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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 12:51
Le margouillat de Grand-Mère Kal

Marie-Catherine Daniel



Naomé rentre de l’école, seule. Maman n’est pas venue la chercher. Maman a eu un accident. Elle est à l’hôpital.

À la maison, il n’y a personne. Papa est auprès de Maman. Elle, elle n’a pas le droit de voir Maman : les enfants ne sont pas admis en salle d’urgence.

Ce matin, Papa lui a confié la clé de la maison. Il lui a expliqué qu’il resterait près de Maman toute la journée et qu’elle devrait se débrouiller seule après l’école. Puis Papa a pleuré.

Naomé aussi a très envie de pleurer. Mais elle se retient. Elle pose le cartable et elle quitte la maison sans oublier de refermer à clé.


 

Naomé n’a pas beaucoup écouté à l’école aujourd’hui. Elle a beaucoup pensé à ce qu’elle pourrait faire pour Maman. C’est pendant la séance en créole qu’elle a enfin eu une idée. Laura a raconté une histoire. Naomé n’y a pas vraiment prêté attention sauf quand Grand-Mère Kal y a fait son apparition. A la Réunion, là où vit Naomé, Grand-Mère Kal, c’est à la fois, le Grand Méchant Loup et la Fée Carabosse. Mais elle a de grands pouvoirs et elle accepte quelquefois d’aider quelqu’un…si on est prêt à en payer le prix.

Naomé, comme tous les enfants du quartier, sait où habite Grand-Mère Kal. Les adultes ont beau dire que la sorcière n’existe que dans les contes et que Madame Payet n’est qu’une tisaneuse un peu folle, tous les enfants savent qu’ils disent ça pour les rassurer. La preuve : tous les parents ont interdit de s’approcher de la vieille femme.

 

Naomé est arrivée dans l’impasse où habite la sorcière. Elle longe la haie d’alamanda. Elle se rappelle Maman qui dit : « Tu vois ces fleurs jaunes, comme elles sont belles. Surtout n’y touche pas ! C’est un poison violent ! ».

La fillette a atteint le portail. Elle s’arrête. Le jardin qui entoure la maisonnette délabrée est magnifique. Il déborde de plantes. « Comme elles sont belles ! » pense Naomé. « C’est un poison violent ! » répète Maman. « Dans sa cour, Elle fait pousser ses tisanes de mort. », chuchote, lugubre, le grand frère de Vali. Naomé secoue la tête pour en chasser les souvenirs indésirables. Elle prend une grande inspiration mais sa voix est toute faible quand elle appelle : « Il y a quelqu’un ? ».

Immédiatement, l’horrible femme est au portail. Elle a surgi d’un buisson, comme un diable de sa boîte. Naomé est pétrifiée. Le regard de la sorcière la brûle jusqu’au cœur, un rictus moqueur plisse la vieille face burinée soulignant le nez crochu et bosselé. Puis, mystérieusement, les yeux s’adoucissent et leur éclat devient sagesse, le ricanement s’estompe, se transforme en sourire. Naomé se dit que Grand-Mère Kal doit faire semblant. Pourtant elle est un peu rassurée.

« Maman a eu un accident. » commence-t-elle timidement. Et comme la sorcière lui fait signe de continuer, elle lui raconte tout.

Quand elle a terminé, la vieille femme la scrute longuement. Son visage prend un air rusé et elle susurre :

« Tout service a son prix, tu le sais ? »

Une grosse boule envahit la gorge de Naomé. Elle ne peut plus parler, alors elle fait « oui » de la tête.

« Si je t’aide à sauver ta mère, es-tu prête à devenir mon apprentie ? Tu viendras, ici, deux fois par semaine et je t’apprendrai mes secrets. Un jour, ce sera toi, la tisaneuse. »

La petite fille est soudain très faible. Ses jambes flageolent, ses mains sont envahies d’un picotement, sa vue se brouille. Mais elle n’a pas le choix ! Elle sera donc la prochaine Grand-Mère Kal.

Elle tend les mains devant elle, pour montrer qu’elle ne croise pas les doigts, et, courageusement :  « je le jure sur la tête de ma mère »

« Qu’il en soit ainsi ! » approuve la sorcière.

Elle fouille dans la grande poche de son tablier de jardinière.

« Tend tes mains » ordonne-t-elle.

L’enfant obéit et la sorcière dépose au creux de ses paumes un jeune margouillat. Celui-ci est rose et transparent : on voit ses organes internes. Naomé est un peu dégoûtée mais ne bouge pas. La bestiole ne bouge pas non plus, elle fixe l’enfant avec d’adorables yeux noirs.

La sorcière sort alors de son corsage une chaîne d’or qu’elle a autour du cou. À cette chaîne, en guise de médaille, un petit ruban rouge que la vieille femme détache soigneusement. Délicatement, elle le noue à la patte du margouillat.

« Tu vas aller à l’hôpital. Là-bas, tu avaleras le margouillat. Alors tu pourras entrer car personne ne te verra. Tu trouveras ta mère et tu lui attacheras le ruban rouge au petit doigt. Puis tu souffleras trois fois  dessus et trois fois tu prononceras : « Maman, reviens. Maman, je t’aime. ». As-tu compris ? »

« Oui » répond Naomé.

 

La marche a été longue jusqu’à l’hôpital. Maintenant, Naomé est devant l’entrée. Il n’y a que des adultes, certains en blouse blanche et d’autres qui ont l’air triste. Personne ne fait attention à elle mais elle comprend que si elle entre il y aura forcément quelqu’un qui demandera ce qu’elle fait là. Alors elle saisit fermement le margouillat par la queue – il gigote un peu – penche la tête en arrière et ouvre grand la bouche. À peine le museau froid a-t-il touché sa langue que le monde bascule.

Naomé se retrouve dans une forêt. Son regard est attiré par une tache rouge. C’est le ruban et il est attaché à son poignet…  euh ! à sa patte. Car Naomé est devenue le margouillat. C’est parce qu’elle est maintenant minuscule que l’herbe lui paraît une forêt !

Puis Naomé prend conscience des odeurs. Des odeurs de médicaments, des odeurs de malades…et parmi elles l’odeur de Maman. Le petit margouillat rose ne peut pas résister : il s’élance, se faufile à travers les herbes, il atteint le bâtiment, si immense qu’il ne peut en voir les limites. Il se met à grimper. Il monte, il monte. Le chemin est long mais l’odeur se précise. Enfin, voici, la bonne fenêtre. Bien sûr, elle est fermée, mais l’odeur se faufile à travers le climatiseur qui la surplombe. Naomé, se glisse à sa rencontre sans s’inquiéter des mécanismes qui risquent de la broyer – le margouillat a l’habitude !

Maman est là, pâle et immobile. Papa, debout, est attentif à son moindre souffle.

