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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 06:09


Geneviève, Andriaka et le vieux tamarinier
(fin)

Xavier de Viviés

 


La tempête toucha l’île en début d’après-midi. Elle se déchaîna jusqu’au petit matin, bousculant les maisons, ravageant les plantations et causant la mort d’une dizaine d’hommes. Des trombes d’eau s’étaient abattues sur les hauts de l’île et la montagne vomissait par toutes ses rivières des cataractes d’eau boueuse, des blocs de basalte et des arbres arrachés. Un tamarinier vieux d’au moins 300 ans faisait partie de la sarabande. Il était énorme et portait les marques de nombreux combats victorieux contre d’autres cyclones. Il avait été emporté avec tout un pan de montagne vers le fond d’un cirque et, dévalant la rivière Saint-Etienne, il voguait vers la mer. Tournoyant dans les flots boueux comme un arbrisseau de l’année, il laissait tantôt apparaître sa ramure échevelée, tantôt un réseau de racines enchevêtrées.

 

A une vingtaine de miles de là, la Garonne ressenti les premiers effets du cyclone au moment ou la vigie signalait une terre à l’horizon. Cette configuration était la pire que le capitaine pouvait imaginer. Aux dangers d’une tempête en pleine mer s’ajoutaient ceux liés à la proximité d’une côte inconnue, une côte dont les abords seraient en outre très certainement infestés de débris de toute sorte. Et la nuit tombait.

S’ils n’avaient pas été aussi près du but, il aurait fait tout affaler sauf un tourmentin sur le mât de beaupré et aurait fui sous le vent en faisant le gros dos. Mais c’était courir le risque de se perdre, et d’ailleurs, une fuite en aveugle si près des côtes était une option suicidaire. Il fit réduire la voilure, ne laissant que ce qu’il fallait de toile pour que le bateau reste manœuvrable et fit route vers l’île dans l’espoir d’y arriver avant qu’il ne soit trop tard. Il recommanda à Dieu son âme et son bateau, sans vraiment y croire tant les choses semblaient avoir été diaboliquement agencées pour les conduire à leur perte, et il se prépara à affronter sa dernière tempête.

Ils furent éperonnés par le gros tamarinier quatre heures plus tard. Le choc qui stoppa net le bateau ne le surprit pas. Il l’attendait au contraire et il ressentit une sorte de soulagement à l’idée que sa responsabilité s’arrêtait là ; une très fugace impression. Instantanément remplacée par le bruit bizarre que fit son crâne quand il éclata contre le bastingage. La Garonne avait été éventrée, deux de ses mats s’étaient couchés sous la violence du choc, et elle accusait une gîte qui ne laissait aucun doute quant à la gravité de la situation : elle aurait coulé bien avant que le soleil ne se lève.

 

Geneviève était sur sa couchette au moment du choc. Appuyée contre la cloison, elle avait eu la chance de ne pas être projetée comme la plupart de ses compagnes qui gisaient inanimées dans la pièce. Elle comprit immédiatement que c’était la fin et décida de sortir sur le pont. Il était hors de question qu’elle attende entre ces murs que le bateau l’engloutisse. Elle mourrait certainement, elle ne voyait pas comment il pourrait en être autrement. Mais pas de cette façon-là, pas sans se battre. Dans l’immédiat, il lui fallait survivre au naufrage. Trouver une épave à laquelle s’accrocher quand la Garonne irait au fond. Après, il serait toujours temps de se lamenter, elle aurait au moins gagné quelques heures.

Le spectacle à l’extérieur était hallucinant. Le bateau semblait avoir éclaté comme un fruit trop mûr. A quelques mètres d’elle le pont avait été arraché, ainsi que le flanc tribord du navire sur près de la moitié de sa longueur. De là où elle se trouvait, elle pouvait voir l’intérieur du bateau, de l’entrepont à la cale. Et dans ce trou, un arbre énorme se dressait, ses racines immergées dans les flots bouillonnants comme si elles étaient fichées en terre. A chaque vague il semblait saisir à pleines branches des portions du pont, des cloisons, des coursives, et les broyait en mille planches. A grands coups de griffes il coupait la coque en deux, comme s’il était animé d’une volonté de destruction.

