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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 00:00

Les migrateurs


Isabelle Makowka



Partie 2

LES FUYARDS


L'impact la réveilla. Autrefois, elle ne s’endormait jamais en voiture, trop stressée par le flux des véhicules, l’inconscience des autres conducteurs. Mais là, aujourd’hui, le soleil tapant sur le carreau et l’immense lassitude avaient eu raison de ses petites angoisses.

Bref, le choc sur le pare-brise la fit sursauter ; à cette vitesse, l'oiseau s'était littéralement écrasé sur la vitre. Dans un réflexe, son mari fit fonctionner les essuie-glaces, elle eut un haut-le-cœur.

En détournant les yeux vers l'extérieur pour échapper à la vue sanguinolente, elle fut sidérée par le nombre de dépouilles de volatiles qui gisaient sur le sol. Curieusement, à ce moment là, c'est le fait qu'il y en ait aussi sur la chaussée – une autoroute – qui l'étonna. Elle imaginait sans doute les services d'entretien contraints à des obligations de toute évidence impossibles à respecter. Enfin, c’était déjà bien beau qu’il y ait encore des routes.

Devant le spectacle, elle retint malgré elle sa respiration, réalisant soudain la saturation certaine de l'air extérieur en germes mortels. Putain de grippe.

La grippe aviaire… on en avait beaucoup parlé il y a dix ans, mis en garde les populations. Tout comme les alertes météo, à force d’en faire toutes les semaines, plus personne n’en tient compte.

— Ça va ? La voix de Nils la fit tressaillir une fois de plus, mais sa main douce se posa sur sa cuisse. Elle lui serra les doigts avec tendresse et lui sourit d’un air triste.

— Je m’étais endormie…Tu as vu ça ? lui demanda-t-elle en désignant l’extérieur d’un mouvement de tête. C’est infect.

— C’est comme ça depuis des kilomètres.

— On est où, ici ?

— Quelque part en dessous d’Orange. J’en sais rien, je ne reconnais plus rien et il manque la moitié des panneaux. Le bon côté des choses, c’est qu’on est les seuls cinglés à circuler encore sur la route. À part quelques camions…

— Ça a été vite, hein, tout ce bordel ? Tu te souviens quand on était gamins comme c’était joli dans le Sud ? J’adorais les lavandes. On était venu une fois avec mes parents en vacances au début de l’été dans un coin où il y en avait des champs entiers. Je rêvais de pouvoir un jour en ramasser des brassées, j’imaginais qu’il n’y aurait pas de plus beau métier que d’être lavandière…

Les larmes lui montèrent aux yeux, mais pas à cause d’une enfance ou des lavandes disparues : l’évocation de sa famille décimée la replongea dans ses pensées noires et silencieuses.

Tout avait été si rapide… Moins de quinze ans auparavant, des mises en gardes sérieuses sur le réchauffement climatique, sur le danger des émissions de gaz à effet de serre avaient émané de nombreuses sources scientifiques et écologiques. Les estimations les plus pessimistes étaient en fait bien plus indulgentes que la réalité. Les gouvernements n’avaient pas eu le cran d’interdire ce qui était nuisible comme les emballages, les voitures individuelles, les chauffages divers, les industries polluantes. Marta était certaine qu’il aurait été possible de se débrouiller sans, qu’on aurait pu s’adapter mieux que maintenant. Avec Nils, elle faisait partie de ces gens qui avaient hurlé dans les rues et sur les ondes qu’il était temps de vivre avec la nature et non contre elle, ni à ses dépens. Hélas, comme toujours, seul le fric avait compté, et la Terre épuisée s’était rebiffée.

Loin de s’alarmer outre mesure, les populations des pays riches en zone tempérée avaient plutôt apprécié le début du changement de climat: l’hiver si doux, presque chaud, de plus en plus chaud. A Lyon, c’était comme aux Antilles ou en Californie... Avec la pluie, sur le revers de la médaille. La chaleur et la pluie. Une des conséquences immédiates et inévitable de ce genre de contexte météorologique avait été la prolifération de microbes et de virus. Et, alors qu’on l’avait quasiment oublié, le H5N1 avait refait surface : pas son vague cousin de la grippe porcine somme toute inoffensive, non. Le vrai, terriblement létal. Muté, en pleine forme. Marta n’avait qu’à regarder par la fenêtre de la voiture. C’était immonde. Elle fut prise de panique à l’idée des risques insensés qu’ils prenaient ainsi à voyager ainsi par la route.