Naomé s’approche. Vite, car elle sent qu’il y a urgence, elle détache le ruban avec ses ventouses. Elle s’emmêle un peu, doit s’y reprendre plusieurs fois avant de réussir à le nouer autour du petit doigt de Maman. Son premier souffle est un peu tremblotant ainsi que son premier « Maman, reviens. Maman, je t’aime. ». Mais les deux autres sont si fervents qu’elle en ferme les yeux.

Le long corps sous le drap blanc tressaille. Papa sursaute. Maman a ouvert les yeux. Elle demande « Où suis-je ? ».

Le margouillat repart déjà mais en pénétrant dans le climatiseur, Naomé entend Papa qui rit.

 

 

Le premier secret que la sorcière a confié à Naomé, est la recette d’une délicieuse pâte de fruits. Depuis déjà plusieurs jours, la petite fille appelle la vieille dame « grand-mère »…sans rien y ajouter de plus.




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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 10:36
Mauvaise herbe

Marie-Catherine Daniel
 
Illustrations : Eléonore Zuber


Il y a très longtemps, il y eut une grande famine à la Réunion. Aucun bateau n’était venu jusqu’à l’Ile depuis des mois. Les magasins se vidaient de leur nourriture, les pêcheurs n’arrivaient pas à attraper du poisson et presque tous les légumes et les bêtes avaient été mangés.

 

Or, à Saint-Denis, vivait un homme très riche, nommé Saturne, qui depuis des années avait amassé dans un cabanon beaucoup de balles de riz. Bientôt, cet homme fut le seul à posséder du riz et comme il était très méchant, il n’acceptait d’en vendre qu’à des prix exorbitants que peu de gens étaient capables de payer. On raconte même qu’il avait fait un pacte avec Satan et qu’à ceux qui ne pouvaient lui apporter assez d’or, il demandait en échange d’une livre de riz un bébé nouveau-né. Certains parents voyant leurs nombreux enfants prêts de mourir de faim se résignèrent à lui donner le plus jeune pour pouvoir nourrir les autres. Personne ne revit jamais les bébés mais les soirs de pleine lune, on entendait de drôles de bruits sortirent de la case de Saturne et une fumée noire s’échappait de la cour intérieure.

 

 

Evidemment, beaucoup de parents plutôt que de sacrifier leurs bébés préférèrent se glisser jusqu’au cabanon à riz pour s’en servir quelques mesures.

 

Voyant que son riz disparaissait, Saturne devînt furieux. Il partit voir un sorcier et lui demanda un sortilège pour protéger son bien. Celui-ci lui donna un sac de graines magiques et lui dit : “plante ces graines autour de ton cabanon. Bientôt de l’herbe va pousser et va de nouveau produire des graines. Ces graines auront le pouvoir de s’accrocher à toute chose, toute bête et tout homme qui les frôlent. A toi, je te donne le pouvoir de réduire en esclavage toute chose, toute bête ou tout homme porteur d’une seule graine.” Saturne, très content retourna chez lui, fit bêcher le terrain par ses serviteurs mais attendit la nuit pour planter les graines dans le secret de l’obscurité. Cette nuit là personne ne vint se servir de riz car il monta la garde. Au matin, un tapis d’herbe magique avait poussé et entourait le cabanon. Cette herbe avait une apparence très normale et ressemblait à du trèfle, mais dans la soirée des graines commençaient déjà à se balancer au bout de courtes tiges. Saturne partit se coucher, priant Satan qu’on vint le voler car il était impatient de tester son pouvoir de réduire les hommes en esclavage.

 

 

 

Or Paul Hoarau, un veuf, vivait  non loin de là. Désespéré d’entendre ses dix enfants crier et pleurer de faim, il écouta sa plus jeune fille, Paula, qui lui disait  :  “Papa, j’ai tellement faim. Nous avons tous tellement faim. S’il-te-plaît, glisse-toi jusqu’à chez Saturne et prends-lui un peu de riz. Il en a tellement qu’il ne s'en rendra même pas compte”. Hoarau finit par accepter.

 

Il s’arma d’un bâton car il pensait devoir affronter les chiens de Saturne. Mais chez celui-ci, tout était calme, hommes et bêtes dormaient du sommeil de ceux qui n’ont pas faim. Hoarau n’eut aucun mal à traverser la cour, puis la belle pelouse devant le cabanon à riz. La porte n’était même pas fermée à clef et l’homme remplit de riz le petit sac qu’il avait apporté. Il rentra chez lui en courant et cette nuit là Paula et ses autres enfants dormirent le ventre plein.

Le lendemain, la première chose que fit Saturne fut d’aller regarder si quelqu’un lui avait pris du riz. Il sut immédiatement que c’était le cas car chaque fois que lui-même prenait du riz, il marquait le niveau de riz sur la toile du sac avec un morceau de charbon. Ce matin-là la marque était à un bon centimètre au-dessus du riz. Saturne se frotta les mains : “Ah! Ah! ricana-t-il, Voleur tu n’iras pas loin !”. Il appela son meilleur chien, lui fit sentir l’herbe et le lança sur la trace du visiteur nocturne. Le chien ne mit pas longtemps à découvrir Paul Hoarau qui marchait tranquillement dans la rue en tenant Paula par la main. Saturne lui posa la main sur l’épaule : “Holà le bougre ! Ne serait-ce pas des graines de mon jardin que je vois là sur ton pantalon. Tu es désormais mon esclave.” Mais Hoarau ne semblait pas décider à se laisser faire et Saturne commença à douter qu’il eût vraiment le pouvoir d’asservir les hommes. C’est alors qu’il eût l’idée d’ajouter : “Ecoute, si tu refuses de m’obéir, je vais aller chercher les gendarmes. Ces graines et les restes de riz qu’on trouvera sûrement chez toi, les obligeront à t’envoyer en prison où on meurt de faim encore plus vite que chez les honnêtes gens.” Hoarau pensa que s’il allait en prison ses enfants n’y survivraient pas alors que s’il était esclave chez Saturne, il arriverait peut-être à chiper quelque nourriture pour eux. Et il en fut ainsi.

 

 

 

 

Ainsi, presque chaque nuit, un homme, une femme partis prendre un peu de riz chez Saturne se retrouvaient esclaves au matin. Une fois ce fut un tang , que les chiens n’eurent aucun mal à retrouver grâce à l’odeur des graines, et qui finit à la marmite. Le pouvoir de l’herbe agissait donc aussi sur les bêtes.


