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Je suis vieux.
Mais il ne se passe pas deux jours sans que je traîne mon pliant jusqu’au cagibi du couloir. L’exercice me dérouille les genoux. Tourner la clé me désengourdit les doigts. Ouvrir la porte me fouette le sang. Je me pose le fessier sur la toile tendue et j’enclenche la remontée du temps. Je rajeunis au fur à mesure que mes yeux escaladent les étagères. Il est rare que je sois seul. J’ai un fidèle public d’octogénaires mal dégrossis : des hippopotames dans mon expo de faïence.
- peuh ! grince Michel, t’aurais dû v’nir à Munich avec nous z’autres. T’en s’rais pas r’venu.
Excursionner avec notre Club du 3ème âge ? Non merci. Je supporte pas ce groupe d’ulcéreux ulcérés… Ahanements et récriminations : très peu pour moi. Pourtant le musée du Pot de Chambre aurait sans doute mérité que je fasse une exception. Tant pis, j’avais qu’à lire le programme.
Droit dans ses croquenots Michel m’asticote, l’embonpoint dominateur. L’excès de bière lui a poiré le bide. Il cligne de l’œil. Un tic chiant car je sais jamais si c’est du lard ou du cochon.
- T’rends compte, y’en a même un avec la tronche d’Hitler au fond.
Michel a raison, j’ai l’air de quoi avec mes cinq bourdalous vierges maintenant que la bande a pu admirer les pièces rares en porcelaine peinte du ZAM ?
Voici ma modeste collection détrônée par deux mille vases de nuit décoratifs.
- Juju Sagnol en sortant d’là il a pissé sur un lampadaire pour rigoler. Tiennard nous a tous engueulés. Paraît qu’les teutons z’aiment pas les blagues à la française.
J’admire Tiennard. Trimballer cette bande de péquenots à travers l’Europe est une gageure, pas une sinécure. Mais il récidive chaque année. J’vais pas le plaindre non plus. Grâce à cette corvée culturelle, il voyage gratis.
- J’suis pas d’humeur Michel. Je t’raconte ou tu décampes. L’musée d’là-bas il est pour tout le monde et n’importe qui. Ici, y’a que les pots de chambre de nos mariées. Tiens, la Martine. T’as dansé à sa noce. Ses cheveux flambaient. Electriques qu’y z’étaient. T’en pinçais pour elle.
Mon pliant est à portée de pots. J’en saisis un. Blanc avec une anse ronde. Michel se tait. Sa pomme d’Adam bouchonne entre deux plis du cou. Je lui raconte Martine. Sa préférée.
Mais elles sont là toutes les cinq : les filles de 1924.
Etiennette la douce aux mains calleuses. Claudine si joyeuse que la vie aurait dû lui sourire. Hélène qui rêvait de la ville mais avait épousé Bernard. Martine belle à croquer pour nous, les gars de 1924… Croquée par Jean, un fermier plus âgé, et assignée aux pis laiteux, queues en tire-bouchon et autres plumes d’oie. Michel renifle, son œil cligne et cligne.
Je ne m’écoute pas raconter. Mon regard est rivé sur le pot du haut. Moins nu que les autres à cause du sparadrap qui le rafistole depuis le jour où il a chu de mes mains tremblantes. Le pot de chambre de Léoncia. Dans lequel j’ai bu le vin blanc mélangé au chocolat fondu des petits déjeuners nuptiaux, il y a quelque soixante ans déjà. Hier !
Les filles de 1924 ont fait mentir les statistiques : même Jean est encore de ce monde. Tandis qu’elles… J’ai obtenu leurs reliques mariales en m’improvisant conteur. Maris et amoureux en redemandent.
Mais le bourdalou de Léoncia a toujours été mien.
Je n’en parle jamais à haute voix : je lui parle avec mon cœur.