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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 07:55

Si la mort ne s'en mêle pas


Xavier de Viviés


Prologue

Le 30 juin 1895, alors qu’il assistait à la remise des prix à l’école élémentaire de Manosque, Antonin prit conscience pour la première fois de son don. Son camarade Leonardo Capponeli montait sur l’estrade pour recevoir son troisième prix d’excellence de la matinée ; celui d’arithmétique cette fois-ci. A quelques pas de là, les parents de Leonardo ne savaient plus quelle attitude adopter tant la réussite de leur fils les comblait de fierté et les emplissait de confusion. Ils se tenaient tous les deux debout contre un pilier du préau, les mains tellement encombrées des livres reçus par Leonardo qu’ils ne pouvaient même plus joindre leurs applaudissements à ceux des autres parents présents à la cérémonie. D’ailleurs, l’auraient-ils pu qu’ils n’auraient jamais osé applaudir. Ils savaient, depuis le temps, que la relative tolérance dont les habitants de la petite ville faisaient preuve à leur égard était étroitement dépendante de l’humilité qu’ils affichaient en toute circonstance.

Après avoir reçu son prix des mains du directeur de l’école, Leonardo, qui s’apprêtait à redescendre de l’estrade, fut retenu par monsieur Lepage, leur instituteur. L’homme qui occupait la place d’honneur au milieu du corps enseignant se leva alors et, s’adressant à Leonardo autant qu’à l’assemblée il se présenta ; c’était le recteur de l’académie. S’il était parmi eux ce jour là, expliqua t-il, c’était pour faire honneur au jeune et déjà brillant Leonardo Capponeli. Il était venu spécialement pour le féliciter de ses résultats au concours du certificat d’étude : Leonardo était premier de l’académie et troisième au niveau national ; un classement précisa-t-il, qui honorait l’école et la ville de Manosque, mais aussi l’académie des Basses Alpes dans son ensemble. Un tonnerre d’applaudissement raisonna alors sous les frondaisons des marronniers qui ombrageaient la cour de l’école et Leonardo, muet de surprise, reçu les poignées de mains du recteur, du directeur de l’école, de monsieur le Maire. Lui, un gamin de 12 ans en culottes courtes et chemise du dimanche, il était traité comme un homme par tous ces imposants personnages.

Antonin qui participait avec enthousiasme à ces acclamations, se rassit brusquement sur sa chaise. Un souvenir venait de l’assaillir, qui le bouleversa. C’était plus de trois ans auparavant, Leonardo venait d’arriver avec ses parents, ils fuyaient la misère de leur Calabre natale et venaient de s’installer à Manosque. Sa petite taille, sa timidité et son fort accent italien l’avaient d’emblée désigné comme la tête de turc de l’école. Le Rital, ainsi que l’appelaient la plupart des élèves, était sans arrêt soumis aux moqueries, canardé de marrons bien durs ou de boules de neiges mouillées selon la saison. Et il était systématiquement désigné par une demi douzaine de doigts accusateurs chaque fois que la menace d’une punition collective était brandit par monsieur Lepage qui passait sa vie à rechercher un coupable, pour un chahut, un encrier renversé ou une obscénité écrite sur le tableau noir. Un matin d’hiver, alors que Leonardo ramassait en pleurant son cartable dans une flaque de boue sous les yeux moqueurs des autres enfants, Antonin avait eu une vision. Il l’avait vu qui trônait sur un tas de livre, entouré de personnages importants, et ovationné par l’ensemble de la ville. Ce drôle de rêve éveillé l’avait surpris, et il l’aurait sans doute inquiété s’il avait eu quelques années de plus, mais il ne s’en soucia pas longtemps. A 9 ans, il était encore si souvent témoin d’événements extraordinaires que celui-ci ne lui parut pas plus notable que l’étrange pouvoir de son père qui pouvait, avec sa montre, commander au train d’apparaître à la sortie du tunnel. Il oublia donc cette hallucination.

Le triomphe de Leonardo venait de la lui remémorer et il découvrit en même temps que ce n’était pas une hallucination mais une vision de futur qu’il avait eu ce matin d’hiver. Une scène prémonitoire d’une précision extrême, pas tant sur les détails de la scène que sur la signification qu’elle recelait.