Paula, la fille de Hoarau, passait ses journées à se morfondre et ses nuits à pleurer. Elle se disait que c’était elle qui avait poussé son père à aller chercher le riz et que c’était donc de sa faute s’il était esclave. De plus il était tombé malade et elle s’inquiétait beaucoup car à chaque fois qu’elle arrivait à le voir, son état semblait s’être aggravé. Pourtant, il lui souriait, lui glissait quelques poignées de nourriture qu’il avait réussi à cacher dans ses poches et lui disait de ne pas perdre espoir.

Elle avait beau réfléchir et encore réfléchir, elle ne voyait pas de moyen qui puisse libérer son père et ses malheureux compagnons. Jusqu’au jour où elle entendit une vieille qui venait de voir son fils asservi par Saturne qui criait “Maudite Herbe mauvaise qui nous prend nos enfants”. “Herbe mauvaise, mauvaise herbe” pensa Paula “et la mauvaise herbe pousse partout”.

Cette nuit là, ce fut Paula qui se rendit chez Saturne. Mais elle ne prit pas de riz et ne chercha pas à éviter les graines. Bien au contraire, elle se roula dans l’herbe. Puis elle rentra chez elle. Avec ses frères et soeurs, elle décolla les graines de sa peau, de ses vêtements, de ses cheveux. Mais pas toutes car il en restait toujours un peu, toujours assez pour que le chien de Saturne les détecte. Puis les dix enfants parcoururent la ville en tous sens, semant les graines, ça et là.

 

Le lendemain, Saturne ne partit pas à la chasse aux esclaves puisque personne n’avait touché à son riz. Mais le surlendemain, quelqu’un était venu se servir et Saturne appela son chien. Dans la rue, le chien sauta sur la première personne qu’il rencontra. C’était une vieille femme qui avait bien du mal à marcher et Saturne fut étonné que ce soit elle qui ait pris son riz. Mais la vieille femme refusa d’admettre le vol malgré les graines sur sa robe. Elle cria si fort qu’un attroupement se forma. Et le chien devînt comme fou. Il courait de l’un à l’autre en aboyant car chacun avait quelques graines sur lui. L’herbe plantée par Paula et ses frères et soeurs avait poussé, avait produit des graines qui s’étaient accroché à tous les habitants de Saint-Denis. Saturne ne pouvait pas rendre esclave tous les gens car les gendarmes, dont les uniformes portaient des graines, ne croiraient jamais que tout le monde lui ait pris du riz.

 

 

 

 

 

Paula qui observait la scène non loin de là, courut chez Saturne prévenir son père et les autres esclaves qu’ils étaient libres car rien ne les différenciait plus des autres habitants. Ils rentrèrent tous chez eux en courant annoncer la bonne nouvelle à leur famille. En partant, un des jeunes garçons qui aidait la cuisinière à préparer le cari , renversa, sans le faire exprès, le pot d’huile sur le feu. Comme tout le monde avait déserté la maison, personne ne vit l’huile s’enflammer, le feu se propager à la varangue  en bois. Mais beaucoup de monde fut là pour regarder la case de Saturne et son cabanon à riz brûler allègrement dans le soleil du matin. Chacun pensa que c’était une punition divine et personne n’essaya d’éteindre le feu. Quand Saturne rentra chez lui, il était devenu pauvre.

 


Le même jour, un bateau s’ancra dans la baie de Saint-Denis et son équipage commença immédiatement à décharger des tonnes et des tonnes de riz. La famine était terminée.

Le père de Paula, grâce à du repos et de bons caris, guérit vite. Paula devint une belle jeune fille et épousa un jeune homme qui se lança dans la culture du riz. Elle et sa famille n’eurent plus jamais faim et Paula n’eût plus jamais à demander à quelqu’un d’aller voler du riz.

L’herbe est devenue si commune dans toute l’île que beaucoup croient qu’elle a toujours été là. Elle ressemble toujours à du trèfle et ses graines collent toujours autant. C’est pourquoi on l’appelle la colle-colle. Cependant elle pousse un peu moins vite qu’à sa première apparition et si vous tondez régulièrement votre jardin, les tiges n’ont pas le temps de s’allonger et de se couvrir de graines.

 

 

FIN

 

 

En savoir plus...  : Mauvaise herbe a été  publiée en 2006 par l'association IDEE (qui produit des logiciels multi-handicaps), dans un CD multimédia à destination des adhérents.

C'est pour cette occasion que Eléonore Zuber, graphiste professionnelles, a accepté très gentiment de l'illustrer.

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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 00:00


Conte du soir montagnard

Azarian

 

En s’aventurant dans les contrées reculées du vaste royaume d’Och, bien loin des plaines fertiles centrales, par-delà les plateaux pourpres et la vallée du Selan, l’aventurier audacieux peut découvrir l’imposante chaîne des Montagnes Sombres. En ces lieux inhospitaliers survit une petite tribu d’humains. Robustes, ils cohabitent avec les harpies acariâtres, les nains bougons, les farouches griffons, les ours ombrageux, et les loups affamés. Toutefois, bien que la vie soit rude pour cette petite peuplade, la nourriture est abondante pour les hardis chasseurs et les pêcheurs rusés.

Le soir, après de laborieuses journées de travail, ces hommes et ces femmes se retirent dans leurs étranges habitations mi-troglodytes, mi-cabanes, dont les entrées en bois à flanc de montagne défient le vide, reliées entre elles et au sol par un insolite réseau d’échelles de cordes et de passerelles suspendues. Après le souper, les familles passent un moment autour du feu. Alors, un spectacle étrange s’offre à l’observateur : des colonnes de vapeurs blanches s’échappent des conduits perforant la roche, glissent sur la pierre et serpentent entre les demeures.

Dans l’une d’elles, cette nuit-là, un petit montagnard, Helm, frôlant les huit révolutions, refusait d’aller dormir.

— Encore un peu ! suppliait-il.

— Allons, tu l’as assez regardée pour ce soir Helm, répliqua Elda, sa maman. La ronde des griffons sur le pic de Forgule recommencera demain soir ! Il est l’heure, la chouette l’a dit.

—…

— Helm ? menaça Elda.

— Papa ? sollicita l’enfant se tournant vers le dénommé : Herald.

Un bref regard de la jolie femme menue indiqua « hors de question que tu cèdes ! », et le grand barbu, un sourire contrit aux lèvres, recroquevilla légèrement les épaules en signe de : « Coupons la poire en deux ! ». Enlaçant sa femme par la taille, il fourra l’une de ses grosses mains cornées dans la chevelure hirsute de son fils :

— Viens au lit, mon garçon et je vais te conter une histoire.

Les grands yeux noisette de l’enfant pétillèrent d’impatience, tandis que la maman fléchissait légèrement la tête. Le message à son mari était clair : « Je te préviens : je dormirais quand tu iras te coucher ! ». Il fit une grimace et elle sourit de toutes ses dents en le laissant avec l’enfant.

     Helm s’empressa de rejoindre sa paillasse, d’ôter sa peau de mouton et ses chausses et se glissa sous les couvertures.

