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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 17:23

Le danseur lutin

Marie-Catherine Daniel


C’était il y a dix lunes environ. Le printemps s'arrondissait et j'ai décidé d’aller voir ce qu’il y avait de l’autre côté des montagnes. En chemin, j’ai rencontré un jeune loup sans clan. Je l'ai nommé Ilaya et il a accepté. Nous jouions ensemble. Nous parlions ensemble. Nous chassions ensemble. Et la nuit, sous les étoiles nous chantions ensemble. Et personne dans les montagnes ne pouvait différencier son hurlement du mien.

Avec lui, nous sommes arrivés de l’autre côté des montagnes.

 

Il y a une plaine et elle semble ne pas avoir de fin. Elle est couverte de petits bois et de grandes prairies. Surtout, il y a les champs cultivés. Du blé et de l’avoine. Des betteraves et des topinambours. Ilaya et moi étions fascinés par ces champs. Toutes ces plantes alignées ! Nous rampions entre leurs rangs pendant des heures. Nous jouions à celui qui les ferait le moins frémir. Ou à celui qui s’approcherait le plus des villages. Nous passions des heures à regarder vivre les elfes-paysans. Nous les trouvions étranges. Ces elfes-là fabriquent leurs maisons comme ils fabriquent leurs champs. Pleines de lignes droites. Leurs routes aussi sont linéaires. Pavées de pierres taillées en carré ! Oui, nous les trouvions étranges. Mais pas dangereux. Non pas dangereux. Plutôt sympathiques même. Ils riaient souvent. Ils s’habillaient de couleurs vives. Ils travaillaient ensemble et s’occupaient bien de leurs enfants. Ils étaient beaux et fiers. Etranges et sympathiques.

Nous nous sommes enfoncés dans la plaine. Et un jour, nous avons découvert une ville. Ilaya ne comprenait vraiment pas comment tant de gens acceptaient de vivre ensemble. Il en était mal à l’aise. Il voulait repartir vers les montagnes. Mais moi j’étais fasciné par la ville. Je voulais y entrer. La voir de près. Je demandai au loup de patienter quelques jours. Son instinct lui disait danger. Mais pour l’amour de moi, il accepta. Nous nous sommes installés dans un bois.

 

C’est à la tombée de la nuit que je me glissai en ville. Enhardi par tous les bruits qui couvraient les miens et par l’assurance des elfes qui marchaient la tête haute sans jamais regarder leurs pieds, j’allai de cabane en maison. Je longeai les murs, profitant de chaque ombre. Il y a eu la rue des tisserands, le soyeux bruit des navettes et le tacatac régulier des coups de pédales des métiers à tisser.  Il y a eu la rue des fers et des cuivres. La nuit tombait : je vis s’éteindre les amoncellements de marmites et de plateaux précieux au fur et à mesure que les volets étaient rabattus. Puis vint le quartier des boutiques. Il s’y vendait de tout : tissus, bijoux, poteries de toutes tailles et formes. En son centre, je découvris la Grand’ Place. J'en fus ébloui. Elle était emplie de rires, de flammes et du fumet exquis de petites brochettes de légumes épicées. Partout des danseurs jaillissaient, des jongleurs cascadaient, des conteurs captivaient. Je me hissai le long d’une vigne vierge jusqu’au toit d’une vieille demeure. Assis dans l’ombre d’une gouttière, j’écoutai, je regardai et je humai. A la mi-nuit, la pluie menaça la lune et les merveilleux baladins. Je sus alors comment les remercier. A eux et à toute la ville, j'offris la danse de la Moisson. De tuile en tuile, plus léger que les gouttes d'une averse, je demandai sa clarté à la lune. Les nuages s'estompèrent. Les elfes continuèrent leurs fêtes.

Au petit matin, encore tout enivré de la beauté des rires et de la joie des danses, je repartis vers Ilaya.

 

A l’orée du bois, je m’arrêtai brusquement. Trois elfes y pénétraient. Presque silencieux. C’était les reflets de la lune sur leurs peaux pâles qui m’avaient alerté. Puis tout alla très vite. Un gémissement de loup déchira la nuit. Ilaya ! Il pleurait de douleur. Les elfes se mirent à courir. J’hurlai. Pour prévenir Ilaya. Pour détourner leur attention. Peine perdue. Je courus après eux.

 J’ai atteint en même temps qu’eux le buisson où se trouvait le loup. Sa patte était prise dans un piège. Un piège de métal aux mâchoires dentelées. Si puissantes. La patte était brisée. Je n’ai pas réfléchi. Pour arrêter l’arc qui se bandait déjà, j’ai bondi. Je me suis posté devant le loup. J’ai crié en Commun : “ Arrêtez, c’est mon ami ! ”.

L’arc s’est abaissé. Et pour cela, je ne regrette pas de m’être montré aux elfes. Une chose noire s’est abattue sur moi. Je me suis retrouvé dans un sac. La gibecière d’un des chasseurs.

Tout excités par leur prise, ils se sont mis à parler, tous les trois à la fois. Ils débattaient de ce que je suis. Ils me prenaient pour un elfe n’ayant pas grandi. Une monstruosité entre loup et elfe. Un résidu de troll et de fée. Je pris ma voix la plus calme pour leur expliquer.

- Je suis un lutin. Mon peuple vit loin d’ici. Le loup est mon ami. Lui et moi sommes en paix avec les elfes.