Antonin était cloué sur sa chaise, le bruyant tapage en l'honneur de son camarade ne lui parvenait plus qu'à travers un voile. Complètement centré sur lui-même, il prenait lentement conscience de ce qu'il venait de vivre. C'était tout à la fois terrifiant et exaltant. Quand la peur l’emportait il tentait de se rassurer en se persuadant qu’il venait de l’inventer ce lointain souvenir d’hiver ; mais dans le même temps il priait pour que ce ne fût pas le cas. Et dès qu'il se persuadait à nouveau qu'il avait réellement pressenti le triomphe de Leonardo, à plus de trois années de distance, il se raidissait à nouveau de frayeur. Frayeur à l'idée de voir le destin dans le blanc des yeux, à l'idée de voir la mort de sa mère, la sienne peut être. Il resta longtemps dans cet état fébrile, balançant, non pas entre satisfaction et inquiétude, mais entre un enthousiasme délirant et une terreur sans nom.

Cette incertitude lui devint vite insupportable et il passa le reste de la journée à se demander comment il pourrait savoir s'il avait rêvé ou s'il avait réellement eu cette vision prémonitoire. Et puis la solution s'imposa, limpide. Il venait de se souvenir d’un autre de ces étranges rêves éveillés qu’il avait fait lors des dernières vacances de Noël. C’était sa cousine Eloïse qu’il avait vue alors, en robe de mariée, souriant sous le porche d'une église au bras d'un militaire. Eloïse, la grande Lolo avec son bec de lièvre, sa langue de vipère et son pied bot. Celle-là, personne ne parierait un sou sur son mariage, c'était une vieille fille née, un cas d'école. Il lui faudrait une dot de princesse pour espérer coincer un nigaud et encore, il vaudrait mieux qu'il soit aveugle et sourd en plus d'être nigaud. Cette scène lui étant apparue peu après qu'il eut vidé les fonds de bouteilles qui traînaient sur la table du repas de Noël, il n’y avait guerre prêté attention, se contentant de ricaner à l'idée du décalage entre ce rêve et l'hystérique réalité qu'était sa cousine. Maintenant elle prenait une toute autre dimension.

L'été passa et Antonin, sans vraiment oublier ni le triomphe de Leonardo ni la vision de sa cousine en toilette nuptiale, parvint à laisser ses interrogations de côté. Au début de l’automne, alors que les vendanges touchaient à leur fin, il remarqua un curieux changement de comportement chez Eloïse. Elle qui avait l'habitude d'imposer partout sa démarche cahotante et son esprit sarcastique, comme pour se venger sur tout le monde d'être née si moche et si méchante, devint soudain discrète, mélancolique et même, presque affectueuse avec ses jeunes cousins. Une pluie de grenouille n'aurait pas plus surpris Antonin, ni les autres membres de la famille qui, hésitant entre le soulagement et l’inquiétude, se demandaient ce que pouvait bien cacher ce curieux revirement. La vérité ne tarda pas à éclater, quand la tante Hortense, la mère d'Eloïse, remarquant que les linges intimes de sa fille étaient restés immaculés depuis trop longtemps, la contraignit à donner des explications. Eloïse retrouva alors toute la puissance de son caractère. Oui elle était enceinte, et elle aimerait bien voir qui aurait le front de le lui reprocher. Elle avait séduit un homme, c'est bien ça que toute sa famille attendait depuis si longtemps non ? Alors ! On ne pouvait pas la couvrir de paroles de pitié insultantes à longueur d'année, lui prédire un terrible désert amoureux pour cause de laideur et lui reprocher ensuite d'avoir trouvé l'amour. L'amour ? lui demanda son père, tu es vraiment sûre qu'il s'agit de ça ? Qui c'est d'abord qui t’a … qui t'a fait ça ?  Tu crois qu'il va te garder maintenant qu'il a bien rigolé avec toi, pauvre petite innocente ?