— Alors, quelle histoire aimerais-tu entendre ? interrogea Herald tout en sortant sa pipe et s’enfonçant dans un fauteuil.

— Une histoire de draagôn ! s’excita l’enfant.

— Ah ! Mais j’imagine que tu ne veux pas d’une de ces fables ridicules pour Occidentaux où l’un de leur petit chevalier replet se rend, seul, avec une épée magique, dans l’antre d’un dragon, et terrasse la bête d’un seul coup aussi glorieux qu’improbable.

— Nan ! Je veux une vraie histoire. Pas une histoire pour les petits bras de l’ouest !

Le rire de basse de son père résonna dans la chambre.

— Bien, j’ai une histoire que m’a contée ton grand-père quand j’avais ton âge. Et sais-tu où elle se déroule ?

— En Elfie ! … non : dans la jungle Orc ! … les steppes gobelines ?

— Non mon grand, ici même.

— Ouah.

Le chasseur alluma son tabac et tira quelques bouffées, parfumant la pièce d’une odeur de foin.

— L’histoire que je vais te conter se déroule il y a bien longtemps. A cette époque, la contrée était encore plus dangereuse qu’aujourd’hui, c’était avant l’arrivée des nains. Car, quoi qu’en disent ces chafouins personnages…

— Papa, papa, l’histoire.

— Hum, oui. En ces temps, des Trolls erraient dans les montagnes ; les harpies foisonnaient dans la forêt. Mais une menace bien plus grande planait dans le ciel.

— Un draagôn !

— Oui petit. Un grand dragon des glaces aux écailles reluisant de reflets argentés, aux ailes plus grandes que notre maison. L’écho terrible de son cri résonnait dans tous les monts alentour déclenchant des avalanches, son souffle déchaînait des tempêtes, et son ombre terrorisait les plus vaillants. On l’appelait Forgule.

— Comme le pic montagneux ?

— Eh oui !

— Vivait-il là-bas ?

— Non. En réalité, Forgule s’était installé sur le mont Hule.

— Mais il n’y a pas de mont Hule ici papa.

     Le montagnard se fendit d’un grand sourire sous sa barbe.

— Mais si ! On l’appelle maintenant le mont Carré, car lorsque Forgule en fit son repaire, il en rogna le sommet d’un coup de queue !

— La force !

— N’est-ce pas. Mais ceci n’avait rien de drôle pour notre peuple, car le dragon nourrissait une faim insatiable. Il engloutissait tout ce qui passait sous son énorme gueule. Parfois même, comme l’incarnation de la mort elle-même, il déferlait au village, démolissant nos demeures, et dévorait des familles entières.

Un frisson parcourut l’échine de Helm. Seuls ses yeux dépassaient de la couverture.

— Ça ne pouvait plus durer. Alors, l’un de nos plus grands chasseurs, Arhm « le brave », décida de se rendre au nid du dragon.

— Il n’avait pas peur de se faire manger ?

— Bien sûr, mais Arhm était malin : il attendit que Forgule soit repu et somnole pour se présenter à lui.

— Pour le tuer ?

— Seul ! Oh non, aucune chance. La tribu entière n’aurait pu venir à bout de ce dragon. Non, il s’y rendait pour négocier un accord. Il supplia la bête de laisser son peuple en paix en échange de quoi, il lui ramènerait l’objet de ses désirs. Forgule lança tout d’abord un regard goguenard en direction de la lune, et Arhm pâlit en pensant à ce que pourrait lui demander le dragon. Mais le dragon fronça son gros front écailleux et de sa voix profonde confia à notre ancêtre qu’il était las de manger tout le temps les mêmes mets. Alors si Arhm trouvait à renouveler cet ordinaire, il accepterait son marché.

— Ça alors ! S’étonna l’enfant.

— Oui, notre héros était loin de s’attendre à une quête de cet acabit. Et même si, de prime abord, celle-ci pouvait paraître simple, un dragon n’est jamais facile à contenter. Et la ronde de Arhm commença. Chaque jour, notre vaillant chasseur apportait un nouveau plat au dragon. Poissons, moutons ! Trop petits. Fruits ! Immangeables. Légumes ! Quelle horreur !

— Des vaches !

— Allons, Helm : les vaches sont rares à notre époque alors imagine en ces temps reculés.

— Donc Arhm n’a rien trouvé ?

— Rien. Et le dragon, peu satisfait de ses nouvelles expériences culinaires, tournait à nouveau dans le ciel à la recherche de la première proie venue. Alors, Arhm se rendit voir Finëa, l’une des Sagettes du village.

— Pour lui demander conseil ? Interrogea Helm.

 — Eh bien… A vrai dire, on dit que ce n’était pas la motivation première du chasseur. Finëa était une très jolie jeune fille, tu vois ? s’embarrassa Herald.

— Non… Quel est le rapport ? questionna l’enfant déconcerté.

— Aucun, tu as raison, concéda son père.

— Quoiqu’il en soit, reprit-il, Finëa finit en effet par donner un conseil à Arhm. Et le lendemain, le chasseur se rendit au nid de Forgule pour lui proposer un dernier mets. Je te donne un indice : ça vit dans l’eau et c’est répugnant.

— Du poisson-chat ?

— Beaucoup trop petit, mon garçon. Non, du Kraken !

— Les monstres marins avec des tentacules ? Mais ça n’existe pas !

— Oh que si, ça existe. Mais tu as raison, pas chez nous. Toutefois, le dragon n’en savait rien, il ne vivait dans nos contrées que depuis une centaine d’années et s’intéressait peu aux légendes locales. Arhm lui assura que rien n’était plus savoureux qu’un Kraken fraîchement pêché. Mais arguant que la prise d’une bête de cette taille ne pouvait être réalisée par un humain, il proposa au dragon de le pêcher lui-même. L’idée de se mesurer à une créature de sa taille plut au dragon, il accepta. Et, Arhm lui confectionna une canne à pêche.

— Elle devait être énorme !

— En effet, la canne n’était autre que le tronc du plus haut sapin de la forêt ; le fil de pêche, une corde conçue spécialement ; et l’hameçon, une hallebarde recourbée.

— Et l’appât ?

Son père fit la grimace.

— On dit que le dragon embrocha un Troll pour appât.

— Beurk.

— Comme tu dis.

— Mais puisqu’il n’y avait pas de Kraken, pourquoi ce mensonge papa ?

Herald tira une nouvelle bouffée de sa pipe, pour une pause convenue.

