux contre d’autres cyclones. Il avait été emporté avec tout un pan de montagne vers le fond d’un cirque et, dévalant la rivière Saint-Etienne, il voguait vers la mer. Tournoyant dans les flots boueux comme un arbrisseau de l’année, il laissait tantôt apparaître sa ramure échevelée, tantôt un réseau de racines enchevêtrées.

 

A une vingtaine de miles de là, la Garonne ressenti les premiers effets du cyclone au moment ou la vigie signalait une terre à l’horizon. Cette configuration était la pire que le capitaine pouvait imaginer. Aux dangers d’une tempête en pleine mer s’ajoutaient ceux liés à la proximité d’une côte inconnue, une côte dont les abords seraient en outre très certainement infestés de débris de toute sorte. Et la nuit tombait.

S’ils n’avaient pas été aussi près du but, il aurait fait tout affaler sauf un tourmentin sur le mât de beaupré et aurait fui sous le vent en faisant le gros dos. Mais c’était courir le risque de se perdre, et d’ailleurs, une fuite en aveugle si près des côtes était une option suicidaire. Il fit réduire la voilure, ne laissant que ce qu’il fallait de toile pour que le bateau reste manœuvrable et fit route vers l’île dans l’espoir d’y arriver avant qu’il ne soit trop tard. Il recommanda à Dieu son âme et son bateau, sans vraiment y croire tant les choses semblaient avoir été diaboliquement agencées pour les conduire à leur perte, et il se prépara à affronter sa dernière tempête.

Ils furent éperonnés par le gros tamarinier quatre heures plus tard. Le choc qui stoppa net le bateau ne le surprit pas. Il l’attendait au contraire et il ressentit une sorte de soulagement à l’idée que sa responsabilité s’arrêtait là ; une très fugace impression. Instantanément remplacée par le bruit bizarre que fit son crâne quand il éclata contre le bastingage. La Garonne avait été éventrée, deux de ses mats s’étaient couchés sous la violence du choc, et elle accusait une gîte qui ne laissait aucun doute quant à la gravité de la situation : elle aurait coulé bien avant que le soleil ne se lève.

 

Geneviève était sur sa couchette au moment du choc. Appuyée contre la cloison, elle avait eu la chance de ne pas être projetée comme la plupart de ses compagnes qui gisaient inanimées dans la pièce. Elle comprit immédiatement que c’était la fin et décida de sortir sur le pont. Il était hors de question qu’elle attende entre ces murs que le bateau l’engloutisse. Elle mourrait certainement, elle ne voyait pas comment il pourrait en être autrement. Mais pas de cette façon-là, pas sans se battre. Dans l’immédiat, il lui fallait survivre au naufrage. Trouver une épave à laquelle s’accrocher quand la Garonne irait au fond. Après, il serait toujours temps de se lamenter, elle aurait au moins gagné quelques heures.

Le spectacle à l’extérieur était hallucinant. Le bateau semblait avoir éclaté comme un fruit trop mûr. A quelques mètres d’elle le pont avait été arraché, ainsi que le flanc tribord du navire sur près de la moitié de sa longueur. De là où elle se trouvait, elle pouvait voir l’intérieur du bateau, de l’entrepont à la cale. Et dans ce trou, un arbre énorme se dressait, ses racines immergées dans les flots bouillonnants comme si elles étaient fichées en terre. A chaque vague il semblait saisir à pleines branches des portions du pont, des cloisons, des coursives, et les broyait en mille planches. A grands coups de griffes il coupait la coque en deux, comme s’il était animé d’une volonté de destruction.

Son dernier assaut avait emporté la cloison centrale de l’entrepont, découvrant une pièce au fond de laquelle Geneviève aperçu l’homme qui avait été embarqué à Madagascar. Il était vivant et semblait lutter contre quelque chose qui l’entravait. Le prochain coup de boutoir de l’arbre ne lui laisserait aucune chance s’il ne bougeait pas d’ici là. Il l’avait compris et se débattait en silence mais sans espoir : il était à plat ventre, ses jambes prises sous un entrelacs de poutres et de planches qu’il ne pouvait atteindre. Il cria comme un fou quand il vit Geneviève au-dessus de lui. Il lui montrait les planches et semblait lui intimer l’ordre de venir à son aide.

Elle eut d’abord un vieux réflexe de colère contre les mâles en général dont les manières ne semblaient décidément pas changer beaucoup à travers le monde.  Elle s’apprêtait à lui répondre comme elle l’aurait fait à un matelot aviné mais une image la rendit à la réalité. A quelques pas d’elle une masse blanchâtre gisait au pied de l’escalier de la dunette. C’était le ventre énorme du docteur Bonenfant dont la chemise, troussée par la pluie et le vent, battait contre le mat qui lui avait écrasé la tête.

- « Joyeux Noël docteur. » Lui dit elle avec un mélange de haine et de jubilation. Puis elle sauta dans les branches de l’arbre, le seul chemin qui lui permettrait d’atteindre l’homme qui luttait en dessous. Elle parvint à le rejoindre et, unissant leurs efforts, ils libérèrent ses jambes et s’accrochèrent à une branche maîtresse du tamarinier au moment où celui-ci se dégageait de l’épave. L’arbre bascula en arrière, projetant Geneviève dans les flots. Elle commençait à couler, surprise par la douceur de cette eau qu’elle s’attendait à trouver glaciale, quand elle se sentit tirée en arrière. Cramponné à l’arbre, l’homme lui avait saisi les cheveux et la ramenait à lui.