Mais Eloïse était tout sauf innocente ; à présent que son secret était éventé elle savait ce qu'il lui restait à faire. Le lendemain elle se présenta tout naturellement à la boulangerie, et quand vint son tour d'être servie, elle expliqua à la grosse Germaine Magnan, qu'elle désirait un pain de cinq livres et la main de son fils Lucien qui l'avait déshonorée ; bien sûr elle paierait son pain. Le pauvre Lucien qui n’avait jamais su mentir à sa mère se vit dans l'obligation de reconnaître sa responsabilité et, comme Eloïse apportait en dot un bout de terrain que lorgnaient les Magnan depuis des années, il fut convenu que le mariage aurait lieu le plus vite possible. Le mois suivant, la vision d'Antonin se réalisait. Sans uniforme pour Lucien et avec une robe discrète pour Eloïse, étant donné son état, mais là encore, les détails importaient bien moins que le sens général de la scène.

Cette fois-ci Antonin ne pouvait plus douter. Cette noce inattendue venait de transformer une invraisemblable supposition en certitude : il était capable de prévoir l'avenir, au sens le plus littéral du mot prévoir. Il accueillit cette révélation avec beaucoup plus de sérénité que la première fois. Quelques mois s'étaient écoulés depuis la cérémonie de remise des prix, il avait eu le temps de s'habituer à cette étrange idée. La crainte des surprises que pourraient lui apporter ce pouvoir persistait bien sûr, mais une crainte raisonnable, excitante même.

Il n’en parla à personne. Il ne voulait pas qu’on se moque de lui, qu’on le mette à l’épreuve ou qu’on le sollicite comme s’il était un de ces voyants qui vendent des prédictions à 20 sous sur les marchés. D’ailleurs, deux visions seulement s’étaient trouvées confirmées, et dans des conditions tellement différentes l’une de l’autre qu’il ne parvenait pas à comprendre ce qu’elles pouvaient avoir en commun. Une chose peut-être les rapprochaient : dans les deux cas il s’agissait d’un épisode à la fois très improbable au moment où il l’avait pressenti, et dont les protagonistes étaient célébrés par tout le monde. Il en conclut que son don de divination ne concernait que les événements heureux, l’envers des prédictions de Cassandre en quelque sorte. Cette pensée le rassura ; si elle était fondée il n’avait plus à redouter le fardeau de trop lourds secrets.



Intermezzo

Les mois passèrent, puis les années, sans que son don ne se manifeste à nouveau, au point qu’il finit par douter de son existence. Après tout, ça n’était peut-être qu’une simple coïncidence. Improbable il en convenait, mais quand même bien plus facile à admettre qu’un pouvoir magique.

Ce n’est que 7 ans plus tard, en août 1902, alors qu’il effectuait son service militaire à Toulon, que son pouvoir de prescience se manifesta à nouveau. Il vit coup sur coup trois scènes, concernant chacune un personnages différent et il les reconnut tout de suite comme étant de nouvelles manifestations de son aptitude à pénétrer l’avenir. La première le plongea dans un abîme de perplexité ; le personnage qui la concernait était devant lui, comme ce fut le cas les deux fois précédentes, mais d’une part il ne le connaissait absolument pas, et d’autre part il s’agissait d’un chien galeux qui traînait sa misère sur le port. Il le voyait couché à l’ombre d’un arbre, gras, le poil brillant et jouant avec une petite fille de deux ou trois ans.

Puis ce fut une jolie paysanne qui vendait des olives sur le marché de Toulon ; il la vit sur le pont supérieur d’un transatlantique. Elle observait en souriant le duel que se livraient deux jeunes gens. Ils étaient armés d’épées mouchetées mais l’ardeur des attaques et des parades laissait supposer que leur rencontre était bien plus motivée par les yeux de la belle que par l’esprit du jeu.

Après les longues années passées sans aucune manifestation de son pouvoir de divination, ces deux visions le rassurèrent. Mais sans parvenir tout à fait à ôter le doute qui persistait : il ne voyait pas comment il pourrait avoir connaissance de leur réalisation, le chien comme la jeune fille du marché lui étant parfaitement inconnus.

