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26 septembre 2009 6 26 /09 /septembre /2009 10:32
LA RUPTURE
Joëlle Brethes

 

Le printemps était frais, peu lumineux, tout à fait en accord avec l'humeur de Mireille. 

La jeune femme releva machinalement son col en passant la porte vitrée de l'immeuble. Dans le hall, elle jeta un regard neutre à sa boîte aux lettres. Pas de nom sur la façade métallique, juste un numéro, celui d'un deux pièces, au cinquième étage. Plusieurs feuillets publicitaires en dépassaient, qu'elle arracha et jeta dans une corbeille disposée sous la série de casiers gris dont la peinture s'écaillait par endroits. 

L'ascenseur était en panne. Encore! Elle s'engagea donc dans l'escalier et gravit sans enthousiasme le premier étage. 

Elle avait à peine abandonné le premier palier qu'elle croisa un jeune homme qui descendait avec entrain. 

Leurs regards se croisèrent. Celui du jeune homme était moqueur, un peu effronté, critiquant une tenue qu'il jugeait peu appropriée à la saison et au lieu. Il portait, lui, un blouson de cuir largement ouvert sur une chemisette à carreaux, et la seule concession à la fraîcheur de cette fin de matinée était une écharpe blanche qu'il mettrait peut-être dehors mais qu'il tenait encore à la main. 

Elle baissa les yeux, un peu gênée, mais se redressa machinalement et raffermit sa marche. Quand elle se retourna deux ou trois pas plus loin, il avait ralenti son allure et, tourné vers elle, il lorgnait ses jambes avec admiration. Ainsi pris en flagrant délit d'indiscrétion et de concupiscence, il eut un sourire gentiment penaud. Elle se sentit flattée, et le lui rendit. Puis elle monta encore trois étages avant de s'arrêter devant une porte grise dont un rectangle de plastique noir numéroté 507 accentuait l'anonymat. 

Elle pianota quelques instants puis, ne recevant aucune réponse, elle sortit une clef, entra, s'adossa un moment contre la porte refermée. 

Elle était la première, comme d'habitude et il serait en retard comme chaque fois.

 

Il faisait bon, dans l'appartement. Elle ôta son manteau. Heureusement que le chauffage était collectif et automatique... Radin comme il était, il l'aurait volontiers laissé mourir de froid pour économiser quatre sous.

Enfin, maintenant, parce qu'avant... 

Elle posa son vêtement sur un fauteuil. Comme ces vieux meubles pouvaient être laids ! 

Ils l'avaient séduite, pourtant la première fois. Elle les avait perçus comme des symboles d'éternité, de fidélité. Mais ils n'étaient plus, maintenant, que la marque sordide d'une économie poussée aux frontières de l'avarice. 

Il avait parlé une fois, de jeter « tout ça » et de choisir quelque chose qui soit vraiment à eux et à l'image de leur amour. C'était au début de leur liaison. Elle avait refusé parce qu'elle aimait vraiment ces vieux meubles hérités, lui avait-il dit, d'une vague parente. Et puis, elle ne voulait pas qu'il se lançât dans des frais pour elle.

Quand elle s'était lassée du canapé de velours élimé et des fauteuils assortis, de la salle à manger tarabiscotée, de la chambre à coucher prétentieuse, et qu'elle lui avait rappelé sa proposition, c'est lui, alors, qui avait refusé. Elle n'avait pas insisté mais, depuis, le malaise naissant n'avait cessé de croître. Il commençait à l'étouffer.

Elle se regarda dans la glace piquetée de la grande armoire. 

Elle avait gardé, à quarante deux ans une assez jolie silhouette. Une silhouette que lui enviaient d'ailleurs nombre de collègues de bureau plus jeunes qu'elle, et qui ne se doutaient pas des sacrifices que cette sveltesse représentait. C'est que Mireille ne passait pas sa vie, elle, entre la saisie d'un document et le contrôle d'une facture, à avaler des litres de thé sucré et des kilos de gâteaux ou de chocolats. D'autre part, et bien que cela lui coûtât de plus en plus d'efforts, elle soumettait ce corps rétif qui ne demandait qu'à s'amollir et à s'empâter, à deux séances de gymnastique hebdomadaires. 