 

Quelques instants plus tard ils assistèrent à la fin de la Garonne. Malgré le vent qui continuait à hurler ils eurent soudain l’impression que le silence s’était fait autour d’eux. Le fracas des vagues sur les flancs démembrés du bateau, les craquements de la coque, les claquements des voiles déchirées, tous ces bruits de mort s’étaient subitement éteints dans un grand plouf.

Ils restèrent silencieux pendant de longues minutes, attentifs aux mouvements de l’arbre, craignant qu’il ne se retourne ou qu’il s’enfonce à la suite du bateau. Mais il semblait avoir trouvé un équilibre. Momentanément rassurés, les deux naufragés levèrent alors les yeux l’un vers l’autre.

- Joyeux Noël à toi aussi monsieur le grand noir ... Et à toi aussi ma vieille Geneviève. Sacré réveillon. Toute seule au milieu de rien. Sur un arbre. Et avec un sauvage. J’aurais mieux fait de rester avec Marie et les autres. De toute façon je vais mourir. De soif ou de faim ... ou alors c’est toi qui vas me manger hein ? Hé tu m’entends ? Elle avait raison Marie, tu ne sais pas parler.

- Non je ne vais pas te manger. On sera mort de soif avant d’avoir vraiment faim, tu ne risques rien.

- Hein ? Tu parles ? Tu parles Français ?

- Oui. J’ai appris avec le prêtre qui vivait au fort. Il m’a appris à chanter en latin et à parler en français. Mon père est le roi du pays où les soldats ont construit leur fort.

- Pourquoi tu étais prisonnier alors ?

- Mon père est vieux, il craint les soldats. Mais à moi ils ne font pas peur. J’ai réuni les guerriers qui avaient encore du courage pour voler les vaches des blancs. Mais je n’ai pas eu de chance.

- Pas de chance ! Non. C’est vrai, on n’a pas eu beaucoup de chance. Comment t’appelles-tu ? Que je sache au moins avec qui je vais mourir.

- Andriaka. Et je ne vais pas mourir.

 

La tempête se calma au bout de quelques heures, peu après le lever du jour. L’eau autour d’eux était marron et ils virent qu’ils étaient très proches de l’île. Des pans de montagne semblaient dériver en l’air entre des nappes de nuages gris. Le vent et les courants les rapprochaient de la côte. Geneviève n’osait pas croire qu’ils parviendraient tout de même à s’en sortir vivants. Pourtant au bout de quelques heures, le vieux tamarinier s’échoua sur une grande plage de sable noir. Ils rampèrent jusqu’à la lisère de la forêt et s’écroulèrent au pied d’un arbre. Serrés dans les bras l’un de l’autre pour tenter de se réchauffer, ils passèrent leur première nuit sur Bourbon.

Le lendemain, Andriaka dit à Geneviève qu’il comptait monter dans la montagne. Depuis si longtemps que les blancs envoyaient des malgaches en esclavage sur Bourbon, il était sûr que certains s’étaient enfuis vers l’intérieur pour résister. Des guerriers ne deviennent jamais des bêtes de somme. S’il y en avait il les trouverait. Geneviève n’hésita pas longtemps, la perspective d’avoir à chercher asile auprès d’un colon, même riche, ne l’intéressait plus vraiment. Elle suivit Andriaka.

 

Le 4 juin 1766, l’arrière petit-fils d’Andriaka et Geneviève signa un document historique avec le gouverneur de Bourbon. Depuis plus de 70 ans, tout le sud de l’île et les deux cirques de l’ouest appartenaient aux marrons, ces esclaves en fuite qui avaient pris le maquis. En quelques années, Andriaka avait fédéré autour de lui les groupes de fuyards qui survivaient, dispersés dans la montagne et tentaient d’échapper aux « chasseurs de noirs ». Un peuple s’était constitué autour du couple étrange qu’il formait avec Geneviève. Un peuple qui avait résisté aux assauts des français, de plus en plus furieux au fil des années. Qui avait prospéré même, allant jusqu’à entreprendre des échanges avec certains colons qui n’avaient finalement pas plus envie qu’eux de se battre pour l’exclusivité de l’occupation de cette île. Le document reconnaissait aux Marrons la souveraineté sur leur partie de l’île, il abolissait l’esclavage, qui d’ailleurs ne faisait plus florès depuis longtemps tant les colons craignaient les expéditions sanglantes qui étaient régulièrement menées contre ceux d’entre eux qui oubliaient le respect qu’on doit à un être humain. En contrepartie, le document précisait que les Marrons s’engageaient à lutter auprès des colons contre les Anglais. Un autre engagement avait été pris, bien que ne figurant pas sur le traité destiné à l’administration de la cour, celui de faire front commun contre les Français le jour où Bourbon déciderait de s’émanciper de la tutelle royale.


 

 

 

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