 

Un autre événement stupéfiant était à l’origine du désastre : alors qu’on pouvait se demander ce qu’il était encore possible d’inventer de révolutionnaire au-delà de la voiture, du téléphone portable, d’Internet, des écrans plats ou des navettes spatiales, un type avait découvert le principe de la téléportation. Oui, se déplacer en un instant d’un endroit à un autre, comme dans les vieux livres de science-fiction. Cela avait été incroyable. Simple, sans coût, rapide : tout y était pour séduire. Il n’avait fallu que quelques semaines pour que le monde entier s’y essaye, après une courte période d’incrédulité légitime. L’aspect génial de cette invention résidait dans sa simplicité : elle ne nécessitait aucun matériel, à part si on le désirait des instruments pour préciser certaines coordonnées géographiques. Tout comme en accommodant sa vision d’une certaine façon on peut voir émerger une image en relief d’une autre image sans rapport, il suffisait de réfléchir autrement. Il fallait juste apprendre à se détacher de la réalité. La physique et la philosophie unifiées. C’était fabuleux.

C’était devenu un cauchemar. Grâce à la téléportation, les foules s’étaient déplacées. Avec frénésie. Les gens du sud vers le nord, ceux du nord vers l’ouest, les uns chez les autres, pour faire des courses, pour espionner, pour vendre, acheter. On allait chez quelqu’un qui était ailleurs, et les choses étaient très vite devenues invivables et compliquées. L’urgente nécessité de s’organiser au niveau mondial s’était imposée comme toujours avec beaucoup de retard.

Et pendant ce temps la Terre avait continué à se dérégler. Les premiers touchés par la grippe avaient été les oiseaux, comme prévu, par millions. Ce qui avait dans un court laps de temps entraîné des proliférations d’insectes en tout genre qui n’étaient plus dévorés. Parallèlement, la végétation s’était trouvée modifiée Dans les régions jadis tempérées, de nombreuses espèces de plantes avaient besoin d’une période de froid pour pouvoir germer ou fleurir au printemps ; ce contraste les informait du changement de saison. Toutes ces variétés disparurent. Il était probable qu’un jour ou l’autre une sorte de jungle aller s’installer, mais à ce moment-là, les paysages naturels étaient bouleversés et méconnaissables.

— Tu penses qu’il y a combien de morts ? reprit Marta

— J’en sais rien…des millions c’est sûr. Je ne sais même plus combien on était avant, pour tout te dire. Et j’ai pas envie d’écouter la radio pour le moment. J’imagine qu’ils vont nous dire que le virus de la grippe a encore trouvé une façon de muter et que les nouveaux vaccins sont déjà devenus obsolètes. Et ces gens qui vont partout, à toute vitesse comme s’ils voulaient à tout prix répandre cette pourriture aux quatre coins de la planète.

— C’est déjà le cas, tu ne crois pas ?

— Putain de téléportation ! La « Voie des Anges », tu parles, direct vers l’enfer, oui !

Elle lui posa à son tour la main sur le cou, pour lui caresser la nuque. Elle aussi avait eu ses moments de panique et comprenait ce qu’il ressentait. À cet instant, elle doutait de leur choix. Elle n’avait pas réussit à expliquer clairement à sa belle-sœur la raison de leur voyage désespéré par la route : cela semblait si ridicule maintenant, si dangereux… Pourtant, ils souhaitaient voir à quoi ressemblait leur pays, désiraient prendre le temps d’un dernier voyage et Nils ne voulait plus entendre parler de téléportation, quitte à consommer un peu d’éco-carburant. Leur voiture était chargée de souvenirs plus que de bagages et roulait vers l’Afrique, le désert. Le bateau à Marseille s’ils avaient de la chance, puis un coin d’erg stérile. Moins il y aurait de vie, moins il y aurait de risques. Cette Afrique si pauvre que tout le monde avait fuie serait peut-être la terre d’espoir de l’humanité. Ce serait un juste retour des choses.

 

 

FIN


 


 

En savoir plus ... : Bienvenue à Isabelle Makowka sur le blog de l'Antre-Lire !
Et bienvenue à elle dans le monde des nouvellistes car  Les migrateurs est le tout premier texte qu'elle a écrit.  Un talent étonnant, non ?

 

Sa fiche auteur : Isabelle Makowka

 

 

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Published by Macada - dans Nouvelles (SFFF)
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commentaires

Isabelle Makowka 24/10/2009 08:37


Je suis très touchée de vos si gentils commentaires. Je n'en reviens pas encore de voir ce texte en ligne et d'autant plus émue de voir qu'il a été lu! Alors quand vous me dites bravo, je fonds...
Merci encore.


Janine Laval 17/10/2009 14:50


J'avais déjà eu des frissons d'angoisse en lisant "RAVAGES" de Barjavel, mais là de nouveau!
Inquiétant mais tellement bien décrit! BRAVO.


NB 14/10/2009 14:32


J'avais eu le plaisir de lire cette nouvelle sur la mare, et c'est vrai que c'est un beau texte. Merci de le faire partager !


Freef 13/10/2009 12:34


Oula, une vision hyper pessimiste ! Mais vraiment bien écrite.
Bravo !