La troisième scène concernait quelqu’un de sa connaissance. Un caporal de son régiment, qu’il vit sur un lit d’hôpital, recevant une décoration des mains d’un officier supérieur. Celui là au moins pourrait être surveillé de près ; avec un peu de chance il allait enfin savoir si oui ou non il possédait le don de prévoir l’avenir. Il n’eut pas à attendre longtemps cette fois-ci. Au mois de novembre de la même année, un incendie ravagea une calle sèche dans laquelle une quinzaine d’hommes nettoyaient la carène d’une frégate. Ils furent sauvés par la présence d’esprit du caporal qui trancha les amarres d’une passerelle reliant le bateau au quai. L’une des extrémités de la passerelle bascula dans le bassin, permettant aux hommes, que les flammes acculaient dans un coin, de sortir sans dommages. Le caporal eut l’épaule fracassée par le coup de fouet qu’avait donné le dernier câble ainsi libéré, et il reçut les honneurs militaires pour cet acte de bravoure.

A partir de cette époque, le don de prescience d’Antonin se manifesta de plus en plus souvent. Certaines des scènes qu’il voyait lors de ses transes se trouvèrent confirmées, mais la plupart d’entre elles restèrent dans l’expectative, soit que l’événement entrevu n’avait pas encore eut lieu, soit qu’il n’en avait pas eu connaissance. Et de plus, dans deux cas au moins, la personne dont il avait pressenti l’heure de gloire était morte prématurément. Pourtant, malgré le peu de preuves tangibles dont il disposait, il était à présent absolument certain de l’exactitude de son oracle.

S’il avait espéré, quelques années auparavant, parvenir un jour à maîtriser son pouvoir au point d’en user à volonté pour son profit personnel, il se vit rapidement contraint de déchanter. L’impossibilité où il se trouvait de dater les scènes qu’il voyait lors de ses transes l’empêchait d’en tirer parti efficacement. Il garda donc le silence sur son étrange faculté et s’habitua à vivre avec elle, se contentant de la petite jouissance intellectuelle teintée de voyeurisme qu’elle lui procurait chaque fois que le phénomène se produisait. Il perdit même très vite la manie d’attendre anxieusement que les événements confirment ses prémonitions ; il savait de façon indubitable qu’elles se produiraient un jour ou l'autre, pourvu que la mort ne s’en mêle pas.



Epilogue

Le jour de son trente-deuxième anniversaire, le 17 février 1915, Antonin reçut ce qu’il est convenu d’appeler le « baptême du feu ». En fait de baptême, il avait été brusquement immergé dans un bain de sang, de fureur et d’acier. La cérémonie était dirigée par quelques dizaines de généraux, français et allemands, et elle se déroulait au son assourdissant des batteries de canons.

Ils étaient montés en première ligne la veille au soir, dans un secteur calme aux dires des ombres qu'ils avaient croisées lorsque leur compagnie prit position dans la tranchée. A six heures du matin l'enfer s'était déclenché : une préparation d'artillerie disaient les anciens, trop intense pour continuer à espérer que le secteur resterait calme. Ils allaient certainement avoir à repousser une attaque. Et ce fut le cas. Vers huit heures le silence se fit, puis ils entendirent une rumeur au loin, comme une cour d’école quand la cloche sonne la récréation, mais en plus grave. Ils étaient tous côte à côte, appuyés au parapet de la tranchée, le fusil pointé vers la plaine, la baïonnette au canon et la peur au ventre. Bientôt Antonin vit des silhouettes émerger du brouillard, de petits bonhommes qui avançaient avec une incroyable lenteur. Ils courraient pourtant ; ils tombaient aussi, beaucoup. A sa gauche, puis à sa droite, il entendit un bruit clair et rythmé qui résonnait joyeusement dans le petit matin. Il lui fallu de longues secondes pour comprendre qu’il s’agissait de mitrailleuses, et que c’était elles qui bousculaient les silhouettes au loin. Les fusils se mirent à claquer autour de lui. Les petits soldats en face tombaient toujours, de plus en plus nombreux, mais ils se rapprochaient. Les premiers arrivaient sur le réseau de barbelés, à une trentaine de mètres de la tranchée. Certains s’agenouillaient et tentaient de faire un passage dans l’écheveau d’acier avec de lourdes cisailles, d’autres derrière eux lançaient des objets vers la tranchée. Antonin comprit que c’était des grenades, il les regardait s’envoler, fasciné par la pureté des paraboles qu’elles décrivaient et il avait du mal à voir en elles des instruments de mort. D'ailleurs, bien qu'il fût tout à fait conscient du carnage qui avait lieu à quelques mètres de là, bien qu'il comprit l'immensité de l'horreur de ce massacre, il assistait à tout cela avec détachement comme s’il n’était pas concerné. Il était à nouveau en proie à une transe et voyait se dérouler, en parallèle de cette boucherie monstrueuse, des scènes de paix, de triomphes éclatants ou de petites gloires domestiques, que vivraient les pantins qui se débattaient à quelques pas de lui, ou qu’ils ne vivraient pas.