— L’unique but du chasseur était d’attirer le dragon dans un endroit fort dangereux. Dangereux, même pour ce grand prédateur : le lac Maudit. En territoire Harpie. Nulle créature dotée d’un peu d’intelligence n’osait s’y rendre. Car chacun connaissait le sort réservé aux contrevenants : ils étaient métamorphosés en statues de pierres. Nos ancêtres pensaient que les eaux du lac étaient maudites. Des superstitions extravagantes couraient sur l’endroit : on disait notamment que les victimes pétrifiées se réveillaient parfois, tels des golems traquant les importuns. Pourtant, la réalité était autre : le lac était le territoire d’une seule créature bien vivante, quoiqu’assez exotique. Avec toutes les histoires que je t’ai déjà contées, tu dois bien en avoir une petite idée, non ?

Helm remonta une main de sous les draps pour se gratter la tête, puis ses yeux s’élargirent lorsque la mémoire lui revint :

— Un basilic !

— Exactement ! Un basilic qui, d’un seul regard, transforme toutes créatures vivantes en statues de pierres.

— Et Arhm s’en doutait, proposa l’enfant.

— Pas le moins du monde, sourit son père. Pour lui, le lac était bel et bien maudit et c'est pourquoi il chercha bien vite une excuse pour laisser le dragon s’y rendre seul à la pêche au Dahu en l'occurrence au Kraken. Forgule n’y vit pas d’inconvénient, et personne ne revit jamais le dragon.

Helm repoussa les draps et se releva légèrement en fronçant les sourcils.

— Quoi ? C’est tout ? Mais que se passa-t-il ? Le basilic a changé Forgule en pierre ?

Herald savoura l’instant. Car, en effet, la plupart des gens concluaient ainsi le conte de Forgule. Cependant, lui tenait de ses aïeux, une autre version du dénouement. Alors, il prit un air faussement détaché, se leva et s’approcha de la porte de la chambre d’où il pouvait ensuite apercevoir à travers une fenêtre le pic de Forgule.

— Nombre de personnes le pensent en effet. Le mont rocheux « La queue de Forgule » serait une relique de la pétrification du dragon et à son pied…

— Le lac, prononça doucement l’enfant à contrecœur.

— Tu sembles déçu, pourquoi donc ?

— C’est que… Helm se tut pour chercher en lui la réponse.

— Je sais ce que tu vas me dire, continua son père. Un basilic est loin de posséder l’envergure d’un dragon. Alors que Forgule, capable de détruire le faîte d’une montagne, de terrifier des Trolls, d’un souffle de déclencher des tempêtes, soit terrassé par une bête qui ne fait même pas un dixième de sa taille, cela peu paraître étrange. Pourtant, si tu y réfléchis, une piqûre d’insecte suffit parfois à tuer un humain ?

L’enfant hocha la tête en faisant la moue. Son père reprit :

— Oui, je vois bien que tu n’es pas convaincu…

Et, s’approchant, il s’exclama :

— Et tu as raison mon garçon !

S’asseyant cette fois sur le lit, il se pencha sur l’enfant et le débit de ses paroles s’accéléra, relançant soudain l’histoire et la curiosité de ce dernier.

— Car, vois-tu, les dragons sont très résistants à la magie, et ce n’est certainement pas le regard d’un basilic, d’ailleurs un lointain cousin reptilien des dragons, qui aurait pu arrêter le terrible Forgule. Alors quoi ? Comment se fait-il que Forgule, s’il n’a pas succombé au basilic, ait disparu après s’être rendu au lac Maudit ?

L’enfant attendait la suite, impatient.

— Pas d’idée, conclut son père. Bien ! Tu y réfléchis et je te raconterai la suite un autre jour.

— Papa ! S’écria Helm outré, s’accrochant au bras de son père qui déjà se relevait.

 Herald reprit son fauteuil comme un barde qui revient sur scène sous les rappels du public.

— Désolé de te faire languir fiston, gloussa-t-il. La rencontre entre le basilic et le dragon eut bien lieu au lac Maudit. Forgule pêchait tranquillement, remontant de temps à autre le Troll accroché à son hameçon pour voir s’il bougeait encore, lorsqu’il vit sortir d’une grotte non loin, une créature de la taille d’une vache avec un long coup et une petite tête sournoise : le basilic. Ce dernier darda aussitôt ses yeux de braise sur l’importun venant violer son territoire, mais Forgule ne fut pas pétrifié. Tout juste ressentit-il l’attaque magique comme un frisson irritant ses écailles. Il n’en lâcha pas moins sa canne à pêche, afin de rappeler au nouveau venu, qui était en haut de la pyramide des prédateurs. Et d’un coup de mâchoires, il arracha un membre au basilic. Une fois n’est pas coutume, ce dernier en fut pétrifié non pas tant de douleur, mais qu’on ait pu lui résister. Le dragon mâchonna machinalement son prélèvement. C’est alors qu’il fit une découverte. Une découverte qui explique qu’on ne revit plus jamais Forgule sur nos terres ensuite. Te souviens-tu de la promesse de Forgule à Arhm ?

— Oui : il n’importunerait plus les humains si Arhm lui trouvait… un mets nouveau ! Le Basilic !

— Tout juste ! Lorsque Forgule goûta la chair de celui-ci, qu’il se gorgea de son sang, il fut subjugué et dévora l’animal en entier. Et s’il tint sa promesse, ce ne fut pas tant par loyauté que par gourmandise. Forgule s’envola vers d’autres horizons à la recherche de cette nouvelle friandise. Depuis, personne n’a revu de dragon sur le mont Carré.

— Est-il mort ?

— De vieillesse ? Sûrement pas : les dragons comptent leur âge en siècles quand nous utilisons des cycles. D’un combat ? J’en doute fort : il faudrait une armée de milliers d’hommes pour le terrasser.

— Mais alors, il pourrait revenir, s’exclama l’enfant.

— A vrai dire, au cours des ères qui se sont écoulées, des témoins jurent avoir vu un dragon, un sourire énigmatique aux lèvres, pêcher au lac de Forgule. Mais trop souvent ceux-ci avaient l’haleine chargée d’alcool de Genépi. Toutefois, une chose est certaine : personne n’a jamais retrouvé la canne à pêche.

Le silence, propice à la réflexion, revint dans la chambre. Herald tira les dernières bouffées de sa pipe, aussi pensif que son fils. Il se revoyait enfant au mont Forgule, arpentant les contours du lac à la recherche d’une empreinte, d’un signe, d’un bout de bois, de corde, de fer qui auraient pu être partie de la fameuse canne à pêche. Son regard bienveillant revint sur son fils. Demain, à n’en pas douter, l’enfant demanderait à aller pêcher au lac de Forgule. Le sommeil emporta le père et le fils au fil de leur imagination.