Son dernier assaut avait emporté la cloison centrale de l’entrepont, découvrant une pièce au fond de laquelle Geneviève aperçu l’homme qui avait été embarqué à Madagascar. Il était vivant et semblait lutter contre quelque chose qui l’entravait. Le prochain coup de boutoir de l’arbre ne lui laisserait aucune chance s’il ne bougeait pas d’ici là. Il l’avait compris et se débattait en silence mais sans espoir : il était à plat ventre, ses jambes prises sous un entrelacs de poutres et de planches qu’il ne pouvait atteindre. Il cria comme un fou quand il vit Geneviève au-dessus de lui. Il lui montrait les planches et semblait lui intimer l’ordre de venir à son aide.

Elle eut d’abord un vieux réflexe de colère contre les mâles en général dont les manières ne semblaient décidément pas changer beaucoup à travers le monde.  Elle s’apprêtait à lui répondre comme elle l’aurait fait à un matelot aviné mais une image la rendit à la réalité. A quelques pas d’elle une masse blanchâtre gisait au pied de l’escalier de la dunette. C’était le ventre énorme du docteur Bonenfant dont la chemise, troussée par la pluie et le vent, battait contre le mat qui lui avait écrasé la tête.

- « Joyeux Noël docteur. » Lui dit elle avec un mélange de haine et de jubilation. Puis elle sauta dans les branches de l’arbre, le seul chemin qui lui permettrait d’atteindre l’homme qui luttait en dessous. Elle parvint à le rejoindre et, unissant leurs efforts, ils libérèrent ses jambes et s’accrochèrent à une branche maîtresse du tamarinier au moment où celui-ci se dégageait de l’épave. L’arbre bascula en arrière, projetant Geneviève dans les flots. Elle commençait à couler, surprise par la douceur de cette eau qu’elle s’attendait à trouver glaciale, quand elle se sentit tirée en arrière. Cramponné à l’arbre, l’homme lui avait saisi les cheveux et la ramenait à lui.

 

Quelques instants plus tard ils assistèrent à la fin de la Garonne. Malgré le vent qui continuait à hurler ils eurent soudain l’impression que le silence s’était fait autour d’eux. Le fracas des vagues sur les flancs démembrés du bateau, les craquements de la coque, les claquements des voiles déchirées, tous ces bruits de mort s’étaient subitement éteints dans un grand plouf.

Ils restèrent silencieux pendant de longues minutes, attentifs aux mouvements de l’arbre, craignant qu’il ne se retourne ou qu’il s’enfonce à la suite du bateau. Mais il semblait avoir trouvé un équilibre. Momentanément rassurés, les deux naufragés levèrent alors les yeux l’un vers l’autre.

- Joyeux Noël à toi aussi monsieur le grand noir ... Et à toi aussi ma vieille Geneviève. Sacré réveillon. Toute seule au milieu de rien. Sur un arbre. Et avec un sauvage. J’aurais mieux fait de rester avec Marie et les autres. De toute façon je vais mourir. De soif ou de faim ... ou alors c’est toi qui vas me manger hein ? Hé tu m’entends ? Elle avait raison Marie, tu ne sais pas parler.

- Non je ne vais pas te manger. On sera mort de soif avant d’avoir vraiment faim, tu ne risques rien.

- Hein ? Tu parles ? Tu parles Français ?

- Oui. J’ai appris avec le prêtre qui vivait au fort. Il m’a appris à chanter en latin et à parler en français. Mon père est le roi du pays où les soldats ont construit leur fort.

- Pourquoi tu étais prisonnier alors ?

- Mon père est vieux, il craint les soldats. Mais à moi ils ne font pas peur. J’ai réuni les guerriers qui avaient encore du courage pour voler les vaches des blancs. Mais je n’ai pas eu de chance.

- Pas de chance ! Non. C’est vrai, on n’a pas eu beaucoup de chance. Comment t’appelles-tu ? Que je sache au moins avec qui je vais mourir.

- Andriaka. Et je ne vais pas mourir.