Il vit ainsi un très vieil homme, célébrant son quatre-vingt-dixième anniversaire entouré de quatre générations de ses descendants ; c’était un gamin blond, un petit allemand déguisé en guerrier qui mourut tout surpris de voir le trou qu’il avait à la place du ventre. Il vit un chef d’orchestre saluant un auditoire délirant d’enthousiasme ; c’était son voisin de droite, qui sanglotait comme un petit garçon, recroquevillé dans la tranché, une tâche brunâtre et nauséabonde maculant son pantalon. Il vit des tableaux incompréhensibles et d’une grande beauté ; il vit des ouvriers fumant une cigarette en considérant leur ouvrage ; il vit des femmes, des enfants, il vit l’avenir.

L’attaque du 17 février avait été héroïquement repoussée dirent les communiqués d’état-major ; en vérité elle fut un échec pour tout le monde, comme toutes les autres attaques. D’un côté ou de l’autre de la ligne de front, les acteurs de cette sinistre et désespérante pantomime savaient tous que la réussite tactique d’une opération n’était jamais qu’une nouvelle excroissance de sauvagerie, une tâche de plus sur l’humanité. Antonin partageait avec tous ses compagnons de misère la stupeur horrifiée devant le spectacle de la mort violente, la mutilation des corps et les hurlements de douleur. Mais un autre fardeau infiniment plus lourd pesait sur lui, un fardeau qu'il ne pouvait partager avec personne. Avec une terrible précision, il voyait le crime absolu de la guerre : il assistait à l’holocauste d’une multitude de futurs.

Peu à peu Antonin s’installa dans la routine de la guerre. Comme des millions d’hommes tout autour de lui, il apprenait à vivre avec la mort. Ils mangeaient avant de mourir, ils buvaient avant de mourir, ils dormaient avant de mourir ; ils courraient, ils riaient, ils pleuraient avant de mourir. Ils tombaient puis se relevaient, avant de mourir. Cette omniprésence de la mort, ils ne pouvaient la supporter qu’en régressant au niveau minimal de l’humanité, en ignorant de toutes leurs forces leurs consciences d’hommes. Pour ne pas devenir fou tout de suite ils vivaient comme des animaux, savourant ou supportant, au jour le jour, la réalité qui s’imposait à eux. Ils jouissaient du repos ou d’un repas chaud avec un sentiment de plénitude absolue ou ils hurlaient leur terreur et se faisaient dessus sans autre pensée que de survivre à la prochaine minute. Ceux qui ne parvenaient pas à garder ce détachement ne duraient jamais longtemps. Et il n’en fallait pas beaucoup pour baisser sa garde ; une lettre qui n’arrive pas, un camarade qui tombe, une permission trop douce ou trop cruelle, suffisaient souvent pour rendre ces hommes à leur humanité. Ils se mettaient alors à réfléchir et finissaient par se laisser emporter par la folie.

Antonin ne pouvait pas lutter. Il ne pouvait pas fermer son esprit à toutes les visions qui se pressaient maintenant en foule devant lui, sans qu’il ne puisse rien faire pour les chasser. Tous ces avenirs entrevus l’empêchaient de se barricader dans l’immédiateté de l’état animal. Chacun de ses actes était imperceptiblement ralenti par la pensée qu’il y attachait, l’instinct ne commandait plus. Il en avait conscience et savait que ça équivalait à un arrêt de mort à court terme.

