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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 07:44
                                                   ( Breughel (détail))

Un rêve chasse l’autre
Dominique Guérin

 

Tout de même, c’est une drôle de geôle que cette cambuse…

Il y fleure bon les épices rares, l’odeur douceâtre des sacs de chanvre, les effluves fruités d’exotiques denrées, un parfum d’aventure aussi.

Bien sûr, cela ne saute pas au nez. Il faut s’asseoir sur un cordage roulé et laisser son imagination dériver face aux étagères bien garnies, arrimées contre les cloisons de bois goudronné. En bas, les ballots de sel nécessaires à toute traversée ; à mi-hauteur des boîtes de saumure en métal cabossé, des clayettes de viandes boucanées, de légumes secs et autres mille croque-à-la-dent ; en haut des pommes, des coings, du sucre et puis les bouteilles, pour la plupart étiquetées RHUM d’une écriture cursive à l’ancienne.

Mais pas assez ancienne, ça Surcouf le sait !

Marcellin sourit. Que Surcouf ‘sache’ le fait toujours sourire. Pourtant il a le cœur gros. Ce n’est pas facile de vieillir, ni d’admettre qu’on est devenu trop vieux. Dans cette cambuse il a passé la moitié de sa vie, peut-être plus. Il aurait pu vieillir ailleurs mais cet espace exigu l’a piégé en douceur, en senteur, en bonheur. Ici, son grand rêve est né et s’est incarné…

Tout ce que Marcellin, petit, avait appelé de ses vœux s’était concrétisé dans la réserve à vivres. Genoux au menton et épi rebelle, le moussaillon perché sur son nid de corde voguait loin du quotidien des compagnons de son âge. Son esprit à la dérive leurrait son odorat.

La cambuse était un havre de paix. Et nulle poigne disciplinaire ne vint jamais l’en déloger.

Cependant, sa solitude n’existait pas : ‘on’ se pressait dans l’encadré de la porte, ‘on’ piétinait sur place, ‘on’ le hélait à propos de clous de girofle ou de scorbut et il répondait alors qu’il n’était pas Surcouf… Simplement ‘on’ se tenait en deçà de la grosse torsade en ficelle barrant l’entrée. Marcellin était donc seul.

L’événement eut lieu… Eut lieu il y a une éternité.

La cambuse avait au fil des années livré ses secrets à Marcellin. Les vrais, les faux.

Sur le pont, dans la cale, près des hublots, il ne se sentait pas marin. Mais dans la cambuse si ! Le jour où il sut enfin répondre à ‘on’ qui lui demandait : ‘et la bouteille d’absinthe ?’, il avait compris que son rêve le plus farfelu, le plus cher, s’était réalisé : Surcouf et lui ne faisaient qu’un.

Marcellin aimerait prolonger cet état de grâce. Se mentir encore un peu. Blaguer à la manière de Surcouf : l’absinthe ? Sur mon bateau ? Attendez donc le XIXè siècle ! Ou : authentiques les étiquettes de rhum ? Hum, hum, hum !

Sauf que voici déjà cinq ans qu’il ne veut plus naviguer… Depuis que ses doigts ont effleuré les touches d’un piano. Il a troqué son rêve de corsaire contre un rêve de virtuose. Mais, durant le lustre écoulé, il était resté Surcouf : dans la cambuse !

C’est fini. Marcellin dit adieu aux pommes de cire, aux jambons en plastoc, aux ballots bourrés de polystyrène, aux bouteilles factices… Puis il enjambe la torsade et sort de l’enfance.

Demain, il intègre le conservatoire de Besançon. A mille nœuds marins d’ici.

Vingt heures. ‘On’ est parti. Le musée de la marine ferme. Marcellin quitte le voilier, cadre de visites interactives où le jeu consiste à débusquer les anomalies historiques essaimées par le Conservateur.

Un Conservateur fier de son fils qui ‘sera Chopin ou rien’ !



En savoir plus sur Dominique Guérin ?  Ici . Ou encore chez Calipso  :  Rail et déraille , Le soleil par millier ,...


Edit quelques heures plus tard : Je viens de voir qu'une autre nouvelle de Dominique est aussi publiée cette fin de semaine dans le blogzine de Magali Duru : Femme libérée .  Trois parutions en un week-end, chapeau, Dominique !

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Published by Macada - dans Textes courts
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commentaires

bataillou reine marie 26/11/2008 22:02

j'aime bien cette histoire

alpero 24/11/2008 11:11

J'ai beaucoup aimé cette histoire et son atmosphère...
Cependant, moi qui suis rêveur et (hélas !) peu musicien... je sens que je vais regretter cette cambuse, même artificielle !

M agali 23/11/2008 18:22

De Surcouf à Chopin, on progresse! Gageons que dans quelques années, Marcellin gagnera (à la rame? Debout en danseuse sur les pédales du piano?)le 20ème siècle...Saint-Exupéry? Mère Thérésa? Qui va l'inspirer? Et au 21°?

Marie-Catherine 23/11/2008 15:03

Bienvenue, Carambaole ! Je ne sais pas quel temps il fait chez Dominique mais chez moi c'est l'été.

Bienvenue, Tchernobylien anonyme ! Moi aussi, j'ai tout bien imaginé la caravelle. ;-)

Un Tchernobylien anonyme 23/11/2008 10:45

Cette histoire est bien construite, je me suis laissée "avoir" par la chute... bravo !