Oui, elle restait très belle, très séduisante. Et ce jeune le lui avait fait savoir à sa façon tout à l'heure. 

Quel âge pouvait-il avoir, lui ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Elle le regarderait plus attentivement la prochaine fois. Car il y aurait une ou plusieurs prochaines fois. Le hasard y veillerait bien. Il y veillait déjà car elle le croisait régulièrement, depuis quelques mois. 

Avant...

Elle chercha dans sa mémoire.

Avant, elle ne le rencontrait que sporadiquement ; très sporadiquement. Et toujours en pleine cavalcade, la frôlant éhontément... Il l'avait même bousculée, une fois... Au début. 

Au début ! Un début qui datait de presque dix ans. Il devait être un môme, à l'époque. Pourtant, ce n'est pas l'image d'un môme qui lui venait en tête quand elle évoquait l'incident.

Elle regarda sa montre. Il allait arriver... Allons, courage ! Plus vite ce serait fait, plus vite elle pourrait partir et rejoindre ses collègues à la cafet'. Elles lui auraient gardé une place et lui auraient commandé, comme tous les vendredis, un fromage blanc et une salade de fruits. Ensuite, elles auraient juste le temps de prendre, ensemble, un café, avant de retourner au bureau. Ça passe si vite, 60 minutes de pause déjeuner ! Mal placés, aussi, ces rendez-vous qui l'obligeaient à cette éreintante course contre la montre. 

Avant, au début... 

Ah ! au début ! Elle avait trouvé un tas de prétextes pour s'absenter une ou deux heures, de temps à autre, pendant ses heures de bureau officielles... En compensation, elle emportait des dossiers urgents à la maison. Les semaines de boulimie amoureuse, quand les mensonges auraient été par trop suspects, elle filait discrètement et son auxiliaire la couvrait. 

Mais impossible de continuer ainsi indéfiniment, bien sûr ! Impossible sans risquer des indiscrétions qui auraient mis la puce à l'oreille d'Evelyne, la femme de Bernard ou à celle de Georges, son propre mari. 

Tout de même ! Quelle aberration que ce vendredi ! Elle avait plusieurs fois proposé à Bernard des solutions plus pratiques qu'il avait fait mine de ne pas entendre.

Il faudrait qu'ils en reparlent. Et qu'elle lui dise aussi qu'elle voulait le rencontrer ailleurs, en dehors de ces sordides rendez-vous. Comme autrefois. Pas si souvent qu'autrefois, certes, puisqu'il ne semblait pas vraiment y tenir, mais un peu plus souvent que maintenant, tout de même ! 

Autrefois, ils se voyaient si souvent...

Si souvent... 

Chez l'un ou chez l'autre... 

Pour un oui ou pour un non...

Mais ils avaient peu à peu espacé les dîners « amicaux » entre leurs deux familles, puis ils les avaient supprimés. Comme ça. Du jour au lendemain. Sans même se consulter. Dans un accord tacite. 

Un peu plus tard, Bernard avait résilié son abonnement au théâtre où leurs deux couples retrouvaient une bande d'amis communs de longue date. De son côté, elle avait dû renoncer, faute de temps au x séances du ciné-club qu'ils fréquentaient tous deux. 

Bref, leur entente multiple du début ne se bornait plus qu'à ce frottis-frotta hebdomadaire qui lui laissait un goût de plus en plus amer dans la bouche. 

Elle passa dans la salle de bains, se doucha et s'enroula dans la grande serviette turquoise qu'elle avait achetée dix ans plus tôt et qui, toujours fidèle au poste, gardait ses couleurs de lagon.