Le 30 juin 1915, Antonin se porta volontaire pour une mission de reconnaissance entre les lignes. La nuit était très noire et il ne connaissait pas bien le secteur. Il se perdit dans le dédale d’entonnoirs du no man’s land, ne sachant plus s’il devait avancer ou reculer pour rejoindre sa tranchée. Plutôt que de courir le risque de se tromper de côté, il se résigna à attendre le jour pour s’orienter, il en serait quitte pour passer la journée, terré au fond d’un trou d’obus. S’il n’y avait pas d’attaque allemande ce jour-là, il avait des chances raisonnables de rejoindre les siens la nuit suivante. Mais une attaque eut lieu. Il laissa passer la vague des assaillants en simulant la mort au fond de son trou et il attendit la suite. Soit ils prenaient sa propre tranchée et alors il se retrouverait derrière la première ligne ennemie, soit ils se faisaient repousser et les survivants passeraient à nouveau sur lui pour rejoindre leur base. Il attendit, sans oser risquer un regard par-dessus le bord du cratère, puis il vit les premiers hommes refluer. D’abord les blessés qui pouvaient encore marcher, puis la masse, moins nombreuse qu’à l’aller, des soldats encore valides qui battaient en retraite. Quand le gros de la troupe serait passé, Antonin savait qu’il y aurait encore des retardataires et que ceux-ci, comme ils ne bénéficiaient plus de la relative protection du nombre, sauteraient de trou en trou pour éviter de servir de cible aux tireurs de la tranchée qu’ils venaient d’attaquer. C’était le moment le plus dangereux pour lui. Si l’un de ces traînards sautait dans son trou, il ne pourrait pas feindre la mort. Il faudrait le tuer tout de suite, avant que l’autre ne le tue. Il prit son poignard et attendit, espérant de toute son âme qu’il n’aurait pas à faire ce geste, mais tout à fait résolu pourtant. Il ne voulait pas mourir, pas s’il y avait un moyen de l’éviter.

Quand il entendit le bruit d’une course qui se rapprochait de son trou il se prépara à tuer ; tout son être était tendu vers cette nécessité, aucune pensée parasite ne venait le perturber. L’autre n’avait aucune chance, il ne verrait même pas venir le coup. Au moment où le soldat apparut au-dessus de lui, Antonin fut assailli par une vision. L’homme qui plongeait dans son trou figurait en photo sur une double page, dans un gros livre, sans doute un manuel scolaire. Autour de son portrait il y avait ceux de Goethe, de Mozart, de Schiller, de Brahms, Kant, Rilke, Marx, Bach, Klimt, Beethoven et tant d’autres. Au-dessus de tous ces personnages, un titre indiquait : « les génies allemands ».

Antonin mourut la seconde suivante, une baïonnette dans l’œil, sans savoir quel trésor le jeune homme terrifié qui le tuait apporterait à la culture humaine.


Petite histoire : Ce texte a reçu le Prix 2006 Quelles nouvelles et a été publié par les éditions La passe du vent.

Xavier est l'un des habitants de l'Antre-Lire (ou, aussi, ici ).


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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

xavier 17/12/2008 09:48

Bonjour Marie-Reine, merci pour ce commentaire, c'est encourageant.

BATAILLOUataillou reine marie 17/12/2008 08:39

captivée par le texte, j'ai aimé le personnage d'antonin.

xavier 15/12/2008 13:09

merci, Silane et Anthony, pour vos retours, c'est ce genre de compliment qui m'aidera (peut-être) à reprendre la plume.

Anthony 14/12/2008 17:29

Nouvelle très forte et poignante... Bravo

xavier 12/12/2008 08:27

Merci Alpéro et Sandrine ; effectivement ça doit être délicat de connaitre l'avenir, mais à mon avis, c'est pas ça qui a conduit le personnage à sa fin, c'est juste la boucherie ambiante. Ils étaient des millions à être mal lotis à ce moment là.