 

La tempête se calma au bout de quelques heures, peu après le lever du jour. L’eau autour d’eux était marron et ils virent qu’ils étaient très proches de l’île. Des pans de montagne semblaient dériver en l’air entre des nappes de nuages gris. Le vent et les courants les rapprochaient de la côte. Geneviève n’osait pas croire qu’ils parviendraient tout de même à s’en sortir vivants. Pourtant au bout de quelques heures, le vieux tamarinier s’échoua sur une grande plage de sable noir. Ils rampèrent jusqu’à la lisère de la forêt et s’écroulèrent au pied d’un arbre. Serrés dans les bras l’un de l’autre pour tenter de se réchauffer, ils passèrent leur première nuit sur Bourbon.

Le lendemain, Andriaka dit à Geneviève qu’il comptait monter dans la montagne. Depuis si longtemps que les blancs envoyaient des malgaches en esclavage sur Bourbon, il était sûr que certains s’étaient enfuis vers l’intérieur pour résister. Des guerriers ne deviennent jamais des bêtes de somme. S’il y en avait il les trouverait. Geneviève n’hésita pas longtemps, la perspective d’avoir à chercher asile auprès d’un colon, même riche, ne l’intéressait plus vraiment. Elle suivit Andriaka.

 

Le 4 juin 1766, l’arrière petit-fils d’Andriaka et Geneviève signa un document historique avec le gouverneur de Bourbon. Depuis plus de 70 ans, tout le sud de l’île et les deux cirques de l’ouest appartenaient aux marrons, ces esclaves en fuite qui avaient pris le maquis. En quelques années, Andriaka avait fédéré autour de lui les groupes de fuyards qui survivaient, dispersés dans la montagne et tentaient d’échapper aux « chasseurs de noirs ». Un peuple s’était constitué autour du couple étrange qu’il formait avec Geneviève. Un peuple qui avait résisté aux assauts des français, de plus en plus furieux au fil des années. Qui avait prospéré même, allant jusqu’à entreprendre des échanges avec certains colons qui n’avaient finalement pas plus envie qu’eux de se battre pour l’exclusivité de l’occupation de cette île. Le document reconnaissait aux Marrons la souveraineté sur leur partie de l’île, il abolissait l’esclavage, qui d’ailleurs ne faisait plus florès depuis longtemps tant les colons craignaient les expéditions sanglantes qui étaient régulièrement menées contre ceux d’entre eux qui oubliaient le respect qu’on doit à un être humain. En contrepartie, le document précisait que les Marrons s’engageaient à lutter auprès des colons contre les Anglais. Un autre engagement avait été pris, bien que ne figurant pas sur le traité destiné à l’administration de la cour, celui de faire front commun contre les Français le jour où Bourbon déciderait de s’émanciper de la tutelle royale.


 

 

 

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commentaires

Azarian 14/05/2009 18:54

Je me suis laissé prendre au texte, notamment au debut tres imagé, avec une excellente atmosphere. Effectivement ca sonne tres reel. Tres joli style pour resumer.
Az

Nessae 09/05/2009 13:38

Aaaaah! Le passage mythique de la tempête, le combat de l'homme contre les éléments! Bien, la suite-et-fin ne me déçoit pas du tout, au contraire. ^^
Le rythme est gardé, il y a le minimum vital de références techniques qui, bien que je n'y connaisse pas grand-chose, rend le récit plus réel et, surtout, place l'ambiance de manière certaine avec quelques mots qui sont des poésies à eux seuls ("un tourmentin sur le mât de beaupré". =^.^=
Encore merci pour ce petit moment d'évasion, dans tous les sens du terme! ;-)

alpero 09/05/2009 03:52

merci, mais moi, j'ai trouvé ça criant de vérité !
et il y a vraiment matière à un roman, là !

xavier 08/05/2009 21:01

content que ça te plaise, Alpéro.
Ben non, il n'y a rien de vrai dans cette histoire, juste du vraissemblable, en tout cas c'est ce que j'ai essayé de faire. La toute dernière partie, qui a un petit air de compte rendu historique est une sorte de "programme" pour le cas ou je me déciderais à écrire une suite, mais ça ne correspond pas à le réalité historique. Si ça t'intéresse, lis "Chasseur de noir", de Daniel Vaxelaire, il parle de la Réunion à cette époque, un petit roman qui vaut le détour.

alpero 08/05/2009 16:16

j'avais raison, c'était du réel, mais, très bien raconté, bravo !!!