Je dus répéter cela plusieurs fois avant qu’ils ne se taisent et m’écoutent. Puis ils ont ri en se donnant de grandes claques sur les épaules et les cuisses. J’entendais très bien les claques. J’ai senti qu’il posait le sac. Ils se sont éloignés de quelques pas. Ils se sont mis à chuchoter. Et c'est comme ça que j’ai compris. Ils chuchotaient ! Pour que je ne sache pas ce qu’ils disaient. Ils ne me délivraient pas. Pourtant il était évident que je n’étais pas dangereux. Ils ne me respectaient pas. La colère m'a envahie.

J’avais toujours ma dague. J’eu juste le temps d’ouvrir une toute petite ouverture. Mon remue-ménage les a attirés.

- Arrête mutin, a dit l’un d’eux. Je vais ouvrir le sac et tu vas me passer ton couteau.

J’ai rétorqué :

- Je ne suis pas mutin. Je suis un lutin. Et je garde mon couteau.

J’ai continué à agrandir le trou.

Un des elfes a secoué le sac. C'était très désagréable.

- On a dit “ arrête ” lutin mutin, s’est-il exclamé.

Puis d’un ton plus menaçant :

- Sinon ton ami loup pourrait le regretter.

Il a du regarder Ilaya en disant cela car celui-ci a grondé. Mais son grognement s’est terminé par un gémissement de douleur.

Je me suis rappelé la patte brisée. Des larmes me sont montées aux yeux. Je devais leur obéir. Je ne pouvais pas m’enfuir. Ilaya était à leur merci.

Alors j’ai essayé de les raisonner :

- Le peuple des lutins est comme celui des elfes. Il vit en paix. A quoi vous sert de me retenir prisonnier ? Jamais mon peuple n’a accepté de payer rançon. Laissez nous partir le loup et moi. Nous vous promettons de quitter votre territoire. De ne jamais y revenir.

Un des elfes s’est esclaffé :

- Tu ne crois pas ce que tu dis ! Toi, avorton, être comme un elfe ? Oh Oui ! Comme un brin d’herbe ressemble à un arbre !

Un autre a susurré :

- Et cette ressemblance est amusante. Alors si tu veux partir, lupin mutin, lapin matin, tu vas d’abord nous amuser.

J’ai répondu :

- Je ne suis pas un baladin. Et je vous assure que les lutins sont comme les elfes. Comme les elfains. Comme les nains. Nous sommes les plus petits du Peuple. Mais nous sommes des gens du Peuple. Vous savez bien ce que sont les nains et les elfains. Dans les montagnes, les elfes et eux vivent ensemble.

- Ici, ont-ils dit, c’est le Royaume de la Salune et les elfes y vivent selon le rang qui leur est dû. Nous sommes des elfes et nous disons que tu es amusant. Alors amuse nous.

Vaincu, j’ai essayé de négocier :

- Je ne peux pas vous amuser. Mon ami souffre. Laissez-moi le soigner. Ensuite, je danserai pour vous.

Mais ils ont exigé :

- D’abord tu danses ensuite tu soignes.

Ils ont ouvert la gibecière. Ils m’ont pris ma dague. La souffrance voilait les yeux d’Ilaya. En me voyant sortir, une grande lueur d’espoir l’a chassée. Ne comprenant pas le Commun, il a cru en me voyant libre que tout allait bien. Sa joie s’est vite éteinte. Sans le regarder, je me suis mis à danser. J’ai annoncé la Chasse du Loup mais ce n'est pas elle que j'ai interprété.  J’ai modifié les postures. Mes mains ont mimées des oreilles dressées plutôt que légèrement couchées. Je ne disais plus la joie de la traque. Je parlais d’inquiétude et de soumission. Ilaya a accepté. Les elfes n’y ont vu que du feu.

Ils ont même applaudi bruyamment. Et ont enfin dégagé la patte de mon ami. L’un d’eux m’a aidé à y poser des attelles. Mais quand j’ai voulu quitter les elfes, ils ont refusé en riant.

- Tu es bien trop amusant, mutin loup. Tu vas venir avec nous. Tu danseras sur la Grand’Place. Tu seras célèbre. Nous serons riches. Nous garderons le loup aussi. Sa vie sera ton paiement.

Rien n’y a fait. Ils m’ont obligé à rentrer dans le sac. L’un d’eux a muselé Ilaya avec une cordelette. Il l’a chargé sur ses épaules. Nous sommes tous partis pour la ville.

 

Pendant six lunes, j'ai dansé la Vie du Loup sur la Grand' Place. Mais la nuit dernière, Ilaya a terminé sa longue agonie. Alors ce soir, c'est la Mort que je danserai.


Petite histoire : Ce texte est le résultat d'un atelier d'écriture : il s'agissait d'écrire une histoire en n'utilisant que des  phrases courtes.

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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Macada 25/08/2009 17:33

Merci vous deux :-)
Je pensais que le titre annonçait la couleur mais visiblement ce n'est pas bien grave si ce n'est pas le cas. ;-)

La photo provient d'une fontaine d'une petite ville de Forêt Noire. Je suis contente qu'elle te plaise, Isabelle.

Isabelle Makowka 25/08/2009 12:00

Bouh! C'est triste... Mais c'est un joli texte. J'ai pensé moi aussi à deux loups et la surprise est bien menée. En plus, j'adore la photo.

Azarian 24/08/2009 21:35

Très joli retour ! Au début je pensais à deux loups (ce qui est voulu je pense et fait une bonne surprise en milieu de texte). Le tout se lit très bien, je n'avais même pas remarqué les phrases courtes ;)