Mais il n'arrivait toujours pas. 

Un empêchement ?

De dernière minute, alors ! Car dans le cas contraire, il lui aurait fait parvenir un bref message au bureau... De nouveau, elle maudit l'équipement sommaire du deux-pièces dépourvu de téléphone. « L'appartement étant le plus souvent vide, à quoi bon engager des frais » avait raisonnablement fait remarquer Bernard. 

Mireille rit en silence et sans joie. Avec lui, de toute façon, tout finissait par déboucher sur des raisons économiques. Il lui avait confié, quelques semaines plus tôt que l'appartement servait depuis peu aux ébats de l'un de ses collègues et que finalement, il aurait dû y penser avant : excellente façon de couvrir, sans bourse délier, les frais d'électricité et l'entretien hebdomadaire assuré par la gardienne. 

Ils n'étaient donc pas les seuls, Bernard et elle, à se « vautrer » là... 

Cette réflexion la fit s'approcher du lit, retrousser les couvertures et examiner les draps avec méfiance. Mais tout était impeccable. 

Tout de même, ça ne pouvait pas continuer ainsi .

A vrai dire, que faisaient-ils encore ensemble ? Plus de complicité, de tendresse, de curiosité, de plaisir... Alors à quoi bon ? Qu'est-ce qui les maintenait qu'est-ce qui la maintenait, elle, dans l'ornière stupide de cette liaison ? Bernard ventripotait et blanchissait. A quarante cinq ans ! Comment serait-il à cinquante ?... À soixante ?... Georges aussi, bien sûr, était sur la même pente ; mais c'était son mari. On n'accepte pas d'un amant ce qu'on est obligé de tolérer chez un mari !

Elle eut soudain envie de crier, de lacérer l'horrible canapé, de marteler la salle à manger massive. 

Dans quelques minutes, Bernard arriverait, lui poserait un rapide baiser sur la tempe en lui murmurant un « ça va ? » sans saveur au creux de l'oreille. Elle-même, avec un sourire de contrefaçon lui demanderait comme d'habitude des nouvelles d'Evelyne, ce dont, bien sûr, elle se moquait éperdument. 

Dire qu'il y a quelques années c'étaient des questions incessantes sur tout et sur rien, un déballage joyeux de récits accompagnant leur effeuillage gourmand... Et ces rires, ces ravissements quand ils étaient pris dans le tourbillon cyclonique de leur désir insatiable.

Insatiable ! 

Une boule enfla dans la gorge de Mireille. Elle était totalement rassasiée de Bernard. Depuis longtemps. 

Il ne lui restait en fait qu'à faire preuve de courage en tirant les conclusions de ce cruel bilan.

Elle se rhabilla à la hâte et descendit les cinq étages en courant.

 

Le jeune homme des escaliers discutait avec un ami, dos appuyé contre les boîtes aux lettres. Il eut un regard surpris quand Mireille s'avança vers lui d'un pas résolu. Son sourire naissant disparut quand la jeune femme, d'un « Excusez-moi » assez sec le força à se pousser pour libérer l'accès aux casiers gris.

Il y eut un tintement presque joyeux quand la clef tomba au fond de la boîte, aussitôt rejointe par le rubis que Mireille s'était offert elle-même le jour anniversaire de leur première "chute"... Indifférence ou pingrerie, Bernard n'avait jamais "retenu" cette date...

La jeune femme quitta l'immeuble sans se retourner.

 



 


Petite histoire :
La  rupture  est aussi publiée sur le site de Jean Calbrix.
La fiche auteur de Joëlle se trouve : ICI

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commentaires

Jean 02/12/2009 22:28


Poignante et superbe rupture, en effet. On aurait aimé que l'aventure rebondisse avec le petit jeune. C'est pour la prochaine fois, JoELLE ?


claude 06/10/2009 09:37


Superbe et poignante rupture.