Dehors, une brise légère perturba un instant le silence anormalement pesant. Pas un chasseur ne veillait pour pressentir le subtil changement d’atmosphère, la ronde des griffons avait déjà cessé, les mammifères nocturnes et autres chouettes ne donnaient pas signe de vie, et une peur presque palpable se répandait peu à peu dans les montagnes. Soudain une ombre gigantesque dissimula la lune, couvrant un moment les feulements du vent par ses battements d’ailes.

La nourriture doit rester variée, car tout un chacun finit par se lasser, même de ses péchés mignons.




En savoir plus...  : 

Bienvenue dans l'Antre-Lire à Azarian !

On peut trouver Azarian sur le forum littéraire (SFFF) des Songes du Crépuscule,

et on peut trouver des histoires d'Azarian sur son blog : Au Chaos d'Azarian,

ou encore passer par la  fiche auteur d'Azarian .



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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 08:47
La petite fille qui faisait tout à l’envers

 

Marie-Catherine Daniel

 



Il était une fois une petite fille, nommée Elodie, qui vivait avec ses parents et aurait dû être très heureuse. Mais Elodie avait un problème : elle faisait tout à l’envers.

Quand elle voulait faire un bisou à Papa, elle lui mordait la joue. Quand elle voulait dire : « Je t’aime Maman chérie », d’affreux jurons lui sortaient de la bouche. Quand elle appréciait une autre petite fille, au lieu de demander : « Tu veux bien être ma copine ? », elle disait : « Tu es laide comme un pou ! ». En classe, si la maîtresse posait une question facile comme « 9+2 », elle répondait « 217 » et si elle devait lire un poème, elle commençait par la fin et personne n’y comprenait rien.
Bien évidemment, les enfants la fuyaient, la maîtresse l’ignorait et Papa et Maman n’arrêtaient pas de lui crier dessus.

Jusqu’au jour où Oncle Henri vint en vacances.

Elodie ne l’avait jamais vu car Oncle Henri était éleveur de rennes en Laponie et ne pouvait pas laisser seuls ses animaux. Mais, cette année-là, Noël, le curé du village lapon prit sa retraite et Oncle Henri pu laisser les rennes aux bons soins du Père pour venir voir sa famille.

Quand il sonna à la porte, Elodie voulut se précipiter pour ouvrir. Hélas, ses jambes coururent à sa chambre, et sa main claqua la porte derrière elle. Papa dut venir la chercher pour qu’elle puisse enfin faire la connaissance de l’oncle légendaire.
C’était un grand monsieur barbu avec un anorak rouge bordé de fourrure blanche, des jeans violet et de grosses chaussures de marche. Tout à fait comme l’imaginait Elodie !
- Bonjour Elodie ! dit-il d’une grosse voix amicale.
- Gros tas d’poussière, grogna la petite fille, bien malgré elle.
- Humph ! fit Oncle Henri, surpris.
Papa envoya Elodie dans sa chambre « pour apprendre la politesse » jusqu’au dîner. Celui-ci se passa bien puisqu’Elodie réussit à ne rien dire du tout, serrant fort les dents entre deux cuillers de soupe. Seul, un coup de pied lui échappa mais il n’atteignit que le pied de la table.
- Humph ! dit Oncle Henri en retenant son verre qui tremblait sous le choc.
Après le repas, la famille s’installa au salon pour écouter Oncle Henri raconter la Laponie. Même Elodie. Qui, pour plus de sûreté, s’était glissée derrière le canapé et maintenait ses deux mains sur la bouche.

Le lendemain, Papa proposa d’aller en forêt cueillir du houx. Au lieu de sauter de joie, Elodie prit une mine d’enterrement et déclara qu’elle avait mal au ventre.
- Humph ! dit songeusement Oncle Henri.
La pauvre Elodie resta donc à la maison. Elle prit un livre et se blottit dans son lit.
Elle finit par s’assoupir.
Ce fut Oncle Henri qui la réveilla. La fillette entrouvrit les paupières, vit le tendre sourire du géant…et glapit comme si on l’étranglait : « Au secours ! Il me bat ! »
-Humph ! grommela Oncle Henri, mais au lieu de la traiter d’idiote, de menteuse ou de dingote, il lui tourna le dos et alla contempler la photo de mariage de Papa et Maman qu’Elodie avait collé sur la porte de son placard.
Il répéta :
- Humph !
Elodie mit la main sur sa bouche pour qu’une sottise ne s’en échappe pas. Mais Oncle Henri s’adressait à la photo.
- Il s’agit d’un cas de tout-à-l’envers ! Je n’en étais pas sûr au début, parce qu’elle ne marche pas à reculons et qu’elle n’a pas pris la fourchette pour manger sa soupe. Mais maintenant, plus de doute : c’est une Yanouhossi.
Il  pencha un peu la tête comme s’il écoutait ce que disaient les mariés.
- Qu’est-ce qu’une Yanouhossi ? Eh, bien ! Mon ami Ingmar, qui est chaman, une sorte de prêtre-médecin, pense que les Yanouhossi sont des personnes qui ont attiré la jalousie des esprits par leur gentillesse, leur beauté et le fait que tout le monde les aime. Pour se venger, ils leur font tout faire à l’envers
Au fond de son lit, Elodie écoutait de toutes ses oreilles.
Oncle Henri pencha de nouveau la tête :
- Peut-on se débarrasser de l’esprit ?
Elodie retenait son souffle.
- Humph ! soupira Oncle Henri. Ce n’est pas chose aisée mais c’est possible.
Elodie souffla.
- Voyons, reprit Oncle Henri, il me faut…une peau de mouton.
« Aïe ! pensa la fillette, il y en a une chez Papa et Maman mais je n’arriverai jamais à la lui apporter. »
Oncle Henri s’était déjà tourné vers elle. Mais il ne demanda rien. Il ordonna :
- Elodie, reste assise !
Et la fillette bondit sur ses pieds !
- Elodie, je t’interdis d’aller chercher une peau de mouton.
Et la fillette courut chercher ce qui était interdit !
Quand elle revint avec la fourrure, Oncle Henri refusa d’y toucher et, bien sûr, Elodie la lui mit de force dans les mains.
Il l’emporta dans sa propre chambre. A travers la porte fermée, la fillette entendit des bruits mystérieux accompagnés d’un fredonnement monotone. Cela dura longtemps. Puis la porte s’ouvrit brusquement et la fillette, surprise, fit un bond..
- Elodie ! gronda Oncle Henri. Ne me dérange pas ! Disparais de ma vue ! N’entre pas dans ma chambre !
Et la fillette pénétra calmement dans la pièce.
Sur le sol, se trouvait la peau de mouton, au centre de laquelle l’éleveur de rennes avait découpé un morceau rond. Le doux poil blanc des deux morceaux était désormais tacheté d’une substance grasse, sombre et odorante. « De la graisse de renne ! » devina Elodie.
- Ne touche à rien, ordonna Oncle Henri. Et surtout pas à ces pièges à esprits qui ne sont pas pour toi. Il ne faut jamais que tu enfiles cette peau de mouton comme un poncho, ni que tu roules en boule dans ta main le petit morceau. Et surtout, surtout, tu ne dois jamais penser « les Yanouhossi ont le droit d’être en colère » avant de t’adresser à quelqu’un ! J’espère que tu n’as rien compris !
Et, bien sûr, Elodie passa sa tête par le trou de la peau de mouton, roula soigneusement en boule l’autre morceau et le serra bien fort dans sa main droite, pensa très fort : « les Yanouhossi ont le droit d’être en colère ». Puis elle leva les yeux vers ceux d’Oncle Henri.
- Merci Oncle Henri articula-t-elle d’une voix claire… avant de lui sauter au cou.
- Humph ! dit-il, en riant.

 

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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 06:58

Maëva (9 ans, donneuse de voix)



ECOUTER



Audiolivres présente de petites histoires drôles lues par Maëva :

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Une souris enrhumée dit à son amie : "Ne t'approche pas, j'ai un chat dans la gorge."

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Bébé kangourou demande à sa maman : "Dis-maman, je peux mettre un ver luisant dans ta poche ? Je voudrais lire un peu avant de dormir."

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...

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- Guillaume, dit la maîtresse, je t'ai dit qu'une antilope ne prenait pas deux "t" !
- Elle prendra bien un chocolat ?

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...



Petite histoire : Audiolivres, site de l'association Ouïe-lire, produit des livres audio à destination des malvoyants et de tous ceux qui aiment écouter des romans, nouvelles, contes,... du domaine public ou avec autorisation de l'auteur. On peut télécharger gratuitement 1 fichier par jour - parmi une sélection du catalogue; ou bien, pour 20 euros annuel (le prix d'1 livre audio !), télécharger tout ce qu'on veut pendant 1 an. 
Ah, aussi : les donneurs de voix sont les très bienvenus... ;-)





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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 10:32



Nano et Rana


Marie-Catherine Daniel


Nano pleure. Il pleure à se fendre le cœur. Rana en a assez. Elle plante ses crocs dans la cuisse de son frère…qui hurle de plus belle ! Alors Rana se dresse et saisit Nano par la truffe. Doucement mais aussi fermement que Maman, elle force le louveteau à se coucher sur le dos. Nano se tait enfin. Sa sœur n’est pas aussi rassurante que les adultes mais si elle croit qu’elle peut les remplacer, il veut bien essayer.
« J’ai faim, gémit-il !
— Tu ne sais pas chasser, gronde Rana, méprisante.
— Toi non plus, répond Nano, vexé.
— Alors il faut trouver les parents !
— C’est impossible glapit Nano, dont l’angoisse revient. Ils sont partis pour toujours. Et si on sort, on mourra aussi ! »
La colère de Rana explose. Elle saute à la gorge de son frère. Cette fois-ci, Nano le sent, c’est pour de vrai ! Alors, sans réfléchir, il creuse frénétiquement un tunnel dans la substance blanche qui bouche l’entrée et s’élance dehors.
Dehors, le monde est lumineux. Blanc, noir, bleu, plein d’odeurs. Il embaume de fraîcheur, de saveurs délicates et passionnantes. Nano stoppe net, stupéfait. Le monde d’Hiver n’est pas comme celui d’Automne. Cependant, il n’a rien d’effrayant.
Rana le rejoint. Elle rit.
« Je t’ai fait peur, hein ? Et maintenant, on est dehors et tout va bien. »

Les louveteaux sont seuls depuis trois jours. Papa et Maman sont partis chasser mais, avant qu’ils ne reviennent, un cataclysme s’est déclenché. Une tempête de neige vient d’anéantir le monde qu’il connaissait. Le nouveau monde est beau mais Papa et Maman en font-ils partie ?

Pour l’instant, les louveteaux ont oublié leurs problèmes. Ils jouent à mordre la neige, à y creuser des trous, à se rouler dedans. C’est très amusant et ça étanche la soif.
Ils découvrent peu à peu des choses familières. Sous la neige, il y a l’herbe et la terre aux senteurs atténuées mais bien présentes. Ils reconnaissent malgré ses plaques de fourrure immaculée, le gros rocher où Papa aime à se prélasser. Et les arbres sont toujours là, même s’ils ont perdu toutes leurs feuilles mordorées.
Rana est la première à retrouver son calme. Elle hume longuement les fumets de la forêt. Nano lui mordille la mâchoire inférieure. Comme aucune odeur de loup adulte ne pénètre la truffe délicate, la soeur soulage une fois de plus son inquiétude en grondant après le frère. Le louveteau s’assoit sagement et attend.
Rana se décide : ils chercheront les parents le long du ruisseau. Comme ça, ils ne se perdront pas.
Elle démarre en jappant « Suis-moi ! ».

Ils n’ont pas couru cinq cent pas que le premier danger survient. C’est un renard. Nano et Rana en ont déjà vu un à la fin de l’été. Maman a eu vite fait de le chasser. Mais Maman n’est pas là et le fauve est bien plus gros que celui de la dernière fois. Surtout, il fait face. Nano en fait pipi de peur. Il se jette sur le dos, la queue repliée sur le ventre. Rana, elle, se hérisse. Ainsi, elle est plus grosse que son ennemi. Celui-ci sait que son expérience du combat est certainement suffisante pour compenser la différence de poids. Cependant, la détermination de la petite louve finit par le convaincre que sa faim n’est pas encore assez grande pour le vérifier. Il s’éloigne nonchalamment.
Nano a honte de son attitude. Pourtant Rana  ne grogne pas. Au contraire, elle lui lèche la face et lui explique :
« Ne te soumets qu’à un loup. Aucun autre ennemi ne t’accordera grâce. Tu dois fuir ou te défendre. Fais exactement comme moi et à nous deux, nous serons forts comme Papa. »
Nano, rasséréné, promet.

Plus loin, c’est lui qui découvre un oiseau mort. Il ne l’a pas senti parce qu’il est gelé mais un rayon de soleil a fait scintiller une plume bleue sous un buisson. Nano se jette sur la proie, son ventre tordu de désir. Il l’a déjà dans sa gueule quand brusquement il la recrache. La viande est pour Rana. Cela est juste même si la saveur sur sa langue lui fait dégouliner la bave jusqu’au menton. Et même s’il ne sait pas très bien pourquoi. Il appelle sa sœur. Qui engloutit l’oiseau en trois bouchées. Nano a préféré ne pas regarder. Et c’est comme ça, qu’il a vu un autre oiseau. Et encore un autre. Et encore un autre. Une bande de passereaux migrateurs s’est fait surprendre par l’hiver trop précoce. Ils sont morts de froid. Mais leur mort, c’est la vie pour Rana et Nano qui se régalent.
Ils reprennent la route, le ventre plein et le sourire au coin des babines.

Ils trottent longtemps. Nano imagine qu’il est Papa et sa fatigue recule. Il pense tellement au grand loup que ses pattes s’allongent, que sa queue se redresse, que son odeur se met à flotter autour de lui.
Son odeur ?
« Rana, aboie Nano, j’ai senti Papa ! »
L’odeur du loup bientôt doublée de celle de la louve s’enfonce dans la forêt. Puis un lourd et inquiétant fumet fait se hérisser les louveteaux du museau à la queue. En même temps, le vent leur apporte des bruits de colère. Ils se précipitent.

Au fond d’une combe, un monstre gigantesque accule Papa et Maman à l’entrée d’une grotte. D’énormes pattes, aux griffes interminables, essaient d’arracher leur tête. Les loups esquivent, cherchent à se glisser sous les battoirs enragés. Soudain Maman hurle de rage et de douleur : une griffe vient d’écorcher son crâne. Alors Rana déboule dans la combe et d’un seul élan saute à la nuque du monstre. Instinctivement, Nano dévale la pente à son tour et bondit. Hélas, l’ignoble bête s’est retournée et s’est dressée. C’est sur sa poitrine, entre les griffes impitoyables que le louveteau atterrit. Il se voit perdu ! Mais les adultes s’agrippent déjà cruellement à l’arrière-train et la bête retombe sur ses pattes. Son ventre frôle le museau de Nano... qui mord de toutes ses forces et relâche immédiatement. Il recommence. La troisième fois, ses mâchoires claquent dans le vide. La Bête vient de s’avouer vaincue : elle fuit.
Le louveteau la regarde disparaître derrière la crête de la combe. Il n’arrive pas à croire que c’est fini. Il en a encore la mâchoire qui pend. Quand il s’en rend compte et qu’il voit Papa trotter vers lui, il se sent tout bête et ferme vite la gueule. Mais le rire du grand loup n’a rien de moqueur. Bien au contraire, il est plein de remerciements et d’admiration.
Papa en un tour de langue lui nettoie le museau et lui exprime combien il l’aime.

Puis, s’asseyant bien droit, le chef de meute pointe sa truffe vers le ciel :
« Nano, Rana, à vous l’honneur ! »
Les louveteaux en tremblent de fierté. Pour la première fois, ce sont eux qui entonnent le Chant du Clan :
« HOUOUOUOUOUOUOUOUOUOU ! »



 

Petite histoire : "Nano et Rana" a été publiée dans le webzine  Plume à la main #4 de GabrielleTrompeLaMort en septembre 2007


Elle est aussi parue dans l'Antre-Lire (le site) en novembre 2007

 

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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 10:57

 


Potatam

- Potatam, Potatam ! clame l'Affreux quand j'arrive chez sa nouvelle Tatie.

- Hippopotame ? suggère celle-ci (gentiment, mais on entend tout de suite que ce n'est pas la première fois).

Mon frère se fige, fronce les soucils. Ca va barder. Mais il me voit et son visage s'éclaire d'un coup.

- Plume D'Oie ! crie-t-il hilare.

Pour une fois, mon surnom d'ancien poids plume à embonpoint de rachitique (l'humour de ma mère n'est pas toujours du meilleur goût) ne me fait pas grogner. J'essaie quand même de prendre un ton railleur :

- Pot D'Chambre ! (Ben, quoi ? Je ne vais tout de même pas renier ma propre mère, non ?)

Tatie tique alors j'explique :

- C'est rapport qu'il mange n'importe quoi, y compris ce qu'il laisse dans son pot.

Mais l'Affreux est déjà revenu dans le vif du sujet : il essaie de fouiller dans mes poches d'anorak.

- Potatam ? demande-t-il plein d'espoir.

Je marmonne :

- J'l'ai pas.

***

J'ai eu beau prendre mon temps pour expliquer à la nouvelle Tatie qui est Potatam, pourquoi Plume D'Oie ce n'est pas mieux que Pot De Chambre, lui faire répéter trois fois comment s'est passée cette première journée avec l'Affreux (« Vous comprenez, mes parents, ils vont vouloir tous les détails. »), là, maintenant, je n'ai plus que deux lampadaires pour dire à mon petit frère ce qui l'attend à la maison.

Ou plutôt ce qui ne l'attend pas.

Allez, je plonge (enfin, je m'accroupis).

- Dis Frangin...

Il se concentre. Il sait que "Frangin", c'est sérieux.

Je commence.

- Tu aimes Gageure ?

(Gageure, c'est l'abominable matou qu'on a loué avec la maison, il y a une semaine.  C'est moi qui l'ai caressé le premier mais c'est bien sûr Maman qui lui a donné ce nom. Ca la fait marrer, mais, moi, je ne suis pas vraiment convaincu. Beau Minable, c'était mieux, tout de même.)

- Vi.

- Gageure, il fait pipi partout et ça pue, non ?

- Vi.

- C'est pourquoi Gageure est dans le garage maintenant.

- Vi.

- Et où t'as mis Potatam, hier soir ?

- Potatam ? s'exclame-t-il plein d'espoir et je sais qu'il vient de décrocher.

Mais je continue quand même.

- Potatam était dans le garage cette nuit. Avec Gageure.

- Pipi ?

Ben, si, qu'il suit finalement.

- Pire ! Gageure a pris Potatam pour un rat. Il l'a...mangé (décapité en fait.).

- Potatam ? Potatam !

Et voilà, il se met à hurler et part en courant vers la maison.

***

C'est insoutenable un petit frère qui cherche partout son doudou en sanglotant. Alors je finis par craquer et je l'emmène à la cuisine. Le cadavre en deux morceaux gît dans la poubelle (je ne savais pas quoi en faire en attendant les parents.). De voir la réalité en face, ça le calme d'un coup, le frangin. Il regarde, il regarde. Et puis, soudain, il se détourne. Incroyable, il est d'un zen ! Il quitte tranquillement la cuisine. Il ne va quand même pas jouer comme si de rien n'était ? Ah, ben, si j'avais su, je ne me serais pas fait autant de mourron toute la journée, moi !

Non, il ne joue pas : le voilà qui revient. Il a quelque chose dans la main.

Du sparadrap ?!

 

 

Petite histoire : Ce texte a participé à un jeu organisé par le forum d'Ecriture et Partage (transformé aujourd'hui en A vos plumes ! ). Il s'agissait d'écrire un texte de 3000 signes (1 page) contenant les mots : "hippopotame", "sparadrap", "pot de chambre", "lampadaire", "plume d'oie", "embonpoint" et "gageure".

Il est paru dans l'Antre-Lire (le site) en février 2007

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